GI
réuni. Aussitôt après le repas, Orchidée rentra
dans sa chambre et dormit. On l’envoya deux fois
chercher par une esclave; elle ne répondit pas. Beauté de-Neige, sans mauvaise intention, vint jusque chez elle et la trouvant sur son lit, lui dit :
— Pourquoi faites-vous la statue de pierre et refusez-vous les invitations?
Orchidée ne fit pas attention à elle, feignant encore de dormir. L’autre continua :
— Vous pensez toujours à votre mari; il n’est pas mort et vous oubliez que vous êtes dans la maison du Père.
La dormeuse se retourna brusquement, très
évdllée cette fois, et se leva.
— Pourquoi venez-vous me provoquer? Le
Pèie vous a déjà battue pour votre méchanceté. BV ; <
Qud besoin avez-vous de venir ainsi troubler tout
le nonde?
Li colère gronda aussitôt dans le cœur de Beailé-de-Neige.
— Voleuse! esclave ! femelle impudique! commeiï osez-vous m'insulter?
— Voleuse et esclave vous-mème; vous êtes veme en cachette me prendre mon mari.
L’iutre, ne se contenant plus, s’avança et la
frappa en plein visage, si bien que la joue en devint toute rouge. Orchidée s’élança sur elle et les coups se mirent à pleuvoir. La femme de l’intendant était la plus forte; elle traîna son adversaire à travers les cours successives jusque chez Sœur-Cadette-de-la-Lune ; celle-ci , les voyant ainsi, quitta ses hôtes et dit :
— Vous n’avez donc aucun principe? vous ne vous préoccupez pas de savoir si la maison est
vide ou non. Attendez que le maître revienne...
Comment osez-vous sortir ainsi dépeignées?
Beauté-de-Neige, furieuse, rentra chez elle; Orchidée en fît autant, pleurant et sanglotait
sans s’arrêter jusqu’à la tombée du jour; quajtd les cadres des fenêtres s’illuminèrent des premières lampes allumées, elle ne se sentit plus
la
force de supporter son chagrin.
Elle monta sur un escabeau, prit sa ceinture, l'attacha à la poutre du toit et fit un nœud c|)utant dans lequel elle se passa la gorge ; plis, d’un coup de pied elle renversa l’escabeau.
Son corps se tordit d’angoisse ; son vi^ge gonfla et bleuit ; les dernières convulsion secouèrent ; son âme parfumée se détacha de enveloppe matérielle et s’en alla où vont les de l’automne et les nuages qui passent.
la son jaux
Quand on la retrouva, on chercha aussitôt à la ranimer, mais il était trop tard. On alla prévenir Le-GJorieux chez ses amis. '
Beauté-de-Neige, craignant de voir découvrir la cause immédiate de ce suicide, se mit à genoux devant Sœur-Cadette- de -la- Lune , la suppliant de ne pas raconter la querelle qui avait eu lieu. Celle-ci y consentit et, plus tard, quand SÎmen fut de retour, elle lui dit que la suicidée avait pleuré tout le jour son mari. Comme il y avait des hôtes, on n’avait pu la distraire; il n’y - avait de faute de la part de personne.
Que pouvait faire Le-Glorieux? Il dit que c’était une sotte; qu’elle n’avait pas su apprécier son bonheur; puis il envoya un rapport au sous-préfet disant qu’ Orchidée, chargée de ranger l’argenterie à la suite d’une fête, avait égaré une coupe de métal; qu’elle avait eu peur d’en être rendue responsable et qu’elle s’était pendue. Il envoyait en même temps au magistrat trente onces d’argent.
Le contrôleur-des-morts vint pour la forme; on acheta un cercueil et l’on déposa la morte au monastère de la Terre-Cachée, em dehors des
murs, là où l’on brûle les morts. On allait porter le corps sur le bûcher, quand le père d’Orchidée,
le vieux Songe-Bienveillant, que l’on avait oublié de prévenir, accourut, arrêtant les porteurs, criant que la mort de sa fille il’était pas naturelle, et accusant Simen de l’avoir violée.
— Ma fille voulait rester fidèle à son mari absent, et c’est pour cela qu’elle s’est tuée. Je veux une enquête... pourquoi l’incinérer aussi rapidement?
Les assistants-de-la-mort, voyant ce qui en était, se dispersèrent, laissant le cercueil où il se trouvait.
Enthousiasme revint en hâte prévenir son maître. Celui-ci, furieux, ht écrire aussitôt au sous-préfet en lui racontant ce scandale et en lui demandant d’en punir l’auteur. En effet, le vieux Songe-Bienveillant convoqué au tribunal fut condamné à vingt coups de bâton ; il rentra chez lui pouvant à peine se soutenir et si bouleversé par la douleur physique et le chagrin que, peu de jours après, il mourut à son tour, sans avoir assisté à l'incinération du corps de sa fille, -faite en présence des femmes de Le-Glorieux.
Le doux printemps écoulé, la sixième lune apporta les chaleurs de la canicule : la température était brûlante. Le-Glorieux ne sortait plus de ses jardins : ses longs cheveux dénoués, et sa robe’ entr’ouverte, il recherchait par tous les moyens à se procurer un peu de fraîcheur, mais sans y parvenir.
Etendu à l’ombre, dans le pavillon des Nuages- Endormis, il admirait la beauté des fleurs de nelumbo, se dressant, toutes roses, parmi les larges feuilles encombrant l’eau transparente de l’étang. Un souffle d’air léger, par moments, faisait bruisser les roseaux sur la rive opposée.
Il s’assoupissait peu à peu dans le grand calme et la lourde chaleur, quand il vit Loius-d’Ür
LOTIJS-D’OR
vêtue d’une jaquette en gaze d’argent transparente, s’avancer gracieusement entre les bosquets de verdure. Elle avait les cheveux retenus par un bandeau vert-pâle. Harmonieuse la suivait, la taille alourdie, car sa grossesse, dont elle n’avait jamais parlé afin de ne pas attirer l’attention des mauvais esprits, devenait apparente.
— Gomment, Seigneur, vous êtes là? demanda Lotus-d’Or, et vous n’êtes pas encore coiffé?
— Je me coifferai ici. Dis à quelqu’un de m’apporter le nécessaire.
Se tournant vers un domestique, elle lui donna des ordres; comme il ne comprenait pas, elle sortit avec lui, laissant sa compagne. Celle-ci, avisant un bosquet de jasmin, voulut en prendre une fleur.
— Attends... c’est moi qui te la donnerai, dit Le-Glorieux en se levant.
Il voulut placer lui-même le jasmin odorant dans les cheveux de sa maîtresse. Le soleil éclairait la chair dorée au travers de la gaze d argent; la main de Simen posée sur l’épaule de la jeune femme smlait la fraîcheur de ce corps souple; le désir s’éveilla en lui. Il regarda à droite et à gauche; il n’y avait personne, baisant asseoir Harmonieuse sur un banc de pierre, il détacha sa
jupe et tous deux s’envolèrent sur les ailes du plaisir...
Cependant, Lotus-d’Or ayant donné les ordres, revenait lentement; au détour d’un sentier, elle aperçut les deux amants et resta immobile, cachée par les arbustes à l’épaisse verdure. Leurs paroles venaient jusqu’à elle. Il disait :
— O mon cœur! ô mon foie! je t’aime mieux que toutes les autres.
— Je suis à toi tout entière, répondait-elle. La-Gracieuse arriva sur ces entrefaites. Lotus-
d'Or lui fit signe de ne pas faire de bruit. Quand
elles jugèrent pouvoir se montrer, elles s’avan-
cèrent.
Simen était étendu sur le banc; sa maîtresse l’éventait; les femmes-esclaves apportèrent un miroir, une cuvette d’argent, un peigne et coiffèrent leur maître. La-Gracieuse, prenant une guitare p’i-pa, se mit à chanter doucement, en s’accompagnant, la chanson de l’Aurore :
Ma belle amie est douce, plus douce que le matin.
Son souffle est frais et embaumé, comme Todeur légère de la rose qui vient de s’ouvrir aux baisers de l’au
rore.
Sa gorge est pareille aux montagnes arrondies et dont la pointe de neige blanche est rosie par les premier feux du jour.
Sa voix gazouillante est pure et musicale comme le chant matinal des oiseaux.
Dans les replis secrets de son corps sans défaut,
Le plaisir sommeille encore, attendant Celui qui l’éveillera.
Elle se tut : les esclaves partirent : une aune, les jeunes femmes rentrèrent dans leurs pavillons.
Lotus-d’Or, qui avait marché nerveusement, s’était arrêtée et regardait le ciel profond.
Le-Glorieux, se levant paresseusement, s’approcha d’elle ; elle le repoussa :
— Qu’as-tu donc, petite traîtresse? demandat-il étonné.
— Ce que j’ai?... Tu profites de ce que je te quitte un instant, tout à l’heure, pour caresser ta
Sixième Epouse et, quand je reviens, tu me regardes à peine... Tiens, allons nous promener sous la treille.
Simen la prenant par la taille, ils marchèrent épaule contre épaule, contournant l’étang semblable à un morceau de jade vert; ils arrivèrent ainsi à la vigne; les feuilles innombrables formaient comme une muraille : la plante venait des territoires occidentaux du Turkestan. Les fruits étaient déjà formés et leurs grappes dorées pendaient innombrables.
Us s’assirent tous deux sur un large banc qui se trouvait là; il faisait si chaud que la jeune femme, écartant ses vêtements, n’eut bientôt plus un fil pour la couvrir.
Alors, il la prit dans ses bras et remporta jusqu’à son pavillon.
Le lendemain, Lotus-d’Or attendit l’heure du déjeuner pour se lever ; quand elle eut mis ses vêtements, et qu'elle voulut se chausser, elle ne trouva plus qu’un soulier : étonnée, elle appela les suivantes et leur dit de chercher partout; on regarda sous le lit, on alla dans le jardin ; impossible de trouver l'objet égaré.
Elle fut inquiète, car il n'est pas de témoignage d’amour plus grand, pour une femme, que de donner son soulier : elle craignait qu’un homme, le ramassant, ne le montrât et ne fît un scandale.
Désespérant enfin de le retrouver, elle se mit devant son miroir et se coiffa.
Or, ce même malin, Secours-Respectueux, allanf à la pharmacie, s’était arrêté à la porte du jardin et regardait les arbres et les fleurs illuminés par le soleil. Il avait à la main un petit sac brodé d’argent; un enfant, nommé Morceau-de-Fer, fils de l’un des domestiques, jouait dans la couir; il aperçut le sac et s’approcha.
LOTUS-1ÏOR
— Grand oncle, donnez-moi ce sac... je vous ferai un beau cadeau en échange.
— Pelit sot, le sac n’est pas à moi, mais je t’en donnerai un autre demain. Montre-moi ton cadeau.
Le petit, tout fier, sortit de sa ceinture un petit soulier de soie brodé et orné, si petit que Secours- Respectueux, sans hésiter, devina qu'il appartenait à Lotus-d’Or : il le prit dans sa main et devint rouge comme un hibiscus.
— Où r as-tu trouvé, petit voleur?
— Dans le jardin, hier; le Père et la Cinquième
Epouse ont été sous la treille; moi, j’étais caché derrière les feuilles et je mangeais des raisins; je les ai vus, ils se sont beaucoup agités. Quand ils sont partis, j’ai ramassé ce soulier qu’ils avaient oublié. Alors, vous me donnerez un sac demain?
Et l’enfant s’éloigna en riant.
Secours-Respectueux restait immobile, le soulier dans la main ; il songeait :
— Cette fois-ci, elle ira sous le rideau; voilà plusieurs fois que je plaisante avec elle; ce soulier me tombe dans les mains, je saurai en profiter.
