‹ Lotus-d'orChapitre 2 sur 6 · V-J *•; vU s ‘ i · texte numérisé non relu

V-J *•; vU s ‘ i

Cœur-de-Chêne, suivant les rites, s’inclina pour la saluer; la jeune femme l’arrêta :

— Beau-frère, je vous en prie, relevez- vous ;

vous remplissez de confusion l’esclave de la famille.

. — Belle-sœur, ne dois-je pas observer les rites?

Tous deux se défendaient ainsi: le chef de

police termina néanmoins son salut. La jeune femme apporta du thé aux deux hommes; Cœurde-Chêfie, la voyant si séduisante et si jolie, baissa la tête, car il sentait déjà frémir les poils de ses mains.

Peu de temps après, Trois-Pouces sortit dans le but de se procurer quelques provisions pour le dîner; il laissa Lotus-d’Or tenir compagnie à son frère.

La jeune femme regardait son hôte, admirant la beauté de son corps et l’élégance de sa stature; elle se disait :

LOTÜS-D’OR

— Pour avoir tué ce tigre, il faut vraiment qu’il ait la force de soulever plus de 1.000 livres.

Mais sa bouche n’exprimait pas ses pensées; elle songeait encore :

— Gomment la mère de ce frère cadet a-t-elle pu donner naissance à mon mari, ce bout de bois qui n’a même pas un pied de haut et qui, pour trois dixièmes seulement est un homme, les sept autres dixièmes étant d’un démon difforme? Esclave que je suis d’avoir rencontré cet abcès! Maintenant que je vois Cceur-de-Chêne, vigoureux et harmonieux de formes, il faut que je lui demande de venir habiter dans notre maison.

Sur son visage, accumulant alors les sourires, elle demanda :

— Beau-frère, où logez-vous maintenant? Votre nourriture de chaque jour, qui vous .la prépare?

— Puisque je suis chef de police et qu’il me faut répondre à l’appel de mes supérieurs, j’habiterai en face du palais du sous-préfet, tout autre endroit me serait incommode. Chaque jour, deux soldats m’aideront à préparer ma nourriture.

— Beau-frère, pourquoi ne viendriez- vous pas demeurer ici? Habitant dans notre maison, vous.

auriez matin et soir de l’eau bouillante et ce serait l’esclave de la famille elle-même qui s’occuperait des repas de son beau-frère.

— Je vous remercie profondément, belle-sœur.

— Si, par hasard, vous avez une femme, vous pourriez lui dire de venir aussi.

— Je n’ai ni femme ni concubine, répondit Wou Cœur-de-Chêne .

— Beau-frère, combien avez-vous vu de printemps verdoyants?

— J’ai passé inutilement par vingt-huit moissons.

— Vous êtes plus âgé que moi de trois ans.

Cependant, Trois-Pouces, qui avait acheté des

gâteaux, des fruits et des légumes, les déposa dans la cuisine, et montant l’escalier, dit à Lotusd’Or :

— Ma beauté, tu devrais descendre pour tout préparer.

— Voyez cet importun f Mon beau-frère est ici, il n’y a personne pour lui tenir compagnie, et il faut que je descende.

— Belle-sœur, fit Cœur-de-Chêne, je vous prie de ne pas vous déranger pour moi.

La jeune femme dit à Trois-Pouces :

— Pourquoi n’irais-tu pas demander à notre

voisine Wang Femme-Céleste, de venir nous aider?

Trois-Pouces hocha la tete, mais il sortit et revînt avec une vieille toute ridée et vêtue de toile bleue. Quand tout fut prêt, celle-ci monta les différents plats et les disposa sur la table : on chauffa le vin et Trois-Pouces dit à sa femme de

s’asseoir à la place d’honneur, ayant Cœur-de- Chêne en face d’elle, pendant que lui-même s’asseyait de côté.

Tous trois commencèrent à se verser c|u vin. Lotus-d’Or riant sans réserve, disait toujours « beau-frère, beau-frère » à pleine bouche.

Le chef de police avait des senliments de grande

droiture et ne saisit pas tout d’abord les pensées de Lotus-d’Or. Celle-ci ayant versé plusieurs tasses à son beau-frère, ne le quitta plus des veux. 11 comprit enfin l’expression de ce regard brûlant et baissa un peu la tête. Quand ils eurent bu et mangé, le vin étant épuisé, ils se levèrent.

