LA GUERRE
Nous voici maintenant en face de la question capitale, la guerre. Ce sera là sans doute le dernier assaut que l'Humanité consciente livrera à la violence. Mais, quelles que soient les péripéties de la lutte, nous pouvons être confiants dans la définitive victoire.
Oh ! je sais bien que les sceptiques ont ici beau jeu ; il est facile de railler la douce naïveté des apôtres de la paix universelle. La guerre, en effet, a été l'état normal depuis l'origine des choses ; il est naturel que la plupart des esprits considèrent comme une nécessité ce qui a été de tout temps. Peu s'en faut que certains n'érigent la guerre en institution divine. Mais ils ne s'aperçoivent pas que les six ou sept mille ans d'histoire qui sont derrière nous ne sont rien, si l'on porte sa pensée sur la carrière que l'Humanité, à moins de cataclysme cosmique, doit parcourir encore.
Ton le la période antérieure, si on compare la vie de T Humanité à la vie individuelle, représente à peine les
LOIUFNIVIH» JIL'MAIXE
années de l'enfance. Noire vie est si courte que not jugeons immense < rL espace de temps, parce que nous avons pris ['habitude d'en rapporter ta durée à la nôtre, Hue la vue d'un ancien» ou même d'un homme du seizième siècle, fut incapable de saisir les vra proportions de la durée, cela est naturel, il ne pouvait en être autrement, Quand l'homme, sur le disque de la terre i m mobile environnée du fleuve Océan, était emprisonné entre les cieux solides et l'enfer souterrain, comment ;, n'ayant aucune idée de l'infini de l'espace, aurait-il pu avoir celle de l'infini du temps?
Nous avons perdu celte excuse et nous n'avons plus besoin d'un bien grand efFoii pour nous apercevoir que l'Humanité est fort jeune. Les habitudes inconscientes de L'enfance, il dépend d'elle de les répudier maintenant qu'elle sent monter la sève de l'adolescence» que sa conscience est en formation, qu'elle devient capable de volonté.
M. Tarde, que personne ne classera dans la catégorie des rêveurs, se range a l'opinion que l'Humanité se débarrassera de la guerre, et il s'appuie, pour le croire, sur la loi même de l'évolution générale, qu'il a si solidement établie et que nous avons déjà indiquée.
Appliquant sa théorie à la guerre comme à tous 1rs
L ORIENTA Tfi» UCVIAIVE
.min ts faits, il la montre i) « débutant put une roultiludc infinie de 1res petites, mais très ftpiès guerres entre petits clans » T puis <t passant a un nombre déjà bien moindre de guerres un peu plus grandes, mais moins haineuses, entre petites cites, puis entre peuples qui vont grandissant; et enfin on arrive à une ère de Lit s rares conflits grandioses, maïs sans Férocité aucune entre des colosses nationaux que leur grandeur inerue rend pacifiques ».
La guerre a donc suivi l'évolution de la civilisai ton elle-même, d'abord iluviatile, puis méditerranéenne! aujourd'hui mondiale. Mais laissons encore la parole a M, Tarde :
« A chacune de ses étapes, à chacun de ses élargissements, qui sont avant tout des apaisements, ta guerre, en somme* a diminué ou du moins s'est transformée d'une manière favorable a son évanouissement ultérieur. Chaque agrandissement des Etats a été la suppression des combats clans une région de plus en plus étendue, »
La fusion par la conquête de multitudes de petits cantons en guerre a fait la pacification sur de grands espaces, tels que la Chine, l'Egypte des Pharaons,
(r) Les Lois sociales, p. 8$ cL stimules.
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l'Empire romain. Puis les grandes agglomérai i- Êfonl entrées eu contact ci eu luiii .
« La continuation des guerres, dit M. Tarde, c'est, en somme, l'extension graduelle du champ de la paix. Mais celle extension ne saurait être indéfinie, puisque le globe a des limites..*, et le dernier terme de révolution de la guerre se dévoile enfin, perspective Bl éblouissante qu'on n'ose y croire, perspective d'un but dinicile à réaliser assurément, mais d'un but bien réel, qui n'a plus rien de décevant. »
Nous ne voulons affaiblir par aucun commentaire ces paroles d'un penseur dont l'autorité est indéniable.
Mais ce travail d'évolution, qui s'est fait si lentement dans la longue période de V inconscience, il s'agit de le précipiter maintenant que nous sommes entrés enfin dans le régime du mouvement conscient.
