MA^.1^F.T
cerai unloq!:"t sur chacune de mes poches, puisque j'ai affaire h une escamoLeuse plus adroite que les plus adroils filous de Naples.
Et Violenlina fermait les mains, en faisant semblant do fuir avec la demi-pistole.
Un jour, ils étaient allés, selon leur coutume, faire la •>romenade sur la barque. Lorenzo jetait les huîtres et Violenlina les ouvrait, les étendait sur des tranclies de pain plus blanches que la neige, et préparait ainsi à sou frère un délicieux goûter. Ils étaient justement parmi les rochers situés sous le jardin de Marinelta. Celle-ci, les voyant si près d'elle, descendit de la terrasse en posant légèrement le pied sur l'herbe pour ne pas être entendue, monta trois degrés et alla se placer à une petite fenêtre, derrière une verte jalousie de jasmin qui s'élevait jusqu'au milieu de la grille. De là, elle pouvait, sans être vue, observer de près le couple fraternel. Quand Lorenzo eut essuyé ses jambes et chaussé ses bottes, Violentina lui présenta le pain avec les huîtres sur des feuilles de coudrier, et pendant qu'il mangeait avec appétit, elle lui parla amsi :
— Sais-tu. Lorenzo, le beau succès qu'a eu ta Liduina? Je l'appelle ta Liduina, parce que c'est toi qui l'as vêtue de la têie aux pieds, parce qia'elle dormait sur la paille et que tu lui as procuré un bon lit , ce qui fait que la pauvre fille te bénit chaque jour et ne cesse de prier la .Madone pour loi. Apprends donc tout ce qu'il y a de bon dans cette créature. Elle a douze ans passés, bientôt elle en aura treize, et l'archiprêtre a trouvé bon de l'admettre à la première communion, à laquelle il la prépare avec les autres filles de la Ferre. Tu sais que son père est ce calfat de Marseille qui travaille au beau navire que Ton construit dans le chantier. C'est l'un de cesmécréantsqui, en 4792, chantaient la Marseillaise et massacraient les
?0 îjv.ii.NcrTA.
juélrcs et les aristocrates ; une grosse bêle d'homme qui, quand il voitldrchiprèlre ou le chapelain, grince des dents comme une hyène, les dévore des yeux, et, dans sa rage impuissante, les charge d'imprécations et de malédictions. Sa femme n'est guère meilleure que lut ; toujours échevclée, courroucée et mordante quand on la contredit, elle est hargneuse avec tout le monde. C'est pour cola que les ouvrier? du chantier Tappellent la louve du calfat.
— Et Liduiua, ajouta Lorenzo, serait aussi devenue une vraie ourse, si tu n'avais pris soin de l'instruire et de lui donner un peu d'éducation.
— Voila, Lorenzo, ce que peut la grâce de Dieu et la vertu de la religion. Cette piiuvre fille était une petite brute ; mais depuis qu'elle a appris ses prières et son catéchisme, elle est pleine de sai^csse, de douceur et de modestie.
u La semaine dernière donc, l'arcliiprêtre instruisant les petites filles, était arrivé à expliquer le saint précepte de l'Eglise, qui défend de manger de la viande le vendredi, le samedi et la veille des grandes fêtes, et disait cpa'en violant celte loi sans nécessité et surtout par mépris, on commettait un péché mortel digne d'être puni par la damnation éternelle. Or, Liduina, voyant qu'on avait servi ;'e la viande à dîner, vendredi dernier, comme da coutume, ne mangeait que du puin.
« Pourquoi ne manges-iu pas, lui dit son père, es-tu malade? — Non, papa, répondit Liduina; mais l'archiprétro nous a dit que la sainte Eglise noire mère nous défend de manger de la viande le vendredi et le samedi sous peine de péché. — Que parles-tu de l'Eglise notre mère! petite sotte, cria-t-il ; je suis le père, moi : mange cela. — Pardon, papa, le pain me suiïit. » Là-dessus, le brutal lui porta à la figure du revers de la main deux coups dont ello resta tout étourdie. Cependant sa .mère, qui l'aime
MA'.il.NETTA. 21
beaucoup, lui donna uu peude from;igo, et Liduina acheva tranquillement son dinar, heureuse do ne pas avoir offensé Dieu.
» Le lendemain, samedi, même dîner gras, même fermeté dans Liduina à se contenter de pain. Le père blasphéma, cria, hurla, joua des pieds et des poings et la jeta par terre en la rouant de coups ; mais l'enfant criait . « Papa, tuez-moi, mais ne me faites pas ofTenser Dieu. » Alors le père, furieux rommeun drngon. saisit une corde, empoigne Liduina par le bras, la traîne dans une chanibre voisine, la lie étroitement par les jambes au pied du lit. prend un morceau de viande, le met sur un plat et lo place à côté de sa fille, en disant : « Superstitieuse imbécile, ou tu mangeras cela ou tu mourras de faim! » et ferme la porte.