Il le cacha dans sa manche et, le cœur léger, se dirigea vers la maison de Lotus-d’Or. Sortant de l’ombre du mur, il vit Prune de-Printemps qui
passait sous la toiture débordante; il l’appela. Lotus-d’Or, à l’intérieur, l’entendit et lui cria d’entrer. Il monta les degrés et poussa les battants de la j)orte. La jeune femme devant son miroir se coiffait, passait le peigne dans ses cheveux noirs et brillants, les lissant et formant un chignon élevé; elle s’entoura la tête d’un bandeau d’argent et Se piqua quelques fleurs odorantes près de l’oreille; quand elle eut fini, elle se lava les mains et cria à la suivante d’apporter du thé.
Secours -Respectueux l’avait regardé faire, riant, mais sans dire mot.
— Pourquoi riez-vous? demanda-t-elle quand elle s’en aperçut.
— Je ris parce que vous oubliez quelque chose»
— Qu’est-ce que j’oublie et comment le sais-tu, brigand?
— Voyez : je viens plein de bonnes intentions et vous me dites des choses désagréables... je m’en vais.
Et, se levant, il se dirigea vers la porte. Elle l’arrêta; alors souriant, il sortit de sa manche le soulier brodé.
— Regardez, à qui est cela?
— Puisses-tu mourir sur-le-champ ! C’est toi qui me l’avais volé ; tu m’as fait battre mes esclaves ;
LOTIiS-D’OR
on l’a cherché partout. Comment me Tas-tu pris?
— Que me donnerez- vous en échange? Je ne vous l’ai pas pris, c’est ce petit garçon, Morceau-
de-Fer, qui me l’a donné.
Et il raconta comment il l’avait eu.
— Attends! Je vais dire au Père que tu me l’as volé... '
— Eh bien, va le dire... Mais nous sommes seuls, il vaut mieux nous -expliquer. Si tu veux ton soulier, donne-moi quelque chose.
— Rends-moi mon soulier, nous verrons après. — Non, non, donne-moi d’abord ton mouchoir
de soie brochée.
— Demain, je t’en donnerai un plus beau : eelui-ci, le Père le connaît, je ne peux pas te le
donner.
— Tant pis, je le veux.
— Je n’ai pas de force pour résister, dit la jeune femme en souriant, et tirant le mouchoir de sa manche, elle le lui tendit.
— Ne le fais voir h personne, surtout pas à ta
femme : elle n’a pas une bouche compatissante.
A ce, moment Prune-de-Printemps vint prévenir Secours-Respectueux que le maître le demandait pour lui dicter une lettre; il partit en
se hâtant.
Le troisième jour de la canicule, la chaleur avait encore augmenté. Le-Glorieux était assis dans un pavillon de ses jardins : il jouait avec une branche fleurie et buvait du vin glacé pour combattre la chaleur. Sa Première Épouse et plusieurs autres de ses femmes étaient également assises, écoutant chanter un groupe de jeunes esclaves, accompagnés par les instruments; ils disaient les Regrets de la Fleur d’Hibiscus :
Flétrie, mais rouge encore, elle flotte sur l’eau, au gré du vent qui la pousse.
Des pétales roses de fleurs de pruniers sont auprès d’elle.
Quand mon visage sera flétri, qui le décrira?
La jeunesse ne songe pas aux chagrins de l’avenir;
Le printemps pa^se et les tristesses nous accablent;
On nous quitte : les montagnes semblent plus éloignées et les eaux plus lointaines.
Quel regret et quelle amertume de ne pas avoir profité de la beauté quand il était temps encore de le faire.
Dans le bassin, au dehors, les (leurs rouges du nelumbo se penchaient au-dessus des larges feuilles verles. Dans l’encadrement de la porte, les longs fils du store de cristal crissaient, s’entrechoquant au souffle du vent; sur l'herbe, un paon déployait l’éventail nuageux de sa queue, et faisait songer au phœnix qui n'apparaît jamais plus.
Une jeune femme se mit à rire, d’un rire argentin; elle tendit la main et prit, sur un guéridon près d’elle, une pêche qui rafraîchissait dans la glace, puis elle se leva et, se balançant au rythme de la musique, elle dansa. Sa jupe brodée et ornée de bandes de brocart, s’élargissait autour d’elle, puis se serrait autour de ses jambes ; ses longues manches battaient mollement l’air
comme les ailes d’un oiseau amoureux.
Quelqu’un remarqua tout à coup l’absence d’Harmonieuse. L’esclave Brodeuse-Printanière, qui se trouvait là, dit :
— Ma maîtresse souffre du ventre : elle est étendue.
— 11 ne faut pas qu elle reste étendue tout le temps ; va lui dire de venir écouter la musique.
A ce moment, Sœur-Cadetle-de-la-Lune dit à son mari :
— Vous allez voir qu elle va accoucher; vous savez qu’elle est au moins dans son huitième mois?
A ce moment, la jeune femme, toute alourdie, entra et s’étendit dans un fauteuil; mais le chant que l’on avait commencé n’était pas terminé, qu’elle se leva et partit; l’esclave qui l’avait
accompagnée revint dire que sa maîtresse se roulait sur son lit, tellement elle souffrait.
— Je vous dis que le moment est arrivé, dit la
Première Epouse en se levant. Allez vite prévenir la vieille Ts’ai.
Et tout le monde se dirigea vers le pavillon d’Harmonieuse. Celle-ci était étendue :
— Je souffre! gémit-elle.
— Ne te roule pas ainsi sur le ventre, tu risques de blesser l’enfant.
Et Sœur-Cadette-de-la-Lune l’aida à se relever et à s’asseoir sur les traversins.
Lotus-d'Or ne put s’empêcher de sentir dans son cœur une souffrance aiguë ; elle attira Pavillon-de-Jade hors de la chambre, sous le rebord du toit, au pied d’une colonne.
— Quelle chaleur! tant de monde dans une chambre, cela ne peut être bon pour l’enfant!
À ce moment, la vieille Ts’ai enlra : elle salua tout le monde, puis s’approchant du lit, elle tâta le corps de la jeune femme, et dit :
— Le moment est arrivé : il faut préparer des linges.
On se hâta d’aller chercher ce qu’il fallait.
Pavillon-de-Jade, en dehors, disait à sa compagne :
LOTUS-U’Oa
— La vieille est arrivée, allons voir...
— Va si tu veux, moi je n’y vais pas : elle va avoir un enfant, sa chance est trop grande. Je ne veux pas voir cela. Et puis, c’est peut-être vraiment son huitième mois.
— Je ne crois pas ; d’après ce qu’elle disait, ce serait plutôt le sixième.
— Qu’un chien lui morde la vessie !
A ce moment, un dernier cri* retentit à l’intérieur de la maison, et la vieille tendit, en souriant, à Simen, un petit enfant.
Lotus-d’Or, entendant les exclamations de joie, sentit grandir sa colère, elle rentra chez elle, s’enferma, s’étendit sur son lit et pleura.
Cependant, la vieille, ayant reçu l’enfant, mordit le cordon ombilical et le noua ; puis elle fit boire une tisane réconfortante à l’accouchée. Sœur-Cadette-de-la-Lune, derrière elle, l’aidait de son mieux.
Le-Glorieux était plein de joie ; il ne cessait de regarder son enfant. Le même jour, tous ses amis apprenant la nouvelle, lui envoyèrent des cartes de félicitations.
Les gens de la famille se préoccupèrent d’une nourrice : on la trouva bientôt; elle avait trente ans et venait de perdre son fils qui avait à peine
un mois. La Première Épouse, la voyant saine et bien constituée, dit à son mari :
— On ne demande que six onces d’argent pour nous la vendre, achetons-la; nous l’appellerons Gonforme-au-Désir et nous lui donnerons cinq onces par mois pour s’habiller.
Le- Glorieux ne manquait jamais chaque jour d’aller voir son enfant. Un jour que celui-ci pleurait, il demanda ce qu’il avait. Harmonieuse ne put le dire. Lotus-d’Or, qui se trouvait là, prit le bébé dans ses bras.
— Il ne veut pas téter, dit-elle, et depuis qu’il est réveillé, il pleure, je ne sais pas ce qu’il a.
— Tu l’as réveillé trop brusquement. Pourquoi
cette mau<lite Conforme-au-Désir ne peut-elle pas s’en occuper? Que fait-elle?
La nourrice s’enfuit aussitôt et alla trouver Sœur-Cadette-de-la-Lune ; celle-ci, inquiète de l’enfant, courut.
— Demain, je ferai venir la vieille Lieou, finitelle par dire.
— Ne fais pas venir cette vieille femelle; il vaut mieux appeler un médecin.
— Pour un enfant d’un mois, appeler un médecin? c’est absurde.
Le lendemain matîn, quand son mari sortit,
elle fit venir la vieille Lieou; celle-ci dit que l’enfant avait eu peur.
— Donnez-lui ces quelques médicaments, il dormira et ne vous inquiétera plus.
Quand le maître revint, on lui raconta ce qui avait été fait; il voulut encore appeler un médecin, mais devant les affirmations de sa femme, il céda.
Comme il se dirigeait vers le pavillon d’IIarmonieuse dans l’intention d’y passer la nuit, la jeune femme lui dit :
— L’enfant est un peu mieux; je ne suis plus inquiète; mais je voudrais me reposer; va donc
plutôt retrouver la Cinquième Epouse.
— Bien, je n’insiste pas, dit-il en riant; puis il continua son chemin jusqu’au pavillon de Lotus-d’Or. Celle-ci, l’entendant venir, fut aussi joyeuse que si elle avait reçu des bijoux : elle se hâta d’allumer une lampe d’argent, d'étendre sur le lit la couverture de brocart; puis elle fit une toilette intime et se parfuma.
Elle se livra aux joies de l’oreiller, active comme une guêpe dans un tambour, tendre et piquante comme une salade avec de la moutarde, pendant que, dans la maison obscure, tous les parfums de la nuit entraient avec la brise légère.
Il s’endormit bientôt; elle, ne pouvant reposer,
se leva et sortit respirer l'air frais. Entendant des rires dans le pavillon de Pavillon-de-Jade, elle y alla et trouva Grande- A mie avec son mari, buvant du vin et plaisantant ; elle s’attabla avec eux et les défis commencèrent. Elle provoqua Secours- Respectueux et réussit à lui faire boire d'abord une grande tasse de vin fumant, puis, d’un trait, en se pinçant le nez, une tasse de liqueur. Mais, craignant d’ôtre surpris, il ne resta pas davantage et s’enfuit.
— Il a oublié les clefs de sa maison, dit Lotusd’Or en ramassant les petites tiges de cuivre restées sur la table; ne dites rien, laissez-le chercher et qu’il vienne me les demander; nous verrons comment je les lui donnerai.
Le jeune homme, courant jusque chez lui, s’aperçut qu’il avait perdu ses clefs : il revint chez Pavillon-de-Jade.
— Où les as-tu laissées? Qui les a vues? Qui s’en occupe? demanda Lotus-d’Or, très sérieuse ; tu as dû les laisser chez toi.
— Mais non, je les avais en sortant.
— Petit enfant, repris Lotus-d’Or, la, base de tes reins est largement développée, mais ton intelligence est faible : crois-tu que tes clefs se soient évanouies enfumée?
Pavillon-de-Jade ne put s'empocher de rire.
— Vous les avez? donnez-les moi, dit Secours- Respectueux. Apercevant le ruban retenant son trousseau qui dépassait la manche de Lotus-d’Or, il voulut le prendre.
— Tu ne les auras pas : à moins que tu ne nous chantes une chanson.
— Eh bien, écoutez-moi; mais vous me les donnerez après? Je vais vous dire le Chant des Fruits.
La première fois que nous nous sommes rencontrés,
C’était dans le verger, sous les pruniers en fleurs.
Le temps s’est écoulé : les fruits ont mûri;
Nous nous sommes promenés sous les abricots d’or ;
J’aurais voulu manger, morceau par morceau,
Ton visage blanc, aux yeux changeants comme les vagues,
Et puis, voleuse, tu es partie, et je me suis tiouvé comme veuf.