Trois-Pouces sortit pour vendre ses gâteaux; quand il revint, il trouva son frère cadet rangeant ses bagages. Ils dînèrent ensemble.

Le lendemain matin, Cœur-de-Chêne se leva de bonne heure; la jeune femme se hâta de se lever aussi et lui fit chauffer de l’eau pour se laver le visage. Il fit sa toilette, s’habilla et sortait *

pour aller prendre les ordres du sous-préfet,

quand la jeune femme lui dit :

— Revenez de bonne heure pour déjeuner avec nous, et n’allez pas ailleurs, surtout.

Il fit un signe d’assentiment et partit. Arrivé chez le sous-préfet, il prit les ordres, régla le service de la matinée et revint à la maison.

. La jeune femme avait de nouveau préparé un repas abondant. Elle offrit à deux mains une lasse de thé à son beau-frère qui lui dit :

. — Je reçois avec reconnaissance les attentions de ma belle-sœur.

Et, chaque fois qu’il rentrait, il en était ainsi.

Les jours passèrent : Cœur-de-Chêne avait donné plusieurs fois d'e l’argent à Trois-Pouces afin de payer une partie des dépenses de la maison. Il apporta une pièce de satin à sa belle-sœur : la jeune femme, toute souriante, lui dit :

— Vous êtes trop généreux, vraiment; vous faites de tels dons à l’esclave de la famille. Mais puisque vous insistez, je n’ose refuser et ne puis que vous souhaiter mille félicités.

Trois-Pouces, cependant, continuait, comme par le passé, à vendre des gâteaux dans les rues, balançant ses deux lourds paniers à chaque extrémité d’un bambou posé sur son épaule.

On arriva ainsi au commencement de la onzième lune; l’hiver s’établissait peu à peu; les nuages s’accumulèrent dans le ciel en couches rougeâtres : le froid augmentait. Un matin, Cœurde- Chêne, en se levant, vit la neige tomber à gros flocons : les toitures et les rues étaient toutes blanches.

Il alla néanmoins prendre les ordres du souspréfet; au milieu du jour, contre son habitude, il ne revint pas. Trois-Pouces, malgré le mauvais temps, sortit pour essayer de vendre ses pâtisseries.

Lotus-d’Or, seule dans la maison, alluma un brasero dans la chambre de son beau-frère. Elle se disait à elle-même :

— Aujourd’hui, il faut absolument que je lui fasse des avances : je ne peux croire qu’il n’en soit pas troublé.

Inquiète et triste, elle attendait, debout derrière le store de la porte. Elle vit enfin arriver Cœur-de-Chêne, écrasant sous ses pas la neige semblable à des morceaux de jade blanc : elle releva le store, alla au-devant de lui et dit en riant :

— Beau-frère, comme il fait froid! n’êtes-vous^ pas transi?

— Je remercie ma belle-sœur de ses attentions.

Il entra et enleva sa coiffure; elle voulut la lui prendre des mains, il s’en défendit :

— Ne vous donnez pas tant de peine.

Il fit lui-même tomber la neige qui couvrait son chapeau, délia ensuite sa ceinture et se débarrassa de sa grande robe de toile huilée verte sur laquelle était représenté un perroquet : puis il pénétra dans sa chambre.

La jeune femme lui dit alors :

— Votre esclave vous a attendu toute la matinée, beau-frère; comment n’êtes-vous pas revenu pour le déjeuner?

— Ce matin, un camarade m’a invité; à la fin

du repas, je me suis excusé et je suis venu directement ici. .

— Puisque c’est ainsi, je vous excuse. Approchez du feu, je vous en prie.

• — Avec plaisir, répondit Cœur-de-Chêne, qui retira ses bottes huilées et les échangea pour des bottes fourrées; il prit un tabouret qu’il rapprocha du brasero et s’assit.

Cependant, elle avait été fermer la porte d’entrée; elle rentra dans la chambre, apportant des légumes chauds et du vin qu’elle disposa sur la table. Il lui demanda :

— Où est allé mon frère aîné?

— Il est sorti pour son commerce et n’est pas encore revenu; je serai seule à boire avec vous.

— Attendons que mon frère revienne, il ne sera pas trop tard pour dîner.

— Pourquoi l’attendre? dit la jeune femme, qui, n’ayant pas fini de parier, lui offrait déjà du vin.

Il la remercia : elle prit alors un tabouret et

s’assit près du feu.