» La pauvre enfant pleura quelque temps, puisse calma un peu et se mit à réciter le Rosaire, en priant Marie de lui accorder la force et la constance, et d'éclairer son père. Liduina n'avait pris qu'un morceau de pain pour son dîner, et quand il commença à se faire tard, elle ressentit la faim et se prit à soupirer. 11 était déjà dix heures du soir que le cruel n'était pas encore revenu du cabaret. Alors sa mère, qui craignait qu'elle ne tombât d'inanition, lui porta du pain avec un petit plat de caviar, ragoût qu'elle aimait beaucoup, en lui disant :«Tu es si obstinée, tjue tu te laisserais mourir plutôt que de suivre la volonté de ton père ; mais moi, j'ai pitié de ton ignorance : tiens, uîange, ton père n'en saura rien. — Oh 1 pour cela, non , maman, répondit la malheureuse, papa m'a défendu de manger, et je neveux pas lui désobéir : Dieu m'aidera ! » Et ma chère Liduina ne voulut pas prendre une seule bouchée sans la permission de son père. Alors sa mère, inquiète et ne sachant que faire, résolut d'attendre son mari. Il revint fort tard, et quand il rentra, elle lui fit de
MAHINETTA.
vifs reproches, l'appelant bourreau de sou euFont et lui raconta comment Liduina, pour ne pas lui désobéir, avait refusé de manger ce que la compassion lui avait fait porter en cachette.
» En apprenant la belle conduite de sa fille, cet homme si dur demeura confondu et s'écria, en portant les deux mains àson front : «De par Dieu ! la religion du Christ est sainte, » puis il courut à sa fille, lui baisa le front, et la délia à l'instant, en lui disant : « Enfant bénie ! je suis un monstre ! Viens, ma belle amie, et mange désormais ce que tu voudras. Tu sais que je suis pauvre, et que nous vivons de mes peines, cependant dis-moi ce que tu désires pour ta première communion? — Papa, répondit la petite, je désire que vous alliez avec maman chez rarcliiprôtie, et que vous fassiez tout ce qu'il vous dira. » Le pèro pleura, fit un grand mouvement, et s'écria : « Demain des le point du jour, nous irons le trouver avec ta mère. Je to le jure par ton Christ. — Et par le vôtre, » ajouta Liduina on lui baisant la main.
» Le croirais-tu, Lorenzo ? cet homme tint parole et finit par se confessera l'archiprôtre. Dimanche prochain, lui et son épouse feront leur première communion avec leur fille. »
A ce dernier trait, Lorenzo, profondément ému, se prit à verser des larmes. « Ah ! il est encore bon 1 » dit en elle-même Marinetta, qui, derrière la touffe épaisse de jasmin, voyait et entendait cotte scène attendrissante ; mais le cœur lui battait si fortement, une sueur si abondante lui coulait du visage, qu'elle craignit de s'évanouir. S'étant retirée sans bruit, elle se mit à genoux sur l'herbe et pria Marie de bénir ses désirs et de conduire Lorenzo dans la route du bonheur. Ah ! Marinetta ne savait pas qu'elle était destinée à accomplir, dans Lorenzo, les longs souhaits de Violentina et les siens, par une voie toute
HAP.INF.TTA. 23
nouvelle, sur laquelle la conduisait, au moyen de mille étranges incidents, sa pure affection pour le fils de Giano, et le zèle céleste dont son aine était embrasée pour la gloire de Dieu.
Vers la fin du mois d'août, le marquis Lamba et sa Marinelta suivaient la pente d'une vallée sauvage, où ils étaient allés se promener de bon malin, et pressaient le pas pour ne pas être surpris par la pluie, ou plutôt par une de ces averses d'été, qui tombent sur les monts a l'improviste et se précipitent en affreux torrents. Il était à peine neuf heures, et déjà de gros nuages gris avaient envahi lo ciel et couvraient toutes les montagnes voisines. Poussés par un vent impétueux, ils venaient se heurter en tourbillonnant contre les cimes des rochers et s'enfonçaient ensuite dans la vallée. Les forêts mugissaient , les éclairs brillaient, le tonnerre grondait et prolongeait ses roulements sourds dans les creux profonds des monts et des précipices. Les troupeaux fuyaient en beuglant et en bêlant dans l'épaisseur des bois, tandis que les chiens couraient de tous côtés pour rassembler les jeunes chèvres errantes sur les hauteurs. Les petits oiseaux pleins d'effroi cherchaient les branches les plus serrées pour s'y cacher, elles gerfauts tournoyaient autour des roches arides pour trouver, dans quelque fente ou quelque caverne, un abri contre les fureurs de l'ouragan.
