CONFÉRENCES DU PONÏ-DE-BEAUVOISIN
Sans attendre que ses préparatifs fussent achevés, Louis XIV fit aussitôt passer un corps français dans le Parmesan et dans le Modénais, dont il projetait depuis longtemps l'occupation et
à faire à des gens tels que les Chigi, Dieu permeltanl sans duule la vonlinuaLion de leurs égarements parce qu'il m: veut pas que P étrange abus qu'ils font de leur puissance demeure impuni, noa plus que ce grand mépris qu'ils ont par des intérêts particuliers pour tous les autres intérêts de la chrétienté, lors même quelle est si dangereusement menacée par l'ennemi commun. Comme il est arrivé que, nous étaut de notre part notablement relâché, pour celle considération du bien et du repos de la chrétienté, sur la plupart des points de l'accommodement et même sur ceux qui paraissaient les plus durs à Rome, comme il semblait qu'il ue restait plus à convenir que sur le seul point de Castro, le nonce Rasponi a désiré de dépêcher un courrier à Rome pour apprendre les dernières intentions desdits Chigi, et la réponse que le courrier eu a rapportée a été que S. S. ne pouvait accorder autre chose que de faire revoir la cause du duc de Parme par un des tribunaux de Rome, c'est-à-dire ou par la Chambre apostolique qui est sa partie, ou par la Rote, ou par le collège des cardinaux oij la plur. lité des suffrages est toujours notoirement en la pleine disposition desdits Chigi. 11 est même digne de remarque, pour faire mieux voir l'illusion des promesses de la cour de Rome, et avec quelle audace les Chigi se moquent de toutes les puissances qu'ils devraient le plus respecter, qu'après un si grand engagement ils ne nous ont fait que la même offre quils firent d'abord au duc de Créquy, à San Quirico, et qu'il rejeta comme ridicule, quand même il ne s'agissait aucunement de la restitution de Castro, puisque nous consentions alors à l'accommodement à d'autres conditions, sans rien exiger d'eux sur cette atfaire. Nous ne doutons pas que V. .M., en apprenant toutes ces circonstances, ne ressente la même indignation que nous d'un procédé si insouleuable et si scandaleux et qu'elle ne juge comme nous, ou que lesdils Chigi ne devaient rien promettre et bien moins y engager par écrit l'honneur de V. M. ("), ou qu'ayant obligé l'un de ses ministres à nous donner cette promesse, elle devait être plus sincèrement accomplie pour ne rendre pas commune aussi à V. M. la nouvelle offense qu'il nous ont faite par un mauquemeut de parole si formel. La cause d'une si honteuse action n'est pas difficile à trouver et aggrave encore leur faute; car, comme ils ont cru, par une feinte négociation pendant laquelle la saison s'est avancée, avoir échappé au moins cette campagne le péril du passage de nos troupes dans l'État de Castro, l'avidité du gain a prévalu sur toute autre considération, et, l'armement qu'ils ont fait leur fournissant un moyen plausible d'achever d'épuiser l'État ecclésiastique et tous les ordres religieux qui sont eu Italie et jusqu'aux pauvres Mendiants, la passion qui est en eux prédominante d'accumuler de nouveaux trésors a continué de les aveugler. V. M. verra mieux qu'aucun autre ce que l'interposition de son nom par la signature de son ministre méprisée et violée avec tant d'insolence l'oblige de faire en pareille rencontre. Pour ce qui nous regarde, il nous suffit que V. M , qui a toujours témoigné avoir taul d'intérêt eu cet accommodement, sache qu'il n'a point tenu à nous qu'il ne se soit conclu, puisque, tous les autres points étant comme arrêtés par les facilités que nous g avions apportées en considération de V. M., (a) Oq Voit avec quelle assurance Louis XIV déuature tuus les fait».
qu'il prétendait protéger malgré les princes de ces pays. On se rappelle que d'Aubeville, qui avait pour instruction expresse de ne jamais lier son maître envers les deux ducs, leur avait cependant porté l'ordre de conformer leur lang-age aux affirmations contraires du roi. Or, au même moment, Fag-ent français était chargé d'enchaîner leur liberté à la politique de leur prétendu protecteur. L'abbé Siri (1), lui écrivait Lionne (2), doit insinuer de ma part au duc de Parme, « que la raison et la bienséance veulent qu'il envoie une promesse au roi qu^en cas que Sa Majesté le fasse rétablir dans l'État de Castro par les conditions de l'accommodement, il s'eng-age en foi et parole de prince d'être éternellement attaché à ses intérêts et dans une entière dépendance de toutes ses volontés... Vous tâcherez de lui faire connaître que c'est le moins qu'il puisse faire pour un si grand bienfait et que peut-être, ne le faisant pas, l'accommodement se pourrait conclure sans qu'il fût parlé de Castro. » Le prince céda de mauvaise grâce; il proposa un projet d'engag-ement qu'on ne trouva pas assez clair, et il fut mis en demeure d'accepter le texte dressé par Lionne (3). D'Aubeville se conduisait déjà dans les deux duchés comme dans des provinces françaises et y marquait les étapes pour les troupes du roi : « Nous partons demain,, M. de Saint-Martin et moi, écrivait-il, pour aller à Modène et y faire les logements de l'armée du roi dans le Modénais... (4) » La crainte du ressentiment royal n'empêcha pas la duchesse-régente de Modène de s'opposer à l'occupation française. Le cardinal d'Esté lui-même ne dissimula pas sa répugnance : « Il m'a fait réponse, écrivait Créquy (5), et, quoiqu'il me fasse connaître qu'il se remet absolument de
nous n'avons rien prétendu sur celui de Castro que l'exécution d'une promesse qu'on nous avait donnée et qui se trouvait d'ailleurs conforme à ce que nous avions stipulé ensemble au traité des Pyrénées ; après quoi nous espérons d'être pleinement justifié devant Dieu et les hommes de toutes les suites que pourra avoir ce nouveau manquement de foi ajouté à tous les outrages faits auparavant à notre dignité. Sur ce, etc. » [Espagne, 45.)
(1) Résident de Parme à Paris.
(2) 27 février 1663. Parme, 3.
(3) Lionne à d'Aubeville, 21 mars 1663, et les pièces suivantes, Parme. 3.
(4) A Lionne, 21 avril 1663 Parme, 3.
(5) A Lionne, 14 juin 1663.
tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, il me semble qu'il ne s'explique pas de manière qu'on puisse croire qu'il ait envie d'avoir des troupes dans son pays. » La cour de Parme était dans les mêmes dispositions : la jeune duchesse venait de mourir en couches^ pendant les conférences de Lyon, et avec elle disparaissait le principal appui du parti français. D'Aubeville écrivait : «... Cette cour est tout espagnole^ dont je vais faire le portrait. Il ne faut compter pour rien M. le duc de Parme. La duchesse-mère se mêle de tout, et le marquis Serafmo sous ses ordres, et moi on me regarde ici comme ayant eu une grande intelligence avec feu la duchesse dont la mémoire est fort odieuse(l). » Aussi d'Aubeville, en vertu de nouveaux ordres datés du 21 juillet, alla sommer le duc et ses ministres de livrer passage aux troupes royales, s'il ne voulait pas qu'on traitât sans faire mention de Castro (2). Louis XIV tenait d'autant plus à précipiter cette démonstration militaire en Italie qu'à cette heure même l'Europe attendait une action décisive entre les Portugais et les Espagnols (3). Pour détourner Philippe IV de grossir son armée de Portugal avec les garnisons du Milanai.s^ la Feuillade lui annonça sans retard l'entrée des premiers régiments français à Parme et à Modène, et pour justifier cette grave résolution, la cour do France publia qu'elle était forcée de protéger les ducs ses alliés contre une invasion des troupes pontilica-
(1) D'Aubeville à Liouue, 26 mai 1663 — Lionne lui répondit : « Quand Titien lui-même y aurait mis la main, il n'aurait pas en moins de traits fait plus au naturel que vous le portrait que vous m'avez envoyé dans votre dépêche du 26 de l'autre mois. Je l'ai fait voir au roi qui l'a trouvé plutôt bien peint qu'agréable, et en effet il m'a fait souvenir d'une vieille que j'ai, de la main de Michel-Auge, qui, quoique fort laide, vaut 200 pistoUjs tint elle est bien peinte. » (15 juiu. Parme, 3.)
(2) « Mémoire du roi servant d'instruction pour M. d'Aubeville étant pour son service eu Italie. » Parme, 3.
(3) « Nous attendons avec impatienco à satisfaire notre curiosité sur ce qui se sera passé à Evora, que l'on mande d'Angleterre que les Portugais, après la bataille, étaient allés assiéger et que don Juan se proposait de secourir ayant rassembli- ses troupes et y ayant joint un corps de 5.000 hommes, qu'on présuppose qu'il a trouvés à Badajos avec 4.000 charrettes et 300.000 écus comptant. Ce qui se passera dans cette seconde action sera la véritable décision du bonheur ou malheur des uus ou des autres dans cette camjtagne. »
Lionne à l'archevêque d'Embrun, 16 juillet 1663. Espagne, 45.)
les. « Le roi, écrivait Lionne à Farchevêque d'Embrun, envoie un corps de 3.000 hommes de pied et de 600 chevaux dans les Étals de Parme et de Modène, sur l'avis qu'il a eu que fou conseillait au pape d'y envoyer loger son armée (1) et d'en décharger son Etat : ce que je vous dis i^ est pas un secret quil importe que vous gardiez. >> — « ...Sa Majesté ne trouvant pas à propos que le Modénais et le Parmesan demeurent entièrement désarmés pendant que tous les États voisins sont couverts de soldatesque, elle fait étal d'y faire passer sans délai un corps seulement de 3.000 Français et de 600 chevaux, sauf, au printemps prochain, d'employer de plus forts moyens ... » pour vaincre l'opiniâtreté des Romains. — Le courrier envoyé à Parme et à Modène revint hier « avec la réponse de ces princes, qui témoignent tous deux au roi d'attendre avec impatience les troupes que Sa Majesté veut bien leur envoyer, souhaitant fort de 7ie demeurer pas exposés aux insultes des Chiyi, dont on doit craindre toute folie et résolution imprudente... » (2) C'était un mensonge. Ni les deux ducs, ni personne en Europe ne prêta jamais de pareils desseins au souverain pontife. Aussitôt après la séparation des négociateurs au Pont-de-Beauvoisin, les gouvernements de Parme et de Modène, avisés des projets de leur protecteur, lui avaient répondu « quilsne croyaient pas avoir besoin, pour leur sûreté . que Sa Majesté se mît en aucune peine et en dépense de leur envoyer avant V hiver un corps de troupes; que la protection dont Sa Majesté les honorait, qui n'était ignorée de personne, suffisait pour les garantir de tout le mal que leur voudrait faire la cour de Rome et même de toute appréhension (3). » Ils objectaient en outre la mauvaise récolte et l'épuisement du pays (4). Alexandre YII méditait si peu une agression qu'il
(1) Aucun documeut ne confirme cette assertion, et la suite de la correspondance nous montre Louis XIV et ses ministres s'applaudissant du succès qui couronna leur fourberie.