Se penchant, elle prit la tasse dans la main, et regarda son beau-frère en disant :

— Videz cette tasse.

Cœur-de-Chêne but le vin; la jeune femme lui en versa encore en disant :

— Le temps est glacial, beau-frère, il faut boire.

— Puisque ma belle-sœur m’en prie, j’obéirai.

Puis il prit à son tour une tasse de vin et l’offrit.

Lotus-d’Or accepta. Cependant, sous prétexte

de chaleur, elle déboutonnait sa robe et laissait entrevoir la route secrète de sa poitrine blanche comme du lait; ces cheveux ondulés comme des nuages étaient à demi défaits : son visage était heureux et souriant. Elle dit :

— J’ai entendu raconter que dans votre loge-

ment en face du palais du sous-préfet, vous entreteniez une chanteuse, est-ce vrai?

— N’écoutez pas ces histoires invraisemblables; je n’ai jamais été homme à agir de la sorte.

— Je ne vous crois pas. J’imagine que vous ne me dites pas ce que vous pensez.

— Si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à interroger mon frère.

— A-ya! dit-elle avec mépris, vous ne lui parlez de rien, comment saurait-il quelque chose? Et puis s’il était intelligent, vendrait-il des gâteaux? Mon beau-frère, buvez, je vous prie.

Elle lui versa trois ou quatre tasses et en prit autant. Elle sentit alors dans son âme le trouble

du printemps; son agitation augmenta; des paroles licencieuses lui échappèrent.

Cœur-de-Chêne, qui connaissait son devoir, baissait la tête. La jeune femme se leva pour faire chauffer encore du vin. Lui, seul dans la chambre, attisait le feu avec les pincettes. Lotusd’Or, après quelques instants, rapporta un pot de boisson chaude qu’elle tenait dune main; de l’autre main, elle caressa les épaules et la poitrine de son beau-frère et le pinça, en disant :

* — Comment, vous ne mettez que ce vêtement? N’avez-vous pas froid?

Très gêné, il ne répondit pas. La jeune femme, voyant qu’il ne parlait pas, lui prit les pincettes des mains, disant :

— Vous ne savez pas arranger le feu, je vais le faire pour vous.

Il ne disait rien et semblait soucieux et préoccupé. Elle ne remarquait rien : déposant les pincettes, elle but quelques gorgées d’une tasse de vin dont elle laissa plus de la moitié ; regardant alors son beau-frère, elle lui dit :

— Si tu as du cœur, bois la moitié de ma tasse

de vin.

11 se leva brusquement, prit la tasse et la jeta à terre : -

— Belle-sœur, cela ne peut durer. N’êtes-vous pas honteuse?

Elle voulut lui prendre la main, mais après une courte lutte, il la repoussa et levant des yeux sévères, il dit :

— Moi, Cœur-de-Chêne, je suis un homme avec des cheveux et des dents; j’ai la tête vers le ciel et je suis debout sur la Terre; je ne suis pas comme ces chiens et ces porcs qui violent toujours la loi naturelle et corrompent les mœurs.

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Vous ignorez la honte, mais, je vous en préviens, si de nouveau la brise de la licence souffle en vous, bien que mes yeux vous reconnaissent pour ma belle-sœur, mes poings ne vous reconnaîtront pas .

La jeune femme avala ces paroles avec difficulté : son visage se couvrit d’une vive rougeur ; feignant de rassembler les objets sur la table, elle dit alors :

— Je plaisantais. Vous ne faites pas justice à mes intentions et vous ne savez pas me respecter.

Puis, elle descendit à la cuisine.

Voyant quelle ne pouvait séduire son beaufrère, elle se sentit remplie de haine contre lui. Cœur-de-Chêne, seul dans sa chambre, était indigné et furieux au point de ne pouvoir se contenir.

Le temps passa; Trois-Pouces revint, balançant sa charge sur ses épaules couvertes de neige. Il poussa la porte, entra, et déposa son fardeau. Il vit que les yeux de sa femme étaient tout rouges d'avoir pleuré : il lui demanda :

— Avec qui t’es-tu disputée encore?

— - Je ne me suis pas disputée; mais, comme vous ôtes un lâche, tout le monde m’insulte et me méprise.

— Et qui ose venir t’insulter?

— Qui? C’est ion frère, ce domestique. Je l’ai vu revenir sous la neige, et, dans une bonne pensée, je lui ai préparé de la nourriture. Lui, voyant qu’il n’y avait personne, il est venu me parler pour essayer de se jouer de moi.

