‹ Lotus-d'orChapitre 6 sur 6 · AN · texte numérisé non relu

AN

des sanglots des femmes qui veillaient près de lui.

Quand la tête de Le-Glorieux retomba sans tie sur l’oreiller, on n’avait pas encore préparé de cercueil. Sœur-Cadette-de-la-Lune se hâta d'aller ouvrir le coffre dans sa chambre et, appelant deux employés, elle leur donna quatre barres d’argent pour acheter des planches épaisses et pour payer les ouvriers.

Le chagrin, à ce moment, hâta sa grossesse : les premières douleurs la saisirent, si violentes qu'elle eut à peine la force de s’étendre sur son lit; tout se mit à tourner autour d'elle.

Dans la chambre mortuaire, Pavillon-de-Jade, Lotus-d'Or et Beauté-de-Neige faisaient la toilette du mort et l’habillaient de vêtements sombres. On vint leur dire que la Première

Epouse allait accoucher; elles dirent à La-Gracieuse d’aller s’occuper d’elle et de faire chercher la vieille Ts’aï.

La-Gracieuse, en se rendant auprès de sa compagne, vit que le couvercle du coffre n’était pas encore abaissé. Elle regarda à droite et à gauche : il n’y avait personne. Entrant vivement, elle se pencha et prit cinq lourdes barres d’argent, qu’elle transporta en courant dans sa chambre.

En revenant, elle rencontra Paviilon-de-Jade ; elle sortit de sa manche des linges :

— Je viens de chercher ces linges... je ne sais pas si ce sera suffisant.

Mais l’autre ne fit pas attention et continua son chemin. Les douleurs de Sœur-Cadette-dela-Lune devenaient plus vives. La vieille ïs’aï arriva tout juste pour recevoir l’enfant. J

L’âme de Le- Glorieux n’avait pas eu le temps de s’éloigner : ce petit corps lui offrait un asile nouveau.

Pendant que, dans la maison entière, les lamentations commençaient, la vieille femme recevait l’enfant et coupait le cordon ombilical; elle faisait un bouillon réconfortant pour l’accouchée et l’aidait à s’asseoir sur son lit.

Quand tout fut fini et que l’enfant fut baigné et enveloppé de langes, on donna trois onces d’argent à la sage-femme. Celle-ci les soupesa avec dédain.

— Quand j’ai aidé à mettre au monde Petit- Juge, on m’a donné bien davantage; et cependant Petit-Juge n’était pas le fils de la Première.

Epouse.

— La situation n’est pas comparable, répondit Sœur-Cadette-de-la-Lune. A ce moment, le chel

de la famille était encore vivant; tout ce que je puis faire c’est de te donner encore une once.

— Ajoutez aussi un vêtement.

Satisfaite enfin, elle s’éloigna après avoir salué* profondément.

L’accouchée, de son lit, aperçut le coffre encore ouvert; elle appela une esclave :

— Viande puante ! Pendant que j’étais sans connaissance, que faisais-tu donc? Ne pouvais-tu fermer ce coffre ?

— C’est toujours vous qui le fermez, je n’ai même pas regardé.

Elle abaissa le couvercle et ferma le cadenas avec un bruit sec.

Pendant ce temps, les employés avaient été choisir le cercueil et les domestiques avaient transporté le corps de Le-Glorieux dans la grande salle; on disposa des tables, on lit brûler des baguettes de parfum.

Pacifique fut chargé de frapper sur des pierres sonores afin d’écarter les mauvais esprits et d’attirer l’attention des génies protecteurs.

Un devin consulté fixa l’enterrement au soixante-seizième jour après la mort; il écrivit lui-même la tablette du mort.

Des serviteurs partirent de tous côtés pour

annoncer le décès. Des bonzes, prévenus, vinrent lire des prières. Dans la maison, tout le monde, du plus petit au plus grand, prit le deuil ; on ne ; vit plus que robes blanches, faites de chanvre et non ourlées.

Secours-Respectueux restait tout le jour devant la tablette, rappelant Famé du mort à grands cris.

Les femmes s’étaient chargées chacune de devoirs différents. Sœur -Cadette -de -la -Lune restait près du corps de son mari. La-Gracieuse , et Pavillon-de-Jade recevaient les visiteurs. Lotus-d’Or gardait le trésor et surveillait la table \ des sacrifices et des offrandes. Beauté-de-Neige dirigeait la préparation des gâteaux pour lés réceptions.

Ce même jour, la Première Epouse donna un nom à son enfant; elle l’appela Respect-Filial; on ne put éviter, à cette occasion, de se réjouir par un goûter; mais la tristesse se mélangeait amèrement à la joie. Tous les voisins, frappés de la coïncidence entre la mort de Le-Glorieux et la naissance de son fils, assuraient que c’était l’esprit du père qui animait le corps de l’enfant.

Le troisième jour, on mit le défunt dans sa dernière demeure et l’on fixa le couvercle avec

LOTUS-DOft

des clous « de longue vie». Sur la plaque d’argent du cercueil on grava les mots : « Demeure du Seigneur Simen Le-Glorieux».

Répartie- Vive, Remercîments et leurs compagnons de plaisir apportèrent un plateau chargé d'offrandes. Petite-Reine vint aussi brûler des parfums et des monnaies de papier.

Les employés, ce soir-là, en guise d'offrande, donnèrent un banquet devant le corps : des acrobates et des faiseurs de tours vinrent au milieu

du repas. Le tapage et le bruit devaient dislraire

l’âme du mort, et adoucir ses regrets.

Les cérémonies du deuil s’accomplissaient régulièrement : quand arrivèrent les troisième et quatrième périodes de sepLjours, on lut des prières. Le vingtième jour delà deuxième lune, on défonça la terre pour préparer le tombeau et l’on commença les figures d’osier et de papier qui devaient être brûlées au dernier moment.

A la cinquième période de sept jours, des bonzes frappèrent des cymbales et chantèrent. Tous les gens de la maison, en vêtement de deuil , se lamentèrent à grands cris.

Sept jours s’étaient écoulés déjà. La-Gracieuse se trouvait avec Pavillon-de-Jade dans les jardins, le soir, quand elle lui dit :

— Voici que notre époux est mort; je ne suppose pas que nous devions garder notre pureté jusqu’à notre fin; nous sommes trop jeunes, et, depuis l’antiquité, tant de familles se sont dispersées que l’on ne pourra nous blâmer.

— Je ne veux rien connaître de vos intentions, répondit Pavillon-de-Jade, vous ferez ce qu’il vous plaira; pour moi, je sais quelle sera ma conduite.

La-Gracieuse, ainsi repoussée, se 'tut.

Parmi les visites reçues ce jour-là, vint un voisin qui, en s’inclinant devant La-Gracieuse, lui proposa à voix basse de l’épouser :

— Vous ne pouvez rester ici pour vieillir dans la solitude... Venez chez moi, vous serez ma

Seconde Epouse.

La jeune femme le regarda, sourit et répondit :

— Nous en reparlerons après l’enterrement.

Elle n’attendit pas l’enterrement : deux jours

après, elle fermait ses coffres et venait annoncer son départ à la Première Épouse. Celle-ci, stupéfaite et indignée, essaya en vain de Ja retenir|: tous les arguments furent inutiles. La jeune femme fit ses adieux, monta dans son palanquin et quitta la maison.

Ce même jour, l’Agité revint d’un voyage à la

Préfecture du Peuplier : il était parti du vivant de son maître pour acheter des étoffes de coton et avait réalisé un bénéfice inespéré de mille onces d’argent. Quand il rentra, Petite-Reine lui apprit la triste nouvelle; ils étaient assis tous les deux sur le Jit de repos, ouvrant machinalement les paquets d’argent. L’Agité dit tout à coup à sa femme :

— Ma foi, puisqu’il est mort, personne ne sait rien du bénéfice que je viens de réaliser ; je n’en donnerai que la moitié à la famille.