Dans cette épouvante delà nature, la pauvre Marinetta, fortement attachée au bras de son père, courait éperdue,
i' P l.A CONSCIUPTION*.
Iu-iiuint les y<^'i;T: li chaque éclair, tremblant a dioquo coup de loruierre, prête à tomber de frayeur, chaque fois que la foudie remplissait les gorges voisines de ses sinistres éclats. Ils arrivèrent enfin dans un sentier, ou plutôt dans une ravine étroite, flanquée de deux bords escarpés qui desrendait de la montagne vers les champs par une pente rapide et dont le fond était tout jonché de gros cailloux et de pierres arrachées par la force des torrents. A un certain endroit, près de la plaine, elle était surmontée d'un pont de pierres, qui réunissait les deux parties d'une vaste propriété de Giano et servait de passage aux laboureurs pour conduire les denrées à la ferme. Gomme la violence du vent pre&sait l'orage et que déjà quelques grosses gouttes commençaient à tomber, le marquis et sa (ille coururent se réfugier sous la voûte de ce pont. 11.-^ sautèrent sur une large pierre qui lui servait d'appui ets'y tinrent debout, en attendant que le vent eût dissipé la tempête en la poussant vers la mer. Mais ils y étaient à peine installés qu'un épou\aiilable fracas se lit entendre dans les gorges profondes de la vallée. Presque au mémo instant, ils voient couler, à leurs pieds, une lame écumanto d'eau rougeâlre et boueuse, pressée par d'autres lames plus terribles, qui se changent bientôt en un torrent furieux. A cette vue, Lamba croit que c'en est fait de lui et de sa lilie : frappé de terreur, il regarde autour de lui pour s'assurer s'il ne reste aucun moyen de s'échapper : les deux rives s'élevaient perpendiculairement, et la lurcur des flots avait même creusé leurs flancs; elles n'oflraient d'ailleurs ni broussailles, ni racines, ni troncs d'arbres , auxquels on pût s'accrocher.
Lamba, consterné et la mort dans les yeax. presse su fille contre son cœur et s'appuie aussi près qu'il peut du la muraille, en criant de toute sa force :
— Au secours î
Cependant, les vagues mcriiiçanles se précipitent , grossissent, écument, rugissent en bondissant parmi les roches qu'elles arrachent, et s'entrechoquent les unes contre les autres avec une telle impétuosité, que les culées du pont en étaient ébranlées. Dans ce péril extrême, Laniba saisit avec désespoir Marinelta presque morte de terreur, la lève sur le bras, étend la main gauche vers une souche qu'il découvre par hasard, s'y attache et se meta crier, à hurler : •
— Chrétiens, accourez, sauvez ma fille !
Déjà le terrible courant avait escaladé la pierre où s'était réfugié Lamba ; déjà il grondait à ses pieds en soulevant a chaque instant ses flots écumants et en débordant partout. Le marquis allait périr avec sa fille, quand -es cris de désespoir arrivèrent a l'oreille ds Lorenzo. EiOi.t allé ce jour-là à la chasse, le fils de Giano s'était abrité c i hâte, contre la bourrasque, dans une petite cabane qui servait à remiser les instruments d'un laboureur. A p'^ino eut-il entendu ces sinistres accents, qu'il s'élança de .sa retraite et courut au pont voisin, en s'tcriant
— Qui est là-dessous ?
— C'est Lamba, répondit le vieillard en détresse; souvez ma fille, par charité !
A ces mots, Lorenzo bondit comme on daim, vole à 1 1 ferme, appelle les paysans qui étaient tous ri-ntrés. saisit toutes les cordes qui lui tombent sous ' ^ main et court av. pont ; là, il lie une poutre par le milieu, saule dessus, so fait descendre du garrle-fou par deux robustes jeunes liommes, arrive à la portée de Lamba, et lui crie:
— Lamba, attachez-vous à moi.
— D'abord ma fille, sauvez d'abord Marinelta ! s'érric le marquis.
Alors Lorenzo fait descendre un autre câble du côté opposé, s'en empare, attache Lamba parle milieu du corps; LOun.Nzo. 3
26 L\ CONSCRIPTfON.
puis il prend la jeune infortunée des bras de son père, la place contre la corde et lui, la soutient d'une main, de l'aulre se cramponne au câble, et atteint le parapet presque au même instant que le marquis.