(2) 22 et 29 juillet, et 5 août 1663. Espagne, 45 et 46.
(3) C'est Louis XIV lui-même qui raconte cela dans ses instructions du 12 octobre d663 à d'Aubeville! (Rome, 153.) — Le 22 juin, il écrivait à Créquy : Le cardinal d'Esté « a peu d'envie de voir passer de mes troupes dans l'État de son neveu. » (Rome, 455.)
(4) V. aussi Régnier, page 266.
venait précisément de licencier les troupes levées pour sa défense, parce que l'avancement de la saison ajournait jusqu'au printemps suivant le danger d'une descente, et que les Français se préparaient alors à la campagne de Lorraine, conduite par le roi en personne. Marsal ayant été occupé dans les premiers jours do septembre, Louis XIV reporta son attention sur Parme et Modène; mais, dit encore Régnier, les princes u firent représenter de nouveau la difficulté, ou plutôt l'impossibilité de faire subsister des troupes dans leur pays. » — Lionne écrivait à l'évêque de Béziers : u Je vous dirai confidemment le sujet de l'envoi de ce courrier à Modène. Le roi veut, en toutes manières, que la duchesse reçoive même avant r hiver an autre corps de troupes pareil à celui que Sa Majesté a destiné pour le Parmesan,... capable de faire quelque bon coup^ afin de tenir un peu en cervelle les Chigi, à présent quils ont désarmé., ou les forcer à se rembarquer dans une dépense qu'ils auront bien de la peine à soutenir (1). » Et, quelques jours après, Louis XIV écrivait à d'Aubeville : La duchesse régente ne veut pas de nos troupes : la disette qu'elle allègue n'est qu'un prétexte, puisque j'offre de fournir leur subsistance. Je ne lui demanderai plus rien, pour ne m'atlirer pas un second refus, c dont le pape ferait un trophée, comme du premier (2). » La cour de Parme céda la première à la nécessité; la régente de Modène obéit le plus tard possible, et en stipulant la réparation des dommages que causerait cette protection forcée (3) !
L'armement français contre le pape ne contribua pas seulement aux victoires des Portugais sur les Espagnols-, il favorisa aussi les entreprises du Turc contre les Impériaux et les Vénitiens. Les manœuvres de Louis XIV ayant fait entrer de nouveaux adhérents dans V Alliance du Rhin, l'Empereur manquades forces nécessaires pour résisterauxhordes musulmanes qui envahirent tout à coup la Hongrie et répandirent l'épouvante jusque dans Vienne (4). Candie poussait des cris de dé-
(1) A Bousy, 12 octobre 1663. Venise, 83.
(2) 15 octobre 1663. Parme, 3.
(3; .Mémoire du roi à d'Aubeville, 16 décembre 1663. Rome, 153.
(4) Ou lious mande de Vienne qu'où abat les faubourgs et l'épouvante n'y
tresse, qui présageaient un désastre prochain. Mais le péril commun de l'Empire et de Venise répondait aux calculs de la cour de France, et elle ne s'en préoccupa que pour en tirer profit (1). La Seigneurie attendail vainement de Louis XIV l'assistance que le pape ne pouvait plus lui prêter: « Elle reçoit, à ce que j'apprends, écrivait Bonsy, des lettres de l'ambassadeur Sagredo qui lui ôtent toute l'espérance qu'elle avait aux secours du roi, lui étant répondu que l affaire de Rome empêche Sa Majesté de prendre aucune résolution. Ils conviennent que cela est raisonnable; mais ils voudraient qu'on leur fît espérer, après l'accommodement, quelque assistance... » — (( L'ambassadeur de Venise, répondait Lionne, est un ministre fort discret, que je ne vois guère qu'une fois le mois, à moins de quelque incident extraordinaire. En deux mots, je puis vous rendre compte pour toujours de ce qui se passe dans toutes nos audiences : demandes d'assistance pour la République et excuses de notre part sur P embarras que nous donjie l'affaire de Rome; quelques questions sur la même affaire sans propositions d'aucuns expédients et lamentations du préjudice
saurait être plus grande. Ils ont dépêiîhé un courrier au premier vizir avec leurs dernièi'es résolutions; mais, quoiqu'ils accordent tout, ils ne savent s'il sera accepté. » — « Les affaires de Hongrie sont toujours au même état d'incertitude sur qui ira fondre l'orage des armes ottomanes qui menace la chrétienté. Il faut encore pour le moins quinze jours de temps pour avoir l'éclaircissement de ce doute. » (Lionne à Créquy, 19 juin et G juillet 1663. Rome, 155.) (1) L'archevêque d'Embrun recevait de sa cour des assurances contraires, qui avaient pour but de tromper Philippe IV. Lionne lai éciivnit le 29 juillet 1663 : « Le conseil de Y Alliance du Rhin dont le roi est le chef a résolu, à Ratisbonne, où tous les députés des Alliés se trouvent, de donner à l'Empereur une assistance de 8.000 hommes dans le pressant péril qui le menace. S. M. n'avait que trop de raisons de se dispenser d'en fournir sa porliDU, qui montera à près de 3.000 hommes, vu que l'Empereur assiste encore aujourd'hui [ce qui était faux] les Chigi contre elle; mais sa générosité et sa pitié prévaudront au juste ressentiment qu'elle pourrait avoir de la mnnière dont la cour de Vienne vit avec elle, et elle enverra ce corps en Hongrie et fera toute la dépense de son entretien, comme si elle était fort satisfaite de ladite cour. »> {Espagne, 45 et 46.) — La vérité est que, malgré le péril pressant, Louis XIV ne faisait aucune levée pour défendre la chrétienté : il u'euvoja son coulin"eut en Hongrie qu'après l'ouverture de la campagne de 1664, et le corps français qui prit part à la bataille de Saint-Gothard (1" août 1664), sous Ir commandement de Coligny et de la Feuillade, fut tiré des troupes destinées à envnhir les ÉUt? romains.
que ce différend cause à la République^ et puis. Adieu I (1). » En attendant que les régiments français descendissent en Italie, Louis XIV poursuivait plus vivement que jamais, contre Rome, la guerre de plume qui lui avait si souvent réussi. Les formidables apprêts des Turcs servirent de prétexte à de nouvelles calomnies contre Alexandre VIL Lionne écrivit au cardinal François Barborini (2) : « N'est-ce pas la seule protection que l'on donne, à Rome, à un attentat si infâme, qui cause tous les maux que Votre Éminence déplore avec tant de raison ; protection qui scandalise toutes les nations ; qui fait gémir TEtat ecclésiastique sous le poids de tant d'impôts insupportables ; qui fait employer à armer sans nécessité (3) contre le fils aîné de l'Eglise ai son plus grand défenseur [J^) le même argent destiné contre les ennemis du nom chrétien par des dispositions testamentaires (5) et par conséquent sacrées et inviolables ; qui rend au siècle et profane les biens de l'Église par des suppressions de couvents, par des aliénations et ventes de leurs revenus contre toutes lois divines et humaines (6) ; qui excite tant de joie dans le cœur de tous les hérétiques, qui bouleverse tout l'ordre de choses, consomme les princes et les
(1) Bonsy à Lionne, 19 mai ; — Lionne à Bonsy, 15 septembre 1663. Venise, 83.
(2) n août 1663. Rome, loo. — Lionne avait été secrétaire des commandements d'Aune d'Autriche, et le cardinal François Barberini avait compté sur ses bons offices pour prier la reine-mère de faire entendre au roi des conseils pacifiques.
(3) Sans nécessité? Et le ministre de la guerre prépare l'expédition d'Italie depuis six mois! Les marchés de fournitures sont passés, les étapes réglées, les logements faits depuis le mois de février 16ti3! Toutes les correspondances relatives à cet armement sont au Dépôt de la Guerre. V. notamment les vol. 182 et 183 des Archives anciennes.
(4) Où et quand Louis XIV a-t-il jamais défendu l'Église?
(.5j Allusion au legs de Mazarin, dont la délivrance et l'emploi avaient été retardés par le roi lui-même, par le roi seul!
(6) Allusion à l'aliénation de biens ecclésiastiques et à la suppresssion de couvents en décadence permises par le pape sur le territoire delà Seigneurie^ pour augmenter les ressources dont elle avait besoin contre les infidèles. Les canons autorisent jusqu'à la vente des vases sacrés, en cas de nécessité pressante pour l'Église et pour l'État. Les biens dont il s'agit ne pouvaient être acquis que par le clergé séculier ou régulier, sous la réserve expresse des charges imposées par les fondateurs. Quoi de plus honteux d'ailleurs que d'entendre Lionne défendre hypocritement les immunités ecclésiastiques contre le chef de l'Eglise!