— Tu es sûr que personne ne sait rien?... alors gardons tout. Et puis nous irons à la capitale de l’Est près de notre fille; si jamais on soupçonne quelque chose, qui viendra nous y chercher? Hâtons-nous de tout préparer.

Le soleil ne s’était pas couché une seconde fois que les deux époux avaient déjà composé leur caravane et, balancés dans leurs palanquins, s’éloignaient de la ville des Ondes-Claires.

On s’étonna de ce départ subit, mais le jour de l’enterrement arriva : l’on oublia tout. Le cortège était encore plus nombreux et plus imposant que pour les funérailles d?Harmonieuse, les musiciens plus nombreux aussi : toute la ville assistait à la cérémonie. Le tombeau était

situé dans les montagnes non loin de celui de

la Sixième Epouse.

Au retour, un sacrifice fut encore fait dans la maison, puis les hôtes ,se dispersèrent, et la yie reprit son allure accoutumée.

Naturellement, depuis la mort de Le-Glorieux, Secours-Respectueux n’avait, pas été un jour sans se réjouir avec Lotus-d’Or. Dans ia salle mortuaire même, ils ne pouvaient refréner leur amour : tous deux, dès qu’ils étaient seuls, se jetaient dans les bras l’un de l’autre avec des petits rires harmonieux.

Le soir où les employés donnèrent le banquet, Lotus-d’Or passant à côté de son amant, lui pinça légèrement le bras et lui lança un regard : il la suivit. Elle lui dit :

— Profitons de ce que tout le monde est ici et de ce que ta femme est auprès de la Première Épouse; allons vite dans ta maison.

Il ne répondit que par un signe et, se dirigeant

LOTLJS-D'OU

avec une lenteur apparente vers son pavillon, il ouvrit la porte, et attendit dans l ombre : la jeune femme arriva presque aussitôt; il la prit par la main et, sans parler, il délit ses vêtements et la conduisit vers le lit. Tous deux s’envolèrent' bientôt dans le plaisir comme deux canards sauvages dans le grand ciel.

Leur amour avait grandi et grandissait encore ; ils ne pouvaient se voir sans être profondément troublés. Quand deux sentiments semblables se rencontrent, l’aurore peut succéder à la nuit;, cent ans peuvent s'écouler; le bonheur ne fait que s accroître. Les paroles versent dans l’oreille la nourriture de l’amour et tout le corps s’émeut.

Sur l’oreiller, l’on jure de rester unis tant que les montagnes et la mer dureront; puis, le plaisir sauvage vous emporte encore, et tout disparaît, au milieu de paroles balbutiées confusément : «mon aimée, mon aimée! mon amant, mon amant! »

L’heure s'avançant, ils se séparèrent. Le lendemain matin, dès l’aurore, [il courut voir sa maîtresse; elle n’était pas encore levée. Enroulée dans ses couvertures, elle le vit entrer; un brouillard rouge monta devant ses yeux. Ils s’embrassèrent éperdûment et la douceur de leurs baisers

s'accumula dans leurs foies cl leurs rates. Plus tard, en se rappelant cette matinée, Lotus -d’Or écrivit ce poème :

Le son de sa voix me parvient à travers les fils de perles du rideau. Mon cœur se dirige aussitôt vers lui comme l’aiguille aimantée vers le Sud. Mes sentiments ne forment plus qu’un foyer ardent.

J’aoercois son visage où le sourire creuse des fossettes qui me font rêver.

Ses cheveux noirs brillent; une pendeloque de jade, retenue par des fils rouges, se balance à son bonnet de gaze noire.

Le parfum de ses lèvres m’emplit encore la bouche et m’inonde d’une douceur incomparable.

Les deux amants dissimulaient de moins en moins leur tendresse; quand ils ne pouvaient se voir pendant tout un jour, ils s’écrivaient leurs regrets et leurs désirs, mettant leurs lettres dans un endroit convenu. Elle lui faisait constamment de menus cadeaux. Elle broda pour lui un mouchoir de soie traversé de fils d’argent et un sachet à parfums en gaze; elle en fit un paquet qu’elle lui envoya avec une lettre. Il était précisément seul quand on lui remit tout; il défit l’enveloppe et lut avec attendrissement :

O Ravisseur! voici le sachet de parfums et le mouchoir que j’ai brodés pour toi. J’ai mêlé quelques-uns de mes

cheveux aux fils d’argent. Je veux que tu portes sur toi ces souvenirs afin de penser toujours à moi dans la nuit * profonde, à la clarté des lampes et dans la grande lumière. Loin de toi, je ne suis qu’une ombre et qu’une orpheline. Donne-moi ta pensée toujours pour que je ne sois plus seule.

Désireux de répondre à ce cadeau, il alla prendre un éventail aux branches laquées d’or et, d’un pinceau élégant, il écrivit sur la soie :

L’or des branches et la gaze blanche de l’éventail se balancent mollement.

Les roseaux pâles peints sur la soie sont d’une admirable beauté.

Mais, précieux par-dessus tout, est l’amour de la femme merveilleuse qui agite l’éventail.

Caché, les yeux tournés vers elle comme vers le ciel éclatant, un homme ne cesse de songer à elle.

Il aspire à boire son haleine parfumée, ainsi que la terre brûlante, en été, se pâme en attendant la brise fraîche du soir.

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Enveloppant l’éventail, il se dirigea aussitôt vers le pavillon de Lotus-d’Or. Celle-ci, reconnaissant son pas, se hâta de relever le store et

lai fit signe de garder le silence afin de ne pas

attirer l’attention de Sœur-Cadette-de-la-Lune

qui était dans là pièce voisine; elle lui dit tout bas de venir le soir meme, glissa rapidement l’éventail dans sa manche et attendit avec impatience l’heure du rendez-vous.

Le soir venu, à l’heure où la lune se lève, les servantes se retirèrent. Lajeune femme, entr ouvrit le cadre de la fenêtre, raviva les lampes et prépara les couvertures; elle se parfuma et fit une toilette intime; puis, debout sur le seuil de sa porte et regardant rêveusement dans la nuit, elle attendit la venue de son amant.

La fertime de Secours-Respectueux était restée

ce soir-là chez la Première Epouse. Comme elle ne revenait pas, l’impatient amant dit à sa petite esclave Crépuscule :

— Je vais jouer aux échecs avec la Cinquième Épouse; dès que ma femme sera de retour, tu viendras me prévenir.

Hâtant ses pas, il pénétra dans les jardins; la clarté de la lune dessinait à peine l’ombre des* fleurs, la masse des bambous élégants et la silhouette des pavillons. Approchant encore, il distingua la forme de la jeune femme, enveloppée dans l’obscurité comme dans un nuage noir. 11 s’avança en courant et la saisit si violemment qu’elle en frissonna; ils restèrent un instant enlacés près des colonnes soutenant la toiture débordante, puis ils entrèrent dans la maison.

Assis à côté l'un de l’autre, ils causèrent avec des petits rires; elle eut bientôt sur son visage

la couleur passionnée des fleurs de pêcher. Les joues appuyées l'une contre l’autre, ils unirent enfin leurs lèvres.

A peiqe se relevaient-ils, qu’ils entendirent au dehors la voix de Crépuscule.

Il se hâta de remettre les vêtements qu’il avait quittés et s’éloigna pleins de regrets.