Après les avoir tirés de cet affreux danger. Lorenzo les conduisit à la ferme. Sur ses ordres, les femmes portèrent Marinelta dans une chambre et rappelèrent ses esprits < garés en lui donnant de l'air et en l'aspergeant d'eau froide. On présenta en même temps à Laniba un verre de vin vieux qui le remit complètement. Dès que Lorenzo sut que la demoiselle était revenue de son évanouissement, il serra la main du marquis qui pleurait de tendresse, et lui dit:
— Lamba, je cours à votre château pour vous envoyer les chaises.
Et sans attendre de remerciements, il vole à la villa par les plus courts chemins, et fait venir à la ferme les porteurs avec leurs chaises.
Marinelta, ayant un peu repris ses sens, promenait autour d'elle ses regards étonnés et demandait aux femmes oh elle était, comment elle était venue en ce lieu, si son père «tait hors de péril et s'il n'avait aucun mal : les bonnes lénimes répondirent à toutes ces questions et la conduisirent ensuite dans la cuisine où était le marquis. Dèsqu'd la vit paraître à la porte, il se leva, courut à sa rencontre, la baisa sur le front, et s'écria:
— Chère Marinetla, remercie la Madone d'Oregina qui nous a sauvés par miracle ! J'acquitterai le vœu que j'ai fait de lui envoyer une multitude de cierges, et j y ferai dire plusieurs messes d'actions de grâces pour un si grand bienfait.
— C'estbien, dit Marinetla, mais comment avons-nous été sauvés ? J'avais perdu les sens, et je ne me rappelle (jue l'horrible mugissement des eaux, l'écume qui bouil-
lonnait a nos pieds et le fracas des pierres, que le courant plein de rage emportait dans ses tourbillons.
— Ah ! c'est Lorenzo , répondit le marquis, Loronzo qui m'a entendu crier : au secours! Quant à dire comment il se trouvait par là, je ne le puis, puisqu'il a couru a la ferme pour nous envoyer les chaises, dès qu'il nous a eu mis hors de danger, et qu'il a su que tu étais déjà sortie de ta défaillance.
— Lorenzo 1 s'écria Marinetta, et un éclair de joie brilla sur tous ses traits. Lorenzo ! Oh mon père ! cest donc à lui que nous devons la vie ?
— Oui, ma fille ; sans lui nous étions infailliblement perdus; et s'il avait tardé quelques instants, il n'y avait plus de remède, puisque au moment où il m'attachait à la corde, le torrent furieux me battait déjà les talons.
— Et peu après, ajouta l'un des paysans, il se gonfla tellement, qu'il arriva jusqu'à la voûte du pont ; il vous aurait enveloppés tout entiers et entraînés dans la mer : rendons grâces à Dieu et à la très-sainte Madone de vous avoir délivrés.
— Et à Lorenzo, ajouta en tremblant Marinetta.
En cet instant, quatre vigoureux porteurs, suivis de l'intendant et de deux eslafiers arrivèrent avec leurs chaises et reporlèrentau palais le marquis et sa fille. Le lendemain, Lamba chargea son intendant de remettre cent ducats de récompense aux six paysans, et une génovine d'or à chacune des femmes qui avaient soigné Marinetta, prouvant ainsi que les patriciens génois savent, à l'occasion, se montrer grands et généreux. Au milieu de la matinée, il fit appeler sa fille, la prit par le bras et la conduisit à la villa de Giano, demandant à voir Lorenzo et son père. Dès que le jeune homme parut, il lui exprima sa vive reconnaissance en termes chaleureux, disant à chaque instant que lui et sa fille ne cesseraient désormais de le proclamer
S3 L\ CONSCUIPTIOX.
leur saavear. Lorcnzo répondit modestemont à Lamba que pour di'S vies aussi précieuses, il aurait donné cent fois la sienne et l'assura qu'il pouvait toujours compter sur ses loyaux services. Vinrent les pâtés et les rafraîchissements. Violentina fut gracieuse au possible avec Marinetta et lui offrit son amitié avec toute la ravissante et pure candeur dont sa belle ame était ornée. Jamais de sa vie Marinetta n'avait goûté tant de joie. Elle espérait désormais avec une nouvelle confiance que le mur de bronze, qui s'était dressé jusque-là entre les deux familles, était tombé pour toujours.
Il paraissait, en effet, que les espérances de cette innocente jeune fille, toute asa reconnaissance et à son amour, allaient se réaliser au gré des désirs riif» formait son cœur affectueux ; mais les événements de la vie sont si incertains, les malheurs si prompts, les changements de l'avenir si rapides, les desseinsdu Ciel sur les affaires humaines si profonds, que bien souvent, à l'instant même où nous étendons la main pour cueillir un doux fruit, un tourbillon inattendu vient nous l'arracher et l'emporter au loin avec toute la branche, et la main nous retombe sur le sein, vido et trompée, et il ne nous reste plus que rabattement et le regret, et les nouveaux désirs, et les anxiétés nouvelles, avec ce précieux rayon d'espérance qui tempère par ses illusions les longues agitations du cœur.
