‹ Lo̓rientation humaineChapitre 10 sur 12 · LA PATRIE · texte numérisé non relu

LA PATRIE

Réaliser la confédération européenne, est-ce à dire qu'il faille que chacun des peuples qui composent l'Eu rope renonce à son individualité propre? Que les petites patries. aillent se fondre dans la plus grande patrie européenne? Que l'Europe devienne un corps homogène ou amorphe?

Mille fois non.

Nous ne savons si ce rêve se réalisera jamais. Un Athénien, contemporain de la guerre du Péloponèse pouvait-il prévoir l'uni té actuelle de la Grèce? Ij faut rester sur le terrain de la réalité ; il faut laisser à nos lointains descendants le soin de résoudre les ques-

L » >h IF \ T ATI0S EIU M A l K E

Lions que nos solutions mêmes pourront faire apparaître.

Pour L'heure présente, non seulement cette fusion n'est pas nécessaire, niais elle est impossible.. Seraitelle possible, elle ne serait pas souhai table.

Les nationalités sont dés forces, et il ne faut pas détruire les lunes; il faut seulement veillera cequ* elles ne soient pas détournées à des usages mal Taisants.

Ce n'est pas une fusion que nous voulons, c'est une adaptation, et c'est bien diiïërenL

Si nous jetons les yeua sur tes œuvres de la nature, nuus voyons que les composés les pln> parfaits ne le sont point de parties homogènes, mais de parties liclero^ r è nés bien adûpl de s .

Le corps de l'animal, par exemple, esl un hj de tissus diffère uts et d'organes divers, ayant chacun sa figure, sa limite et ses fonctions, mais dépendant les uns des autres dans une adaptation parfaite. S'il n'y avait pas différenciation, il n'y aurait pas de fonctions distinctes, il n'y aurait pas de corps humain

De même, dans un orchestre, les divers instruments concourent à l'harmonie ; chacun apporte à ce concert, les qualités inhérentes h sa forme et à sa substance propres, et l'ensemble harmonieux résulte d'adaptations successives dues au luthier, au compositeur «t

l orienta rio^t m maiive

aux exécutants. Substituez à cet orchestre les douze sons (Tune douzaine de ilûtes ou d'une douzaine de violons exécutant le même morceau, vous n'aurez point 1<- même résultat.

Ce ne sont là que des métaphores sans doute ; mais s'il est vrai que les métaphores ne sont pas des raisons, elles sont bien» si on les fait justes, des illustrations de la vérité même.

Laissons toutefois les métaplnres et voyons les faits. S il se crée, comme je crois Ta voir prouvé, une conscience de Vllumanité, composée des idées et des tendances les plus générait s, produit inestimablement précieux de l'élaboration de tous les siècles passés, le contenu de cette conscience doit se retrouver évidemment dans la conscience de chacun des groupes natiomu\ parvenus au point de perfection atteint par la civilisation actuelle. Nous l'y rencontrons, en effet, niais avec quelque chose de plus, avec des idées et des tendances secondaires ou supplémentaires fournies par l'hérédité ethnique et par le milieu qui, dans les uns, se sont fortifiées et développées comme dans un terrain propice, tandis qu'ailleurs elles avortaient et laissaient la place à d'autres idées, à d'autres qualités, a d'autres tendances de valeur et de nature diverses; par quoi chaque groupe national se différenciant des autres, se

L ORtEXTATïÛN HUMAINE

présente avec un caractère particulier, avec une figure toute personnelle.

Ces éléments secondaires et particuliers sont une force et une lîchesse qu*il faut se garder d'affaiblir ou de perdre. Ils doublent pour ainsi dire et renforcent la la conscience universelle ; ils en sont les compléments et les soutiens indispensables, Ils exercent leur influence, suivant les lois de l'imitation (i), d'un groupe à l'autre ; ils ont, à notre époque de diffusion et de pénétration mutuelles, des répercussions inûnies et, dans ce va-et-vient incessant, se comblent des lacunes, sont suscitées des énergies nouvelles. Ainsi, a force d'actions et de réactions réciproques, se dissolvent peu à peu des oppositions qui paraissaient irréductibles et, sans que s' effacent les caractères fondamentaux, dont le milieu ni la race ne permettent la destruction, il se fait entre les idées et les sentiments des différents peuples les adaptations qui sont le prélude de la concorde future et de la paix mondiale.

Et c'est pourquoi vouloir détruire lea consciences nationales, ce ne serait pas seulement un crime de lèsepatrie, ce serait un crime de lèse-humanité*

La raison se trouve donc d'accord avec le sentiment pour continuer à entourer la Patrie d'un culte filial,

(i) Voir les Lois de Vlrnitatiun t G. Tarde, F. Mcan, Paris,

pour ne rien affaiblir de sa vitalité et de ses énergies.

r si Tidee de

Une

rend les

conapr d'un long passé et les joies mêlées aux tristesses du

présent, elle implique aussi toutes les espérances de revenir.

Tout ce qu'elle est doit entrer comme apport dans le trésor de l'Humanité. Ce que nous enlèverions à Tune serait dérobé à l'autre.

Et on \ oit par là combien lourdement se trompent ceux qui accusent les pacifiques et les humanitaires d'être des sans -patrie et confondent ainsi grossièrement l'humanitaire et le cosmopolite. Il y a là un funeste malentendu qu'il importe de dissiper.

Que quelques humanitaires peu éclairés aient euxîêmes donné dans cette erreur, cela est fort possible. Il convient donc de les avertir et de les éclairer, cl 6£j 3ut cas de ne pas laisser échapper une occasion de la mer bien haut îa vérité, de montrer bien clairement au peuple qu'entre la Patrie et l'Humanité il n'y a aucune antinomie.