Le pavillon de Lotus-d’Or avait, à l’étage, trois pièces : celle du milieu contenait naturellement une image du dieu Fô; dans les deux

autres, étaient disposés des médicaments, des parfums et le trésor. Il y avait aussi des meubles, chaises et lits de repos. Reconnaissante de son bonheur, la jeune femme montait souvent brûler des baguettes d’encens à Fô, à la déesse Kouan- Yin et au P’ou-Sa de la Joie.

Secours-Respectueux vint un jour qu’elle était ainsi occupée; il l’entendit, reconnut sa voix qui disait des prières et monta à son tour; elle interrompit ses prosternations et bientôt les invocations furent remplacées par des mots différents :

— O mon aimée !

— O mon foie ! mon cœur ! notre destinée est trop courte pour tant de bonheur!

Grisés, ils écartèrent leurs vêtements et mêlèrent leur joie.

Or, Prune-de-Printemps, montant l’escalier pour venir chercher du thé, les aperçut brusquement. Stupéfaite et épouvantée de l’inconvenance qu’elle venait de commettre, la suivante se retourna et descendit en hâte l’escalier.

Pendant que les amants réparaient le désordre de leurs vêtements, Lotus-d’Or appela :

— Chère petite sœur, pourquoi cours-tu?

Remonte vite, j’ai à te parler.

Prune-de-Printemps remonta aussitôt. '

— Chère petite sœur, tu vois qui est là! je te confie notre secret; nos sentiments et nos pensées sont d’accord, nous ne pouvons nous séparer. Ne raconte rien à personne, n’est-ce pas! garde tout dans ton cœur.

— Votre esclave est à genoux pour vous servir. Quelles sont ces paroles? Comment oseraije parler à autrui des sentiments de ma maîtresse ?

— Si tu veux nous aider, je t’autoriserai à * venir passer la nuit avec lui, et même à l’aimer dès maintenant, si tu le veux; j’ai confiance en lui et j’ai confiance en toi.

La suivante rougit violemment; baissant la tête et toute intimidée, elle ne répondit pas, mais défaisant ses vêtements, elle alla vers le lit de

repos et s’abandonna les yeux fermés à l’étreinte

de Secours-Respedtueux. Lotus-d’Or les regar-

dait, un sourire étrange errant sur ses lèvres qu’elle mordait à demi de ses dents égales pareilles à des grains de riz.

Les saisons avançant, la sixième lune apporta bientôt les chaleurs de l’été; il fallut de nouveau se préserver des moustiques par des rideaux de gaze, et fuir les feux du soleil de midi. v

Le soir, quand Lotus-d’Or attendait son amant, les ( nuits étaient resplendissantes; les étoiles brillaient; la Brodeuse et le Bouvier, séparés par la Rivière-du-Ciel, scintillaient, symbole des amours que le destin n’a pas unis.

Les tubéreuses embaumaient l’air tiède; des bouffées plus chaudes apportaient l’odeur pénétrante du jasmin blanc.

Un mouvement agitait l'ombre de l’allée, et l’heureux amant s’avançait, toussant pour avertir de ^on approche. Elle descendait les degrés du pavillon; pressés l’un contre l’autre, le parfum brûlant de leur corps les enivrait.

Une fois, Secours-Respectueux, ayant bu lourdement avec des amis, s’endormit en attendant l’heure. Elle, ne le voyant pas arriver, s’impatienta et finit par se décider à venir le chercher.

Personne ne la vit, heureusement; elle parvint ainsi jusque dans la chambre. Jl était' encore étendu sur le lit. Elle le secoua, mais en vain.

Voulant lui laisser une preuve de sa venue, elle prit un pinceau et sur le mur blanc écrivit une poésie : „

Mes pas solitaires m’ont conduite jusqu’à l’endroit où il dort; rien n’a pu le réveiller.

Tout sentiment a-t-il donc quitté celui qui est mon roi?

Faut-il que, semblable à un génie, je m’éloigne à jamais sur les nuages enchantés?

Mon aurore est éteinte et je suis chargée de tout le poids du crépuscule.

Retournant rapidement dans son pavillon, elle se coucha et s’endormit.

Quant à lui, troublé par ses sentiments, il finit par s’agiter dans son sommeil; éveillé, il songea à son rendez-vous ; pendant qu’il se levait, la poésie inscrite sur le mur attira ses regards ; il la lut et courut pour essayer de se faire pardonner.

Poussant la porte de la chambre, il entra et la vit dormant sur le dit. Il s’approcha, lui prit la' main ; elle tressaillit.

— Ne me repousse pas de ton cœur! des amis m’ont entraîné; j’ai trop bu. Excuse-moi de ce crime !

Mais après lui avoir jeté un regard, elle avait tourné la tête. Il s’agenouilla devant le lit; elle lui repoussa le visage d’une main révoltée :

— O déchireur d’âmes! je suis sûre qu’une autre femme a pris ma place dans ton cœur.

— J’ai bu avec des amis ; il n’y avait pas de femmes. Je me suis endormi. Pardonne-moi. Quand j’ai vu la poésie sur le mur, j’ai compris que tu étais fâchée.

— Non, non, c’est fini : à partir d’aujourd’hui, toi, tu es toi; moi, je suis moi. Tu peux t’en aller.

En entendant ces mots, il se mit à invoquer les esprits et parlant au milieu de sanglots, il dit :

— Si j’ai jamais parlé à une femme depuis que je te connais, je veux que mon corps soit couvert d’ulcères, que la jaunisse ne me quitte plus et que je tombe vivant dans l’huile bouillante.

— Tous les serments ne me convaincront pas, répondit-elle.

Mais elle ne se défendait déjà plus. Il ne la quitta qu’à l’aurore.

Chrysanthème-d’Automne, la seconde esclave de Lotus-d’Or, était déjà levée; elle entendit la porte s'ouvrir avec précaution et, dans la demi-

clarté, reconnut celui qui s’éloignait. Elle n’eut rien de plus pressé que de tout raconter à Flûtede-Cristal, une autre esclave, qui le répéta à Prune-de-Printemps. Celle-ci, bien entendu, en avertit sa maîtresse.

Lotus-d’Or, furieuse, appela la coupable et la lit agenouiller.

— L’autre jour, tu as brisé un bol précieux; je n’ai rien dit; il y a longtemps que je ne t’ai battue; tes os te démangent.

Prenant un lourd bâton, ella la frappa sur les reins si violemment que la malheureuse poussa des cris de porc égorgé. Prune-de-Printemps accourut :

— Maîtresse, maîtresse! ne la battez plus... Si elle recommence, vous lui ferez donner cinquante coups de bambou par un domestique, mais elle ne recommencera plus. Jamais l’eau ne débordera plus du vase qu'elle tient, n’est-ce pas?

L’autre comprit^alors le motif de sa punition ; elle cria :

— Jamais une parole ne sortira de mes lèvres !

Mais elle était pleine de ressentiment dans son

cœur et n’attendait qu’une occasion de se venger.

Un matin, entrant dans la chambre, elle vit encore les deux amants endormis dans les bras

LOTUS-D'Ol»

l’un de F autre; refermant la porte avec précaution, elle courut vers la maison de la Première

Epouse. Flûte-de-Cristal était devant la porte.

— Dis vite à ta maîtresse de venir; tu te rappelles ce que je Fai dit l’autre jour? Elle m’a battue; aujourd’hui, son amant est encore là. Dis

à la Première Epouse de venir les voir!

— Esclave aux regards trop longs, tu veux encore provoquer des malheurs! Notre maîtresse se peigne, elle ne peut 'pas' sortir.