Napcîléon avait déjà éprouvé les premières déroules de .Moscou et de Smolensks; l'armée la plus brillante et la plus nombreuse dont l'histoire fasse mention depuis Darius, avait péri en grande partie de froid et de faim, et ses misérables débris se traînaient languissamment sur les glaces et parmi les neiges du Borysthène, sans chevaux, sans artillerie et presque sans armes; et Napoléon voulait à tout prix de nouveaux soldats. Déjà les peuples s'étaient émus dune immense terreur à la proclamation des pro-
miers décrets par lesquels l'empereur ordonnait la conscription, en mettant la jeunesse en coupes réglées, d'abord dans les provinces impériales de l'Italie, ensuite dans celles du royaume italien. La Péninsule, qui presque depuis un siècle ne connaissait plus la guerre que par Ihisloire, avait vu de nouveau de ses yeux les conquêtes des Français et les sanglants spectacles des batailles. Il n'y avait pas un sillon dans les champs italiens qui ne recouvrît le cadavre mutilé de quelque guerrier français, russe ou allemand ; il n'y avait pas de ville, pas de village ou de hameau qui n'eût entendu le cri des blessés et contemplé de près toutes les horreurs de la guerre.
Cependant les contrées qui avaient le plus souffert étaient la Ligurie, la Lombardie et la Vériétie, sur lesquelles s'étaient déchargées les premières fureurs des armées étrangères. La rivière de Gênes avait été ensanglantée la première par les armes de Kellerman, de Schéler, de Masséna et de Bonaparte ; après la bataille de Montenotte, les plaines d'Italie avaient vu les carnages du pont de Lodi, de Gassano, du Mincio, de Vérone, d'Arcole. de Caldiero et de Rivoli, avec une infinité d'autres chocs formidables qui avaient ensuite éclaté sur Gênes elle-même, sur les collines de Novi et de Monlebello, et sur les plaines de Marengo. Ces horribles scènes de mort et de désolation avaient jelé les mères dans une telle épouvante que, dès qu'elles apprirent qu'on allait lever de nouveaux soldats en Italie pour soutenir les guerres d'Allemagne, de Hongrie et d'E<pagne , leurs cris de désespoir s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis qu'un lugubre écho les répétait dans toutes les villes italiennes, dans les montagnes les plus reculées, et jusque dans les cabanes les plus solitaires et les plus agrestes.
Nous qui nous rappelons ces jours douloureirs, qui r.vons entendu ces plaintes, qui avons vu ces scènes déchi- Lour.Nzo. 3*
LA CONSr.ntPTION.
rantes, nous seuls pouvons nous en faire une juste idée.
Combien de fois nos mères nous contemplaient fixement ; combien de fois, en nous voyant grandir dans la galle et sans souci de l'avenir, en découvrant en nous cette bouillante ardeur de jeunesse, en voyant nos traits fleuris et animés de cetle puissante sève de vie, elles cherchaient avec anxiété si nous n'avions pas quelque défaut, si nous n'avions pas la vue assez mauvaise, l'ouïe assez dure, les jambes assez courbées et le corpé assez mal fait pour nous faire exempter de la milice? Et pendant que les autres mères se consolent et ressentent un doux orgueil de la beaulé et de la force de leurs fils, les nôtres, en nous voyant droits, dégagés, agiles et hardis, tombaient dans la tristesse, et la pensée que nous allions, dans un an ou deux, tomber dans la conscription, leur rongeait , leur abîmait le cœur !
Dans cette cruelle extrémité, les parents avaient recours à mille subterfuges, à mille inventions pour sauver leurs fils. Jamais l'amour ne suggéra aux esprits de si nombreux expédients, et l'on ne se faisait pas scrupule d'immoler les enfants d'autrui pour conserver les siens. De là les malveillances, les jalousies, les soupçons, les rancunes et les haines profondes, obstinées et mortelles, surtout dans les hameaux, les villages et les bourgades, où tous les habitants se connaissent, où tous les actes, toutes les paroles, tous les pas sont épiés, où les idées sont plus étroites, les afieclions de famille plus vives, les mœurs plus rudes, les vengeances plus promptes et plus atroces.