En pensant à ton visage allongé comme les amandes,
Les diamants de mes larmes ont roulé sur mes joues.
Je t’ai cherchée : tu étais à d’ombre luxueuse du plaqueminier ;
En me voyant, tues devenue rouge comme le kaki;
Tu tenais dans ta bouche une feuille de saule.
Trois automnes ont passé : ton image#est encore devant mes yeux attristés.
Ouand il eut fini, il demanda ses clefs. Pavillon-
de- Jade insista également.
LOTÜS-D’OR
— Si ce n’était pas pour ma compagne, jamais je ne te les aurais données! je t’aurais fait chanter jusqu’à demain matin... mais il faut que tu nous chantes encore une autre chanson tout de meme.
— Non, cette fois-ci, c’est fini... Rendez-moi mes clefs.
— Eh bien, bois cette tasse, brigand, et prends tes clefs...
A ce moment, au dehors, on entendit ces ces paroles.
— Viande de chien! ne vois-tu pas que l’enfant est exposé au vent?
Secours-Respectueux, reconnaissant la voix de Sœur-Cadette-de-la-Lune, sortit en courant; les femmes le suivirent sans hâte : la Première Épouse était dans le jardin, bousculant la nourrice et la laissant rentrer.
Lotus-d’Or retourna s'étendre auprès de son mari qui dormait encore. Elle relevait le rideau de gaze pour se coucher enfin, quand elle entendi t de grands cris; elle sortit aussitôt en courant; les plaintes déchirantes continuaient, venant des appartements au fond de la maison principale. Elle entra. Sœur-Cadette-de-la-Lune, entourée de ses servantes, se tordait sur le plancher, soupirant encore, mais ne criant plus; elle eut quelle
ques soubresauts plus violents, puis, déchirant
ses vêtements, elle montra en pleurant aux assistants un fœtus de cinq mois ayant déjà nettement pris sa forme.
Elle était enceinte, mais n’en parlait jamais, pour ne pas attirer l’attention des mauvais esprits qui rôdent. En revenant dans Ja nuit, elle avait heurté un seuil et était tombée sur l’angle d’une lourde chaise : les douleurs avaient aussitôt commencé et son espoir d’être mère était perdu.
Cependant l’enfant de Le-Glorieux avait atteint son huitième mois. Personne jusqu’alors ne s’était occupé de savoir si c’était une fille ou un garçon ; il ne faut pas, en s’enorgueillissant d’un fils, provoquer le Destin toujours prêt à contrarier les humains ; il ne faut pas non plus regretter d’avoir une fille, car alors, le premier enfant qui vient au monde dans la famille est à coup sûr une fille.
Mais, le septième mois dépassé, les influences mauvaises sont moins puissantes ; il 'faut trouver un nom, « le nom de lait », et cesser de désigner le bébé par le mot « l’enfant ».
Sœur-Cadette-de-la-Lune, pleine de prudence, conseilla de le mener dans le grand temple de la religion du Tao, au sud de la ville et de s’assurer
la protection des génies par une cérémonie imposante.
( fsCM
On suivit son avis et, le lendemain, dès l’aube,
les chapelets de pétards crépitèrent sur les toitures débordantes. Devant la porte de la rue, un mât fut dressé, portant des fusées, des pétards et des soleils ; ôn. alluma le tout au moment où le palanquin contenant la mère et l’enfant quitta la première cour.
Dès que Ton eut laissé les dernières maisons du faubourg, on aperçut un grand mur rouge surmonté de la sombre verdure des sapins et des cyprès ; au milieu des arbres, luisaient les lourdes tuiles vertes vernissées de la haute toiture du temple.
Le portail franchi, le palanquin s’arrêta dans l’immense cour formée par des bâtiments bas, à droite et à gauche. Les prêtres, vêtus de larges robes rouges, étaient groupés à la porte du temple, chantant déjà et frappant sur le grand poisson de bois sonore, sur la cloche et sur le tambour.
On entra ; autour de la salle assombrie, sur l’autel, brillaient vaguement l’or des grandes statues ; des baguettes d’encens fumaient et piquaient des points de feu dans l’obscurité. Les lampadaires suspendus devant l’autel furent allumés un à un.
Les prêtres se prosternèrent, chantant d’une voix grave ; leur chef secouait un petit panier contenant des baguettes; l’une d’elles sortit, le numéro qu’elle portait indiqua la feuille d’un livre. Le prêtre lisant lentement commenta le passage ; l’enfant s’appellerait Petit-Juge.
Pendant que la cérémonie se poursuivait, Le- Glorieux, impatienté, passa derrière l’autel et alla se promener dans les cours successives formées par les habitations.
11 arriva ainsi à l’entrée d’un pavillon séparé ; la porte était entr’ouverte ; il entra. Sur un large fauteuil, était accroupi un vieux prêtre, le crâne élevé et tourmenté de bosses, les yeux calmes et profonds. Il répondit au salut du nouvel arrivant et, l’ayant regardé longuement, il dit : .
— Je vous attendais.
— Mais comment pouviez-vous savoir que je viendrais ?
— Je vous attendais et j’ai préparé pour vous ce que vous désirez sans le savoir.
— Vous m’étonnez, dit Le-Glorieux, tout stupéfait, en prenant le petit paquet que lui tendait le vieillard.
— Vous êtes aimé ; ces pilules augmenteront encore votre faculté de donner du bonheur ; pre-
nez-les sans crainte. Vous méritez que le ciel vous aide.
Le jeune homme, joyeux déjà, ouvrit le paquet ; quand il leva les yeux, le vieillard avait disparu.
— C’était évidemment un génie... Je vais essayer ces pilules dès ce soir.
Quand toute la famille fut rentrée, il entraîna en effet Lotus-d'Or vers son pavillon : elle constata, avec une admiration un peu épouvantée, une transformation qui la fit gémir, d’abord de souffrance, puis ensuite de plaisir.
Les autres femmes firent la même expérience, et avec une fréquence qui redoubla le respect qu’elles avaient déjà pour leur maître.
Un nouveau bonheur vint encore augmenter la joie de la maison : les parents que Le-Glorieux possédait à la capitale de l’Est s’occupèrent de lui faire donner une charge de fonctionnaire; il fut nommé Surveillant-de-mille-feux-pour-la-justiceet-les-ch âtiments .
Tous les jours, dès lors, il dut siéger au Tribunal; mais le temps qu’il y employait n’était pas perdu : sa puissance devint si grande que nul ne songea désormais à lui résister. D’autre part, maints petits cadeaux arrivèrent chaque jour et les affaires de sa pharmacie se multiplièrent. Il
ouvrit un grand magasin de soieries qu’il fit gérer par un de ses employés nommé Han et surnommé L’Agité parce qu’il remuait toujours les bras ou les jambes.
Ce Han l’Agité avait une fort jolie femme du nom de Petite-Reine : il avait aussi un frère arrogant et paresseux, de ceux qu’on désigne sous le
nom de « Bâtons-de-Clarté » ou « Ecraseurs ». Vagabond et joueur, on l’avait surnommé «Démon-
Ecraseur. »Ce vaurien avait depuis longtemps des relations coupables avec sa belle-sœur. 11 profitait de tous les moments où son frère était absent pour venir boire et le reste.
Il ne réfléchissait pas que, parmi les voisins, il y avait plusieurs de ces gens qu’on appelle des « Nageurs-sur-les- vagues », profitant de toutes les occasions de mal faire, et qui, remplis de désirs pour la blancheur et la grâce de la jeune femme, restaient constamment debout devant la maison, jetant des coups d’œil, heurtés et insultés par tous les passants.
Un jour, Démon-Écraseur, plus ivre que de coutume, oublia de fermer la porte; un des flâneurs, l’œil à la fente du battant, le vit se déshabiller et s’approcher de la jeune femme qui retirait aussi ses vêtements ; quand les amants furent sur le
lit, le flâneur appela les passants, poussa la porte et entra.
Démon-Écraseur se sauva aussitôt ; recevant des coups au passage, il tomba ; on le saisit et on le ramena à l’intérieur cle la maison.
La femme était encore sur le lit, se hâtant de ‘mettre ses vêtements ; un des assistants se précipita vers elle, et l’immobilisant, if l’attacha avec une corde à son beau-frère ; tous deux étaient sans vêtements. La rue était encombrée de gens qui voulaient voir.
Un vieillard, apercevant les coupables, deman-
dant à ceux qui l’entouraient ce que cela voulait dire.
— Vous ne savez pas, vieux frère aîné? c’est la femme qui a pris son beau-frère pour amant.
— Choquant î répondit-il ; ignoraient-ils donc que leur crime mérite la mort par étranglement ?
Mais les assistants connaissaient le vieillard et ils savaient qu’il avait abusé de ses trois filles; tout le monde lui répondit en même temps :
— Vous êtes bien au courant des lois; le beaufrère qui a des relations avec sa belle-sœur mérite, en effet, la mort par étranglement. Mais le père qui aime trop ses filles, quelle doit être sa peine?
Le vieillard se tut, baissa la tête et s’éloigna discrètement.
Cependant, ce jour-là, l’Agité n’étant pas retenu dans sa boutique, revint d’assez bonne heure chez lui; en chemin, il fut interpellé par deux commerçants derrière leur comptoir; il entra, causa avec eux. Ceux-ci l’interrogèrent sur sa nouvelle boutique, puis, brusquement, ils lui dirent :
— Votre femme et votre frère ont été arrêtés par des gens du quartier; on les a attachés ensemble; demain, il faudra voir le sous-préfet.
L’Agité perdit ses couleurs; épouvanté, il ne pouvait remuer sa langue dans sa bouche; il se leva aussitôt pour partir..
— Mais pourquoi partez-vous si vite? demandèrent les commerçants.
— Excusez-moi, dit l’Agité en levant la main, j'ai des affaires importantes à régler pour mon patron; je ne puis rester auprès de vous plus longtemps.
Et il sortit en se hâtant.
Craignant pour l’existence de sa femme et de son frère, bouleversé par ce qu’il venait d’apprendre, il rentra d’abord chez lui, mais les deux amants avaient été emmenés chez le sous-préfet.
Il courut chez Le-Glorieux.
On le fit entrer au fond des jardins dans un pavillon appelé le « Char des martins-pêcheurs ». Après un moment., le maître de la maison arriva.
L’Agité exposa le motif de sa visite, disant qu’un « Bâton-de-Clarté » qui détestait son frère avait réussi à se saisir de lui et à le lier avec sa femme, qu’il les avait fait mener chez le souspréfet et qu’il les avait accusés d’avoir des relations coupables.
— C’est bien, demain je m'en occuperai en allant au tribunal, répondit Simen, qui fit apporter une de ses cartes, y apposa sa signature et la donna à l’Agité.
Celui-ci se prosterna et, aussitôt sorti, se rendit à la prison, présentant la carte qu’il venait de recevoir; on relâcha les deux prisonniers.
Le lendemain, quand l’affaire passa devant le tribunal, le juge, prévenu, fit donner vingt coups
de bâton à l’accusateur.
Le-Glorieux eut la curiosité de voir la femme qui avait provoqué ce scandale : il la trouva jeune et bien faite et lui fit dire son désir. Pourquoi aurait-elle résisté? elle céda et son nouvel amant vint la voir dès lors fréquemment.
A cette même époque, dans la ville des Grands- Tombeaux, dépendant de la préfecture du Peuplier, vivait un nommé Miao Elégance-Céleste qui possédait de grandes richesses. Agé de quarante ans, il avait seulement une fille qui n’était pas encore mariée. Sa femme avait une maladie incurable et ne quittait pas le lit. Tout le soin de la maison reposait sur la Seconde Épouse, surnommée Malfaisante.
Dans la maison, il y avait encore un pareùt, Miao le-Noir, qui entretenait de coupables relations avec Malfaisante.