Sœur-Cadette-de-la-Lune, entendant des voix sous la fenêtre, demanda ce que c’était. Flûte-de- Cristal entra :

— La Cinquième Epouse a envoyé Chrysan-

thème-d’Automne pour savoir si elle pouvait venir vous parler* «

— C’est bien, j’irai moi-même quand je serai coiffée.

Achevant sans hâte sa toilette, elle se dirigea vers le pavillon de sa compagne.

Prune-de-Printemps la vit venir. Fffrayée, elle avertit aussitôt sa maîtresse qui était encore dans les couvertures entre les bras de Secours-

Il . À * . ' —

Respectueux. Il n’y avait pas une seconde à perdre; Lotus-d’Or étendit sur son amant une épaisse couverture en désordre; elle plaça vive-

ment sur le lit une table basse aux pieds contournés, prit une boîte contenant des perles de cristal et feignit d'être occupée à les enfiler.

Sœur-Cadette-de-la-Lune entra, s’assit et causa paisiblement pendant que sa compagne sentait son cœur bondir en elle comme un chevreuil.

— Vous ne sortez pins de votre chambre; je me demandais ce que vous y faisiez; naturellement, ce travail des perles est difficile. Il faudra que vous fassiez un petit sac pour moi.

On apporta du thé ; la conversation se pro-

longea; la Première Epouse s’éloigna enfin.

Lotus-d'Or, guettant par la fenêtre, fit sortir son amant, qui partit en courant; puis elle appela Prune-de-Printemps ;

— Pourquoi est-elle venue me voir de si bonne heure? Jamais elle ne le fait; je suis sûre que c’est cette maudite chienne qui l’a prévenue.

Flùte-de-Cristal arriva sur ses entrefaites; elle redit ce qui s’était passé le matin et raconta que Chrysanthème-d’Automne avait attendu la Première Épouse et lui avait parlé.

En effet, elle avait tout dit. Sœur-Cadette-dela-Lune ne l’avait pas crue, mais elle réfléchit

que Lotus-d’Or était jeune et ardente et qu’elle n’avait plus de mari depuis longtemps déjà; elle

craignit que la solitude ne déviât la rectitude de ce cœur. Comme elle l’aimait sincèrement, elle prit ses dispositions en conséquence; dès le jour même, elle décida que Secours-Respectueux prendrait la direction effective de la pharmacie et qu’il vivrait ainsi en dehors de la maison.

Toute entrevue était impossible. Un mois se passa. Lotus-d’Or se désolait. Glacée derrière les rideaux de gaze de son lit, elle sentait son cœur empli de haine pour tous ceux qui contrariaient ainsi son amour; elle ne prenait plus aucune nourriture et sa maigreur devenait apparente ; elle dormait tout le jour et ne relevait plus sa tête attristée.

Prune-de-Printemps lui dit un jour :

— Ces pensées creuses ne servent à rien : il faut vous revoir encore tous deux; je viens d’en-

tendre dire que la Première Epouse va faire une visite ce soir et que la porte restera ouverte; je vais aller prévenir Secours-Respectueux.

— Chère petite sœur, si tu as pitié de moi et si tu le fais, venir, je t’en serai reconnaissante pour toujours.

— Que dites-vous là? Je ne fais qu'un avec

vous et vous suivrai partout.

Quand le soir approcha, Prune-de-Printemps

commença par griser Chrysanthème-d’ Automne ; puis elle sortit et, passant lentement devant la pharmacie, elle frappa à la porte.

Secours-Respectueux était seul, étendu triste-

ment sur un lit; en entendant frapper, il se leva, ouvrit et soudain sourit de tout son visage en reconnaissant la visiteuse.

— Entre vite, petite sœur, il n’y a personne.

— Où sont tous les autres, où est votre femme?

— Dans des chambres, derrière : je suis seul ici à dévorer mon chagrin.

— Ma maîtresse pense à vous : comment n’avez-vous pas essayé de la revoir?

— Comment peux-tu dire cela? Tu sais bien que les portes sont toujours fermées.

— Ma maîtresse ne se nourrit plus; tout lui est indifférent. Alors, je suis venue vous demander d’aller la voir.

— Comment pourrais-je être assez reconnaissant de ce que tu fais là? Pars vite la première, je te suis.

Ouvrant d’abord rapidement un coffre, il en sortit un mouchoir de soie et une broche d’argent ciselé qu’il lui donna.

La suivante revint rendre compte de sa mission et montra les cadeaux qu’elle avait reçus;

puis elle attendit sous la toiture, afin de faire pénétrer Secours-Respectueux. Celui-ci arriva enfin.

Quand il entra, la jeune femme toute souriante l'injuria tendrement :

— O ravisseur! cher maudit ! si tu n’étais pas venu, je serais partie te chercher.

Assis l’un contre l’autre, enlacés, ils se parlèrent doucement avec Res mots interrompus.

Prune-de-Printemps leur servit du virn chaud et des gâteaux: ils burent dans la même tasse, mordant au même morceau de pâtisserie, et leurs lèvres se joignaient constamment. Les yeux élégants de la jeune femme s’allongèrent et s’entourèrent d’une ombre noire ; des frissons agitaient tout son corps.

Ils quittèrent alors leurs vêtements. Prune-de-

Printemps en fit autant et ne sortit pas de la pièce.

Cependant Chrysanthème-d’Automne, ayant dormi une partie de la nuit, se leva pour respirer un peu l’air frais. Elle entendit des murmures et du bruit : elle essaya d'ouvrir la porte de la chambre, mais le loquet était poussé.

Sortant alors du pavillon, elle alla sous la fenêtre, mouilla du bout du doigt le papier et le

perça ainsi sans bruit d un coup d’ongle. Par l’ouverture, elle vit toute la chambre éclairée ; elle resta longtemps là, troublée, envieuse et indignée.

— Dès demain, je raconterai tout cela à la Première Épouse ; elle ne pourra pas dire que ce sont des racontars, puisque je l ai vu de mes yeux.

Elle rentra enfin dans sa chambre et s’endormit. Quand vint le jour, Secours-Respectueux se leva et regagna sa maison.

Prune-de-Printemps, en retournant dans sa chambre, s’aperçut que la porte du pavillon avait été ouverte ; inquiète, elle interrogea sa compagne qui lui dit en effet être sortie pour prendre l’air. »

Lotus-d’Or les entendait parler ; la haine s’éleva dans son cœur contre sa seconde esclave; elle rêva de la faire mourir sous le bâton ; mais

jr *

aucun prétexte ne se présentait, il fallait attendre.

Quant à Chrysanthôme-d’Automne, elle alla trouver Sœur-Cadette-de-la-Lune et lui raconta

tout. La Première Epouse la réprimanda vivement:

— L’au tre jour, tu m’as dit que son amant était chez elle; ce n’était pas vrai; je me suis assise sur son lit; où l’aurait-elle caché? Aujourd’hui,

LOTUS-LTOR

tu viens encore me dire des choses impossibles ; toutes les portes sont fermées; il habite en dehors de la maison. C’est peut-être toi qui as un amant et qui essayes ainsi de détourner l’attention. D’ailleurs, depuis la mort du Père, toutes les femmes sont énervées. Si je n’avais pas mon enfant, je me laisserais aller à écouter leurs histoires et tout serait bouleversé. Si tu ne veux pas

être battue, ne viens jamais me parler de tout cela.

L’esclave, effrayée, se hâta de s’enfuir. D’autre part, la femme de Secours-Respectueux, avertie par des amies, interrogea son mari. Celui-ci répondit simplement :

— Comment est-ce possible ? Les portes de la .

maison sont toujours fermées. Je dors ici dans la pharmacie. St tu crois d’ailleurs tous les méchants racontars, il vaut mieux nous séparer tout de suite.