Quant aux jeunes gens, un grand nombre d'entre eux redoutaient tellement d'aller se faire massacrer pour satisfaire l'ambition démesurée du grand conquérant, qu'ils avaient recours a la fraude ouverte pour échapper à la milice et se faisaient souvent des blessures volontaires, plus dangereuses que celles qu'on rcçQit k la guerr». Les
uns se coupaient le pouce de la main droite, afin de ne pouvoir manier le sabre et le mousquet ; se crevaient un œil pour ne pouvoir ajuster le fusil ; s'arrachaient les quatre dents incisives pour ne pouvoir mordre la cartouche et amorcer le bassinet : les autres se frottaient les chairs avec des onguents aigres et corrosifs, ou se faisaient venir sur la figure des plaies hideuses et suppurantes.
Plusieurs de ces infortunés, naguère si beaux , si bien portants, si brillants de jeunesse et de vie, n'inspiraient plus que de l'horreur, tant ils avaient les traits défi^inrés, tant leur corps languissant était hérissé d'immondes blessures ; quelques-uns allaient jusqu'à s'amputer le gros doigt du pied et marchaient sur des béquilles; il s'en trouvait môme qui, avant de se présenter à l'examen du médecin de régiment, s'ouvraient dans les hanches de larges entailles, dans lesquelles ils versaient certains produits chimiques pour les faire enfler etleurdonner l'apparence d'un cancer.
Ces douloureux souvenirs ne peuvent que soulever le cœur, et l'on nous reprochera d'avoir oublié les règles du bon goût, du respect et île la décence en osant les invoquer. Nous eussions volontiers passé ces détails, si nous avions pu faire bien connaître autrement l'abîme de misère où fut précipitée notre pauvre Italie, non pas tant par les armes étrangères que par les trahisons et les lâchetés des Italiens dégénérés, qui s'étaient fait les aveugles instruments de la maçonnerie et qui ne se donnèrent point de repos jusqu'à ce qu'ils eussent vu leur patrie mise au pillage, livrée à la pauvreté et à la servitude, sans liberté, sans gloire, et, pour comble de malheur, dépouillée de sa généreuse et robuste jeunesse, qui était enlevée à l'amour des mères et traînée sur les champs de biUaille, non pour défendre l'indépendance, l'honneur et la puissance de la nation, mais pour agrandir les conquêtes et multiplier les triomphes de ses spoliateurs, qui la traitèrent toujours
32 L\ CONSORlî'TION.
comme une esclave honteuse el vile, sans courage et syiis énergie. Ceux qui ont vu ces temps malheureux et ceux qui connaissent bien l'histoire, savent que ces paroles no sont pas inventées a plaisir, mais qu'elles sont inspirées par une noble indignation et par le véritable amour de la patrie.
Beaucoup de jeunes gens se condamnaient k d'autres tortures, peut-être plus longues et pluscruellesenoore,pour échapper à la milice et ne pas plonger leurs parents dans le désespoir. Le jour où leurs amis liraient au sort dans Id salle de la maison communale, ceux dont le tour devait arriver Tannée suivante avaient sous les yeux le poignant spectacle des mères des conscrits, qui se tenaient sur la place voisine, haletant entre la crainte et l'espérance, les regards levés et lises sur le balcon d'où l'on proclamait les noms de leurs enfants et les numéros qu'ils avaient tirés. Ces scènes auraient ému de pitié les ligresses et les lionnes qui aiment tant leurs petits, et qui rugissent si horriblement quand le chasseur les arrache à la tanière qui les vit naître.
On voyait quelquefois ces malheureuses femmes tomber en défaillance, rien qu'en entendant prononcer le nom de leur (ils et avant même de savoir quel numéro lui était échu en partage : tant était grande l'anxiété du cœur maternel! D'autres, en entendant qu'il avait pris un mauvais numéro, éclataient en hurlements épouvantables s'arrachaient les cheveux et remplissaient l'air de leurs sanglots, en criant :
— Ah ! mon fds, mon cher fils, je ne te reverrai donc jamais plus ! lu mourras donc loin de moi!
Et puis, elles perçaient la foule et s'élançaient comme des panthères à la porte de la salle du conseil, en vociférant :
— Cruels! rendez-moi mon fils! Qui me ravit mon fiU?
L\ CONSCRIPTIO?*. 83
Donn(?z-Ic-moi , par charilé ; soulTi^'Z que je l'embrasse encore une fois!