Elégance-Céleste avait un frère aîné, Jonquille- Séductrice, qui, 'ayant passé avec succès le deuxième degré des examens littéraires, avait été chargé du poste de Juge-universel à la capitale de l’Est. Ce frère lui écrivit un jour de venir à la capitale, où il pensait lui faire obtenir un poste important.
Elégance-Céleste se mit donc en route, accompagné de Miao le-Noir; c’était l’époque où l’automne finissant fait place à l’hiver.
Ils voyagèrent plusieurs jours; ils venaient de dépasser le village des Gorges-Sonores quand on jeta l'ancre. .
Les deux bateliers étaient des vauriens, sans
famille et sans principes. Or, Miao le-Noir enviait en secret son parent, et son envie s’était peu à peu transformée en haine; causant durant le voyage avec les rameurs, il avait vite distingué leur véritable nature et forma aussitôt le projet de faire mourir son parent. Une fois de retour
aux Grands-Tombeaux, il ferait mourir bientôt
la femme malade, épouserait la concubine et s’arrangerait avec la petite fille.
Ce soir-là, comme l’endroit où l’on s’était arrêté était désert, il jugea, le moment venu d’exécuter ses projets, il parla en secret aux hommes.
— Dans les caisses, il y a mille onces d’argent, et des soieries en quantité. Arrangeons-nous et nous partagerons ces richesses.
Les deux vauriens acquiescèrent d’un signe de tête, sans répondre autrement que par un rire de satisfaction dans la nuit sombre.
Élégance-Céleste dormait avec un petit domestique, nommé Douceur-Enfantine, dans la pièce centrale de la joiique. Vers le moment de la troisième veille, Miao le-Noir, posté sur la plateforme arrière, se mit à crier : « Au voleur! ». Le dormeur s’éveilla en sursaut et sortit la tête hors de la fenêtre pour regarder : un des bateliers, qui
LOTÜS-D’OR
le guettait, en profita pour lui porter un coup de sabre si violent que ie malheureux fut tué net et tomba dans l’eau profonde.
Le jeune esclave, sortant épouvanté, reçut un coup de bâton qui l’étourdit et le fit tomber à l’eau.
Les trois hommes, restés seuls dans le bateau, ouvrirent les caisses et se partagèrent l’argent; pour les vêtements et les soieries, Miaole-Noir se
chargea de les vendre; on le débarqua près de la
première ville que l’on rencontra; il loua un autre bateau et, revenant sur ses pas, arriva un * soir à la ville des Ondes-Claires, où il s’arrêta dans une auberge en dehors des murailles.
Il alla voir aussitôt un commerçant originaire de la ville du Peuplier et lui dit que son parent le suivait dans un autre bateau; puis, dans son
auberge, il commença la vente de ses soieries et
de ses lots de vêtements; parlant toujours de son
affection pour Elégance-Céleste et de l’impatience qu’il avait de le voir arriver.
Il ne se doutait pas que le petit domestique, Douceur-Enfantine, bien qu’à moitié assommé par le coup, ne s’était cependant pas noyé; il avait nagé jusqu’à un îlot couvert de roseaux où, le lendemain, une barque de pêcheurs l’avait
recueilli; il raconta son histoire. Le patron de la barque était un vieillard qui l’écouta en silence, réfléchit quelque temps et finit par lui dire :
— Reste avec moi quelque temps; nous
finirons par trouver les assassins; alors, tu pourras
te faire rendre justice.
Croisant constamment sur l’étendue des eaux, allant d’une rivière dans une autre et d’une ville
à l’autre, il arriva que Douceur-Enfantine aperçut
enfin les deux meurtriers installés paisiblement dans leur barque et buvant du vin chaud. Il se hâta de descendre à terre et d’aller faire sa déposition au premier bureau de la police des rivières.
On arrêta les deux bateliers; le vieux pêcheur fut interrogé; les preuves parurent suffisantes; on tortura les prisonniers qui finirent par tout avouer; on fit rechercher Miao le-Noir.
Celui-ci entendit parler de l’arrestation, faite non loin de là, de ses d^ux complices; il prit peur, quitta T auberge et alla se cacher dans la maison d’un ami qu’il s’était fait par ses largesses. Cet ami s’appelait Troisième-Joie et habitait rue du Lion, dans une maison attenant à celle de l’Agité, l’employé de Le-Glorieux; la femme de Troisième-Joie était très liée avec Petite- Reine; elles étaient toujours T une chez l’autre.
Miao le-Noir savait cela : il fit un paquet de plusieurs rouleaux de soie et de cinquante onces d’argent et offrit le tout à Petite-Reine en lui exposant son affaire; la jeune femme accepta son cadeau avec joie et promit de parler en sa faveur à Le-Glorieux.
En effet, quand son amant vint la voir, elle lui demanda de ne pas faire arrêter Miao le-Noir et lui montra ce qu’elle avait reçu; il l’écouta en riant :
— Il faut que tu renvoies ces présents; ils sont bien minces pour un assassin qui a volé deux mille onces de marchandises. Puis, il y a contre lui des témoignages que l’on ne peut pas récuser. Ne nous mêlons pas de son affaire.
La jeune femme, aussitôt, retourna les cadeaux
sans mot dire.
Miao le-Noir, désespéré, dit à son hôte :
— Prenez tous mes biens; il y en a pour deux mille onces; mais sauvez-moi la vie.
— Vous n’avez qu’une chose à faire, répondit Troisième-Joie : offrez la moitié de vos richesses à Le-Glorieux; écrivez-lui en lui disant que vous lui donnerez mille onces en argent s’il peut attendre trois jours, et s’il ne préfère pas avoir les marchandises immédiatement.
Le-Noir suivit aussitôt le conseil qu’il venait de recevoir. Puis il alla voir sa voisine. On le fit entrer. Le-Glorieux était là.
— Ton affaire est très mauvaise, dit-il ; tout ce que je peux faire, c’est de te garder la vie; envoie la moiiié de ces présents au chef du tribunal. Je me charge d’arrêter les poursuites... Mais pars sans retard.
Miao le-Noir se prosterna, frappant la terre de
son front; il se releva, remercia encore. Le soir même, il se mettait en route.
Quand l’affaire passa devant les juges, il res-
sortit des dépositions mêmes de l’accusateur que Miao le-Noir avait crié : « Au voleur ! » et que les deux autres seuls avaient frappé : les bateliers furent condamnés à trente coups de gros rotin : on leur appliqua le châtiment sur-le-champ. Dès le vingtième coup, les os de leurs jambes étaient à nu ; au trentième, les os étaient broyés et les jambes, déchiquetées, se détachaient du corps : on arrêta le sang en liant fortement les tronçons qui restaient.
Le petit accusateur prépara une lettre pour le frère aîné de son maître, et se mit en route pour rejoindre les Grands-Tombeaux. En arrivant à la ville de la Gloire-Orientale, il apprit qu’un cen-
seur impérial s’y était également arrêté. C’était un nommé Tseng Respect-Filial, qui avait la réputation d’être intègre et d’esprit droit.
Douceur-Enfantine avait jugé abusive la protection accordée à Miao le-Noir ; il songea aussitôt à soumettre au censeur les pièces du procès. J1 alla se poster près de la porte d’entrée, et quand le magistrat commença de donner audience, pénétra avec la foule des plaignants. Les affaires furent enregistrées une à une : plainte contre un trésorier qui avait exigé des impôts excessifs; plainte
contre un membre de la famille impériale ‘qui avait réquisitionné un cheval sans le payer.
Douceur-Enfantine lenait à bout de bras sa requête : on le fit venir à son tour. Quand le censeur eut lu la plainte, il se fit montrer les pièces du procès, puis ajouta une apostille donnant l’ordre au préfet du lieu de faire une nouvelle enquête, de rechercher le cadavre et d’interroger de nouveau les coupables.
Le préfet, en recevant les pièces et voyant l’apostille du censeur, donna aussitôt des ordres stricts à tous ses subordonnés. Peu de jours après, on lui rapportait que les bonzes du Temple de la Charité- bienveillante, situé au bord de la rivière, avaient recueilli un cadavre et l’avaient
enterré. Ordre fut donné d’exhumer le corps : Douceur-Enfantine, convoqué, reconnut son maître et pleura.
Les deux bateliers furent tirés de leur prison et interrogés; ils dirent la part de Miao le-Noir dans l’assassinat.
Pendant que l’affaire se poursuivait et que le
censeur préparait son rapport au Trône, le chef
du tribunal, avec l’argent qu’il avait reçu, se faisait construire un pavillon. Le-Glorieux vivait heureux au milieu de ses nombreuses épouses. Un jour, ce dernier vit arriver son collègue. Les phrases de politesse échangées, le chef du tribunal tendit un papier à son hôte, en disant :
— Voilà ce qu’un de mes amis vient de m’envoyer; c’est la copie d’un rapport envoyé par le censeur Respect-Filial.
Le document était ainsi conçu :
« Tseng Respect-Filial, censeur, ayant grade de gouverneur de la province de l’Orient-Montagneux, rapporte que :
« Chargé d’examiner les fonctionnaires sans mérite, de faire respecter les lois, de se renseigner sur toutes choses dans la région, de contrôler les mœurs, bref, chargé du rôle d’inspecteur au nom du Fils-du-Ciel, pour réprimer
les mauvais magistrats et soutenir le peuple;
« J’ai constaté que le chef de justice des Ondes- Claires n’a pas rempli son devoir : le Contrôleurde-la-justice-pour-mille-feux Simen Le-Glorieux passe son temps à poursuivre ses femmes et ses concubines; il ne se plaît que dans des joies impures. et dans l’ivresse; il va jusqu’à donner de l’argent à la femme de son employé Han l’Agité, afin de satisfaire ses plaisirs libertins. Il a reçu des cadeaux d’u-n négociant, Miao le-Noir,au sujet d’une affaire dont les pièces sont jointes à cette lettre.
« Ces deux fonctionnaires sont cupides, ne remplissent pas leurs devoirs et ont montré clairement leur esprit pervers. Il est impossible de les conserver dans leurs charges.
« J’espère que la Sainte-Clarté arrêtera son attention sur ceci et transmettra un décret au ministère intéressé après que l’on aura examiné si mes paroles sont véridiques.
« Que la Sainte-Vérité brille éternellement! »
Quand Le-Glorieux eut terminé cette lecture,
il resta longtemps sans paroles.
— Qu’allons-nous faire? demanda son hôte.
— Il faut envoyer aussitôt des cadeaux à nos amis de la capitale.
Le jour même, un courrier partait emportant cinq cents onces d’argent à l’adresse de Faisan- Vénéré, cousin de Simen et occupant un haut emploi dans le ministère des Rites. Celui-ci fit dire que l’affaire était sans importance et qu’il arrêterait la plainte avant qu’elle fût transmise au Trône.
Rassuré temporairement par ces promesses, Simen reprit son existence habituelle. Il avait presque oublié l’affaire de Miao le-Noir, quand, un matin, on vint lui annoncer qu’un messager, venu de la capitale, demandait à ôlre reçu sans retard;
Rapportait une lettre du seigneur Faisan-Vénéré contenant seulement ces quelques mots : « Une nouvelle plainte est déposée contre vous; venez au plus vite. »
Bouleversé, le jeune débauché prévint aussitôt sa famille ; on lui prépara ses bagages. Lui-même alla choisir dans son trésor les pièces les plus rares et les étoffes les plus coûteuses; il en emporta quatorze charges, plus de l .000 kilos. Le soir même, il partait à cheval, voyageant sans arrêt.
Après dix jours de route, il arriva enfin au bout de son voyage; il descendit chez son ami Faisan-Vénéré ; celui-ci l’attendait à la porte et
le logea près de sa propre chambre. Quand il vit arriver les unes après les autres les caisses de cadeaux, il siffla d’étonnement et dit :
— Mais avec cela, non seulement la plainte sera retirée, mais encore vous pouvez obtenir un grade très élevé, avoir un poste important et vous faire donner un titre de noblesse! Nous irons voir demain mon parent le Maître-Suprême Tsaï. Mais il faut d’abord présenter des cadeaux à votre accusateur, le seigneur Jonquille-Séductrice, frère de l’assassiné, qui est aussi très riche et peut faire de grands présents à nos supérieurs.