Sa femme, repentante, lui demanda pardon. Lotus-d’Or et Secours-Respectueux sentirent croître leur audace.

Mais un souci troublait le repos de la jeune femme. Elle finit par en parler à son amant :

— Ton esclave a une chose grave à te dire. Depuis quelque temps, mes paupières ont peine

à s’ouvrir; mes reins s’alourdissent; je sens des pincements dans mon ventre ; je redoute la nourriture, et mon corps est toujours lassé. Pendant que le Père vivait encore, j’ai demandé à une vieille servante de me donner une drogue pour avoir un enfant ; le Père est mort, tu m’as visitée souvent; je crois bien que je suis enceinte. 11 ne faut pas que tu t’endormes dans des rêves. Trouve-moi le plus tôt possible un médicament pour me faire avorter. Autrement, il nous arriverait d’étranges aventures.

— Pour les médicaments, nous en avons de

toutes sortes dans la pharmacie, mais je ne sais

pas quels sont les meilleurs pour ce que tu me demandes et je n’ai pas d’ordonnance spéciale pour cela ; j’irai voir le médecin qui nous soigne et je lui demanderai en secret de nous donner des indications pour réussir.

— Cours vite alors et sauve la vie de ton \

esclave.

Il rentra aussitôt chez lui, fit un paquet de trois dixièmes d’once d’argent et se rendit chez le médecin. Celui-ci, sachant que son client appartenait à la famille Simen, le fit asseoir aussitôt avec déférence et lui demanda s’il y avait une maladie grave chez lui. i .

Secours-Respectueux, sortant de sa manche le paquet d’argent, le remit en disant :

— Oh non! rien de grave. Je venais seulement vous demander un médicament pour faire avorter.

— Entre le ciel et la terre, répondit simplement le médecin, la hase du monde est un heureux accouchement. Neuf sur dix de mes clients me demandent plutôt des médicaments pour assurer la naissance de l’enfant. Comment venez-vous me demander le contraire ? Je n’ai pas de médicament sûr.

Secours-Respectueux, voyant qu'il résistait, tira encore de sa manche deux dixièmes d’once d’argent en disant :

— Ne vous occupez donc pas des règles générales ; chacun a ses besoins. La femme pour qui je viens aurait des ennuis si elle avait un enfant; elle désire avorter.

— Dans ce cas, dit le médecin en prenant l’argent, c’est différent ; je vous ai parlé pour vous éclairer. Je vais vous donner une dose de safran et une dose de chenopodium. Quand elle aura pris ces médicaments et qu’elle aura fait trois quarts d’heure de marche, tout se passera.

Ouvrant alors une armoire, il prit deux petits paquets qu’il donna à Secours-Respectueux ;

celui-ci le remercia, sortit et se hâta d’aller porter le remède à sa maîtresse. Celle-ci le prit le jour même dans une tasse d'eau chaude. Presque aussitôt, elle ressentit de vives douleurs dans le ventre; elle s’étendit sur son lit et dit à Prunede-Prin temps de lui frictionner le corps. Elle souffrit ainsi quelque temps, puis, brusquement, elle se sentit défaillir, contint à grand’peine ses cris et mit au monde un enfant déjà formé.

Prune-de-Printemps enveloppa l’enfant dans la paille et le jeta dans le coin aux ordures. Le lendemain, la charrette qui passait chaque jour emporta le petit cadavre.

Malgré toutes les précautions prises, Chrysanthème-d’Automne avait surpris le secret. Elle attendit avec impatience le moment de tout raconter à la Première Épouse, mais Flûte-de- Cristal la surveillait, l’insulta d’abord et finit par la frapper au visage :

— Chienne rapporteuse ! notre maîtresse est encore en deuil et tu veux l’énerver et l'attrister ?

L’esclave, avalant les coups et l’outrage, se

retira en murmurant.

Un jour, Lotus-d’Or donna rendez-vous à son amant dans l’un des pavillons du jardin : Je

« Pavillon-d’oii-l’on-regarde-les-fleurs-jusqu’à-en' être-lassé ».

Chrysanthème-d’ Automne les surprit, courut chez Sœur-Cadette-de-la-Lune et, bousculant tout le monde, elle cria :

— Venez ! venez vite les surprendre ! Oui, elle a fait disparaître secrètement son enfant, et maintenant, ils sont ensemble; venez vite !

• La Première Epouse courut en hâte. Les amants, à l’étage du pavillon, étaient au plus fort

de leurs jeux. Prune-de-Printemps gardait la

maison ; en voyant de loin accourir les deux femmes, elle monta l’escalier plusieurs marches à la fois :

— Prenez garde, la Première Epouse arrive !

Tous deux tremblaient des pieds et des mains;

aucun endroit pour se cacher. Que faire? Il mit rapidement ses vêtements et descendit ; Sœur- Gadette-de-la-Lune le croisa et l’arrêta :

— Tu n’as donc aucun sentiment?

Mais il l’interrompit :

— Pardonnez-moi; on m’attend au maga-

t 1 1 . Lï ■ H Z »

sin.

— L’on t’attendra jusqu’à ce que tu m’aies répondu ; que venais-tu faire dans la maison de cette veuve?

Mais l’autre n’attendit pas qu’elle eût fini et s’éloigna vivement.

A l’étage, Lotus-d’Or n’osait descendre ; elle s’y décida pourtant. La Première Épouse lui parla

sans colère : *

— Désormais, il ne faut pas que vous agissiez ainsi d'une manière éhontée. Nous voici veuves toutes deux : il n’est pas possible qu’un homme vienne éternuer dans notre maison. Les vases et les potiches ont des oreilles, tout se sait. On dit encore qu’une femme sans principes est molle comme une pièce de toile, et que son corps n’étant pas soutenu par son âme, s’affaiblit rapidement et se courbé de bonne heure. Ton esclave était venue me dire des choses que je ne pouvais croire ; aujourd’hui, j’ai vu de mes yeux cet homme sortir d’ici ; je ne puis te dire ce que je ressens. Je veux que de toi-même tu redresses ta volonté faussée et que tu résistes comme moi à la tentation.

Lotus-d’Or, entendant ces paroles, devint rouge de honte ; elle voulut dire mille choses; ses lèvres ne laissaient échapper que ces mots balbutiants :

— Je brûlais des parfums; il est venu seulement demander un renseignement. Qui a dit que nous avions des relations?

Mais la Première Épouse, hochant la tête, s’en retourna sans rien répondre.

La femme de Secours-Respectueux fut naturellement informée de tout cela ; elle fit de sanglants reproches à son mari. Celui-ci, n’étant pas disposé à les recevoir, lui dit simplement :

— Puisque c’est ainsi, mieux vaut ne pas nous revoir. Tu resteras chez toi; moi, je dormirai dans la boutique et j’irai prendre mes repas ailleurs.

En effet, à partir de ce jour-là, il cessa de voir sa femme. Mais il ne pouvait plus rencontrer sa maîiresse. Celle-ci passait ses jours dans une mélancolie plus lourde que celle des fins d’automne ; la nuit, elle avait l’insomnie douloureuse des étés trop brûlants. Seule dans la maison silencieuse, elle était torturée de désirs et ne pensait qu’au visage et au son de la voix de son amant.

Quant à lui, il guettait l’heure où l’on oublierait de fermer une porte. Mais les ordres donnés étaient sévères et jamais il ne put pénétrer dans les jardins.

Impatient, il écrivit une longue lettre à sa maîtresse et la confia à une vieille marchande qui venait apporter des broderies.