Elles ?'approrh;iienl du corps de garde pour en franchir le seuil ; et souvent il ne suffisait pas de croiser les baïonneltes pour les arrêter : dans remportemenl de la douleur elles sautaient sur les gurdes couime des furies, les saisissaient k bras le corps et leur arrachaient les veux; de sorte que d'autres soldats devaient accourir jjour les emporter de vive force. •
A la vue de tant de désespoir, bien dos jeunes gens au cœur intrépide se sentaient blessés da,p;S^OT«"pk8tyives affections en pensant que,rann^éQ\^ffçCd^ iî^^v4à.i|^ aussi se faire inscrire, et qu»le\h'è mères viendraient s» livrer, en ce funeste lieu, ai/L>iômes lamentations, aux- (|uelles ils voyaient se livret? les malheureuses mères de leurs amis. Pleins de cette ictee, ils retournaient cheveux,/ remplis d'une sombre et proiw^de^mélancolie et rè^G^J^w i au moyen d'échapper a un pareirThalheur. Et ee- rfetait pas manque d'énergie et de courage, car l'Italien a donné h Napoléon mille preuves de-sa bravoure, de son audace et de sa valeur dans les combats. Mais l'Italie était encore (levée dans la simplicité antique et avait conservé l'amour (le la famille dans toute sa vivacité native ; c'est pourquoi, elle se laissait parfois vaincre par la douleur des mères, et réprimait son ardeur pour ne pas les contrister. Rien détonnant, dès lors , que le fils se renfermât souvent avec le père dans un conseil secret pour discuter mille i loyens extrêmes de salut.
Parmi les différents peuples de la Péninsule, les uns vivaient dans le voisinage de la mer, comme les Ligu- I lens, les Pisans et tous les riverains de l'Adriatique, depuis Ravenne et Cervia jusqu'à Fermo; les autres se rapprochaient des montagnes, comme tous ceux qui occupaient les pieds et les vallées des Apennins, ou les gran-
des bouches dos Alpes CoUiennes et Juliennes; d'autres habitaient des contrées marécageuses, comme les Mantouans, les peuples de Ferrare, de Polésine, de Comacchio et des Maremmes toscanes. Ces diverse? populations cherchaient différents moyens d'échapper à la griffe inexorable de la conscription, en s'exposunt souvent aux dangers les plus manifestes et les plus terribles. Les Liguriens et les Pisans, au nombre de deux ou trois, suivant que le hasard les avait réunis, se jetaient, presque sans provisions, dans une petite barque légère et découverte, à l'heure où la nuit couvrait la terre de son voile le plus épais, et quelquefois au moment où la tempête sévissait avec le plus de violence, afin de ne pas être aperçus par les gardiens de la côte; ils poussaient au large, levaient la voile et s'élançaient dans la pleine mer pour aller chercher un refuge dans l'île de Sardaigne. Nous en avons connu qui furent ballottés sur les flots jusqu'à vingt jours consécutifs avant de pouvoir aborder a Alghier, au port Forrès, ou à la petite île de la Madeleine. Ayant épuisé leurs vivres, privésd'eau potable depuis plusieurs jours, ils arrivaient exténués de faim, brisés par la fatigue et n'avaient souvent plus assez de force pour sauter sur le rivage. D'autres, une fois descendus à terre, abaltaientles glands des chênes et arrachaient des racines d'herbes sauvages pour apaiser leur faim et récupérer un peu de force, afin de pouvoir gagner les habitations , le plus souvent éloignées de plusieurs milles dans l'intérieur des terres. Il s'en rencontra qui poussèrent l'audace jusqu'à se lancer tout seuls dans un esquif, et voguèrent ainsi pendant plusieurs jours sur l'immense étendue du perfide élément, luttant contre les vagues et les vents, tandis que la mer en courroux ne cessait, ni le jour ni la nuit, de battre la nef fragile, la soulevant tantôt jusqu'aux étoiles, tantôt la plongeant jusqu'au fonddesabîmet^et menaçantà
chaque instant de la submerger et de rengloutir. Combien de pécheurs de l'Adriatique profitèrent des profondes ténèbres de la nuit pour s'embarquer à Pesaro, k Rimini, à Sinigaglia, àAncône, et s'engager avec plus de témérité que de courage dans celte mer périlleuse, afin de gagner la Dalmatie et l'Erzégovine où ils ne parvenaient qu'à travers mille dangers? Dès qu'ils avaient touché ces rivages lointains, ils se jetaient dans les montagnes, parcouraient les vallées de l'Albanie, de la Servie et de la Dalmatie, se mettant au service de ces farouches montagnards pour mener paître leurs troupeaux, ou en se mêlant parmi les pauvres et grossiers habitants du littoral pour chercher dans la pêche de quoi suffire à leurs plus pressants besoins. Quelques-uns, pour échapper aux vaisseaux français de Corfou ou de la Corse, furent poussés sur les côtes de Barbarie et conduits comme esclaves à Alger, à Oran, à Tunis, où ils passèrent des jours pénibles et durs dans une longue misère, tout en préférant le pain trempé de sueur qu'ils gagnaient chez les Turcs , aux bombes meurtrières des Russes et aux homicides boulets des Allemands.