LOUIS XIV KT LE SALN T-SlECiE. — L 28
peuples en dépenses inutiles, ruine tous leurs principaux intérêts, tient en alarme toute Tltalie, et, ce qui pis est, donne l'audace aux Turcs d^attaquer la chrétienté sans que personne puisse prêter la main ni aucun service aux États envahis (1)? Mais, ce qui est extrêmement déplorable, et dont je ne puis douter que le ciel ne prenne un jour vengeance quand les hommes ne la feraient pas, c'est que tout cela arrive, au moins jusqu'ici (car peut-être qu'à l'avenir il faudra faire d'autres comptes), parce que MM. les Chigi n'ont pas voulu rendre justice à un prince notoirement opprimé (2), et que, pour pouvoir continuer cette vexation, ils ont voulu avoir plus d'égard à soutenir un contrat invalide, nul, inique... (3). » Adressez-vous donc à Rome « pour percer toute la surdité de ceux qui n'ont point d'oreilles pour écouter la raison, et qui témoignent si scandaleusement de se moins soucier des gémissements des peuples et du bien de la chrétienté dont l'ennemi est aux portes, que de satisfaire à leurs petites passions de vengeance et à leurs animosités particulières. » Louis XIV écrivait à son ambassadeur auprès de la Seigneurie : « Le pape se soucie peu de mettre tout en combustion, et encore moins que les infidèles fassent de grands progrès sur les princes chrétiens, ce qui est tout à fait étonnant et doit causer le dernier scancale dans les esprits des gens de bien. La comolation qui me reste, dans cette disgrâce publique, c'est qu'il ne m'en peut être rien imputé (4). «
Les gazettes et les pamphlétaires aux gages du roi répétaient avec lui et avec ses ministres qu'Alexandre VII employait contre les Français les 200,000 écus à lui légués par Mazarin pour faire la guerre aux Turcs. Or, nous le savons maintenant, l'exécution de ce legs n'avait jamais rencontré d'autre obstacle que la volonté de Louis XIV, qui s'opposa pendant plus d'un an à sa délivrance î II l'avait avoué lui-même et s'en
(1) Quelle sanglante condamnatioa Lionne prononce lui-même contre la politique française, seule cause de tous ces malheurs !
(2) Le duc de Parme opprimé par le pape! Et l'on a vu plus haut que c'est lui qui, repoussant l'intervention funeste du roi, a fait échouer les missions de Millet, de Colbert et de d'Aubeville!
(3) V. plus haut, chapitre m.
(4) 15 septembre 1663. Venise, 83.
était vanté dans son mémoire à M. de Bonsy, partant pour Venise. Le pape ayant destiné cet argent à la défense de la Hongrie, le roi avait défendu aux héritiers du cardinal de s'en dessaisir et voulait qu'il fût donné aux Vénitiens : « La chose, disent les instructions du mois de septembre 1662 (1), demeura fort loïKjtemps dam cet état; mais l'ambassadeur de la République ayant témoigné à Sa Majesté qu'elle croirait cette somme aussi bien employée pour son avantag'e, quand TEmpereur la toucherait, aux conditions de la rupture que Sa Majesté prescrivait, comme si elle-même recevait cet argent, et. de l'autre, Je pape ayant fait donner parole positive par son nonce que l'Empereur n'en toucherait jamais un sol qu'après qu'il serait effectivement entré en guerre, Sa Majesté condescendit à faire remettre la somme entre les mains du nonce, » qui, par ordre du pape, la fit porter à son collègue de Vienne. Celui-ci garda le dépôt et en surveilla l'emploi. Louis XIV voulut encore le faire revendiquer par les Vénitiens; mais la Seigneurie, si complaisante cependant pour lui, ne se prêta pas à cette manœuvre, et le roi, plein de dépit, laissa tomber sa proposition (2). Les 200.000 écus de Mazarin étaient depuis longtemps engloutis avec les sommes énormes que coûtait la défense de l'Europe centrale contre l'invasion ottomane ! Aussi Régnier lui-même (3), écrivant sous les yeux de Louis XIV, s'indignait encore, en 1707, au souvenir de « ces gazettes de Paris, tantôt chargées d'invectives ouvertes contre la conduite des parents et des ministres du pape, et contre leur avidité à s'enrichir, et tantôt remplies de railleries piquantes sur leurs préparatifs de guerre et sur leur expérience et leur bravoure. // y avait déjà plus dun an, ajoute-t-il, que ces sortes
(1) Venise, 82.
(2) 1" mai 1663. Venise, 83. — «Je suis fort satisfait de ce que vous avez dit à la République par mon ordre, sur le divertissement que font les Cliigi des 200,000 écus du légat de feu mon cousin le cardinal Mazarin, el fauriiis attendu que le sénat, par sa réponse, aurait fait quelque instance ou quelque proposition d'agir de concert pour empêcher que cet abus et ce désordre n'aillent plus avant, mais je vois bien que la République aime mieux en souffrir le préjudice que de rien faire, quoique à son propre avantage, qui puisse désobliger la cour de Rome... »
(3) Page 263.
de satires publiques duraient sans discontinuation, et d'abord elles avaient été reçues du monde avec chaleur et avec joie; mais, à la longue, elles vinrent à le fatiguer 'plutôt quà le réjouir^ et enfin, soit quon s'en aperçût à la cour de France, soit qu'on en vînt à faire réflexion que ce n'était pas une assez noble inanière de se venger de celle de Rome^ on cessa tout d'un coup de lui faire ainsi la guerre par les gazettes, et on ne songea plus qu'à s'y prendre d'une autre sorte... » — « On ne peut assez déplorer, dit un autre contemporain, la disposition 011 se trouvèrent les ministres de France à l'égard de la cour de Rome, qui se firent une espèce de devoir fort mal entendu de maltraiter le pape dans toutes les gazettes presque qui parurent cette année sur l'article de Rome... Cette hardiesse que se donna le gazetier de France de se licencier à toutes les railleries qu'il fit des neveux de Sa Sainteté, de leur maison et du pape même, fut mal reçue de tous les gens de bien de ce royaume, oii le saint-siège a toujours été dans une singulière vénération... (1) »
Grimani, ambassadeur de Venise à Paris, ne s'exprimait pas moins sévèrement; il écrivait à la Seigneurie : « Cette semaine, la gazette imprimée ici (16 janvier 1663) a donné comme à l'ordinaire, sous la rubrique de Rome, un article sur les événements... Ces publications passent sous les yeux de toute sorte de gens et répandent dans la multitude peu éclairée les sentiments les plus mauvais (2). » — (( La gazette de cette semaine (20 février) est pleine de moqueries et d'injures contre les commandants, officiers et soldats rassemblés à Rome, et cela à tel point que le style de ces articles a excité le blâme, pour ne pas dire le dégoût, parmi les Français eux-mêmes. » — Le commandeur d'Elbène, flatteur intéressé de Louis XIV, atteste les mêmes faits : « M. le cardinal Chigi, dit-il, ne peut s'empêcher de me témoigner son ressentimement sur tout ce qui se met journellement dans les gazettes de France contre lui et sa maison; à quoi je répondis que s'ils n'avaient point armé et fait tout
(1) Mémoires du P. Rapia, t. III, p. 192 et suiv. Voir tout le passage, qui est fort curieux.
(2j Filza 130.
plein d'autres choses dont ils se seraient bien passés, ils ne se seraient pas attiré ces railleries-là; qu'il fallait espérer de la bonté du roi qu'il les ferait cesser lorsqu'ils auront réparé l'ofTense,.. (1). »
On ne peut plus mettre en doute la réprobation que soulevait dans les consciences la conduite de lacour envers Alexandre VII. Quoique contenues par la peur de déplaire au roi, ces plaintes avaient troublé depuis longtemps le repos de Gréquy ; avant son retour en France, réduit à se défendre contre ses correspondants de Paris, il le fit maladroitement. Le roi le sut et réprimanda son ambassadeur, qui répondit : « Lorsque j'ai écrit à Paris,... je n'ai jamais donné part à personne que de choses qui non seulement ne pouvaient être préjudiciables à votre service étant divulguées, mais qu'il semblait même avantageux que le monde sût, afin qu'en apprenant l'audace^ les attentats et la mauvaise foi de la cour de Rome^ on fût mieux éclairé du juste sujet que Votre Majesté a de s'en ressentir vivement. J'ai même eu pour ohiel de détoifrner par là les impressions que je savais qiion avait à Paris et qui, étant mandées à Rome, ne produisaient que de mauvais effets et ne faisaient qu'entretenir la confiance des ministres du palais (2)... » Ces impressions avait importuné Lionne lui-même dès les premiers jours : « La cabale des bigots murmure^ avaitil dit, mais elle est et sera impuissante^). » Rentré en France, Créquy y trouva plus de censeurs encore, et Louis XIV laissa deviner un secret mécontentement contre son ambassadeur. Les Vénitiens Grimani et Sagredo écrivaient : « M. de Créquy est enfin arrivé : le roi Ta bien accueilli, mais selon moi, Grimani, plutôt afin de sauver les apparences et de ne pas donner de joie à Rome que pour exprimer une satisfaction sincère... » — Nous avons rencontré ce duc dans un bal chez Monsieur et, « pendant notre entretien avec lui, nous avons été
(1) A Lionne, 26 juin 1663. — Le même jour, M. d'Elbène, qui abusait de la confiance mise en lui par le pape, écrivit à Lionne une seconde lettre, plus secrète, pour solliciter une récompense de ses services clandestins, " plutôt eu pensions qu'en bénéfices. » — « J'aimerais mieux, dit-il, 2,000 écus de pension qu'une abbaye de 8,000 livres. "(Rome, 155.)
(2) 20 novembre 1662.
(3) A Créquy, 31 août 1662. Rome, 146.
frappés l'un et l'autre, Grimani et Sagredo, do son air soucieux et triste (1). »
Lionne eut à subir des reproches presque publics sur le rôle qu'il jouait dans ce conflit avec Rome. Il y avait des bigots parmi les maréchaux de France et les courtisans particulièrement aimés du roi. Lionne, Colbert, Le Tellier et leur maître ont pu remporter un triomphe passager sur cette prétendue cabale mais ses murmures sont devenus la voix de la postérité. On peutlire, aux Archives des Affaires étrang-ères (2), plusieurs lettres interceptées, qui avaient pour auteur un ancien protégé de Mazarin, Lorenzo Tonti, introducteur des ionhnes, dans le royaume, et fort répandu alors dans les meilleures compagnies. Cet Italien écrivait, le 21 septembre 1663, à un ami résidant à Rome : « Pour vous dire maintenant quelques nouvelles de cette cour, vous savez que les affaires passent par les mains de M. de Lionne, et que ce ministre, ayant reçu peu de satisfaction du pape quand il était à Rome au sujet du cardinal de Retz, cherche maintenant à s'en venger, sous prétexte de son zèle et de la réputation du roi. Il est seul à irriter sans cesse Sa Majesté et à la maintenir dans la ferme résolution d'imposer au pape des satisfactions inconciliables avec l'autorité de Sa Sainteté. C'est lui qui a préparé l'arrêt du parlement d'Aix dans l'affaire d'Avig-non et du Comtat Venaissin : c'est lui qui proteste que ces provinces ne seront rendues
(1) 6 février 1663.fî73a 130.