La marchande alla d’abord chez Sœ.ur-Cadettede-la-Lune ; là, elle apprit que l’on allait vendre Prune-de-Printemps dont la complicité avec les amants avait été trop directe. >

La lettre remise à son adresse, la messagère reçut une réponse qu’elle transmit à Secours- Respectueux, en lui répétant ce qu’elle avait

entendu chez la Première Epouse. Le jeune homme donna aussitôt seize onces d’argent à la vieille femme en lui disant d’aller acheter l’esclave et de la garder pour lui dans sa maison.

Le lendemain, il alla chez la marchande. Celleci sourit et lui dit :

— La maîtresse de la maison en me vendant l'esclave, m’a bien recommandé ne ne pas vous laisser avoir de rapports avec elle. J’ai peur qu’elle apprenne votre visite et ne m’en veuille.

Impatient, il lui tendit sans mot dire une once d’argent.

— Dans ce cas, entrez vite. Je vais vous- donner du vin et des gâteaux.

Quand Prune-de-Printemps le vit, elle dit tristement :

— Le malheur est sur nous. Nous voici séparées, ma maîtresse et moi !

— Ma petite sœur! pourquoi parler ainsi? Elle

ne restera pas non plus longtemps dans cette famille. Nous allons chercher une maison et vivre heureux.

• jij

Ils se parlèrent ainsi longtemps avant de se séparer. ■ :

Un jour ne s’était pas écoulé qu’il revenait encore. Bijou-de-Ceinture, envoyé par la Première

Epouse, entra dans la cour, reconnut le cheval de Secours-Respectueux et revint le répéter à sa maîtresse. Celle-ci, furieuse, fil dire à la marchande que si des rendez-vous avaient encore lieu

dans sa maison, elle lui fermerait pour toujours sa porte.

La vieille marchande ne savait comment $e tirer d’embarras ; elle réfléchit longtemps, puis elle alla trouver le commandant Tcheou, ancien ami de Le-Glorieux, et qui, ayant pénétré dans les jardins, connaissait Prune-de-Printemps; elle lui dit que la jeune esclave était à vendre. L’officier offrit aussitôt une somme; la vieille discuta; on finit par tomber d’accord pour cinquante onces d’argent.

La marchande renvoya seize onces à Secours-

Respectueux ; celui-ci ne put rien dire. Prune-de-

Printemps entra dans sa nouvelle demeure.

Le jeune homme sentait la haine s’accumuler

dans son cœur; il buvait fréquemment et beaucoup, insultant tout le monde et ne parlant que de répudier sa femme et de demander la séparation des biens de la famille.

On ^apporta ces paroles à la Première Epouse

qui en fut tellement bouleversée qu’elle en perdit connaissance. Quand elle reprit ses sens, elle n’eut qu’une idée : se venger. Elle dit à toutes ses suivantes de se munir de bâtons, puis elle lit appeler Secours-Respectueux et lui ordonna de s’agenouiller devant elle pour implorer son pardon.

11 refusa, naturellement. Elle fit un signe, et toutes les femmes s’avançant, commencèrent à manier leurs bâtons si vigoureusement que le malheureux se crut mort.

Il ne pouvait arriver à parer les coups. Une

inspiration lui vint : il défit hâtivement sa ceinture et laissa tomber son pantalon. Les femmes, aussitôt, se voilèrent la figure et s’éloignèrent, pendant que Sœur-Cadette-de-la-Lune, encore furieuse, ne pouvait cependant s’empêcher de rire.

Quant à lui, relevant son vêtement, il s’enfuit sans demander d’autres explications. Une fois rendu chez lui, il entassa ses vêtements dans des

malles, rassembla tous ses bagages et alla se loger chez son parent, Tehang, le chef des milices.

Lolus-d’Or apprit le traitement qu’on avait fait subir à son amant; sa tristesse et sa souffrance ne firent que s’accroître. Voyant qu’elle ne s’amendait pas, la Première Épouse résolut de la chasser de la maison : elle envoya chercher la marchande de thé, Femme-Céleste, la première voisine de Lotus-d’Or. Enrichie par les libéralités de Le-Glorieux, la vieille avait acheté deux ânes, un buffle et une meule, et avait ouvert un magasin pour la mouture des grains.

Quand elle sut qu’on la demandait, elle se hâta d’accourir, interrogeant en route le' domestique sur ce qui s’était passé dans la maison ; le domestique lui raconta naturellement tout.

On la fit entrer dans une salle latérale; une esclave apporta du thé, puis Sœur-Cadette-de-la- Lune arriva, la fit asseoir et lui dit :

— Tu as sans doute nntendu parler de ce qui s’est passé dans la maison depuis la mort du Père. Lotus-d’Or ne peut pas vivre plus longtemps ici , aussi bien pour nous que pour elle. Il faut que tu nous aides. Elle se remariera ou bien elle continuera à vivre seule; c’est son affaire, mais je ne veux pas que les mânes de mon mari

soient offensés par son cœur tordu et vicieux. Youlez-vous la prendre chez vous en attendant? Je payerai ce qu’il en coûtera.

— Je serais heureuse de vous être agréable, ainsi qu’à elle. Mais elle est venue dans un palanquin rouge ; vous ne pouvez la renvoyer ainsi ; elle avait en entrant un coffret plein de richesses; il faut qu’elle l’emporte.

— Pour le coffre, elle l’aura, mais, pour le palanquin, je réfléchirai. En attendant, je vais la faire venir.

Lotus-d’Or prévenue, vint lentemenl. En entrant dans la salle, elle vit Femme-Céleste et fut étonnée ; néanmoins, elle salua et s’assit sans dire autre chose que « mille félicités ».

La vieille ayant répondu à son salut, lui dit :

— Hâtez-vous de préparer vos bagages. La

Première Epouse vient de m’ordonner de vous emmener avec moi.

— Mon mari est mort; quelle faute ai-je donc commise? quel mal ai-je fait pour être ainsi chassée?

— Ne discutez pas et dépêchez-vous; vous savez bien dans votre cœur ce que vous avez fait. N’essayez pas de m’hébéter par vos dénégations ni de me tromper par des mots rusés et des paroles

fleuries. La réputation des gens est comme l'ombre qui ne saurait exister si rien n’arrêtait la lumière. Les mouches ne vont pas sur les œufs sans fêlures. Il faut partir.

Sœur-Cadette-de-la-Lune, les laissant discuter, appela un domestique et fit apporter deux coffres, une table à tiroirs, quatre vêtements, plusieurs épingles de tête et peignes, un lit avec des couvertures et des matelas. Puis elle lit fermer à clef le pavillon de Lotus-d’Or.

Celle-ci, voyant qu’il était inutile de lutter plus

longtemps, salua la Première Epouse, puis alla se prosterner devant la tablette mortuaire de Le- Glorieux, et, là, elle sanglota longuement.

Elle courut ensuite chez Pavillon-de-Jade qu’elle aimait comme une sœur; 'celle-ci versa des larmes en la voyant partir et lui donna une paire d’épingles de tête en or, une jaquette bleue martin-pêcheur et une jupe rouge en lui disant :

— Ne manque pas de me faire savoir ce que tu deviendras; j’irai te voir.

Flûte-de-Cristal vint à ^on tour dire adieu à la jeune femme.

Pendant ce temps, des porteurs avaient déjà chargé les meubles et les caisses sur leurs épaules.

Lotus-d’Or s’assit dans le palanquin que l’on

avait, malgré tout, apporté : elle franchit le seuil (le la porte.

Femme-Céleste avait un fils qui était parti chercher fortune .et qui était revenu aussi pauvre qu’avant : on le surnommait Mascaret à cause de ses élans impétueux. Il n’avait pas encore d’épouse et vivait chez sa mère.