Les cadeaux étaient arrivés déjà chez l’accusateur quand Le-Glorieux vint faire sa visite; on parla du froid et du chaud et de la difficulté des
chemins; puis le visiteur, accompagné du Faisan- Vénéré, remonta dans sa chaise à porteurs et continua sa route jusqu’au palais du vice-roi.
Près de la porte, ils croisèrent une troupe d’hommes armés, suivis de trois éléphants chargés de lourds tapis brodés d’or et d’innombrables chevaux caparaçonnés richement. Un palanquin tendu de drap vert venait ensuite, soutenu par de nombreux eunuques en robes de soie blanche à bordures noires. C’était le cortège d’un ministre nouvellement promu.
On les fit attendre longtemps ; ils entrèrent enfin, traversant des cours successives, faisant
d’innombrables détours jusqu’au moment où les palanquins s’arrêtèrent devant l’entrée d'une^ grande salle.
Faisan-Vénéré pénétra le premier. Le-Glorieux le suivit. Le vieux vice-roi, vêtu d'une robe rouge, était assis sur un trône, derrière lequel se tenaient une trentaine de jeunes femmes aux vêtements de couleurs fraîches et claires.
Le-Glorieux s’avança et fit quatre saluts de
cour, touchant à chaque fois la terre de son front.
Le vieillard se leva et le salua de la main en
souriant. Faisan-Vénéré, se penchant à son
oreille, lui parla longuement; l’autre continuait
à sourire, et finit par faire asseoir ses hôtes,
s’adressant à Simen comme un père à son fils.
A ce moment, on fit entrer les quatorze charges de présents et l’on ouvrit une par une les caisses : vêtements de cour brodés d’or, brocart, jades, vases d’or enrichis de pierreries, cornes de rhinocéros et enfin deux cents onces d’or en lingots.
Le vice-roi, étonné, remercia le jeune homme et fit emporter le tout dans son trésor. On apporta du vin. Les jeunes femmes qui se tenaient derrière le trône vinrent se grouper devant les hôtes;
elles saluèrent, et pendant que les unes prenaient des instruments de musique et jouaient, les autres se , balancèrent comme des fleurs et dansèrent, représentant la pantomime du Ciel et des Démons, la danse de la Robe Arc-cn-Ciel et la venue de la Déesse Kouan-Yin.
Le-Glorieux était émerveillé de tant de grâce et de beauté; il lui semblait rêver. La clarté oblique du soleil, passant à travers les hauts panneaux ouvragés des portes ouvertes, jetait une poussière d’or sur les robes diaprées et mettait les feux du diamant dans les yeux d'une femme immobile. La musique, harmonieuse et rapide, entrait dans le cœur et empêchait de penser.
L’heure s’écoulait cependant; il fallut partir. Le vice-roi s’excusa de ne pouvoir rendre la visite qu'il venait de recevoir :
— Mon enfant, je vous remercie de vos cadeaux ; je ne sors jamais de ce palais... Allez voir le seigneur Jonquille-Séductrice et rentrez chez vous en toute tranquillité !
Le lendemain, Le-Glorieux alla saluer son accusateur et lui porta encore de riches présents; et, le soir même, il prenait congé de son ami Faisan- Vénéré pour reprendre le chemin de sa résidence.
La chaleur était toujours grande.
Pendant l’absence du maître, ses jeunes femmes demeurèrent presque toujours dans leurs pavillons. Un jour, pourtant, Lotus-d’Or invita
ses compagnes à venir prendre un repas préparé
pour elles dans les jardins sur la colline du Bonheur. Grande-Amie et son mari Secours- Respectueux étaient, bien entendu, de la partie.
Le repas fut plein de gaielé; quand il fut terminé, on apporta des échecs; tout le monde conseillait les joueurs en riant et en plaisantant.
Lotus-d’Or, un peu rêveuse, était restée en dehors de la joie générale. Elle se leva enfin, et balançant lentement son éventail de gaze blanche orné de peintures, elle descendit du pavillon.
S’abritant le visage contre le soleil brûlant, elle se hâta de tourner la colline pour entrer dans un bosquet de bananiers dont les larges feuilles se croisaient et donnaient une ombre fraîche. Un tapis d’herbe semé de fleurettes, invitait an repos.
Secours-Respectueux avait profité de l’inatten-
tion générale pour la suivre: il la rejoignit et lui dit :
— Que cherchez-vous, gracieuse femme? Ce tapis d’herbes et de fleurs multicolores est glissant; ne tombez pas... A vous voir marcher, mon cœur est meurtri de désir.
Elle pencha son cou blanc, ainsi que font les fleurs de lys au flanc des montagnes.
— O bouche sucrée! fripon qui a trop vécu! Ton cœur n’est guère meurtri ét tu te soucies peu de moi! Pourquoi me suivre ainsi?... Et ce mouchoir brodé que tu m’avais promis?
— Je n’ai pas osé vous le donner tout à l’heure... le voici, dit-il en le sortant de sa manche. Que me donnerez-vous en remerciaient?
Il se rapprocha ; mais elle le repoussa et voulut le frapper de son éventail. Harmonieuse et la nourrice portant l’enfant les avaient suivis ; elles
ne virent pas Secours-Respectueux et crurent que
LÜTUS-D'OR
Lotus-d’Or essayait de prendre un papillon, elles crièrent :
— Si vous avez pris le papillon, apportez-le
pour amuser l’enfant!
Le jeune homme, craignant d’être vu, entra aussitôt, derrière les bananiers, dans une petite grotte artificielle creusée au pied de la colline.
Les jeunes femmes vinrent s’asseoir sur un banc après avoir envoyé la nourrice chercher un coussin pour l’enfant qu’elles avaient étendu sur l’herbe et qui agitait en l’air ses petits pieds. A ce moment, du pavillon, on appela Harmonieuse, qui se leva.
Lotus-d’Or prévint à voix basse Secours- Respectueux :
— Il n’y a personne; sors vite!
— Venez voir un champignon extraordinaire qui pousse dans la grotte, répondit-il.
Trompée, elle entra; il lui entoura le corps de ses bras et se mit à genoux devant elle :
— Mes désirs sont plus abondants que les nuages et plus violents que la pluie...
Comme elle ne lui résistait pas et souriait, ü se releva et la serrant contre lui, il mit un baiser sur ses lèvres.
Cependant, Harmonieuse entendit pleurer son
fils et redescendit en courant; un grand chat noir s’approchait du bébé épouvanté; il s’enfuit en voyant la jeune mère.
— Ya! ya! va! ya! dit celle-ci, tu as eu peur du méchant chat!
Lotus-d’Or entendit la voix de sa compagne; elle se dégagea rapidement et sortit de la grotte.
— Qu'est-ce qu’il y a? Pourquoi pleure-t-il? Je viens de le quitter à l’instant!
— Vous n’avez pas vu ce grand chat noir? Comme l’enfant criait toujours, la mère le prit dans ses bras et le berçant, s’éloigna lentement ; la
Cinquième Epouse, n’osant rester, la suivit. Le jeune homme, voyant qu’il n’y avait plus per-
sonne, sortit de sa cachette et entra rapidement dans la maison.
Troublé cependant dans tout son corps par une passion brûlante, il revint, espérant voir encore celle qu’il aimait. Le sort le favorisa : comme il approchait de l’étang, il reconnut de loin, sous
la toiture aux angles aigus du Char des Martins-
Pêcheurs, la robe, à peine bleutée, de Lotus-d’Or.
Celle-ci, restée seule après le départ de ses compagnes, était accoudée à la balustrade de laque pourpre; elle reposait sa joue parfumée sur la paume d’une main longue et délicate. Son
image renversée se réfléchissait dans l’eau immobile au milieu des fleurs du nelumbo.
Elle avait élé profondément troublée par la passion sincère de Secours-Respectueux et, recherchant la solitude, elle songeait, dans l’ombre douce du pavillon aux vives couleurs.
Il courut vers elle comme une vague, et lui prit les deux mains; ils joignirent leurs bouches, puis il lui dit :
— O mon aimée de toujours, si vous voulez m’éloigner de vous, tuez-moi sur-le-champ.
Effrayée et joyeuse, elle lui dit :
— Cher maudit! laisse mes mains; qu’arriverait-il si l’on nous voyait.
Mais le jeune homme, loin de la lâcher, s’attaquait déjà à sa ceinture; elle ne le repoussait qu’à demi, et bientôt le long ruban de soie rouge fut dénoué.
— Grand audacieux !.. que veux-tu donc faire?
— O mon amour éternel! si tu veux prendre mon cœur, le faire cuire et le manger, je te le donnerai aussitôt, mais ne me repousse pas!
Comme elle se défendait mollement, il ouvrit
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sa jupe.
Il l’entraîna vers le lit de repos qui se trouvait là; et, tout deux, dans le grand silence et la
lourde chaleur de midi, s’étreignirent longuement.
La langueur de l’amour et la langueur de l’été ralentissaient leurs caresses... Serrés joue contre joue, ils restèrent longtemps immobiles.
Comme il voulait poursuivre encore, elle l’arrêta :
— O pénétrant amant! c’en est assez; nous allons nous faire surprendre; nous nous rencontrerons encore, mais maintenant, il faut nous séparer.
11 ne pouvait se décider à la laisser partir. Elle s’enfuit pourtant, aussi émue que lui et lui adressant un dernier sourire.
Dès lors, elle ne fit que penser à Secours-Respectueux : elle le rencontrait chaque jour, soit
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dans le jardin, soit dans la petite grotte sous la colline artificielle. Quant à lui, son cœur tout entier ne rêvait que d’elle ; à tout propos, il entrait et sortait, cherchant à la voir; et quand il l’apercevait et que personne ne les observait, il était comme un chat qui voit un morceau de poisson; ses yeux brillaient de désirs; il courait l’enlacer et la baiser aux lèvres.
Un messager annonça enfin l’arrivée de Le- Glorieux; toutes les femmes, agitées, se réunirent dans la grande salle et sortirent sur le seuil
quand le palanquin pénétra dans la cour. Le maître entra dans la salle et salua les unes après les autres ses épouses; toutes lui demandèrent s’il avait eu chaud ou froid; il s’informa de son enfant. Les domestiques, arrivant en groupes, se prosternèrent en frappant la terre de leurs fronts. On s’assit enfin et le voyageur raconta tous les détails de son absence.
Vers ce temps-là, l’heureuse destinée de Le- Glorieux se transforma et le malheur commença de s’établir dans sa maison.
Harmonieuse avait acheté un chat aux poils si longs que l’on pouvait y cacher un œuf ; tout blanc avec quelques points noirs, il était de cette race que l’on appelle « Lions-blancs » ou « Les- Morceaux-de-charbon-dans-la-neige » .
Un jour que Petit-Juge, alors âgé d’un an et deux mois, était étendu sur le lit, le chat sauta près de lui et voyant les petites mains s’agiter près de la figure, il bondit pour jouer. L’enfant eut tellement peur qu’il ne poussa même pas un cri; ses yeux devinrent fixes; sa pâleur fut extrême.
La nourrice était accourue quand 'ie chat avait sauté sur le lit; elle prit l’enfant dans ses bras, mais le petit ne respirait déjà plus. La jeune mère, appelée en hâte, essaya vainement de le ranimer.