(2) Rome, 156. — Les lettres que j'ai trouvées sont au nombre de six : la première, du 26 septembre, et la dernière, du 27 octobre 1663. Quoiqu'elles ue soient pas signées, l'identité de l'auteur est certaine. Le rédacteur très ancien de la table qui est en tête du vol. Rome, 156, les y range sous le nom de Tonti : Nouvelles du sieur Tonti. Il y est fait de fréquentes allusions aux travaux de Tonti, aux circonstances les plus connues de sa vie, aux tontines et à sa part dans les bénéfices de ces sociétés, à sa nombreuse famille, à Mazarin, aux personnages qu'il voyait et notamment à Lionne qu'il avait connu en Italie. Je les ai d'ailleurs comparées avec une lettre authentique et signée, du 19 octobre 1663, rangée dans le vol. 117 bis, des Mé/anges Colbert (Bibl. nat., mss. fr.), et écrite en français, tandis que les six lettres interceptées sont en italien. J'ai rapproché des dépêches officielles les nouvelles données par Tonti à son correspondant romain : ses informations étaient très sûres, et il ne pouvait les tenir que de personnes vivant dans l'intimité du roi et des ministres. Il les vérifiait lui-même, et quand il s'apercevait d'une erreur, il la rectifiait par le courrier suivant.
que si le prochain pape prive du chapeau les cardinaux Impériale et Chigi, s'il châtie don Mario et fait rembourser les dépenses de la guerre par la maison Ghigi... 11 assure que Sa Majesté, étant délivrée de l'affaire de Lorraine, va donner toute son application à tirer vengeance de l'affront qu'elle a reçu à Rome... C'est lui qui a fourni toutes les semaines à la g-azette de Paris les articles en forme de relations, où tant de mépris était prodigué à votre gouvernement... Il dit aujourd'hui que la gazette ne parlera plus des affaires de Rome et que, si jusqu'à présent on a fait la guerre en paroles au pape et à ses parents, on la lui fera en action désormais et dès le printemps prochain. On ne saurait dire avec quel dédain il parle de votre cour en toute occasion, et en quelle dérision il tourne ses censures ; il dit que, si jamais elles sont fulminées en France, un arrêt du parlement les fera brûler par la main du bourreau, en vertu de cette maxime soutenue par les docteurs de Sorbonne, que des lois qui ne sont ni édictées ni reçues en France ne doivent être ni obéies, ni respectées (1). » Une autre lettre deTdnti, du 26 octobre suivant, rapporte une conversation qu'avaient eue devant lui Lionne et le maréchal de Gramont, à la table de ce dernier (2) ; il écrivait (3j : « Je dînais mercredi chez le maréchal de Gramont avec un grand
(1) On voit que certains passages se retrouvent en termes presque identiques, dans les écrits déjà cités des contemporains, Régnier Desmarais, Grimani, Lionne lui-même, Jeure-Millet, la note inédite de Colbert, etc. Les lettres de Tonii remplissent donc les conditions que doit exiger une sévère critique.
(2) Antoine de Gramont, célèbre par ses brillants services et par la noble liberté de langage qu'il conserva jusqu'à sa mort, même en présence du roi. Sa franchise et sa familiarité avec Lionne s'expliquent d'autant mieux qu'ils avaient été envoyés ensemble à la diète de Francfort, en 1657, pour combattre l'élection de Léopold à l'Empire.
(3) Une lettre du 19 octobre 1663 donnait déjà un curieux dialogue des mêmes personnages, entendu par le marquis de Crenan, qui l'avait rapporté à son ami Tonti. On a vu, dans la lettre du 21 septembre 1663, que Lionne avait promis de ne plus envoyer d'articles contre le pape à la gazette : il ne tint pas sa promesse, et le maréchal de Gramont lui dit : « La gazette a recommencé à parler. Vous ne pourrez donc vous tenir en repos? — Pardonnez-moi pourcettc fois, répondit M. de Lionne; car cette épigrammede la gazette contre le pape, qui avait armé sans avoir d'ennemis et qui désarme sans avoir fait la paix, n'a été publiée ici qu'après avoir couru à Rome. — Ainsi, repartit le maréchal, on censure partout la conduite du pape! — Sans doute, dit M. de Lionne, puisque les bulles
440 CHAPITRE NEUVIÈMK
nombre de seigneurs : parmi eux était M. de Lionne qui, vers la fin du fruit, nous dit : Les dernières nouvelles de Rome sont que le pape licenciait ses troupes pour en aider les Espagnols comme si le Turc était en Portugal! — Belle idée! répondit le maréchal; mais que fera maintenant le roi? S'il va porter le trouble en Italie, on dira que, dans son intérêt personnel, il empêche qu'on ne se réunisse pour résister ensemble à l'invasion ottomane ! — Vous préférez donc, répliqua M. de Lionne, que le roi oublie le soin de sa réputation et donne à Sa Sainteté toute liberté de secourir TEmpereur, lorsque le pape, qui devrait être le premier à défendre les intérêts de la religion, refuse précisément de satisfaire le roi pour avoir ce prétexte de laisser l'Empereur sans assistance? — Ainsi, dit le maréchal, si le pape fait mal, nous ferons comme lui? Il faut penser à nous et aux populations qui tombent dans l'esclavage ! — Il y a plus d'esclaves à présent, repartit M. de Lionne, qu'il n'y en aurait sous les Turcs. Ne faut-il pas que, tous les dix ans, les pauvres sujets de l'Eglise pourvoient à la fondation d'une nouvelle famille princière pour les parents du pape, qui passent subitement de la dernière misère au gouvernement et à la souveraineté, quand ils auraient besoin de tuteurs et même de pain?... Le roi est offensé. — Qu'il remette à Dieu le soin de le venger, dit le maréchal. — Oui, mais le pape n'en donne pas l'exemple, répliqua M. de Lionne, puisqu'il se rappelle les offenses des morts [Mazarin], pour s'en venger sur les vivants. — En ce moment, le maréchal se levant de table, lui dit : Aujourd'hui comme toujours^ vous êtes trop bnital avec les prêtres. — Et sur cela ils se turent. »
Pour préparer l'opinion publique à l'invasion des Etats romains, la cour de France s'empressa de consommer l'usurpation d'Avignon et du Comtat, dès que le duc de Créquy eut
sont faites ad asdificationem et non ad deslructionem. — Assurément, répliqua M. de Gramont; et, sans cette bulle de Pie V [invoquée par Alexandre VII pour refuser la désincamération de Castro], il y a longtemps que l'État ecclésiastique serait morcelé. — M. de Lionne qui le premier avait parlé de bulles se récria : Si la bulle de Pie V, dit-il, a été imaginée pour ne pas rendre ce qu'on a pris, elle est pire que la loi de Mahomet, en vertu de laquelle le Turc ue renonce jamais à une conquête, dès qu'il y a établi des mosquées... » {Rome, 156.)
quitté la frontière de Savoie. C'est le 17 juillet que fut signée l'instruction chargeant le procureur général au parlement de Provence de requérir au nom du roi la confiscation de l'enclave pontificale; et Louis XIV comptait si bien sur un arrêt conforme à sa volonté que, le même jour, il avait envoyé au premier président d'Oppède l'ordre de l'exécuter lui-même (1). Le 26 du même mois, le parlement d'Aix, premier modèle de ces Chambres de réunion^ qui soulèveront un jour l'Europe et provoqueront la confédération d'Augsbourg, dépouille le saint-siège de deux provinces. Quelques jours auparavant, les factieux d'Avignon ayant mis à mort le barigel du pape, Louis XIV avait été troublé : il se sentait responsable du sang versé, puisqu'il tenait depuis longtemps le vice-légat prisonnier, qu'il avait chassé tous les officiers du souverain légitime et que la force était entre les mains des rebelles. Il demanda « quelle autorité avait sur cet officier la justice qui lui avait fait son procès; car il serait fâcheux au dernier point, disait-il lui-même, qu'on eût, par un seul emportement de passion, fait mourir un innocent. Pour ce qui regarde le déplaisir que ce nouvel incident causera à la cour de Rome, elle ne 'peut s en prendre quà elle-même par beaucoup de raisons qu'il est inutile de dire... » Son ministre calma ses scrupules et lui persuada que ces personnes avaient la légitime autorite'. « Pour les crimes dont le barigel a été convaincu, ajoutait Lionne, c'était à eux et non pas à nous avoir s'ils méritaient la mort (2) ! » — Une fois l'arrêt rendu, Louis XIV annonça aux cours étrangères l'établissement du pouvoir royal dans cette conquête,
{\) n juillet 1663 : Ordre de finir l'affaire d'Avignon. — Même jour, de la main de Lionne, « Mémoire du roi au sieur d'Oppède premier président en son parlement de Provence : Comme le roi présuppose pour infaillible de la justice de sa cause que l'arrêt que le parlement de Provence doit prononcer sur les réquisitions de son procureur général pour la réunion au domaine de sa couronne de la ville d'Avignon et du Comtat Venaissin, ordonnera cette réunion, S. M. a voulu par ce mémoire faire entendre audit sieur président d'Oppède quelles sont ses instructions pour la suite de cette affaire, quand l'arrêt aura été donné. » D'Oppède dut se rendre sur les lieux, prendre possession, faire prêter serment de fide'lilé à tous les ecclésiastiques, même aux évéques, en cas de refus, les expulser et faire passer en Italie, établir tribunaux, etc., etc. {Rome. 133.)
