‹ Lotus-d'orChapitre 1 sur 6 · AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVIS AU LECTEUR

rencontrée, on entend une phrase que l’on a déjà écoutée.

La valeur de l’ouvrage est confirmée par le fait, honneur unique, que le frère de l’Empereur Cheng-tsou en a écrit lui-même une traduction en mandchou, au xvme siècle.

Le titre chinois est Km p'jng Mei: le nom de trois des héroïnes : Lotus-d’Or, Harmonieuse et Prune-de-Printemps.

La traduction intégrale formerait la matière de huit à dix volumes. J’ai dû couper toutes les interminables conversations qui entravent et retardent l’action. J’ai retranché aussi, parfois avec regret, les passages licencieux qui ont tant ajouté à la réputation du Kin ping Mei : ils formeraient, à eux seuls, un traité secret fort instructif pour l’étude des mœurs amoureuses ; leur saveur est analogue à celle des « Mille et une Nuits », mais l’inspiration et les termes descriptifs ont une originalité nettement extrême-orientale.

Il n’a pas été possible non plus de suivre la division de l’ouvrage en chapitres à peu près égaux, mais sans rapports avec la marche du roman.

En la première année Rectitude-et-Concorde (ive siècle après J.-C.), sous le règne de l’Auguste Empereur Aïeul-Suprême, la petite ville des Ondes-Claires fut bouleversée par une nouvelle extraordinaire : un homme venait de tuer à coups de poing un tigre qui vivait dans les montagnes voisines et qui avait dévoré déjà de nombreux voyageurs.

Le héros allait passer dans quelques instants : aussi les rues dallées étaient-elles remplies de promeneurs. Sous les toitures en auvent des boutiques, on se racontait son histoire. Il se nommait

Wou Cœur-de-Chêne : sa force prodigieuse était

célèbre dans la ville de la Gloire-Orientale où il j vivait avec sa famille. A la suite de difficultés, il avait dû s’éloigner quelque temps du pays natal. Quand il revint, son frère aîné était parti pour s’installer aux Ondes -Claires. C’est en venant le rejoindre que, passant la veille au soir sur la colline Splendeur-du-Soleil, if s’élait trouvé face à

face avec le tigre. N’ayant pas d’armes, il s’était

défendu à coups de poing, si bien que l’animal était tombé mort à ses pieds.

Les sons éclatants des gongs, des cymbales et des tambours annoncèrent enfin l’arrivée du cortège. La foule se rangea : des petits voleurs prolitèrent naturellement de la bousculade pour dérober différents objets.

Les musiciens marchaient en tète : derrière eux, venaient des chasseurs armés de lances encadrant le corps gigantesque du tigre : les quatre porteurs ployaient sous la charge.

Seul, au milieu du chemin, sur un grand cheval blanc, venait ensuite un homme robuste : il avait plus de sept pieds de haut et paraissait âgé d’environ vingt-cinq ans. C’était lui qui avait tué le fauve.

Ses yeux étaient perçants comme des étoiles : ses cheveux étaient serrés dans un mouchoir

portant des caractères imprimés : sa veste courte de toile bleue était retenue par une ceinture rouge.

Tout le monde le regardait. A ce moment, le sous-préfet, vêtu d’un uniforme bleu noir avec des broderies d’or sur la poitrine, sortit de son palais et s’avança, accompagné d’une nombreuse suite.

Cœur-de-Chêne descendit de cheval. Le sousprétet le fit entrer dans son palais et voulut qu’il s'assit à la place d’honneur dans la salle principale; til lui offrit trois tasses de vin et, appelant son trésorier, fit compter cinquante onces d’argent. Le héros les distribua aussitôt aux chasseurs qui avaient apporté le tigre.

Le sous-préfet, le voyant si généreux et si fort, lui dit :

— Je t’offre le poste de chef de la police : tu poursuivras les voleurs et les brigands à l’ouest et à l’est de la rivière, qu’en dis-tu?

— Vous daignez répandre sur moi vos faveurs, répondit-il en s'agenouillant : je les reçois avec reconnaissance.

On dressa aussitôt les actes : chacun vint féliciter le nouveau promu.

Sortant du palais, Cœur-de-Chéne traversait la

rue quand il entendit une voix qui l’appelait :

— O mon frère cadet! la renommée vient de m’apprendre que vous êtes nommé chef de police de cette ville, je vous cherchais de tous côtés!

Celui qui parlait était un homme petit, malingre, le dos voûté, la figure jaune et couverte d’une barbe rare aux poils raides. Il paraissait inondé de joie de retrouver son frère cadet : il lui raconta comment, depuis son arrivée, il vivait en vendant dans les rues des gâteaux qu’il confectionnait luimême. Il s’était marié avec une jeune esclave nommée Lotus-d’Or, mais n’était pas heureux en ménage; il entraîna son frère dans la petite maison qu’il habitait rue de& Améthystes et cria dès l’entrée :

— Femme ! viens vite ! voici mon frère ! tu sais, celui qui a tué l’autre jour un tigre dans les montagnes. C’est mon frère cadet, né de la même mère que moi.

Lotus-d’Or accourut, s’arrêtant sur le seuil. Grande et mince, elle était vêtue d’une longue tunique de soie mauve retenue à la taille par une ceinture rose aux bouts flottants; sa jupe rose laissait passer la pointe d’un petit pied bandé, chaussé d’un soulier minuscule de soie brodée.

Son visage avait la couleur des fleurs; ses

sourcils étaient arqués comme le croissant de la lune et l’ombre de ses cils couvrait ses joues. Un feu mystérieux brillait dans ses yeux d'un noir profond. Ses cheveux ondulés étaient coiffés en un haut chignon orné de fleurs odorantes.

Elle joignit les mains et s’avança, disant :

— Beau-frère! Dix mille félicités!

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