Toute la famille, du plus grand au plus petit, sanglota et se lamenta. La malheureuse mère se
frappait les oreilles, se déchirait les joues et se
cognait la tête contre les murs; elle criait :
— O ma petite étoile perdue! la douleur de mon cœur me tuera! Je ne resterai pas longtemps sur la terre-
Le-Glorieux, sanglotant également, la voyait se rouler à terre, les joues ensanglantées, les cheveux en désordre; il lui dit :
— Il était notre enfant à tous deux; tu l’as nourri; tu l’as élevé; il est mort et nos pleurs ne le ranimeront pas; ta vie est importante aussi.
On alla acheter un petit cercueil; la toilette du cadavre fut faite et, cinq jours après, le cortège quittait la maison, sortait de la ville et allait jusqu’au terrain de la sépulture.
Harmonieuse, sur l’ordre de son mari, n’avait pas quitté sa chambre; elle ne la quitta bientôt plus d’ailleurs; le chagrin la rongea, elle maigrit,
s’affaiblit; sa chair disparut et ses os devinrent
apparents.
On approchait de l’automne, le temps s’était rafraîchi. Une nuit, le vent léger sifflait. Seule, dans sa maison silencieuse, Harmonieuse reposait sur l’oreiller glacé de son lit incrusté d'argent et de nacre; le clair de lune passait au travers de la fenêtre arrondie.
La dormeuse inconsciente pensait à son enfant et poussait de longs soupirs; à travers le rideau de gaze de son lit, un son lui parvint : il semblait que quelqu’un grattait au cadre de la fenêtre.
Elle se dressa à demi et appela ses esclaves; celles-ci dormaient profondément et ne répondirent pas. Elle se décida à se lever, jeta sur ses épaules un manteau brodé, ouvrit la porte du pavillon et sortit sur le seuil; au dehors, son premier mari Houa Enfant-Inutile s’avançait vers elle, tenant dans ses bras Petit-Juge qui lui tendait les bras.
La jeune femme pensait à Le-Glorieux et n’osait avancer; elle le fit pourtant, saisissant des deux mains son enfant. Mais Enfant-Inutile la repoussa; elle trébucha, tomba sur le sol et se frottant les yeux, s’aperçut qu’elle venait de s’égarer dans le Palais des Songes.
Réveillée maintenant, elle sentit une transpiration glacée lui couvrir le corps; elle rentra dans sa chambre, et sanglota jusqu’au jour.
Sa santé cependant ne se remettait pas, malgré les remèdes. Le-Glorieux voulut convoquer un Maître du Tao pour examiner si un influx néfaste n’était, pas venu troubler la chance de sa maison. Elle n’y consentit qu’à regret. Son amant la regardait tristement; il était assis sur le bord du lit.
— Il faut qu’il vienne; c’est ton âme qui est affaiblie : il te redressera ton esprit, et chassera ta douleur et tes regrets. Tu te remettras alors rapidement.
— O mon frèraaîné! maintenant que je suis la proie de cette méchante maladie, c’est fini, je ne me remettrai plus. J’avais espéré vivre auprès de vous des années nombreuses. Qui aurait cru qu’à vingt-sept ans à peine, mon destin serait ainsi interrompu ? Et si, au delà de la mort, je vous rencontre encore, ce ne sera que derrière les portes du monde inférieur.
Prenant la main de son mari, elle la pressa et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.
Le-Glorieux était bouleversé de tristesse ; il dit en sanglotant :
— Chère petite sœur! pourquoi parler ainsi?
Et tous deux, enlacés, pleurèrent longtemps.
A ce moment, un domestique entra, annonçant
qu’un messager venait demander si le seigneur Simen irait au tribunal.
— Non! fais dire que je n’irai pas.
— Frère, il ne faut pas que vous négligiez les affaires publiques pour une esclave malade... Je sais quand je mourrai et je vous préviendrai à l’avance.
— Je veux rester avec toi et te guérir.
L’heure était venue où le médecin, chaque jour examinait la malade : iLlui tâta longuement le pouls aux deux mains et sortit sans un mot. Sur le seuil de la maison, au moment des dernières salutations, il dit :
— La mort est proche... il n’y a plus rien à
faire. - -
Le-Glorieux fut comme s’il avait reçu un coup de couteau dans le foie ; il rentra dans le pavillon. La malade le regarda.
— Yous voyez bien que je mourrai bientôt... Quand tout sera Fini, il ne faudra pas faire de grandes dépenses pour moi; achetez un cercueil ordinaire : mais, je vous en prie, ne faites pas brûler mon corps et enterrez-le à côté du tombeau
de votre Première Épouse afin que je sois encore unie à vous plus tard.
Il ne pouvait parler; les larmes l’étouffaient...
Sœur-Cadette-de-la-Lune entra pour donner un médicament à la malade;. elle fit sortir son mari.
Celui-ci alla trouver un de ses employés et lui demanda :
— Quel est le meilleur fabricant de cercueils?
Vous irez en acheter un, le plus beau qui soit.
— Inutile d’aller chez un marchand ; je connais une occasion... Chang, le licencié, pendant son séjour dans la Capitale-de-la-Perfèction, au pays des Quatre-Vallées, s’était acheté un cercueil superbe en cèdre; il l’a rapporté avec lui; mais maintenant, sa santé est bonne et il a besoin d’argent; il le céderait pour la moitié de sa valeur.
— Soit, allez l’acheter.
L’employé se rendit chez le licencié; on discuta longtemps; le prix fut enfin fixé à trois cent vingt onces d’argent, la commission de l’acheteur étant en dehors de cette somme.
Cependant, le Maître du Tao était arrivé. Il fit plusieurs fois le tour du pavillon d’Harmonieuse en brandissant une épée magique, puis il vint s’asseoir au bord du lit de la malade et la regarda dans les yeux profondément.
Il fit ensuite dresser un autel dans la cour : on
alluma des bougies, le magicien se prosterna vers les constellations, le Tigre blanc, le Dragon noir, les Guerriers, etc. Il récita des formules mystérieuses en agitant toujours son épée; puis, il se pencha et parut écouter. Tout à coup, il appela le maître de la maison.
— Inutile que je poursuive mes incantations, la malade doit mourir; son destin est accompli.
Le-Glorieux, épouvanté, courut dans le pavillon. Sa femme semblait dormir; elle tourna péniblement la tête :
— O frère aîné! pourquoi n’ètes-vous pas venu
plus tôt?
Elle tendit les bras à son mari et lui entourant le cou, elle se cacha la figure sur son épaule et pleura. Le soir avançait, il alla se coucher, lais-
santBrodeuse-Printanière veiller dans la chambre.
La petite esclave ne tarda pas à s’endormir ; dans son sommeil, il lui sembla entendre un gémissement; elle se réveilla et se levant, aperçut Harmonieuse étendue, pâle, la bouche ouverte; elle s’approcha : sa maîtresse ne respirait plus.
Épouvantée, la fillette réveilla tout le monde par ses cris. Le-Glorieux accourut, de deux pas n’en faisant qu’un. Il gémit :
— Petite sœur infortunée! Tu étais douce et juste ; pourquoi m’as-tu fait le chagrin de me quitter? tu aurais pu m’attendre, car je n’ai pas longtemps à vivre.
Dans la maison, tout le monde sanglotait; les lamentations faisaient trembler le sol.
Quand le jour parut, on acheta de la toile blanche et la maison entière en fut tendue : on fit. venir un peinlre des morts qui se mit au travail aussitôt. Le-Glorieux fut enthousiasmé de l’œuvre
de l’artiste ; les femmes jugèrent que le front était un peu bas et que les sourcils n’avaient pas l’élégance arrondie de l’original, mais le portrait était la vie même.
Ce jour-là, on fit la « petite toilette du cadavre », on lui lava la figure et le corps; la « grande toilette » devait avoir lieu trois jours après.
Une dizaine de bonzes du Temple-de-la-Rétribution-et-de-la-Pitié vinrent lire des prières dans un hangar de nattes construit auprès du pavillon, devant une table portant la tablette mortuaire. Tous les jours, on rappelait l’âme envolée; mais elle ne revenait pas.
Les amis de la famille vinrent tour à tour se lamenter. Le-Glorieux et ses femmes avaient déjà revêtu les robes blanches sans ourlet, uniforme
du deuil; leurs cheveux n’étaient plus retenus que par une bande de toile blanche.
On fit enfin la « grande toilette », couvrant la
morte de ses plus beaux vêtements; puis on la mit au cercueil, dans lequel on plaça quelques objets usuels, quatre lingots d’argent, et des vêtements de rechange.
Pendant que l’on clouait le couvercle, le malheureux mari pleurait jusqu’à en être hébété.
Le lendemain, selon la coutume, la famille et les amis se réunirent pour le dernier repas. Les convives étaient nombreux et occupaient plus de dix tables. Des acrobates et des prestidigitateurs vinrent faire des tours au son des gongs et des tambours.
La nuit se passa. On ne se sépara qu’au chant du coq.
Le jour de l’enterrement arriva enfin. Le cortège se mit en marche, la famille vêtue de blanc précédait le cercueil tendu de soie rouge et soulevé par trente porteurs; la foule des amis et des parents éloignés suivait, coupée par les accessoires qui allaient être brûlés sur la tombe : bœufs et moutons, innombrables statues d’esclaves faites d’osier et de papier coloré, et dont la forme, rendue invisible par le feu, irait retrouver l’âme
LOTUS-D'Oft
invisible de la défunte et la suivrait toujours.
Il y avait encore des monceaux de ces papiers découpés en forme de lingots d'argent ou d’or, et qui, brûlés, devaient constituer un trésor pour le monde inférieur. '
Cinquante agents de la police précédaient le cortège afin de faire ranger la foule pendant la traversée de la ville.
Un vent léger agitait les bannières et les banderoles : une petite pluie fine avait abattu la poussière et développé tous les parfums. A l’Orient, le soleil était déjà haut dans le ciel. La fumée des encens montait en tourbillons inclinés tous du même côté. Les tambours et les cimbales retentissaient.
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On franchit la porte du Sud et l'on arriva en lin au pied des montagnes. Un endroit favorable
avait été choisi dans l’un des premiers vallons, où, sous un abri de nattes bâti depuis le matin, plus de quarante musiciens menaient grand bruit afin de chasser toute mauvaise influence.
Le tertre était déjà préparé dans lequel on glissa le cercueil ; une planche retirée laissa tomber la terre qu’elle retenait et le tombeau se trouva clos.
Une haute stèle de pierre soutenue par une
JL
tortue fut placée devant la tombe ; on y lisait cette inscription :
« En souvenir respectueux
« de l’âme de dame Li, épouse du seigneur « Simen aux vêtements de brocart. Elle a reçu « la lumière du soleil pendant 27 moissons. « Elle avait vu le jour en l'année du Bélier, de « la période Premier mandat du Ciel. Le grand « arrêt l’a surprise à la 7e année de la période « du Gouvernement harmonieux , et là, son âme a « quitté son corps.
« Prosternés, nous lui rendons hommage.
« Elle avait une élégante simplicité ; elle faisait « honneur au pavillon qui l’abritait et aux « femmes qui furent ses compagnes.
« Son visage était grave comme la lune « fleurie ; son souffle gracieux était chargé des « plus doux parfums. Noble, douce, vertueuse « et brillante, elle s’était fait des sentiments de « tiède concorde. Son bonheur aurait dû se pour- « suivre pendant plus de cent ans; il faut déplo- « rerque son printemps n’ait brillé que trois fois « neuf années.
« Hélas! Tout se transforme; les meilleures
(( choses ne peuvent s’accomplir : la beauté ne « dure pas. Elle s’est enfuie comme disparaît « un visage dans un miroir qui s’éloigne, « comme tourbillonne et s’en va un papillon « dans un rêve. Son souffle a été emporté par le « vent transparent ; sa forme retourne à la terre. « La douce rosée de son souvenir reste seule à « ceux qui sont encore sur la terre. »
Le-Glorieux, sanglotant à faire trembler le sol, serait resté longtemps près du tombeau si ses amis ne l’en avaient arraché pour le reconduire dans sa maison.