— Mon frère cadet n’est pas un homme à agir de la sorte., Il a toujours été sincère et fidèle. Ne répète pas tout haut ce que tu viens de dire; les voisins riraient s’ils t’entendaient.

Ayant ainsi réprimandé sa femme, il entra dans la chambre de son frère et lui dit :

— Tu ne viens pas manger quelques gâteaux?

* Cœur-de-Chêne ne répondit pas : se levant, il sortit de la pièce.

L’autre l’appela :

— Frère cadet, où vas-tu?

Le chef de police, sans répondre, sortit de la maison et s’éloigna.

Trois-Pouces, rentré dans la chambre, dit à sa

femme :

— Je l’ai appelé, il n’a pas répondu : il est parti directement du côté de la sous-préfecture. Je ne comprends pas ce qu’il a?

— Voleur de beignets! Insecte rongeur de pâtisserie! est-ce si difficile à comprendre? Ce

domestique est plein de honte; il n’a pas le

courage de te regarder : c’est pour cela qu’il est parti. Je parie qu’il enverra quelqu’un prendre ses bagages et qu’il ne voudra plus demeurer ici.

— S’il déménage, il va falloir supporter les railleries des voisins.

— Monstre marin difforme et stupide! il est venu pour me séduire, comment se moquerait-on de nous? Tu préférerais que je cède? Non! je ne peux, plus supporter ce genre d’homme. Répudiemoi, puisque, tu veux le laisser faire à sa guise.

Le malheureux n’osa plus ouvrir la bouche. Pendant qu’il supportait ainsi d’innombrables insultes, il aperçut son frère, suivi d’un soldat portant un bambou; ils entrèrent dans la maison et rassemblèrent des bagages.

Trois-Pouces, s’adressant à son frère, lui dit :

— • Que fais-tu? Déménages-tu vraiment?

— Frère, ne m’interrogez pas et laissez-moi partir.

Le petit marchand n'osa plus le questionner. La jeune femme, «à l'intérieur, les injuriait sans s’arrêter.

— Voyez-vous ce frère cadet : parce qu’il est chef de la police, on dira qu’il entretenait son frère aîné et sa belle-sœur : on ne sait pas que

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c'est tout le contraire, nous dépensons tout pour lui. Qu’il parte et remercions-en le Ciel et la Terre.

Les jours suivants, Trois-Pouces qui continuait son commerce de pâtisserie, aurait bien voulu aller voir son frère et causer avec lui dans l’auberge en face de la sous-préfecture. Mais sa femme le lui avait défendu si sévèrement qu’il n'osa pas le faire.

Cependant, Cceur-de-Chêne , une dizaine de jours après avoir quitté la maison de la rue des Améthystes, fut appelé par le sous-préfet : celuici occupait son poste depuis plus de deux ans; il avait su se faire donner beaucoup d’argent et d’or, et cherchait un homme sûr pour envoyer son trésor à la capitale de l'Est chez ses parents qui le garderaient ; ces richesses devaient lui permettre d’acheter une charge importante à la fin des trois années réglementaires passées dans son poste actuel. Craignant les voleurs, il cherchait un homme énergique ; il pensa tout à coup à son chef de police, et se dit :

— Voilà l’homme qu’il me faut!

Il le lit appeler et lui dit :

— J’ai un parent qui vit dans la capitale de l’Est. Je veux lui envoyer une charge de présents,

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mais je crains que les routes ne soient pas sûres : jé serais heureux si tu acceptais d’escorter la caravane; ne refuse pas cette mission difficile, et je te ferai un cadeau sérieux à ton retour.

— Vous avez daigné m’élever au poste que j'occupe, comment pourrais-je vous refuser?

Le sous-préfet, satisfait, donna dix onces d’argent à son subordonné pour les frais de route.

Cœur-de-Chêne, emmenant un homme, acheta des provisions et se rendit rue des Améthystes. Trois-Pouces venait justement de rentrer : il aperçut son frère devant la porte, et le salua joyeusement. Lotus-d’Or était troublée : elle avait vu le visiteur apporter des provisions et se disait dans son cœur.

— Ne serait-ce pas que cet esclave pense à moi? Si ce n’est pas ainsi, pourquoi reviendraitil? Il faudra que je l’interroge doucement.