(2) LionneàLouisdeBrancas.ducdeVillars, 26 juin et 13 juillet 1&63. Rome, \53.
le serment de dix mille nouveaux sujets, l'expulsion respectueuse du vice-légat, conduit militairement jusqu'àla frontière dans un carrosse à six chevaux, la satisfaction indicible des peuples et les feux de joie allumés pendant trois jours dans tout le pays (1) ! L'allégresse de Lionne éclata en blasphèmes et en obscénités. C'est à un évèque qu'il écrivait en ces termes : « Gran rumore e non per poca lena fera, je m'assure, en vos quartiers, la nouveauté d'Avignon. Le seigneur vice-légat s'est trouvé surpris et n'a pas pu bien exécuter tous les ordres qu'il avait vraisemblablement dans sa poche ; car il s'en est allé désespéré et pleurant comme un enfant. Ils y suppléeront sans doute, à Rome, par quelque bel interdit affiché ad valvas (2). Le parlement d'Aix en fera le même cas que s'il était attaché ad vulvas, et le seigneur hoia (3) pourra bien ensuite consacrer la pièce viro Diones (4). »
En même temps, pour ruiner dans l'esprit des peuples le respect de cette autorité contre laquelle il multipliait les attentats, Louis XIV fit condamner par un tribunal séculier (juillet 1663) des thèses favorables à la suprématie pontificale (5), et ordonna (4 août) l'enregistrement dans tous les parlements des Six propositions arrachées récemment (8 mai) à la Sor-
(1) Le roi à l'évêqae de Béziers, 7 août 1663. Venise, 83.
(2) Paroles de la formule qui termine les bulles : Ad valvas ecclesise Lateranensis, etc. Le pape, pour éviter majora scandala, ne fit pas publier les censures portées par les canons contre les usurpateurs de biens ecclésiastiques, et qui étaient d'ailleurs encourues ipso facto.
(3) En ital., le bourreau.
(4) A Vulcain, au feu; c'est-à-dire la brûler. — Le roi et Lionne à l'évêque de Béziers, 7 août 1663. Venise, 83.
(5) Lionne à Bourlemont : « Je vous envoie l'arrêt du parlement de Paris qui a été donné au public ces Jours-ci sur les thèses qui avaient excité tant de tumulte en Sorbonue. Je voudrais bien en avoir beaucoup d'exemplaires pour en remplir l'Italie. » — « Je vous adresse huit copies de l'arrêt.... Il faudra que vous fassiez divers paquets et que vous les adressiez, à Rome et ailleurs, à des personnes les plus qualifiées, afin qu'elles se puissent mieux répandre et sans qu'il paraisse que cela vient de nous. » (27 juillet et 3 août 1663. Roine, 155.) „ Je vous adresse, pour contenter votre curiosité, un arrêt du parlement de Paris contre les doctrines ultramontaines et en ce pays-ci tout-à-fait apocryphes. La cour de Rome aura lieu de se ressentir à loisir de ses duretés et de ses injustices, et on lui prépare un nouveau dégoût, un peu plus amer que tous les autres, dont vous aurez bientôt l'avis. » (Lionne à d'Aubeville, 3 août 1663, Parme, 3.)
TRAITÉ DE PISK 443
bonne contre les pérogatives du saint-siège. Mais le succès incomplet de cette entreprise sur la puissance spirituelle laissa un vif dépit chez ceux qui l'avaient inspirée et conduite : les six articles purement négatifs de 1663, beaucoup moins hostiles à la papauté que ne le seront les Quatre propositions de 1682, avaient provoqué une résistance que domptèrent avec peine les procédures tyranniques du parlement (1).
Louis XIV jugea enfin que l'heure des suprêmes violences était arrivée. Colbert disait, dans la note inédite que nous avons déjà citée : « Après que l'affaire de Marsal fut terminée, voyant que la réunion à la couronne n'avait rien fait sur l'esprit du pape, et même (\nune infinité d'autres moyens qu'elle avait mis en pratique pour lui faire prendre un meilleur conseil, avaient été tous inutiles, enfin Sa Majesté s'est résolue de faire passer des troupes en Italie, pour se mettre en état de les faire agir au mois d'avril de l'année suivante, 1664. » En réponse aux instances nouvelles de Philippe IV, le roi donna, le 3 novembre, au marquis de la Fuente un écrit, bientôt rendu public, qui faisait de l'article de Castro une condition absolue du traité et où les invectives contre Rome atteignaient un tel excès que Régnier renonce encore à les excuser : « L'àcreté des termes, dit-il, n'y avait pas été épargnée à l'égard des parents du pape; en quoi on avait peut-être été plm loin qu'il ne convenait à la bienséance et à la propre diqnité du roi (2). » Le 20 du même mois, Louis XIV écrivit à Bonsy : Rome est plus opiniâtre que jamais sur Castro; je n'y renoncerai pas non plus, a Je vois bien que ces gens-là me connaissent fort mal et l'état de mes affaires; car, quand je demande, il me semble que c'est dire : Je veux et j'aurai, ou au moins qu'il y a si peu de différence qu'elle n'est pas connaissable. On mande bien que le pape dit que la force peut tout; que j'aille prendre ledit Etat, et qu'il n'a pas le pouvoir d'y résister. Je ne croirai pas faillir, après cela, de m'accommoder à ses sentiments. Au moins n'aura-t-il pas sujet de se plaindre que j'aie fait ce que lui-même propose et à quoi je vois qu'il me convie d'autant
■ (1) V. nos Recherches, 2» édil., Introduction. (2) Page 270; et Preuves, p. 139.
plus que, s'il y a de la violence, elle sera en toute raison pour l'accomplissement d'une parole qu'on m'a donnée eipour tirer d' oppression un prince injustement dépouillé (i). »
Réduit aux nécessités de la plus légitime défense, Alexandre Vil avait fait appel aux princes italiens, à l'Empereur et au roi d'Espag-ne. L'Empereur, pressé entre les Turcs et l'Alliance du Rhin, donnait peu d'attention à l'Italie (2). Les guerres de Candie et de Portugal occupaient et ruinaient les Vénitiens et les Espag-nols. Le g'rand duc ne redoutait rien tant que de voir les Français dans ses ports ou sur ses terres. Cependant, malgré leur embarras, ces quatre Etats pouvaient, en concerlant leurs efforts, s'interposer efficacement entre Rome et Louis XIV : ce prince le savait, et il mit toute son application à prévenir leur accord. Il fut d'ailleurs singulièrement secondé par l'égoïsme traditionnel de la maison d'Autriche et de Venise. Bonsy lui écrivait de cette ville : « On est ravi ici de ce qui s'est passé à Avignon... Ces messieurs se consolent fort de la mortification des Chigi, pourvu que leur repos n'en soit pas troublé et qu'ils n'y aient pas de part. Leur ambassadeur a écrit au sénat que, quand le pape sut la nouvelle d'Avignon, il demeura immobile un quart d'heure avec une affliction extraordinaire, mais qu'il n'espérait pas, pour
(1) Ce vengeur des princes opprimés venait justement d'imposer au duc de Lorraine l'odieux traité de Nomény (31 août 1663), qui consommait la spoliation commencée par le traité de Montmartre du 6 février 1662!
(2) Voici, copiée par Lionne lui-même, la réponse de l'Empereur au pape : « Februario 1663. Risposta data dall' Imperatore ail' istanza del nunzio : che le... torbolenze col Turco non permettono a Sua Maestà di smenhrar l'esercito, e che un socorso di due mila uomiui, sicome riuscirebbe al papa di poco suffragio, cosi sarebbe alla Maestà Sua di grande impegno mentre si scorge che la Francia non va mendicando che pretesti per romperla con li Austriaci. — Ch' e-sendo tuttavia bramoso l'Imperatore di fare palese la sua filiale osservanza verso la Santa Sede, si contenta di servar gli occhi accio possa raonsignore nunzio per l'hereditarie provinzie di S. M. assoldare non solo lo scritto di detti due mila uomini, ma anche numéro maggiore quando le aggradi, con réserva di non battere la cassa. In oltre si da il signore principe di Porcia, [ministre de Léopold] espresso con Sua SignoriaUlustrissima che l'Imperatore s' inoltrera anche a piu forti e valide deliberazioni ogni volta che il Re cattolico come interessato in causa voglia caminar di consenso per sostenere le ragioni del pontefice e la libertà d'italia contro chi si sia che pretendesse in alcnn tempo d'involarla. » {Vienne, 18.)
cela, le porter à ce qu'il fallait. » — Les Vénitiens craignent que vos troupes, arrivées en Italie, ne veuillent une place forte et ne la demandent à la Seig-neurie qui n'aurait pas la force de résister. Sur quoi, un des principaux a proposé de rappeler Tarmée de Candie pour défendre la terre ferme; mais ils ne feront rien, « la puissance de Votre Majesté les contenant dans leur affection ancienne (1). » — D'un autre côté, en dépit de la lettre solennelle de Louis XIV à Philippe IV, les ministres d'Espagne à Rome n'avaient pas encore reçu Tordre d'y appuyer les prétentions des Français, et Lionne écrivait à l'archevêque d'Embrun (2) : Capobianco, confident du cardinal d'Aragon, soutient l'opinion que le pape ne peut ni ne doit désincamérer Castro. Ce cardinal est « tenu fort homme de bien, mais fort simple, fort crédule et tellement ébloui de la splendeur du pontificat ou préoccupé de la sainteté de la personne du pape qu'il ajoute foi à toutes les moindres choses qu'il dit, comme s'il parlait non seulement ex cathedra, mais avec l'approbation d'un concile œcuménique. »
Louis XIV compta sur la terreur qu'il inspirait, pour prévenir toute opposition des autres puissances et même pour obtenir leur concours actif. Par des courriers extraordinaires, expédiés de Saint-Germain le même jour, ses agents en Toscane, en Espagne et à Venise reçurent l'ordre d'inviter ces gouvernements à s'expliquer sur le bruit d'une ligue qui se formait entre eux contre lui. Lionne écrivit à l'abbé de Bourlemont, qui résidait alors à Florence (3) : « Je vous dirai que depuis quatre jours le roi a heureusement découvert, et par un accident assez rare qu'il n'est pas nécessaire de dire, la véritable raison de cette invincible opiniâtreté des Chigi à ne point désincamérer Castro, qui scandalise si fort tout le monde... Ils ont, il y a un mois, proposé à presque tous les princes une ligue dont ils promettent que le pape se rendra le chef, sous prétexte de la défense de l'Italie. L'avis en a été donné au roi de si bon lieu qu'il n'en peut pas douter ; car il vient du palais
(1) 25 août et 27 octobre 1663. Venise, 83.