Quand vint le soir, on le laissa seul; il voulut passer la nuit dans la maison d’Harmonieuse, afin de tenir compagnie à ce qu’elle avait pu y laisser de son âme.
Le grand lit occupait le fond de la pièce ; sur la table, des fleurs étaient devant la tablette mortuaire avec des offrandes dans des plats d’or, et des lampes qui s’éteignirent une à une.
Il s’étendit sur le lit ; à peine était-il là, que l’ombre de sa femme lui apparut, accoudée sur la table, et lui souriant. Des lumières magiques brillèrent ; la fenêtre fut illuminée comme par un clair de lune d’été. Il tendit les bras en soupirant.
A ce moment, la nourrice Gonforme-au-Désir, qui dormait à côté, l’entendit gémir et soupirer : elle vint voir ce qu’il avait ; comme elle approchait du lit, lui, toujours dans son rêve, lui entoura le cou de son bras et la baisa sur les lèvres. La nourrice comprit ce qui se passait et se garda bien de souffler mot jusqu’au moment où tout fut terminé; après quoi, elle se hâta de se relever et de regagner son lit, heureuse de cette aubaine.
Le lendemain, il en fut de même. L’ombre reparut, accoudée sur la table et souriant ; la nourrice entendit les plaintes de son maître et s’avança, mais cette fois-là, Le-Glorieux s’éveilla: il garda néanmoins la femme dans son lit ; le lendemain, il lui donna deux épingles d’or.
Fière de son aventure, la femme en parla. Lotus-d’Or s’en plaignit à Sœur-Cadette-de-la- Lune qui la calma :
— Il est triste, il ne sait plus ce qu’il fait.
— Oui, mais si cette femme allait avoir un enfant de lui ?
Cette pensée fit réfléchir la Première Epouse, qui, le jour môme, faisait dire des prières pour obtenir, elle, un enfant de son mari.
Cependant, Le-Glorieux, inquiet de ce rêve
persistant, se décida, pour calmer Fombre d’IIarmonieuse, à faire pour elle un sacrifice solennel.
Il se rendit au temple du Tao, revêtu de son uniforme et là, prosterné devant les statues de l’autel, il implora les puissances inférieures et leur fit des offrandes variées. Les prêtres chantaient; des musiciens jouaient les uns de la flûte, d’autres, des gongs donnant différentes notes ; d’autres frappaient les tambours et les cloches.
Le soir de ce même jour, Le-Glorieux était convoqué pour une réunion des fonctionnaires de la ville, dans un temple aux environs de la ville.
Une table chargée de mets et de vins était préparée pour le repas, dans un pavillon aux fenêtres de cristal "d’où l’on pouvait se réjouir de la douce chaleur des braseros en contemplant la terre blanche et les arbres courbés sous le poids de la neige.
Quand le jour grisâtre commença de s’obscurcir, des flocons légers tombèrent mollement. Le- Glorieux songeait à son épouse absente, et son âme était lourde.
Ses compagnons, connaissant son chagrin, ne le retinrent pas quand il parla de se retirer dans la chambre préparée pour lui : le froid et l’heure
tardive ne permettaient pas, en effet, de regagner la ville ce jour-là.
Il se coucha, la neige avait cessé de tomber, de grands nuages traversaient encore le ciel. Engourdi par le vin, il posa sa tête sur l’oreiller.
La clarté de la lune jetait de temps en temps une vive lumière sur la fenêtre : dans le calme profond, on entendait, pour ainsi dire, la nuit tomber goutte à goutte. Un vent glacé soufflait par moments et faisait résonner le papier des fenêtres.
Tout à coup, il perçut le bruit d une voix de
femme parlant bas en dehors de la maison : il
passa rapidement sa robe ouatée et, se levant, alla entr’ouvrir la porte. Harmonieuse était là, ses cheveux ondulés entourés d’une vapeur légère, sa beauté plus prenante que jamais dans la
blancheur lunaire.
Le-Glorieux lui tendit les bras : elle entra dans la maison; ils pleurèrent tous deux.
— O mon amante ! comment te vois-je ici ? demanda-t-il.
— J’avais à te parler et je suis venue. Quand j'ai été citée par le satellite infernal, on m’a mise en prison et j’ai souffert ; ton sacrifice vient
LOTLIS-D’OR
de me faire remettre trois degrés de mon châtiment... le juge des enfers voulait te citer. Je suis venue en hâte te prévenir. L’obscurité du matin et du soir te sont fatales; prends bien garde de ne pas t’y exposer. Ne prends jamais de vin la nuit chez autrui. Et quand tu sortiras, reviens de bonne heure à la maison. Pour rien
au monde, n’ouhlie lçs paroles de ton esclave !
Et se penchant vers lui, elle sanglota sur son épaule.
— Petite sœur! lui disait-il, où vas-tu? Disle-moi.
Tout en parlant, ils s’étendirent sur 1er lit et unirent à la fois leurs larmes et leur plaisir. Puis elle se leva et lui dit :
— O mon doux frère ! rappelle-toi de ne jamais te griser quand vient le soir! et de toujours rentrer de bonne heure à la maison. On te veut encore du mal. N’oublie pas mes paroles.
Et sa forme se dissipa lentement dans les rayons blancs de lja lune.
Le-Glorieux se aéveilla, troublé et attristé: il
tâta son lit et reconnut que tout n’avait pas été
un songe. Il n’osa pas dormir avant le chant du coq qui dissipe les ombres de la nuit.
Lotus-d Or ne pouvait se consoler de n'avoir pas d’enfant; dans son désir, elle appela cetle vieille servante un peu sorcière qui lui avait rendu l’amour de son mari et lui confia ses regrets. -
La vieille servante causa un peu avec elle et finit par lui indiquer un traitement efficace; il fallait attendre un jour marqué par le signe « Jen-Tseu » (qui contient le mot « enfant »); le matin, elle devait aller au temple brûler des parfums devant le p’ou-sa au large ventre, symbole de la Fécondité; pendant la journée, elle ne prendrait que du thé et, deux fois seulement, une drogue spéciale. Sur le corps, avant et après le jour choisi, elle devait porter un sachet conte-
LOTUS-D’OIl
nant les charmes qui lui assureraient la conception d’un fils.
Lotus-d’Or se conforma de tous points aux instructions qui lui étaient données ; au jour dit,
elle obtint que son amant vînt la rejoindre. La ' drogue de la vieille servante devait contenir des principes de chaleur, car jamais la joie de la jeune femme ne fut plus grande. Quand elle retomba épuisée, son cœur bondissait comme un jeune cerf, ses quatre membres étaient mous et faibles; un nuage de volupté flottait autour de scs yeux à demi fermés.
Le-Glorieux vint la retrouver plusieurs jours ainsi, ne ménageant pas son ardeur; il se lassait et sa famille remarquait un changement dans sa physionomie. Sœur-Cadette-de-la-Lune en parlait un jour avec ses compagnes; elle ne put s’empêcher de faire à Lotus-d’Or quelques reproches :
— Tu ne te soucies vraiment pas de la santé du Père; tu ne penses qu’à ton plaisir; il nous délaisse et sa santé s’ affaiblit.
— Il n’est donc pas un homme, que lu sois obligée de le garder comme un petit enfant, répondit la Cinquième Epouse irritée.
— Et qui s’occuperait de lui si je ne le faisais
pas? Tu ferais bien mieux d’avoir un peu de souci de sa santé.
Pavillon-de-Jade, voyant que la discussion s'envenimait, voulut entraîner sa compagne vers les jardins.
— Pourquoi vous taquiner ainsi ? les paroles piquent comme des épines, et l’on se lâche sans raison. Viens.. . •
— Jeune femme, continua la Première Épouse en s’adressant à Lotus-d'Or, si vous êtes souffrante, vous pouvez vous retirer! Vos compagnes s’en réjouiront et la clarté, ici, en sera plus grande.
— Où avez-vous vu que j'étais soutirante? Voyez donc cette lanterne incapable de s’éclairer soi-même et qui veut encore montrer le bon chemin à tout le monde !
Les injures commençant à voler de part et d’autre, on entraîna presque de force la Cinquième Épouse qui se jeta à terre, écumant de colère et se roula sur le sol en poussant des cris inarticulés. Enfin on la releva, et on l’emmena.
Le-Glorieux entra sur ses entrefaites ; on lui raconta la scène qui venait de se passer; il prit sa femme et la serra sur son cœur :
— Bonne petite sœur! n’aie donc pas de rela-
tions avec cette femme impure ! Elle ne distingue pas le parfum de la puanteur ni le bien du mal ; comment pourrait-elle parler avec raison ? Ne t’occupe pas de ce qu’elle dit; j’irai l'injurier moi-meme.
— Non! non, surtout n’y va pas! répondit-elle vivement. Tu te fatiguerais encore... et puis je veux que tu restes avec moi; je suis toute bouleversée; dans mon cœur, tout est en désordre, mes entrailles sont douloureuses, ma tête me fait mal et mes bras sont comme de la toile. Tu ne me crois pas! Prends ma main, elle est toute glacée.
— Il faut appeler un médecin.
— Non, ce n’est pas la peine; une vieille servante va me faire quelques piqûres d’aiguille à la tête, pour faire disparaître la douleur.
Pavillon-de-Jade, entraînait sa compagne, lui faisait de vives remontrances sur l’inconvenance de sa conduite; Lotus-d’Or, calmée peu à peu, sentit le regret troubler son esprit; elle se décida
à revenir dans la pièce où la Première Epouse se trouvait assise et, s’agenouillant, elle frappa la terre de son front à plusieurs reprises.
Sœur-Cadette-de-ba-Lune ne put s’empêcher d’être touchée ; elle dit :
— Dans tout foyer, quand il y a du feu, il y a
t.OTUS-D’OR
aussi de la fumée, dit à ce moment Beauté-de Neige conciliante. Elle regrette ce qu elle a fait ; que tout soit oublié.
- Vous êtes le ciel et nous sommes la terre,
dit Lotus-d’Or.
Le-Glorieux, heureux de voir cette réconciliation, interrompit les explications et lit apporter des gâteaux et du vin.
Pendant qu’ils causaient, l’esclave Pacifique entra en hâte, demandant au Père de venir : un des petits domestiques pleurait depuis la veille et avait essayé deux fois de s’étrangler.
— Qu’on le fasse venir ici, nous verrons ce qu’il a.
Pacifique survint bientôt, tenant par la main un garçonnet de douze à treize ans, vêtu d’une courte robe de toile bleue et d’un pantalon de même étoffe, la figure gonflée et rouge.
— Qu’est-ce qu’on t’a fait? Pourquoi pleures-tu?
— 11 ne veut pas répondre... Le Père te parle, tu n’entends pas? dit Pacifique, donnant un grand soufflet à l’enfant dont les larmes redoublèrent. Sœur-Cadette-de-la-Lune, attendrie, s’approcha.
— Qu’est-ce qu’on t’a fait, mon petit, dis-lemoi? :
— C’est le seigneur Remercîments qui m’a fait du mal.
— - Comment cela?
— J’ai été lui porter une lettre hier; nous étions seuls; alors il a fermé la porte; je n’ai rien osé dire et il m’a fait du mal.
— Et c’est pour cela que tu voulais t’étrangler, dit Le-Glorieux en éclatant de rire. Je n’ai
jamais entendu dire que, dans l’Empire, on ait élevé de monuments commémoratifs aux hommes pudiques, aiûsi qu’on en élève aux veuves qui se sont gardées intactes à la mémoire de leurs maris. Ce petit a des idées risihles.
— Comment peux-tu dire cela ? reprit vivement
la Première Epouse. J’espère que tu vas faire des reproches sérieux à ton ami. Pauvre enfant !
— Et tu as vraiment souffert? demanda Lotus-
d’Or avec intérêt.
Toutes les femmes se mirent à rire aux éclats.
L’enfant sourit : on lui donna quelques gâteaux et il [s’en retourna en promettant d’être bien
sage.