Non, pas plus que l'organe ne s'oppose à la vie de

l'organisme total, la Patrie ne s'oppose à la vie de

rilumanité. L'une est la condition de l'autre, on ne

conçoit pas Tune sans l'autre et les deux sont lac*

surs d'harmonie.

Mais, pour qu'il en soit ainsi, une condition est absolument nécessaire, c est que les aspirations particulières des consciences nationales ne s'opposent pas aux aspirations générales de la conscience de l'Humanité. Ceci est essentiel. L'équilibre harmonieux ne sera acquis que par cette condition réalisée.

Toute aspiration d'un groupe national opposée a l'idéal humain doit être pacifiquement combattue jusqu'à extirpation.

De même qu'un organe d'animal peut-être infecté de quelque virus, et le désordre se propager à l'organisons en lier, de même une conscience nationale peut contenir des idées ou des aspirations qui sont un danger pour elle et pour les autres.

Un de ces poisons, et non le moindre, est. la vanité, qui attaque les groupes comme les individus. La vanité entraîne à vouloir agrandir la Patrie par des conquêtes territoriales ; d'où la guerre, contraire à l'idéal humain, La vanité nationale inspire à la nation le désir insensé <l<> r hégémonie, lui Inocule une susceptibilité maladive et ridicule, ce faux point d'honneur qui, pour l'individu, amène le duel, et pour les nations, la guerre.

C'est celle vanité qui engendre les maladies du patriotisme, que beaucoup trop de gens de lionne foi

et Je bonne volonté confondent aven loi eL qui reçoivent actuellement, selon les pays, les noms de jingoïsme, de nationalisme ou d'impérialisme.

On ne s'aperçoit pas assez que la Pairie n'est pas feulement un domaine territorial et n'appartient pas seulement au passé, mais quelle est aussi un domaine moral et que nous devons la concevoir idéalement prolongée dans l'avenir. En élevant la conscience nationale, nous élevons, nous grandissons la Patrie.

Mais ici, arrètons^nous.

En faisant Inut noire devoir humain, ne risquonsnous pas de léser la Pairie ? En expulsant de la conscience nationale tout ce qui est en contradiction avec l'idéal humain, en l'imprégnant d'altruisme, ne nous exposons-nous pas a être les dupes des peuples qui auraient jbnservc dans leur conscience nationale les maladies que nous aurions chassées de la nôtre?

Cette catastrophe nous menacerait certainement si le développement de l'altruisme devait dissoudre l 'énergie. Mais l'altruisme n'est pas un dissolvant.

Nous soutenons qu'il est plutôt un facteur d'énergie lorale. La preuve du contraire, ni théorique ni pratique, n'a jamais été faite, tandis que les preuves de notre assertion abondent.

Entre tigre et le mouton, et h égale distance, il y a le

OUIESTATION HUMAINE

terre-neme, qui ne renonce pas à ses crocs, quoiqu'il soit bon cl généreux, cl qui saurait se défendre h l'occasion.

Prêchons le désarmement conforme à Vidéal humain, mais le désarmement progressif et simultané. Prouvons au monde que nous n'avons ni ambitions territoriales ni vanités malsaines; mais, tant que les autres ne nous auront pas fourni les mêmes preuves de bonne volonté, restons armés et sur la défensive.

La conséquence logique, c'est que, tout en ayant horreur du militarisme, nous devons, tant que l'idée en marche n'aura pas sapé et fait crouler Tétat de chi actuel, respecter, soutenir et aimer notre armée qui. pour le moment, est notre sauvegarde.

Tant que l'Europe ne se sera pas entendue pouf faire du tribunal de la Haye l'institution angulaire, la cour souveraine, irrécusable et sans appel, tant qu'elle n'aura pas reconnu par des résolutions pratiques que la paix armée la mène aux pires catastrophes, tant que l'opinion ou plutôt la conscience de l'Humanité, devenue irrésistible, n'aura pas forcé les gouvernements et les rois de l'Europe à l'attitude sincèrement pacifique, nous serons obligés à la veillée des armes. Nous în nierons T honnête homme qui ne se croit pas oblige de jeter son revolver au moment de traverser le bois.

L ORIENTATION HCMÂffiE

lais si nous sommes résolus à ne rien laisser perdre des énergies nationales, n'oublions pas une minute que nous sommes le peuple de la Révolution, que la *>ance a toujours été grande par 1 esprit, par Vidée et que nous avons toujours eu l'honneur de servir l'idéal. Aujourd'hui que l'idéal humain, le plus beau qui se soit révélé, est là devant nous, nous n'allons pas sans doute abandonner ce drapeau.

Non. Par la parole, par le journal, par la brochure, par le livre, par les congrès, par l'association, par l'éducation * par la propagande incessante et sous toutes ses formes, semons l'idée pacifique, combattons la violence» prêchons la tolérance, la fraternité, l'amour. Faisons circuler d'un pôle à l'autre le courant d'aï- Iruisme qui dissoudra les haines et changera les dissonances en des rythmes harmonieux î en un mol, audessus de la lutte des oppositions intéressées que l'égoïsme met en branle et que nous ne pouvons songer à détruire, faisons planer la conscience humaine de plus en plus élargie et lucide, se proposant d'atteindre le bonheur humain, un bonheur limité a la vie terrestre, conditionné parla science et la paix, paix sociale, paix internationale. La phalange des savants éclaire notre route ; le cœur des foules fera le reste.

FlH

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Siège social : Hôtel des Sociétés savantes, 2.V, Hue Serpente, PAï Bureaux : Rue Moiijardbi, 10, à Nîmes.

Prcskkn t tT Honneur ; F r é d é r i e PASSY

Phoguauub : Substitution de l'arbitrage à la guerre clans les relations intcrnnlion.il

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