(2) 5 août. Espagne, 45 et 46.
(3) 16 décembre 1663. Rome, 156.
même du pape (1), et il a été confirmé par quelques-uns de ceux à qui on a fait les propositions qui ont été rejetées. » Sa Majesté se confie à M. le grand-duc et croit d'avance qu'il les a refusées. Elle écrit à Madrid et ne doute pas que le roi d'Espagne ne lui donne aussi toute satisfaction là-dessus.
(1) La cour de France affectait de présenter comme clandestines et criminelles les démarches notoires et fort légitimes du pape en vue de se procurer l'assistance de ses chers fi/s les princes catholiques. Elle se faisait adresser de Rome par ses agents secrets ou avoués des rapports sur les menées ténébreuses, qu'il lui plaisait d'imputer au souverain pontife. Le prétendu secret découvert il y a quatre Jours ou un mois, l'accident assez rare est tout simplement une des lettres que Lionne recevait toutes les semaines de ses correspondants romains, celle-ci par exemple ou une autre, de même autorité : J'apprends, lui écrit un de ses espions le 23 octobre 1663 {Rome 156), « par une personne de grande considération que le pape traite comme une ligue avec l'Espagnol et un duc d'Italie... » le duc de Mautoue ou le grand duc de Toscane. « Celui qui donne cet avis et m'en donne d'autres est un signore appelé Galgano Ugargeri, cousin second de la belle-sœur du pape, qui est fort fâché de tous ces procédés qu'on a ici contre S. M. T. C. » Or, l'auteur de cette lettre était un des Minimes français, protégés de Lionne et imposés par lui au couvent de la Trinité du Mont, où ce ministre entretenait une révolte permanente contre les supérieurs romains, contre le général, le cardinal-protecteur et le pape lui-même! Il était venu de France avec le duc de Créquy. et c'est cet ambassadeur qui l'avait installé de force dans ce monastère. [Voir notamment Lionne à Créquy, 9 juin 1662 Rome, 145.] Ce religieux qui s'appelait de Neuillan et signait Noillan, était de bonne famille : il avait un frère commandeur de Malte, et il était particulièrement connu des commandeurs, puis baillis, d'Elbène et de Souvré, Ces derniers, intimement liés avec Lionne, l'éclairèrent inutilement sur l'indignité de son protégé : Lionne se disait avec raison que d'honnêtes gens ne lui auraient pas rendu les services qu'il attendait de ses correspondants. Le 27 janvier 1664, M. d'Elbène écrivait de Rome à M. de Souvré : « ...Je vous prie de faire savoir adroitement à M. de Lionne que le P. Neuillan, minime, qui se dit tout à lui et savoir ses intentions en lui écrivant toutes les semaines, publie ici mille choses impertinentes contre notre grand maître et notre ordre, chez les cardinaux et partout où l'on le veut écouter, et ce, de la part de notre ami [Lionne] etc.. Je sais que ses confrères ne sont pas satisfaits qu'il se mêle de tant d'affaires, sans leur su, qui ne sont pas dépendantes de celles de saint François de Paule, mais la considération de le voir porté par M. de Lionne relient un chacun et moi lepreynier... » — D'Elbène avait raison de craindre le P. de Neuillan et de se défier de Lionne. Ce ministre, formé par Mazarin, avait deux ou trois polices qui s'entre-surveillaient, et l'ambassadeur de Malte à Rome, sachant que des rapports avaient été faits contre lui-même, écrivit eucore à M. de Souvré : « Cela ne peut venir que d'un homme qui a l'esprit aussi grossier que le corps ; fjui pêche les nouvelles par la ville et dans les antichambres et les met exprès sur le papier pour complaire à cp/i/f [Lionne] do?U il fait ici la charge d'agent, publiant en sa faveur mille sornettes... C'est le P. Neuillan, minime, qui seul peut
Une note impérieuse fut envoyée à l'archevêque d'Embrun, qui devait la présenter à Philippe IV. On y lisait : Sans la désincamérationde Castro, « il ne peut y avoir d'accommodement, par deux raisons : l'une, que Sa Majesté est engagée d'honneur par cette promesse (1) et par conséquent ne s'en départira jamais; l'autre, qu'elle en a donné sa parole au duc de Parme (2) dès qu'elle eût la promesse du pape (3) par écrit, sur quoi personne ne saurait dire avec raison que Sa Majesté se soit trop avancée, puisque cette promesse était signée de deux ministres publics et qu'homme au monde n'avait présumé qu'un pape eût voulu manquer à une parole donnée avec tant de solennité. » La ligue méditée contre le roi ne peut avoir pour but que de »< lui faire perdre l'honneur. » L'archevêque d'Embrun demandera une prompte réponse à Sa Majesté catholique et la transmettra au roi qui prendra ses dernières résolutions ! Lionne, dans une lettre personnelle à l'ambassadeur,, se réjouissait avec lui du succès qu'il se promettait de ses manœuvres : Le roi espère, disait-il (4), que Sa Majesté catholique le satisfera sur «. ce beau projet de ligue. Si cela n'arrive pas, nous ne nous en trouverons pas plus mal, et, pour vous en expliquer mes sentiments particuliers, vaya de cuento! Un jeune homme allant chez une courtisane faisait un raisonneavoir été capable d'une si lâche action... » C'est un » esprit fort inquiet et qui rCa de chrétien et de dévot que Vhahit qu'il porte. » Le couvent de la Trinitè-du- Mont compte quarante religieux dont les meilleurs désirent qu'il soit retiré de cette maison. (26 mai 1664, Rome, 157.) Le P. Neuillan demeura, jusqu'à la mort de Lionne, un de ses correspondants les plus accrédités, et ses rapports, qui témoigoent du caractère le plus méprisable, sont conservés aux Archives des Affaires étrangères. On vient de lire un fragment de sa lettre du 23 octobre 1663. Voici ce qu'il écrivait le 3 décembre suivant, pour complaire, comme dit d'Elbène, au ministre son protecteur : « J'avais oublié de dire à V. Exe. comme tout le peuple est très mécontent du pape. Pour témoigner cette vérité, je vous envoie l'écrit ci-joint qui court par Rome, pourtant un peu en secret. On dit hautement que, si l'armée de France vit et traite doucement le peuple, ou lui ouvrira partout les portes. » (Rome 156.)
(1) Art. 99 et 100 du traité des Pyrénées, qui n'étaient pas opposables au pape.
(2) Chacune de ces paroles est un mensonge.
(3) Il appelle promesse du pape l'écrit équivoque extorqué à Grimani et à Iturieta.
(4) Le mémoire du roi, sa dépêche et celle de Lionne, portent la date du 16 décembre, comme lu lettre à l'abbé de Bourlemout. [Espagne, 45 et 46.)
ment en lui-même qu'il ne lui pouvait arriver que du bien et de la satisfaction de ce dessein : car, disait-il, ou elle m'ouvrira sa porte et j'aurai sa jouissance ; ou elle ne m'ouvrira pas, et c'est ce qui me convient le plus. Faites, s'il vous plaît, l'application. Ou le roi d'Espagne abandonnera les Chigi suivant sa parole, et ils seront traités comme ils le méritent ; ou il les protégera, elles Ghigi de l'Espagne ne s'en trouveront pas plus mal, sans que les nôtres s'en portent mieux ; car le roi a, ce me semble, de quoi satisfaire atout. Je prévois déjà l'évasion de M. le duc de Médina quand vous lui porterez vos plaintes : il avouera vraisemblablement qu'il a été parlé à Rome d'une ligue, mais seulement contre leTurc, en suite et en conformité des premier pourparlers qui en avaient été faits, il y a près de deux ans, où même les ministres du roi assistaient aux conférences. Vous lui répondrez, s'il vous plaît, que le roi est averti que cette ligue contre le Turc ne doit servir que de prétexte à celle quele cardinal d'Aragon traite pour la défense de Tltalie. » Exigez d'eux, comme preuve de leur sincérité, qu'ils vous « remettent en mains les ordres du gouvernement de Milan pour le passage de notre armée, « et unécrit du Roi catholique promettant de ne pas protéger les Cliigi ; qu'ils dépêchent un courrier à Rome pour désavouer le cardinal d'Aragon et presser le pape de désincamérer Castro. « Dès lors toute l'affaire serait achevée, ou il faudrait conclure que lesdits Chigi sont fous à lier, puisqu'il est aisé à voir que, n'étant plus armés et n'ayant appui de personne, il leur est inévitable de faire ce que le roi demande, . . J'avoue que je perds le sens ou que tous les princes l'ont perdu, quand je songe qu'ils ont de si mortelles frayeurs du passage de l'armée du roi de delà les monts et qu'ils ont en main un si facile moyen de l'empêcher, non pas, à dire vrai, en y opposant la force, mais seulement en déclarant tous ensemble au pape qu'il faut qu'il se résolve à désincamérer Castro, et que, s'il ne le fait, ils seconderont tous le dessein de Sa Majesté, qui a grande raison de vouloir se faire tenir la parole qui lui a été donnée et sur laquelle il a engagé la sienne au duc de Parme (1). Je ne pensais pas vous en tant dire quand j'ai
(1) Ce qui précède se lit déjà dans la lettre à l'abbé de Bourlemont : on ne trouve les deux lignes suivantes que dans la lettre à la Feuillade.