Là-dessus, elle monta rapidement à l’étage supérieur, se reprit à plusieurs fois pour se farder; peigna et ondula ses cheveux, et revêtit des robes de différentes couleurs. Puis elle descendit, et saluant, elle dit :

— Beau-frère, je ne sais vraiment pourquoi on ne vous voit plus. Voici plusieurs jours que vous

n’avez franchi notre porte. Je suis heureuse de vous revoir.

— J’avais quelques mots à dire à mon frère

aine.

— Puisque c’est ainsi, dit la jeune femme,

venez donc à l’étage supérieur.

Tous trois montèrent l’escalier. Cœur-de-Chêne obligea son frère et sa belle-sœur à se mettre aux places d'honneur : lui-même prit un tabouret et s’assit de côté. Un soldat servait le vin, montant successivement le riz et les gâteaux. Le chef de police engageait son frère et sa bellesœur à manger.

Elle jetait de longs regards à son beau-frère : celui-ci ne regardait que la boisson et la nourriture; quand le vin eut passé plusieurs fois, Cœurde-Chêne dit à son frère :

— J’ai reçu du sous-préfet une importante mission : je pars demain pour la capitale de l’Est. Dans trois mois au plus, je serai de retour. Maintenant, il faut que je vous dise quelques mots : vous avez toujours été faible et bon. Quand je ne serai plus là, je crains que des étrangers ne viennent vous insulter. D’autre part, vous vendez par jour dix paniers de gâteaux; à partir d’aujourd’hui, vous n’en vendrez plus que cinq, vous

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sortirez plus tard et vous reviendrez aussi plus tôt. Ne buvez avec personne, revenez chez vous; laissez tomber les stores, et fermez de bonne heure votre porte. Si des gens viennent vous

insulter, ne leur répondez rien; attendez mon retour et c’est moi qui discuterai avec eux. Buvez maintenant cette lasse.

Trois-Pouces répondit :

— Croyez que je ferai comme vous me dites, ô frère cadet!

Se tournant alors vers la jeune femme, le chef

de police dit :

— Belle-sœur, vous êtes hère et sensible : je

n’aurai pas beaucoup à vous dire, mon frère est sérieux et bon; si vous tenez bien la maison, quels ennuis pourront l’atteindre? Les anciens ne disaient- ils pas : « Dans un enclos bien fermé, les chiens n’entrent pas ».

La jeune femme, en entendant ces mots, rougit au point que la peau de son visage devint pourpre. N’osant répondre directement, elle se tourna vers son mari et lui dit, furieuse :

— O objet absurde et immonde! Si j’étais du sexe qui ne porte pas d’ornements de tête, qui oserait venir m’outrager? Depuis que je vous ai épousé, une fourmi même n’a pas osé entrer dans

la maison; quel est donc le chien qui aurait pu entrer dans cet enclos bien fermé. Ne dis plus de paroles absurdes. Si l’on m’adresse une parole inconvenante, les tuiles voleront une à une à la tête de l’insolent.

Cœur-de-Chêne, riant, reprit :

— Ma belle-sœur est énergique. C’est bien. Je bois une tasse de vin à ses paroles.

Les deux frères burent encore, puis ils se levèrent et descendirent; ils pleurèrent quand vint le moment de la séparation.

— Puisque mon frère cadet part si rapidement, qu’il revienne au moins le plus tôt possible pour que nous puissions nous revoir.

— O mon frère aîné, ne faites plus de commerce ; restez dans votre maison et racontez-moi bien tout ce que les méchants pourront vous avoir fait. Frère aîné, n’oubliez pas mes paroles !

Cœur-de-Chêne ayant quitté son frère, retourna dans sa maison en face de la préfecture pour prendre ses bagages et ses armes. Le lendemain matin, il se mettait en route après avoir reçu du sous-préfet les caisses d’or et d’argent qu’il devait escorter; des instructions détaillées lui furent aussi données sur l’itinéraire qu’il devait suivre.

Ap rès le départ de son frère, Trois-Pouces eut à souffrir pendant trois ou quatre jours des insultes de sa femme : il les supporta patiemment, sans lui répondre*

Suivant les recommandations de son frère, il ne vendait que la moitié de la quantité de gâteaux qu'il vendait autrefois : chaque jour, il rentrait avant la nuit, déposait sa charge et, laissant retomber le store de bambou, il s'asseyait paisiblement dans sa maison. Sa femme, le voyant agir ainsi, frémissait de fureur; l'insultant, elle lui dit un jour :

— Objet impur et inopportun, te voilà de nouveau? Le soleil est encore à la moitié du ciel et tu fermes la porte? Il faudra donc que j’avale les

rires des voisins : ils demandent tous quel démon redoutable l’on enferme ainsi.