Ce jour même, précisément, Remercîments vint rendre visite à son ami ; celui-ci attendit que les phrases de politesse fussent échangées, puis il dit :
— Vous savez, je n’enverrai plus porter de lettres chez vous par un petit garçon!
L’autre comprit que tout était connu : il garda le silence en souriant d’un air embarrassé. Le- Glorieux continua :
— Enfin, malgré tout, vous avez eu grand tort. Il ne faut pas recommencer, car s’il y avait une plainte, vous savez qu’il y a matière à procès : vous pourriez être condamné à donner plusieurs onces d’argent au petit.
— Mais vous ne laisserez pas les parents porter plainte ?
— Non, non, bien entendu.
Et ils changèrent de conversation.
Quand la nuit fut venue, et que son hôte fut parti, le maître de la maison se dirigea vers la
maison de sa Cinquième Epouse. Il entr’ouvrit la porte doucement. A la clarté d’une lampe d’argent, il distingua la jeune femme : elle était assise sur le rebord de son lit, une guitare p’i-pa sur ses genoux ; des ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux. Elle préluda doucement et continua tout bas le Chant de la Solitude :
J’écoute; le vent gémit dans le silence.
La neige couvre le rebord des fenêtres.
Les flocons volent au gré du vent, semblables à des fleurs.
Les soucis, pareils à la neige, tombent sans bruit sur mon cœur et Tétouffent.
Ma jeunesse, le temps de mon printemps verdoyant s’écoulent.
Tu ne me visites plus.„.
Le-Glorieux, ému au plus haut point, ne laissa pas continuer, il entra et l’enlaçant, il lui dit]: * *
— Petite bouche onctueuse, pourquoi ne réponds-tu pas? Tu as du chagrin ?
Pendant qu’il l’attirait vers lui, une servante apporta des lumières. La jeune femme soupirait longuement et détournait tristement son visage; sur ses joues douces, de grosses larmes roulaient encore.
Bien que Le-Glorieux eut un cœur de pierre, il * se sentit bouleversé ; il entoura de son bras le cou de sa compagne :
— Chère aimée î vous vous êtes disputées, la Première Épouse et toi aujourd'hui.
— Oui, répondit-elle à travers ses pleurs, je ne sais pas qui l’a excitée contre moi; elle m’a insultée devant toutes les autres; j’ai souffert... Mais d'abord, pourquoi n’es-tu pas auprès d’elle? Va t’occuper d’elle et que ce soit fini. Quand .tu m’as prise dans ta maison, tu m’as dit que nous
serions comme la chair et les os; tu viens parfois me visiter et puis tu m’abandonnes. Oh! je sais bien que je ne suis qu’une esclave qu’on achète et qu’on revend, et j’ai été me prosterner devant elle. Maudite soit-elle, cette chienne aveugle et impure !
11 essayait en vain de la calmer par ses caresses et ses baisers; elle continuait toujours.
— Vous autres hommes, ,peu vous importe! Vous nous achetez à vil prix; vous nous revendez encore meilleur marché. Vous nous avez avec facilité et vous nous abandonnez plus facilement encore. Vois, après cette discussion, de qui t’estu occupé ? Pour qui as-tu voulu faire venir le médecin? Qui as-tu consolé? Quant à moi, cachée derrière des montagnes de tristesse, j’aurais pu mourir dans cette chambre, personne ne serait venu pour m’assister.
Elle vidait ainsi l’amertume de son cœur et rien ne pouvait arrêter les perles de ses larmes ; les fleurs de pêcher de ses joues prenaient des couleurs plus vives. Elle finit par se cacher le visage sur la poitrine de son amant ; elle essuya ses yeux. Le-Glorieux la serrait dans ses bras en la berçant :
— O petite mienne! J’ai l’esprit occupé de
graves questions ; vous avez toutes deux échangé des paroles. Que tout soit oublié. Tu te plains d'être seule! Qui vient te voir en ce moment? Qui est-ce- qui ne pense quà toi? Ne dis pas de paroles extravagantes.
Pleurant encore, mais déjà consolée, elle finit par s’endormir dans les bras de son amant.
Cependant Petite-Reine, ne voyant plus Le- Glorieux, s’attristait; elle se décida à venir le trouver chez lui, sous prétexte de faire une visite à Lotus-d’Or. Il était là; il la vit et la désira de nouveau. Dès le lendemain, il retournait chez elle, après avoir pris une des pilules magiques que le bonze lui avait données. Quand il revint, sa fatigue était telle et ses jambes étaient si faibles que des domestiques durent le soutenir depuis son palanquin jusqu’à son lit.
Il s’était fait conduire dans le pavillon de Lotus-d’Or : celle-ci, le voyant épuisé, l’aida à s’enrouler dans les couvertures, et lui arrangea son oreiller. 11 s’endormit bientôt et ronfla comme un tonnerre; on l’aurait jeté par terre sans le réveiller.
elle ne put s’endormir. Agacéç par le sommeil
et par les ronflements de son amant, elle le secoua :
— Yeux-tu te réveiller! tu ronfles.
A la fin, il ouvrit les yeux :
— Qu’est-ce que tu veux? laisse-moi, je suis fatigué.
— Où sont les pilules du bonze ?
— Tu m’ennuies, laisse-moi dormir.
— Je veux que tu me les donnes, où sont-elles .
— Dans la manche de ma robe; mais laissemoi, je t’en prie.
La jeune femme, sans écouter ces prières, se leva, prit dans l’endroit indiqué une petite boite d’or qu’elle ouvrit : il ne restait plus que quatre pilules : elle en avala une elle-même. Puis elle en mit une autre de force dans la bouche de son amant; celui-ci presque endormi, l’avala sans y faire attention. /
Réveillé par un feu singulier, il se jeta sur la jeune femme qui, elle-même, haletait déjà. Ils ne s’arrêtèrent pas avant l’heure du Lièvre.
Le lendemain, quand la clarté de l’aube illumina la chambre, Le-Glorieux se leva’; il se peignait, quand il fut pris soudain d’un violent étourdissement, et tomba la tête en avant. Prunede-Printemps, qui se tenait près de lui, se pré-
cipita pour le retenir, mais trop tard : il se heurta à l’angle d une chaise et resta un long moment sans connaissance.
Lotus-d’Or était affolée. Elle criait aux servantes d’apporter quelque chose à manger et à boire; agenouillée, elle essuyait de son mouchoir le sang qui coulait du visage déchiré de son amant.
Une esclave courut chercher de la bouillie de riz : elle rencontra Beauté-de-Neige, à qui elle raconta ce qui venait d’arriver. Sceur-Cadettede-la-Lune, prévenue à son tour, accourut avec la rapidité d'une âme qui traverse les étendues du ciel.
Quand elle entra, Le-Glorieux, déjà remis, était assis sur une chaise :
— Tu as eu un étourdissement? Comment cela? D’où cela vient-il?
— Je ne sais pas. Un vertige vient de me prendre et je suis tombé.
— Quand tu es revenu, tu étais déjà fatigué : les domestiques me l’ont dit ; où avais-tu donc été?
Beauté-de- Neige arriva à ce moment, apportant de la bouillie de riz; on ne remarqua pas que la dernière question était restée sans réponse.
Il mangea quelques cuillerées, mais sans appétit, et repoussa bientôt le bol.
— Comment te sens-tu maintenant? demanda
la Première Epouse.
— J’ai le corps vide et j’ai peine à faire des mouvements.
— Tu te fatigues trop. Tes yeux sont cerclés de noir et la peau de tes mains est brûlante. Pendant deux ou trois jours, tu ne sortiras pas, et je te préparerai moi-même ta nourriture.
S’écartant un peu de lui, elle fit un signe à Lotus-d’Or et lui demanda tout bas, d’un air mécontent :
— Il est rentré fatigué hier; qu’est-ce que tu lui as encore fait?
— Mais rien du tout; il s’est endormi tout de suite en rentrant et il a ronflé.
Sœur-Cadette-de-la-Lune hocha la tête d’un air incrédule et revint s’asseoir.
Le jour se passa sans que le malade se sentît assez fort pour reprendre ses occupations et pour sortir. Quand vint le soir, il se coucha, et Lotusd’Or se glissa près de lui. Elle n’eut pas de souci de sa faiblesse et ses exigences amoureuses laissèrent Le-Glorieux encore plus affaibli.
Le lendemain, les amis qui vinrent le voir
furent frappés de sa pâleur; ils en firent l’obser- , vation à la Première Epouse ; elle s’inquiéta et
lit venir aussitôt un médecin. Celui-ci tâta lon-
guement le pouls :
— Le cas n’est pas grave, mais exige du repos et des soins; le principe chaud centrai s’est déplacé et se tient maintenant dans la tête; s’il y demeurait trop longtemps, la guérison serait
compromise.
Mais le médicament indiqué ne produisit aucun effet, les vertiges ne disparurent pas.
A la nuit tombante, quand l’obscurité commença, Le-Glorieux aperçut des ombres transparentes debout à ses côtés; il reconnut Trois- \ Pouces, Orchidée, Enfant-Inutile, et tous ceux dont il avait causé la mort; les ombres lui faisaient signe de venir; il fut plein de tristesse, car il comprit que sa destinée allait bientôt s'accomplir.
Des larmes coulèrent de ses yeux. Il prit Lotusd’Or par la main, et l’attira près de lui :
— O mon amante ! quand je serai mort, vous aurez grand soin de mon âme; vous ne lui permettrez pas de s’égarer faute d’offrandes!
La jeune femme ne put vaincre la douleur qui l'étouffa en entendant ces paroles.
— O frère! j’ai peür quon ne m'éloigne et qu’on ne me laisse pas vénérer ton souvenir.
Sœur-Cadette-de-la-Lune, entrant à ce moment, les vit tous deux sanglotant, les yeux rouges : elle dit :
1 — Qu’avez-vous? dites-le-moi ; ne suis-je pas ton épouse?
11 l'entendit et son chagrin redoubla. Il lui dit :
— Il faut que je te fasse une recommandation : quand je serai mort, je veux que vous restiez toutes ensemble; ne laissez pas perdre ma mémoire au point de faire rire de vous et de moi.
La Première Epouse était si troublée, qu’elle ne sentait pas les diamants de ses larmes rouler sur ses joues fraîches; elle sanglotait, immobile et frappée de douleur. -
Il fit venir Secours-Respectueux et lui dit :
— Tu es le mari de ma sœur cadette, presque mon parent par conséquent; c’est toi que je charge de tout ce qui concernera mon entrée dans la terre. Dirige la maison et aide la Pre-
mière Epouse à garder ma mémoire. Tu surveilleras la vente du fonds de mes différents magasins et tu les fermeras quand tout P argent aura été réalisé.
Ses employés demandant à le voir, il les reçut et leur indiqua ses dernières volontés, faisant à chacun un cadeau considérable. Tous, voyant que sa maladie était réellement grave, soupiraient tristement en partant.
Deux jours passèrent : l'affaiblissement du malade ne faisait qu’augmenter. Sœur-Gadettede-la-Lune ne quittait pas la chambre, malgré la fatigue d’une grossesse dont personne ne parlait, mais qui était proche de son terme.
Le vingt et unième jour de la première lune, quand sonna l’heure du Tigre, Le-Glorieux sentit un feu lui brûler tout le corps : il soupira long- l temps, regrettant la vie et se lamentant. li se répétait les paroles des Anciens :
«‘Les hommes doivent accumuler les bonnes actions et non les richesses; les bonnes actions accompagnent un homme parfait; accumuler des richesses ne cause quô ruines et malheurs. Une
tagnes d’or! On rit de ceux qui se conduisent bien et qui sont pauvres, mais tout change quand on approche de son dernier jour. »
Dans la chambre obscure, il pensait ainsi, souffrant et gémissant quand, tout à coup, son souffle fut coupé et quitta son corps, au milieu