pris la plume, mais la matière, sur laquelle on m'accuse d'être trop chaud ^ m'a emporté. »
Pour commettre les Vénitiens avec le pape, la cour de France fit semblant de croire et publia qu'elle avait été informée de la prétendue ligue par Basadonna^ ancien ambassadeur de la Seigneurie à Rome, rentré depuis peu à Venise(l). Le roi écrivit à Bonsy : Rendez-vous sur le champ au Collège et remerciez la République « de la conduite qu'a tenue en ce rencontre son ambassadeur, que je ne dois imputer qu'aux bons ordres qu'elle lui avait donnés, dont je me tiens très obligé et lui en ferai paraître mon véritable ressentiment aussitôt que je pourrai être débarrassé, de fagon ou d'autre, de cette affaire. » Lionne, après avoir rédigé cet ordre, répétait en italien à l'évèque de Béziers l'apologue obscène qu'il venait de composer en français pour l'archevêque d'Embrun : « Andava uno aputtane e faceva in se questo ragionamento : il mio dissegno )io?i puol riuscire se non bene, perche, o ella m'aprira e la godera, 0 non m'aprira^ e sara quello che mi conviene piii. Faites l'application : ou le roi d'Espagne abandonnera les Chigi suivant sa parole, et ils seront traités comme ils le méritent; ou il les protégera, etc. ; le roi a, ce me semble, de quoi satisfaire à tout. Abon entendeur, salut (2). » — Bonsy répondit (3) : J'ai remercié les Pregadi ; « Votre Majesté verra, dans la parte que le Sénat vient de m'envoyer, que ces messieurs se sont étendus le moins qu'ils ont pu sur la matière principale de mon audience, soit parce qu'ils ont été surpris qu'elle ait été informée d'une chose dont ils n'ontpas su tirer le mérite qu'ils devaient en donnant connaissance à Votre Majesté de ce qui avait été proposé à leur ambassadeur dans Rome, ou que, pour ne la pas aigrir davantage contre les Chigi, ils veuillent témoigner que l'on n'a pas été si avant qu'il a été écrit à Votre Majesté. « Bonsy ajoutait, dans une lettre à Lionne : « Je ne doute pas que cet éclat ne produise l'effet qu'on en doit attendre pour la gloire de Sa Majesté et pour la honte de ses ennemis, et que
(1) 11 était sorti de Rome le 17 novembre 1663. {Welazioni, t. II, page 259.)
(2) 16 décembre 1663; à la suite de deux dépêches royales, datées du même jour. Veniae, 83.
(3) 5 jauvier 1664. Venise, 84.
LOUIS XIV ET LE SAl.NT-SIÈGE. — I. 29
4'JO CHAPITRE NKUVlftMli
le remerciement qui a été fait à la République, avec Tassurance que vous avez jugé à propos de lui donner des bonnes intentions de Sa Majesté, ne les continue dans les mômes sentiments qu'elle a fait paraître, quand même on serait assez malavisé, à Madrid, pour donner les mains à ces beaux projets de ligue et pour suivre les sentiments des ministres d'Espagne qui sont en Italie (1) : ils sont persuadés que le roi tôt on tard veut rompre avec l'Espagne{2), et qu'il vaut mieux être les premiers, sans lui donner plus de temps, dans lequel la France profite sans qu'ils aient le même avantage, et le faire sous le prétexte d'assister le saint-siège et d'avoir le pape de leur côté, dont ils croient, dans les suites, tirer d'autres avantages. Ces Messieurs [les Pregadi] savent bien en conscience ce qui a été proposé à l'ambassadeur Basadonna, et ils l'avouent dans \Q\iv parte en ne le niant pas, quoique cet ambassadeur a dit dans la ville, et m'en a fait même dire quelque cbose, que jamah le pape ni personne ne lui a tenu des discours formels de ligue (3). Ils ont
(l) Le cardinal d'Aragon et l'ambassadeur Ponce de Léon. • (2) Et ils avaient raison, comme l'événement le prouva bientôt.
(3) Le pape, s'en tenant à une stricte défensive, n'entendait nullement changer le système des alliances en Europe, ni former une coalition permanente de princes catholiques contre Louis XIV. Il rappelait seulement à ces princes leur devoir de protéger la faiblesse du pontife romain contre l'injuste agression du tout-puissant roi de France. Basadonna répéta ces déclaratio-js à Bonsy dans d'autres entretiens où, malgré sa malveillance vénitienne contre Rome, il ue donna au roi que des louanges ironiques, et démentit une fois de plus la calomnie répandue par les Français sur l'influence illégitime qu'Alexandre VII laissait prendre à ses parents. L'évêque de Béziers écrivit au roi, le 19 janvier 166i : M. Basadonna me dit « que V. M. avait toutes les raisons du monci?; que la sincérité de ses intentions était induhilahle, et que sa clémence et sa moderai/on méritaient les plus grands éloges; qu'il souhaiterait une seule chose du côté de la France : un poco piu di compatimento per un govemo ignorante... Il dit que le pape est homme de bien, et que de cette bonne cause il est résulté de très mauvais effets, se persuadant que tout doit céder à sa piété personnelle, et étant incapable de prendre conseil de personne par la bonne opinion qu'il a de soi-même; que les parents souhaitent si fort raccommodement qu'ils l'achèteraient même par la mort du pape, s'ils pensaient dans la suite être en repos; qu'ils auraient plus gagné dans I^. calme qu'ils n'ont pu dérober dans les levées depuis le 20 août, et qu'ils fonl tous leurs efforts pour obliger le pape à satisfaire V. M.; mais que ce mal, l'opiniâtreté et le peu de prévoyance, viennent du chef... Il entra alors dans le sujet de ma dernière audience, et me dit que la République avait escroqué un rcmerciem<>nt de V. M. qu'elle ne méritait pas, et que les propositions de
affecté dV'lre muels après mon audience, et moi j'ai cru ne devoir pas taire l'obligation que le roi professait à la République de Venise de s'être si bien conduite. Quelques-uns ont cru que c'était un artifice pour les engager avec nous, ou pour les mettre mal à Rome, et, quoi qu'il en soit, le parti que vous avez si prudemment pris ne peut que faire un éclat terrible et aussi utile au service de Sa Majesté que glorieux à votre ministère. » Une lettre particulière, écrite le 19 janvier par Févêque de Béziers à Lionne (1), montre que le roi et la Seigneurie se défiaient justement l'un de l'autre, et combien les propositions du pape étaient conformes à l'intérêt commun des Italiens : « Ces Messieurs, disait Bonsy, affectent de paraître... extrêmement Français... Je ne pense pas pourtant qu'ils soient jaloux de ce que tous les princes d'Italie logent des troupes du roi et qu'on ne leur en envoie pas, ni qu'ils songent moins à munir leurs places de terre ferme, comme vous le verrez par le billet ci-joint. » L'ambassadeur Sagredo annonce que le roi
llrjue aDCiient été fort générales... L'ayant uu peu quesf.ioQné ?ur ce qui lui avait été proposé il y a longteuaps et depuis peUj il m'avoua que, dans le commencement des menaces de V. M., on lui figura le péril pour toute lltalie et, l'obligation des princes qui en aiment la tranquillité; que, depuis peu, on lui avait renouvelé les mêmes discours avec un peu plus d'empressement, mais sans aucune propositvjn formelle; qu'il avait bien vu élever des nuées et fomenter des desseins et que non seulement il avait déclaré les bons sentiments de la République pour le service de V. M., mais qu'il avait dissipé et étouffé dans leur naissance des projets informes qui auraient pu troubler la chrétienté. — Je ne pus m'empêcher de lui dire que la grande envie que MJI. les ministres étrangers avaient d'accommoder cette affaire et la passion qu'ils en témoignaient au pape en posture de suppliants avait fait plus de mal que de bieu. — Il me confessa que son avis avait été de laisser là le pape sans le solliciter pendant quelque temps, et qu'il a vu une telle fatalité dans cette affaire qu'il ne savait qu'en dire. Après cela, il me fit un grand discours de l'état présent des affaires de la chrétienté : que Y. M. seule était en état de la sauver ; qu'il était de sa grandeur et de sa gloire de faciliter l'accommodement et de n'en venir pas à l'extrémilé. — A quoi je répliquai que l'Église était aussi dans un déplorable état, et que Dieu avait fait naître ces conjonctures pour y remédier sans doute par le bras victorieux de V. M., de qui les p"édécesseur5 l'ont toujours sauvée de ses plus grands dangers, ei que je comprenais^ parla relation qu'il venait de me faire de la cour de Rome, que tous les princes devaient songer à en corriger les abus, pour être mieux en étal, après une œuvre si agréable à Dieu, de réprimer les forces de l'ennemi commun. » (Au roi, 19 janvier 1664. Veniae., 84.) (1) Venise, 84.