Lotus-d’Or passant ses journées dans l’oisiveté, jouait aux échecs avec lui.

Le matin, elle se parait, allait lever le store comme autrefois pour voir ce qui se passait dans la rue. Parfois, assise sur son lit, elle jouait de la guitare p’i-pa.

Elle s’ennuyait; si bien qu’une nuit, se levant

sans bruit, elle alla dans la chambre de Mascaret

et se donna à lui. Malheureusement, le lit était vieux et craquait à chaque mouvement. Femme- Céleste en fut réveillée ; elle cria :

— Qu’est-ce que c’est? Qui est là?

— C’est un chat qui attrape des souris, répondit Mascaret.

La vieille se rendormit, murmurant contre les rats qui rongeaient toute la farine.

Les craquements du lit la réveillèrent encore :

elle appela.

— C’est encore le chat avec les souris, répondit

le jeune homme. Ils sont juste sous mon lit.

Quand l’aurore parut, Lotus-d'Or regagna silencieusement sa chambre.

Quant à Secours-Respectueux, il apprit que sa maîtresse avait quitté la maison; il prit deux ligatures desapèques et se présenta chez Femme- Céleste. Celle-ci était devant sa porte, un balai à la main.

Il la salua profondément.

— Que faites-vous? dit-elle selon les rites.

— Rentrons; je voudrais vous parler. Notre grande sœur Lotus-d'Or habite ici, n’est-ce pas? — Ah! ah! vous êtes de sa famille?

— Oui, oui, jé suis. son frère.

— Son frère? dit-elle en le regardant du haut en bas, son frère? Je ne lui en connais pas. N’essayez pas de me tromper. Ne seriez-vous pas plutôt Secours-Respectueux? Vous venez ici pour l’emporter. Mais on me Ta confiée, je ne la lâcherai pas.

— Voici deux ligatures, répondit-il en les mettant sur la table. Cela payera le thé. Laissez-moi seulement la voir et je vous récompenserai richement.

— Rien du tout... Si vous voulez la voir une

fois, ce sera dix onces. Si vous voulez l’épouser,

ce sera cent onces, sans compter dix onces pour mes frais d’intermédiaire.

Un peu surpris, il prit sa boucle de ceinture qui était en argent et pesait plus d’une once et la donna à la vieille en la suppliant de ne pas être insensible.

Elle soupesa la boucle, hocha la tête, puis finit par lever le store de bambou et parle faire entrer.

Lotus-d’Or était assise sur son lit : elle sauta à terre et courut vers lui :

— Comment as-tu pu me laisser si longtemps? .l’ai été chassée de là-bas, je suis installée ici et tu ne parais pas plus qu’une ombre.

— Ma petite sœur! tu es la chair de ma chair; tu as gardé mon souffle. Maintenant que nous voici réunis., nous ne nous séparerons jamais.

— Oui, mais à condition que vous me donniez cent onces, interrompit la vieille.

— Cent onces? vous n’y songez pas! C’est

énorme. Je donnerai bien cinquante ou soixante onces, mais pas plus. 1

— Vous ne l’aurez même pas pour quatrevingts. On m’en a olfert soixante-dix hier.

— Ecoutez, dans ce cas. Je partirai demain emprunter de l’argent à nos parents de la capitale de l’Est, Dans quinze jours je serai de retour,

mais vous ne la donnerez pas à d’autres ?

— Non, c’est entendu, ne tardez pas trop.

Le lendemain même, au jour, Secours-Respec-

tueux se mettait en chemin.

Prune-de-Printemps, dans la maison du commandant Tcheou, pleura jour et nuit quand .elle sut ce qui était advenu de Lotus-d’Or. Son maître

désirant lui faire plaisir, envoya un parent chez la vieille marchande de farine pour savoir ses conditions : on lui demanda cent onces, il en offrit quatre-vingts, qu’on n’accepta pas, et, le lendemain, quatre-vingt-dix onces qui furent encore refusées.

Tcheou, furieux, envoya son parent prévenir Femme-Céleste que si elle refusait davantage, il la ferait traîner devant son tribunal par ses soldats et lui ferait tenailler les seins. La vieille se défendit, demandant toujours cent onces sans compter cinq onces comme frais d’intermédiaire.

Pendant que ces événements se passaient, Cœur-de-Chêne, toujours en exil, n’oubliait pas ses projets de vengeance. Sur la route, il avait tenté plusieurs fois de s’enfuir; toujours repris, il arriva enfin sur les marches occidentales de

l'Empire, dans les camps palissadés où sa vie devait s’écouler désormais.

Au cours d’une série d’escarmouches avec les pillards des frontières, grâce à sa bravoure et à sa force, il eut l’occasion de sauver l’existence de deux de ses officiers. Ceux-ci demandèrent sa grâce.

Le destin voulut que, vers ce temps, l’Empereur se mariât; à cette occasion, un grand nombre de prisonniers furent relâchés. Cœur-de- Chêne fut de ceux-là.

11 se mit en route aussitôt. Voyageant jour et nuit, il parvint enfin à la ville des Ondes-Claires ; et présenta sa lettre de libération au sous-préfet. Celui-ci, maintenant que Le-Glorieux était mort, fut heureux de faire justice et rendit à Cœur-de- Chêne son ancien poste de chef de police.

Les gens du quartier, voyant revenir le frère

de Trois-Pouces, parlèrent peu à peu; il apprit que son ennemi était mort et que sa belle-sœur était chez Femme-Céleste.

Il y courut. Lotus-d'Or, debout derrière le store à demi levé, le vit arriver.. Terrifiée, elle rentra aussitôt. Il ne l’avait pas aperçue; arrêté devant la porte, il leva le store, passa la tête à l’intérieur et demanda :

— Est-ce que Femme-Céleste est là ?

La vieille balayait les farines autour du moulin ; elle vint en disant :

— Qui me demande?

Reconnaissant le visiteur, elle ajouta :

— Dix mille félicités! Depuis quand êtes-vous revenu ?

Il la salua profondément.

— Je suis arrivé hier soir, et je viens vous remercier d’avoir pris soin de ma maison.

— Vous êtes trop aimable. Est-ce dans vos

voyages que vous avez appris à donner des remercîments aussi excessifs pour un service, aussi minime ?

Elle le fit entrer et s’asseoir et lui servit du thé.

— Femme-Céleste, reprit-il, je voudrais vous demander une chose. On m’a dit que Le-Glorieux était mort et que ma belle-sœur était chez vous. Puis-je vous déranger au point de vous demander de me laisser lui parler? Il "me faut quelqu’un pour tenir ma maison et je voudrais savoir si cela lui conviendrait.

— Elle est ici en effet; je vais l’appeler.

Lotus-d’Or était derrière la cloison, tendant

l’oreille et; regardant par les fentes des boiseries. En entendant ces paroles, elle sentit se réveiller dans son cœur le premier sentiment qu’elle avait éprouvé. Elle vit le chef de police, grand, vigoureux et souple; une rougeur monta jusqu’à son visage.

— Si je tombe dans ses mains, je ne serai pas à plaindre, se dit-elle.

Et sans attendre l’appel de Femme-Céleste, elle entra d’elle-même dans la pièce, et s’avança en disant : >

— Mille félicités, beau-frère. J’ai entendu vos paroles et serai heureuse de tenir votre maison.

LOTUS-D'Ott

— Eh là ! Eh là ! interrompit la vieille, il faut

me donner d’abord cent onces d’argent.

— Pourquoi voulez-vous une si grosse somme ? Mais, d’ailleurs, peu importe. Puisque vous voulez cent onces, vous les aurez et je vous donnerai meme cinq onces en plus pour vous remercier de vos soins.