Les habitants des maremraes et des terres bacses disparaissaient tout à coup de la contrée pour se réfugier , comme les foulques et les bécasses, parmi les roseaux, les joncs et les fougères des vastes marécages, vivant de la chasse des canards, des sarcelles et des autres oiseaux aquatiques. Durant le jour, ils se blottissaient dans des tonneaux qu'ils avaient cachés dans des massifs de plantes marécageuses et vivaient ensevelis dans l'eau : au retour de la nuit, ils sortaient de ce gUe suivis d'un chien lidèle k long poil , sautaient dans une barque étroite et rapide qu'ils conduisaient parles canaux des rizières et par des gués qu'ils avaient appris à connaître, pour arriver à certains endroits désignés, où leurs jeunes frères et
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leur pèrs les attendaient dans ua autre petit baloaii avec du pain, du l'romage et des flacons de vin. Parfois, quand l'obscurité était assez profonde, ils allumaient du feu et réchauffaient un peu de viande dans une marmite. Ils mangaient à la dérobée, puis le jeune milirien retournait à son tonneau, ou à la petite hutte qu'il s'était construite sur quelque îlot perdu dans l'épairseur des roseaux. On ne peut penser sans frémir aux journées solitaires, aux nuits froides et glacées que les malheureux devaient passer dans ces lieux humides. En hiver, les frimas leur raidissaient les membres ; en été, les rayons du soleil, réfléchis par les eaux stagnantes, les rôtissaient vivants. La rosée et les brises nocturnes, jointes aux malignes influences de cette atmosphère malsaine, leur donnaient des fièvres dangereuses. Livrés sans remède au mal qui les consumait, leurs dents s'entre-choquaient et tous leurs membres tremblaient sans relâche ; jaunes, gonflés, demi-morts, ils ressemblaient a des cadavres rouis dans les fosséscommo le chanvre.
Ceux qui se trouvaient dans les montagnes n'avaient pas moins à souffrir ; ils couraient se cacher dans les fentes des rochers, dans les antres et les cavernes, ou gravissaient les cimes inaccessibles des plus hauts glaciers pour aller vivre avec les aigles et les faucons, avec les chamois et les chèvres sauvages. Combien, dans une nuit de tempête, cherchèrent un abri derrière une roche entr'ouverte, ou dans le creux d'une grotte, et allèrent so heurter contre un ours endormi? Combien, reposant étendus sur une saillie de rocher qui aboutissait à un semblable repaire, furent réveillés par les cris féroces du terrible animal qui l'habitait et qui, a l'odeur de l'homme, se dressait sur ses deux pattes et agitait son museau, en flairant et en faisant claquer ses dents, de manière à glacer d'effroi le malheureux réfraclaire? Tjc;1 autre, pendantqu'il
cliorrliiiit h s'abriter un peu conlre la neigo qui tombait k gros (locons, on lorsqu'il allait se mettre à couvert dans une caverne, entendait tout à coup le hurlement des loups, excités par l'odeur de la chair, et n'avait d'autre ressource dans sa frayeur que de grimper sur un gros arbre de la forêt, où, pour ne pas être dévoré, il devait passer la nuit, cxposéau vent glacial et à la neige qui le couvrait tout entier. Il leur arriva plus d'une fois de voir s'attrouper au pied de l'arbre jusqu'à six énormes loups, maigres, le^ poils hérissés, les gueules béantes et les yeux pleins de flamme. Rendus furieux par la faim, ils grinçaient des dents, grattaient les racines avec rage et faisaient des sauts gigantesques pour atteindre leur proie, tandis que le pauvre conscrit, presque mortde froid, se collait conlre les branches et tremblait de frayeur comme une feuille agitée par le vent. D'autres, plus audacieux, saisissaient les pistolets dont ils étaient armés, tiraient conlre ces terribles animaux et mettaient toute la troupe en fuite, après en avoir tué ou blessé quelques-uns, ou bien se d'^fendaient corps à corps avec les loups au moyen d'un fer aigu, qu'ils portaient au bout de leur carabine. L'un d'eus, voyant un ours venir à lui. s'était hâté de monter suruu groschêne; le monstre bondissant de faim et de colère l'avait suivi en embrassant le tronc de l'arbre et déjà il touchait au sommet de la tige. A l'instant où il lui vit poser sa patte redoutable sur une branche en saillie, le jeune homme plein de courage et de sang-froid, tenant d'une main un rameau supérieur, déchargea de l'autre sur cette branche un violent coup de hache qui l'emporta tout entière. L'ours er. tombant poussa un rugissement afireux et sa lourde masse alla se heurter contre les pierres qui se trouvaient au pied de l'arbre. Blessé par cette chute, aigri par la douleur, il se contractait et se roulait sur lui-même en faisant retentir les vallées d'alentour de ses cris de rage.