— Laissez-les dire : les recommandations de mon frère sont bonnes et justes; je les suivrai jusqu’au bout.

Furieuse, elle le frappa au visage, disant :

— Être immonde! tu te crois un homme, mais tu n’es capable que de suivre les conseils d’autrui.

— Laisse, dit-il en agitant la main; les paroles de mon frère sont dignes d’être gravées sur la pierre et sur le métal.

Naturellement, chaque jour, il continua, suivant les conseils qu’il avait reçus, à partir tard pour revenir tôt. La jeune femme pensait, à chaque fois, mourir de colère. Mais, après de nombreuses discussions, elle céda,etTrois-Pouces la vit une fois fermer d’elle-même la porte : il s’en réjouit, mais silencieusement.

Les chevaux écumants de la discorde s’apaisèrent : les jours et les nuits alternèrent comme la navette du tisserand. La douzième lune s’écoula : les arbres se couvrirent d’une fraîche verdure : les pruniers refleurirent : le soleil se leva chaque fois plus matin.

Un jour enfin de la troisième lune, quand

Lotus-d’Or s’éveilla, la clarté radieuse du printemps lui versa dans le cœur une joie confuse. Elle s’attarda à sa toilette, mettant une robe de couleur fraîche afin de correspondre à la lumière du ciel.

Son mari parti, elle resta debout sur le seuil de la maison, soulevant de sa main gracieuse le store de bambou, et regardant le mouvement de la rue. Les pieds ferrés d’un mulet chargé de légumes frappaient les dalles et le son résonnait joyeusement dans l’air calme : les passants s interpellaient en riant et se félicitaient mutuellement de la douceur du temps. Par-dessus la

ligne ininterrompue des toitures basses, la fumée bleue des feux du matin s’élevait, semblable à un imperceptible voile de gaze. Les montagnes aux mille couleurs brillaient dans la fraîcheur du jour.

Lotus-d’Or allait rentrer, quand un coup de vent souleva le store et le fit voler : un jeune homme qui passait devant la porte en fut heurté à la tête. Elle ne put s’empêcher de rire.

Le passant trébucha et se retourna, le sourcil froncé : il paraissait avoir vingt-cinq à vingt-six ans, gracieux et élégant, d’ailleurs : le nœud de son bonnet de soie rigide dépassait la tête à

droite et à gauche, derrière; une pierre précieuse

enchâssée dans une plaque d’or ornait sa coiffure

au-dessus du front ; sa longue robe de soie vert

pâle avait, ainsi que la mode l’exigeait, des

manches assez larges pour qu’on y pût cacher un

enfant. Ses chaussettes étaient de la couleur de

l’eau pure et ses souliers à semelles de feutre blanc étaient ornées de broderies en relief. Dans sa main, il balançait avec aisance un éventail orné de peintures venant de la Cité-du-Bonheur.

Il détailla d’un coup d’œil la jolie rieuse, admirant, ses cheveux ondulant comme des vagues, noirs comme les corbeaux: ses sourcils arqués comme le croissant de la lune qui vient de paraître : ses yeux clairs, sa bouche de cerise, son nez droit et fin, ses joues roses et fraîches, son teint blanc comme des éclats de lumière sur un bassin d’argent, son corps élancé et léger comme une tige de fleurs, ses pieds étroits et précieux comme des étoiles.

En la voyant, son visage s’était éclairé aussitôt d’un sourire.

Lotus-d’Or, embarrassée, tenant encore le store, le regardait; elle le salua enfin et dit :

— Le vent m’a fait lâcher prise et vous avez été heurté : daignez m’excuser.

— Comment oserais-je vous en vouloir?

répondit-il en redressant sa coiffure.

A ce moment, la vieille voisine Femme-Céleste, qui était aussi sxr le seuil de sa porte, et qui avait vu l’accident, lui dit en riant :

— Le seigneur a reçu un bon coup !

— Cela est arrivé par ma faute, répondit-il.

Puis il salua et s’éloigna lentement,

Lotus-d’Or le suivait des yeux : le voyant si élégant et si beau, elle se sentait envahir par une passion brûlante : elle s’adressa à sa voisine :

— Qui est donc ce seigneur? vous semblez le connaître?