La vieille, ravie, ne put dire un mot; elle fit un salut profond pendant que Lotus-d’Or offrait à deux mains une tasse de thé à son beau-frère. Femme-Céleste se reprit cependant, ne pouvant croire quil avait une aussi forte somme à sa disposition.

— Vous connaissez le proverbe : « Il faut verser le riz avant de préparer le repas ». Si je laissais partir cette jeune femme sans avoir reçu d’argent, je ne saurais comment me faire payer.

— N’ayez pas de craintes; dès demain, je vous porterai l’argent.

En effet, le lendemain, il prenait dans la caisse de la police cent cinq onces et les portait chez la vieille. Celle-ci, devant la table couverte

du précieux métal, sentit son cœur troublé de joie; elle se dit :

— Secours-Respectueux m’avait bien promis la même somme; mais quand reviendra-t-il? Il

est fou de laisser passer une cloche sans la frapper, sous prétexte qu’une aulre cloche est suspendue plus loin.

— Ainsi, tout est bien entendu, dit le chef de police quand on eut achevé de peser l'argent ; vous m'envoyez ce soir ma belle-sœur.

— C’est entendu ! ayez confiance !

Cœur-de-Chêne parti, Femme-Céleste fit un paquet de vingt onces et le porta à la Première Epouse; celle-ci demanda qui avait acheté la jeune femme. La vieille répondit :

— Quand un lièvre s’enfuit, il court au loin, mais revient à son gîte; elle va dans la maison de son beau-frère manger le riz de son ancienne marmite.

Pavillon-de-Jade apprit la chose, et trembla :

— *Cet homme, se dit-elle, a déjà tué quelqu’un. Il revient et court chercher sa belle-sœur; sa haine n’est pas apaisée.

Cœur-de-Chêne avait tout préparé dans la maison de la rue des Améthystes.

Quand Lotus-d’Or, toute parée et accompagnée de Femme-Céleste, entra dans la maison, elle vit les lampes allumées, les meubles en ordre et luisants, et se réjouit. Mais elle aperçut au fond

de la pièce une tablette mortuaire au nom de Wou

Trois-Pouces et les soupçons entrèrent dans son cœur. Néanmoins, elle entra bravement.

La petite esclave d’autrefois était encore là; elle alla fermer les portes. Femme-Céleste le remarqua et dit :

— Mais il faut que je parte; ma maison est vide. ' ^

— Du tout. Entrez prendre un peu de vin et vous réjouir avec nous.

Sur la table, un souper était préparé : ils s’assirent. Le chef de police but quatre tasses coup sur coup. Femme-Céleste en fut étonnée et sentit grandir son désir de partir : elle se leva.

A ce moment, Cœur-de-Chêne se dressant brusquement, sortit de dessous ses vêtements un sabre long de deux pieds, à lame épaisse et large.

— Que personne ne bouge ou je lue tout.

Les deux femmes, terrifiées, n’osèrent remuer même le petit doigt. Il se tourna vers Lotus-d’Or.

— Toi, d’abord, maudite femelle, comment as-tu fait mourir mon frère? Dis la vérité et je te pardonnerai peut-être.

— Beau-frère, comment pouvez-vous parler ainsi? Vous savez bien que votre aîné est mort d’une maladie de cœur.

— Chienne menteuse et impudique! gronda le

chef de police en envoyant un coup de pied dans la table.

D’un bond, il fut près de la jeune femme, la saisit par ses cheveux ondulés, et brandissant son sabre, la traîna devant la tablette. Les vêtements de Lotus-d’Or s’entr’ouvrirent, laissant voir ses seins admirables et son corps blanc.

La vieille s’était levée et avait couru vers la porte, mais la serrure étaitfermée. Lâchant Lotusd’Or, Cœur-de-Chêne ne lit qu’un pas vers Femme-Céleste. Dénouant sa ceinture, il lui attacha les pieds et les mains, la laissant se tordre comme un singe ; elle criait :

— Ce n’est pas mon affaire; je n’y ai été pour rien !

— Vieille truie, tu mens ; c’est toi qui as tout fait en facilitant les rendez-vous. Je vais d’abord égorger cette femelle et puis ton tour viendra.

Lotus-d’Or l’implorait :

— Beau-frère ! Beau-frère ! Pardonnez-moi, laissez-moi me relever, je vous expliquerai tout.

" — C’est bien, agenouille-toi devant la tablette et parle vite,

La jeune femme* sentant son âme à demi détachée de son corps par la terreur, raconta tout depuis le moment où le store, soulevé par le

vent, avait frappé Le-GIorieux ; leurs rencontres, l’empoisonnement de Trois-Pouces et l’incinération.

Cœur-de-Chêne, la tenant d’une main, s’agenouilla devant la tablette, fit brûler des papierslingots et pria :

— O frère aîné! ton âme ne peut être bien

loin. Aujourd'hui, je viens punir le crime commis contre toi. Ta haine ne restera pas inassouvie !

La jeune femme, l’entendant, se mit à pousser de grands cris. Il se leva, prit dans le brasero une poignée de cendres qu’il lui introduisit de force

dans la bouche : les cris furent étouffés. En passant près de la vieille qui remuait toujours, il lui donna quelques coups de pied.

Puis, ramassant son sabre, il s’avança vers Lotus-d’Or et enfonça la lame d’un coup dans le nid parfumé de cette poitrine blanche. Le sang rouge coula pendant que la jeune femme, morte

de peur avant le coup, agitait encore convulsivement les deux pieds.

Cœur-de-Chêne, tenant son sabre entre les dents, enfonça ses deux mains dans la large blessure, et, d’un grand effort, déchirant la poitrine, il mita jour le cœur, le foie et les entrailles

qu’il arracha et déposa, ruisselants de sang, devant

la table mortuaire. Puis, d’un coup, il trancha la tête.

Le sang inondait le plancher. La petite esclave, debout dans un coin, avait si peur que des contractions convulsives agitaient son visage.

La pitié pour celle qu’il avait tuée n’entrait que pour trois millièmes dans les sentiments du justicier. 11 ne réfléchissait pas qu’elle était jeune et belle, mais il voyait seulement le crime qu’elle avait commis, et se réjouissait à la pensée que ses sept souffles vitaux seraient éteints et que ses trois âmes seraient dispersées, retournant au pays des songes et des morts.

La vieille femme poussait de grandes cia meurs :

— Au meurtre ! à l’aide !

Il leva son arme et lui trancha la tête.

Il prit ensuite les entrailles, le cœur et le foie de Lotus-d’Or, les piqua de son sabre qu’il planta à l’extérieur de la fenêtre, aux poutres de la toiture débordante, afin que l’odeur du sang attirât plus sûrement l’âme errante de son frère.

Or, le fils de Femme-Céleste était venu chercher sa mère. 11 arriva juste au moment où celle-ci criait à l’aide ; il essaya d’ouvrir la porte. Ne réussissant pas, il appela les voisins. Ceux-ci

connaissaient le caractère violent de Cœur-de- Ghêne ; ils ne bougèrent pas.

Quant au‘ vengeur, il franchit le mur qui séparait sa maison de celle de Femme-Céleste, entra dans la chambre du haut, ouvrit les coffres, reprit ses cent onces auxquelles il en ajouta quatrevingt-cinq autres qu’il trouva là ; il ramassa encore quelques épingles d’or et broches ciselées, fit un paquet du tout et, attendant la cinquième veille, heure dé l’ouverture des portes, il sortit paisiblement de la ville des Ondes-Claires décidé à vivre de brigandage dans les montagnes voisines, puisqu’il était maintenant hors la loi.

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