Nous avons signalé plus haut la méthode à -uivie, qui est celle-là même qui a presque supprimé la violence individuelle, qui supprimera demain la violence des classes, l'arbitrage,
Un grand pas a été fait par la création du tribunal de La Haye. Ce pas est-il décisif? Nous le croyons fermement : l'arbrisseau deviendra chêne, mais à condition de le cultiver avec un soin jaloux.
L ORIENTATION HUMAI ft
La méthode trouvée, de quels moyens disposonsnous pour la mettre en œuvre i Nous tenons l'organe, û'esi beaucoup, mais ce n'est pas tout; par quelles pratiques eu obtiendrons-nous le fonctionnement régulier? L'iniliative du tzar a été un coup de fortune pour l'idéal humain, mais des coups de fortune il faut savoir profiter.
Le premier moyen, le plus puissant, celui que nous avons indiqué à chaque ligne de ce travail, c'est l'action continue de la conscience humaine de plus en plus lucide, de plus en plus pressante. La conséquence est donc que nous avons pour devoir de faire rayonner le noyau conscient jusque dans les parties les plus profondes de la masse.
Pour répandre la parole de Jésus, qui pourtant gagna tout l'ancien monde, il n'y eut qu'une domaine de pauvres gens du peuple, simples et ignorants, qui n'avaient à eux que leur langue, leurs pieds et leur dévouement ; nous, nous avons^ l'imprimerie, les communications rapides et constantes, la collaboration de presque tous les penseurs de la terre, la presse quotidienne et périodique, les conférences, les congres, l'éducation des enfants, le concours des masses démocratiques et socialistes, autant de voies et de moyens par ou il nous est permis de faire pénétrer la lumière,
et nous n'aurions pas confiance! Si chacun de ceux qui sunt des maintenant gagnes à celle grande cause veut foire son devoir* l'idée pacifique peut se propager par contagion avec une rapidité qui stupéfiera le monde.
En fait, les associations pour la paix se nmltipli ni et se tendent la main par dessus les frontières des Etais : elles uni ih'\l\ créé un courant qu'il faut agrandir et faire irrésistible. Car il est besoin d'une grande force pour vaincre les préjuges enracinés des gouvernements et même des peuples.
Le centre de l'Europe est encore occupé par de grandes monarchies appuyées sur le militarisme. Ce sont ces citadelles que doit surtout viser la propagande paeiiiquc. Mais l'idée s'inGHre partout et parvient a d ïss ;< > 1 1 d re les cous tru c L io n s don t la soli di Lé s e i n bl a i L délier le temps. La démocratie sera l'acide qui rongera ces orgueilleux édifices (i).
Chez les peuples déjà dotés du gouvernement démocratique, la lâche est plus facile. Là l'idée n'a pas besoin d'agir souterraincnient ni obliquement, Elle a son expression directe cl pratique dans la représentation nationale, qui engendre elle-même le pouvoir
(i) La victoire morale des socialistes dans les récentes élection a iilleiLiuii'Ica confirme oai prévi*iofl<«
suprême, de sorlc que le pouvoir public vaut ce que vaut la conscience nationale elle-même. Faire entrer
une idée dans la conscience nationale, c'est donc la (aire entrer dans le pouvoir même.
Si les électeurs embrassent résolument la cause de la paix humaine et, comme ils en ont les moyens» l'iinposent a leurs élus, ceux-ci seront nécessaire me ni pacifiques. Déjà il existe dans plusieurs parlementa un groupe de la paix. C'est à l'augmenter, à le fortifier qu'il faut travailler sans repos. Que la majorité dans les principaux parlements d'Europe soit acquise, et ces majorités réunies s'entendront pour imposer le désarmement et la paix. Elles pourraient être l'embryon du parlement général de l'Europe confédérée.
D'autre part, il est nécessaire que les démocraties pèsent sur leurs gouvernements respectifs pour exiger 'eux la conclusion de traités permanents d'arbitrage. En attendant que la juridiction de l'aréopage européen devienne irrécusable, ce qui est l'avenir, toutes les nations de bonne volonté devraient se lier par des traités pour faire de l'arbitrage facultatif une réalité. Cela parait bien être la transition raisonnable. Si les nations libérales, la France, l'Angleterre, les Ktat>- Unis, les républiques de VAinérique du Sud, l'Espagne, encore, peut-être même l'Italie, s'engageaient d'avance
L ÛMEIST.VriON HUMAINE
à accepter pour leurs démêlés éventuels la juridiction de la Haye, voilà do coup le champ de la guerre singulièrement rétréci. El qui peut mesurer 1 influence morale qu'un tel exemple de bonne volonté exercerait, sur le reste des peuples ? N'y a-t-il pas une contagion du bien comme il ) a une contagion du mal? (i).