— Comment! vous ne savez pas son nom?

C’est Simen Le-Glorieux.

— Je n’ai jamais entendu prononcer ce nom,

— Ce n’est pas possible! C’est le propriétaire le plus riche de la ville. C’est à lui qu’appartient la grande pharmacie à la devanture aux cinq colonnes, dans la rue des Parfums-Attristés. Son père avait voyagé autrefois sur les frontières du Thibet pour le commerce des médicaments. Ses femmes et ses domestiques sont innombrables. Il est le plus grand débauché de la ville : chaque soir, il s’endort parmi les fleurs de l’amour, passant la nuit sous les saules de la luxure, glanant les

herbes de la volupté et ne cherchant que le souffle brûlant du désir.

Après avoir encore échangé quelques paroles, les deux femmes se saluèrent et rentrèrent chacune dans leur maison.

Le-Glorieux, car c'était bien lui, songeait tout en continuant son chemin :

— Voilà un petit oiseau bien séduisant : comment pourrais-je mettre la main dessus? évidemment en donnant quelques onces d’argent à cette marchande de thé, j’obtiendrai qu’elle s’entremette en ma faveur.

Il y pensait encore en rentrant chez lui, si bien que, sans prendre le temps de déjeuner, il sortit de nouveau. Quand il fut arrivé rue des Améthystes, il retrouva la boutique de Femme- Céleste et entra. La vieille le reconnut et sourit. Il la salua :

— Vénérable femme, pouvez-vous me dire comment se nomme ce charmant petit oiseau qui habite la maison voisine... je parle sérieusement, ne riez pas.

— C’est la femme de Wou Trois-Pouces; le marchand de gâteaux.

— Pas possible! Comment un pareil chien peut-il avoir dans la gueule ce petit agneau?

Femme-Céleste lui raconta l’histoire de Lotus-

d’Or. Quand elle eut terminé, il lui dit :

— Si vous vous arrangez de manière à me ménager une entrevue avec elle, je vous donnerai dix onces d’argent.

Il sortit, pendant que la vieille femme .riait. Pour être heureux en amour, la tradition populaire affirme qu’il faut cinq qualités : la première, c’est d’être beau; la seconde, d’être puissant comme un âne; la troisième, d’être vraiment riche; la quatrième, d’être jeune; et la

cinquième, d’être exercé au travail amoureux.

Or, Simen Le-Glorieux se sachant en posses-

sion de ces cinq qualités, ne craignait pas de voir échouer ses desseins sur Lotus d’Or; le lendemain, quand il revint trouver Femme-Céleste, il s’étonna que celle-ci n’eût pas encore arrangé un rendez-vous. Il l’interrogea; la vieille répondit :

— Hier soir, il était trop tard; ce matin, j ai été causer avec elle; je n’avais pas le temps de tout lui expliquer, alors voilà ce que j’ai combiné : vous allez acheter une pièce de soie bleue, une de soie blanche et une autre de gaze de soie. Je dirai que je fais des vêtements et je demanderai à ma voisine de venir m’aider à travailler chez moi. Si elle refuse, il faudra trouver autre

chose. Si elle accepte, je préparerai du vin et des gâteaux : vous attendrez un jour ou deux, puis vous viendrez me demander du thé. Je vous ferai entrer. Si, en vous voyant, elle se lève et s’en va, je ne pourrai pas la retenir. Mais si elle ne bouge pas, je dirai que c’est vous qui m’avez commandé les vêtements. Vous pourrez lui parler; si elle vous répond, alors je vous laisserai seuls, sous prétexte d’aller faire des achats. Si elle ne se lève pas pour partir, et si elle se contente de dire seulement qu’elle va s’en aller, vous serez alors sur le chemin du bonheur.

Ayant écouté, plein de joie, il répondit :

— Femme-Céleste, tes projets sont admirables; hâte-toi d’aller la voir et d’arranger les choses.

Il rentra directement chez lui et chargea un domestique d’acheter les trois pièces de soie demandées, lui donnant en plus dix onces d’argent pour les remettre à la vieille.

Celle-ci, dès qu’elle eut reçu le tout, se hâta d’aller voir sa voisine , elle entra dans la chambre où la jeune femme était assise, et, la saluant, lui dit :

— Pourquoi, ces deux derniers jours, n’êtesvous pas venue dans ma pauvre demeure?

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