LK CHOLÉRA
bien noire, s'attend néanmoins à recevoir u;ie mercuriale. Aussi, il se montra plus conciliant, plus doux que jamais, et s'efforça d'apaiser la furibonde,
— Voyons, assez, Pasqua, soyez bonne, ne me foudroyez pas; dites-moi ce qui vous est arrivé de mal, et si je puis y apporter remède, vous savez, ma petite Pasqua, que je suis toujours désireux de vous rendre contente et heureuse.
— Voyez ! répondit la furieuse avec un sourire sardonique, en allongeant le poing et l'index vers le visage de Don Giovanni, voyez ce flegme à faire tomber mort un chrétien! Ma petite Pasqua! ehl remède? vous rendre contente et heureuse? Je suis assassinée, je n'ai plus d'haleine, je n'y tiens plus. Ah ! malheureuse Pasqua, en quelles mains es-tu tombée pour tes nombreux péchés!
— Mais, voyons I que vous ai-je fait enlin?
— Mes poules que vous m'avez volées! je veux mes poules! et vous me parlez de remède! Quel remède pouvezvous trouver? Trouvez mes poules, rendez-moi mes poules ! Hélas I je devais avoir ce surcroît de malheur! Depuis quo les médecins et les prêtres ont inventé le choléra, tout va mal ici : on ne dort plus, on ne mange plus, on ne tient plus porte close, on ne connaît plus ni jour ni nuit ; des gens de toute espèce vont et viennent par la maison ; quelles figures, quels museaux, mon Dieu, que ceux qu'on voit monter ces escaliers, entrer par cette porte ! «Vite, signor archiprêtre, dans la rue Tournante, au numéro vingt, troisième étage. » Celui-ci sort à peine : «Vile, 'a la rue de la Tour, au numéro cent cinquante, dans le grenier. » Et un autre : o Dans la ruelle obscure, au rez-de-chaussée, près de l'auberge du Coq. » Eh ! mon Dieu, c'est pis que la fin du monde! El vous, monsieur l'archiprêtre, vous courez comme un chien de chasse, et les vicaires, et Vincent, et les sacristains sont en campagne toute la journée,
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et avec eux Don Carlo, Don Piero, don Vito : l'un m'arrive 'aiigué, pâle, épuisé : « Pasqua , un verre de vin , je n'en puis plus ; » l'autre : « Pasqua, une chemise, je suis Irempé de sueur, » Celui-ci demande du camphre, cet autre du vinaigre des quatre voleurs, el jusqu'à cette drogue infecto que l'on brûle en bas dans la petite chambre du cioUre, et qui m'empeste la maison, lis viennent tous en haut et sentent mouvais comme des sépulcres, et répandent une odeur qui vous fait vomir et éternuer.
— Pasqua, ce sont des châtiments de Dieu, dit Don Giovanni, humilions-nous, prions et travaillons au soulagement des jiauvres cholériques.
— Oui, belle idée, des châtiments de Dieu! Dites plutôt que c'est une peste engendrée par les fripons et les scélérats qui n'ont rien de mieux à penser que de faire mal à tout le monde, que Dieu les confonde ! Croyez-vous que je ne sache pas qu'ils jettent du poison dans les puits? Pour moi, je suis tranquille, parce que notre puits a son ouverture dans la cuisine, et que je la tiens fermée au cadenas ; et dans la cuisine personne ne s'avise d'y entrer. Hier, un de ces vilains masques qui viennent ici s'est montré à la porte de la cuisine, faisant semblant de chercher Don Egidio; mais je lui ai fait voir un tison qui lui a fait traverser le corridor conime un chat en deux bonds. Ouf! quelle cruauté de vouloir ainsi faire mourir les gens, parce qu'il y en a de trop! Les riches s'échappent, et les pauvres sont empoisonnés ; les riches font ripaille, et aux pauvres on leur relire de la bouche la grâce de Dieu. Dieu nous envoie les melons rouges et dorés, les belles figues, les raiforts, les choux cabus, les choux raves et les pommes d'or. Non, signor, il est défendu d'en manger; la prison pour ceux qui les vendent, et on en jeite des paniers et des voitures dans la rivière. Dolle idée ! et moi qui les aime tant!
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— Il viendra un temps où vous les mangerez, mais maintenant, je vous prie de les laisser, parce qu'ils peuvent vous faire beaucoup de mal.
— On dit que vous êtes si savant, et vous croyez aussi toutes ces sottises inventées par les médecins qui sont payés par les méchants pour faire mourir les gens ! Je voudrais leur tordre le cou à tous ces scélérats. Car qu'est-ce qu'ils nous ont laissé à manger? ils nous ont réduits à la soupe au riz et à un peu de viande. De viandes salées, point ; de jambons, point ; de thon à la saumure, point; d'anchois, point; de fruits, point. L'un dit de boire un peu de vin, l'autre annonce malheur à qui en ose boire : celui-ci recommande le rhum, celui-là le défend comme du poison, et. diantre! croyez tout ce monde là! Mais vous, signer archiprctre, vous avez aussi votre façon de penser et vous voyez les choses fort bien et fort sagement! Au lieu de manger les poules vous-même, et d'en tirer un bouillon nourrissant, on vole les poules de Pasqua, et vous n'avez pour tout potage qu'une farinadc insipide, et un morceau de bœuf coriace. Tous les jours vous m'ennuyez avec votre même chanson : « Pasqua, ayez soin de ne pas me mettre de pois dans le riz, de ne pas faire cuire de carottes, ni de céleri, ni de bourrache. N'oubliez pas que le lait est lourd, et que la crème est indigeste : le soir ne nous donnez point de salade. » Jésus, Maria! je vous ferai donc une friture de clous. Dieu du ciel et de la terre, où en sommes-nous? et ils veulent nous faire croire oui, qu'ils sont la sagesse en personne; mais vous êtes tous plus bêles que maître Joseph qui prend de la morue pour du veau de lait *.
' Il faut pardonner à Pasqua; car outre qu'elle était d'un tompéraraent de feu, aile avait connu Don Giovanni presauc enfant.