D'ailleurs, révolution économique, autant que Tévo* lutîon historique * travaille pour la paix. Chaque intervalle de paix est plus iong que le précédent et chaque conflagration entasse plus de ruines en trois mois qu'une guerre presque continuelle en un quelconque des siècles écoulés. Gela ne laisse pas de p sur la conscience de ceux qui pourraient déchaîner le fléau, et on temporise et on s'ingénie, on parlemente, on raccommode, on adapte là où il y a seulement cinquante ans on aurait frappé et coupé. Oh ! nous savons bien que ce n'est pas le scrupule seul qui pacifie les âmes des puissants de la terre. La preuve,
(i) ÎXous n'aurïons pas osé espérer, quand, au mois d'octobre tgoii, nous écrivions ces pages, que les laits se précipiteraient si vile pour commencer a réaliser nos prévisions : rapprocliemenl avec l'Angleterre et l'Italie ; visites réciproques d commerçants et des parlementaires anglais et français ; visi analogues projetées entre français et italiens ; traité d'arbitrage avec l'Angleterre ; 1rs armes arrachées des mains de deux grandi puissances el leur différend avec le Venezuela porte devant Tan page européen.
L OU[F\TA rm\ UUMAINT'
tpie, si l'occasion se présente d* écraser sans risque un beaucoup plus faible rjne soi, l'hésitation disparaît : 1" Espagne, la Chine, le Transvaal le disent
/. haut. Mais c'est cola même qui est rassurant. [,i qui raréfie les grandes crises internationales. t î'est cela qui nous a valu trente-deux ans de paix européenne. 11 y a trop de risques pour chacun à rompre la paix, et nous en profilons. Seulement, tout je inonde commence .'1 seuLir 1 illogisme qu'il y a à 1er sur pied des armées de plusieurs millions d'hommes dont ou ne veut et dont on ne peut rien faire ; à jeter dans un gouffre sans fond presque toutes le- ressources des peuples pour aiguiser des armes fi ml personne n'ose plus se servir. C'est une vérité qui finira par crever le> veux de tous.
Mais cela ne suffirait peut-être pas si cet effroyable gaspillage de toutes les forces vives de la vieille Knrope ne devait, et cela dans un avenir que nous louchons de !a main, mettre l'ancien continent à la merci du nouveau.
Il convient ici d être très prudent ; il faut se garder de contribuer par des paroles peu modérées à augmenter l'antagonisme qui peut exister en Ire l'Amérique et ^Europe, Nous aimons l'Amérique, nous éprouvons pour elle, nous autres Français, une grande sympathie
L OHIENTATHÏN HUMAINE
historique et politique cl nous nous reprocherions le moindre mot qui pût blesser la grande République, suiir d'au-delà des mers : mais en constatant un
danger qu'on voudrait de Ion le son Ame conjurer, on ne le rend pas plus pressant. Eh bien ! Lotit le monde sent cl beaucoup commencent à voir clairement que l'Europe, avec sa paix armée, joue une partie qui ne peul lin il (pie par la débâcle. Quand de ce côté de T Océan nous serons tous exsangues, rÀmérique viendra à noire secours et retournera l'œuvre de Colon d». II ne lui lestera plus qu'à s'installer au chevet de l'Eu rope malade et à la serrer dans des bandelettes.
Le danger est tel, danger économique ci moral, qu'il est presque impossible qu'il ne fasse pas l'union. Devant le colosse qui grandi là vue d'œil de l'autre eôlé de 1* Océan, la vieille Europe est, dans l'ordre économique et foutes proportions gardées, ce qu'était l'aijlique Grèce, dans Tordre politique, devant la Macédoine de Philippe. Nous voyons cela dans une lumière crue.
Mais cette lumière, qui éclaire le péril, peut, -i nous le voulons^ devenir une aurore ; ce danger de fin peut devenir un commencement. L>^ même que la guerre de Cent ans a donné naissance au patriotisme français, le danger d'outre-mer pourrait donner naissance au patriotisme européen ; nous obéirions
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ainsi h la loi d'ex tension qui jusqu'ici a régi toutes les sociétés humaines : les cantons faisant les provinces, les provinces faisant les royaumes, les Etats enfin s'agglomérant h leur tour. Il ne reste plus qu'un pas à faire pour réaliser la fédération européenne qui est la condition même de la conservation de l'Europe.