4o2 CHAPITHE NEUVIÈME
a de bonnes intentions pour la République. « Ces Messieurs en sont persuadés, mais cette terrible armée qui se prépare leur fait craindre (^Ki Qn mangeant l'appétit ne vienne, et est capable de leur inspirer tout ce qu'on en pourrait désirer pour le service de Sa Majesté. »
En expédiant à l'archevêque d'Embrun ses ordres du 16 décembre 1663, Louis XIV exprimait son impatience d'avoir la réponse du Roi catholique. Il n'attendit cependant pas le retour de son courrier pour frapper un nouveau coup, qui précipita les événements. Colbert (1), qui perpétuait dans le conseil
(1) 11 était lui-même poussé à cette résolution par une autre créature du feu cardinal, ce Jeure-Millet, ancien sous-gouverneur de Monsieur, maréchal de camp, envoyé eu 1638 à Rome pour l'affaire de Castro, et qui venait de lui remettre un « Mémoire sur les sentimmts de la cour de Rome et des princes d'Italie... » Cette pièce fut communiquée au roi et à Lionne, dont les dépêches reproduisent ses raisonnements et jusqu'à ses paroles, et c'est ainsi qu'elle a été rangée parmi les correspoudances diplomatiques du temps. L'histoire saura désormais comment s'exprimaient sur le chef de l'Église des hommes vivant dans la familiarité de Louis XIV et dont il recherchait les conseils. Après avoir bassement injurié la famille Chigi, Jeure-Millet soutient l'opinion qu'Alexandre VII est encouragé à la résistance par les lettres qu'il reçoit de Paris : « Je sais de bonne part, dit-il, que l'on écrit tous les ordinaires à Rome et en toute l'Italie qu'il n'y a rien à craindre de la part de la France pour la guerre contre le pape; que M. le Teilier ne désire point de nouvelles affaires et qu'il éludera toujours les nouveaux mouvements; que M. Colbert a de la vigueur, mais qu'il est ménager, et que, voulant rétablir et remettre les affaires des finances en bon ordre, comme il a commencé, et rendre parce moyen son maître puissant et riche, il ne consentira pas qu'une guerre précipitée interrompe l'ordre qu'il va donnant au bien de l'État pour l'avenir, et ruiner le beau règlement qu'il apporte à toutes choses. Quant à M. de Lionne, qui pourrait avec moins de risque et de charge soutenir les bouillantes intentions de S. M., les donneurs d'avis le croient si dépendant et si soumis aux sentiments de ces Messieurs qu'il n'est pas capable de pousser un sentiment vigoureux contre leur avis, il n'y a rien si certain que toutes les cours d'Italie, et nommément celle du pape, sont informées et averties en cette manière, si bien même que le public en est ici comme persuadé. L'on joint à ceci une cabale de bigots qne l'on rend grande comme un fantôme, qui, quoique sans chef apparent, donne des espérances à la cour de Rome en cas de mouvement contre elle. Tout aide à flatter et tromper le pape et sa séquelle... J'ai peine à croire que l'Empereur ait part aux fières résolutions du pape ; même que le Saint-Père espère d'en être secouru; mais, s'il lève des troupes, j'estime qu'il le fera en Suisse. Il est d'ailleurs aisé à connaître, par la tiédeur du duc de Parme qui a été soufQé d'ici par ses émissaires, qu'il n'est guère persuadé que l'on veuille tout de bon faire la guerre au pape. M. le Teilier a été pleinement informé de cette circonstance avant le départ de M. d'Aube-
TRAITÉ DE PTSE 453
la haine de Mazarin contre Alexandre VII, s'unit à Lionne pour presser Louis XIV de passer des menaces à l'action. Le 4 janvier d664, avant même que Tarchevêque d'Embrun eût exécuté complètement ses dernières instructions, Louis XIV déclara aux ministres d'Espagne et de Venise, la Fuente et Sagredo, qu'il donnait pouvoir à l'abbé de Bourlemont de traiter avec le plénipotentiaire pontifical sous les mêmes conditions qui avaient été proposées au Pont-de-Beauvoisin par le duc de Créquy, et que, si elles n'étaient pas acceptées le lo février au plus tard, l'armée française marcherait sur les États romains (1). Cet ultimatum s'adressait plutôt à Madrid qu'à Rome, et la Feuillade fut chargé sans retard de le notifier au Koi catholique : « ... Il est aisé à voir, écrivait Louis XIV (2), qu'une cour qui n'est pas naturellement fort brave, et qui n'ignore pas les apprêts de guerre que je fais^ ne serait pas assez aveuglée pour se conduire de cette manière, si on ne lui donnait des espérances qu'elle sera appuyée par d'autres potentats, et ce soupçon^ en l'état présent des choses,
ville. // n'y a que les Espagnols qui puissent donner plus de poids aux affaires pour la satisfaction du roi, se trouvant presque mêlés dans l'injure reçue, et qui pourront, possible, prendre des résolutions à l'assemblée qu'ils font à Gaëte avec les cardinaux partisans d'Espagne, qui pourront faire craindre au pape d'être violenté de deux côtés à faire après coup plus qu'il ne voudrait de satisfaction. Car, en tout cas, il n'est pas possible, si le roi envoie des troupes en Italie, que l'Espagnol s'empêche d'armer pour sa sûreté, ce qui lui coûterait beaucoup et ferait une puissante diversion en faveur du Portugal. — Je crois aussi que, si les Vénitiens peuvent croire que l'on veut faire la guerre tout de bon, ils appréhenderont qu'elle soit cause que l'on leur retranche de deçà la subvention que le roi leur peut donner pour se défendre contre le Turc, et craindront aussi d'ailleurs que le pape ne retire, sous ce prétexte, les grâces annuelles qu'il leur fait, de manière qu'ils feront leurs derniers efforts à Rome pour convertir le pape à une plus douce et plus légitime manière d'agir... J'ose prendre la liberté de faire ce plan des affaires à .M. Colbert, qui en sait toutefois plus que qui que ce soit; mais, possible, seraisje assez heureux pour tomber dans son sens et rencontrer partie de ses pensées. C'est un zèle qu'il d.it, s'il lui plaît, pardonner à un véritable serviteur et qu'il éprouvera, quand il lui plaira, en choses essentielles, qui ne présume rien de soi, mais qui lui est tout dévoué. >- (Rome, 163.) Ce mémoire non signé est tout entier de la main de Millet, comme on peut s'en assurer en le comparant aux dépêches autographes et signées de cet agent. (Rowe, 133.) Il porte les annotations suivantes : 1664, commencement de la dite année. — A garder.
(1) Régnier, Preuves, p. 141.
(2) A l'archevêque d'Embrun, G janvier 1GG4. Espagne, 49.
ne peut tomber que su7' le roi mon beau-père. Je veux croire, comme je vous l'ai déjàmandé, que ces sortes de uég-ocialions se font sans ses ordres et même sans son su, et que les ministres qu'il a en Italie croient le bien servir quand ils mettent cette lig-ue en état qu'il la puisse accepter ou refuser, selon qu'il estimera lui convenir; mais je veux croire aussi qu'il est trop prudent et trop exact observateur de ses paroles, pour ne vous avoir pas donné toute satisfaction sur les premières plaintes que vous lui aurez faites. // aura encore bien plus de raison d'en user de la manière que je dis, quand il saura une résolution que je pris avant-hier pour faire connaître à toute la chrétienté, ^i principalement à lui., la sincérité de mes intentions, et qu'en tout ce que je fais ou serai obligé de faire à l'avenir^ je n'ai autre but ni ne me propose autre objet que la réparation de mon honneur... Sachant bien que le passage de mon armée de delà les monts, qui s'exécutera infailliblement au 1" de mars prochain, donnera grande matière au public d'en discourir, chacun selon sa fantaisie, j'ai voulu jusqu'au bout mettre la cour de Rome dans son tort et faire avouer à tonte la terre que je n'ai embrassé ce dernier parti d'extrémité et de voies de fait qu'avec un extrême déplaisir et y étant tiré par force pour ne laisser point de tache à ma réputation. » Le roi ajoutait, dans une dépêche confidentielle : « Vous verrez dans mon autre lettre la nouvelle résolution que je pris avant-hier, pour donner moyen à la cour de Rome, si elle est enfin résolue de m'accorder la satisfaction que je demande, de se tirer de l'embarras oii elle se trouve, en tirer aussi tous les autres, etc. » Lionne se réjouissait déjà des humiliations qu'il préparait au souverain pontife : « Buon capo danno a Vostra Eccellenza^ écrivait-il à l'archevêque d'Embrun, con Vauijurio di quarenta altrianni appresso., colmid'ogni prosperità! Vous trouverez ci-joint, avec la dépêche du roi, deux papiers assez curieux pour vous divertir quelques instants. Je ne crois pas que la cour de Rome sache se prévaloir du nouveau moyen que le roi lui donne de sortir de tout embarras, tant elle se flatte ag-réablement de ses belles pensées d'une ligue, et de pouvoir, par ce moyen, nous satisfaire aux dépens des Espagnols en les faisant entrer enjeu, et leurs
TRAITÉ DE PISE 4o5
Etals se renconlranl les premiers sur le chemin de la marche f!e noire armée (I ). »
La cour de Madrid ne se soumit pas sans avoir fait entendre à Louis XIV de dures vérités. Dans une audience de trois heures, le duc de Médina rappela au minisire de France tout ce que Philippe IV avait fait pour complaire à son gendre, et comment cette hienveillance était récompensée. Nous vous avons accordé, dit-il, le passage du Milanais pour vos troupes, et nous avons ordonné à notre nouvel ambassadeur de dilîérer son entrée publique dans Rome. Vous, au contraire, vous envoyez aux Portugais des hommes et de l'argent, et des levées se font publiquement en France pour les assister. Malgré la parole que vous avez donnée, vous voulez marier Mademoiselle de Montpensier à don Alphonse. Vous êtes en traité avec le duc de Mantoue pour lui acheter Casai. Vous attaquez de toutes parts « la augiistissima casa de Austria par des alliances avec différents princes sous la condition de son exclusion dans tous les traités. » Sa Majesté catholique aurait donc le droit de s'unir avec le pape et d'autres princes contre vous, et cependant elle n'en a pas l'intention. Si elle désire former une alliance, c'est contre le Turc. — La Feuillade poursuivait ainsi le récit de son audience : Le duc ajouta que son maître « convierait Votre Majesté d'entrer dans celte ligue, et qu'il n'en userait pas comme l'on avait fait en d'autres, où l'on avait demandé pour premier article son exclusion; que la Finance n était pas si éloignée du fléau delà colère de Dieu qu il ne pût passer jusqu'à elle, et que, pour lui, il ne pouvait pas comprendre comme Votre Majesté voulait se résoudre de faire passer une armée en Italie dans l'état présent de l'Europe ; qu'elle privait la chrétienté, par ce trouble domestique, du secours de ses forces qui étaient aujourd'hui si puissantes; qu'elle divertissait celles des autres potentats chrétiens; du pape, qui devait songer à sa défense; des princes d'Italie, qui se mettaient par nécessité sur leur garde, et du Roi catholique, qui avait ses raisons de défiance; et que toute cette confusion avait pour principe et pour objet la ruine de don fulano Chi-
(1) 6 janvier 1664. Espafjne, 49.
gi (1), objet indiqué non seulement de la colère de Votre Majesté, mais de celle de plusieurs de ses sujets qui auraient pu châtier par mille moyens son insolence... » — L'archevêque d'Embrun affecta d'écouter avec dédain « ce prône qui dura près d'une demi-heure d'une haleine. » Il savait cependant, la postérité sait comme lui, après avoir pénétré tous les secrets de cette époque, que tous les reproches du ministre espagnol étaient fondés, et que les machinations de Louis XIV contre la aucjui^thmna casa étaient plus perfides encore qu'on ne le supposait à Madrid. La Feuillade était d'ailleurs trop intelligent pour prendre lui-même au sérieux sa réponse à son interlocuteur : « Je demeurai d'accord,... écrit-il au roi, que Votre Majesté n'avait jamais prétendu que le Roi catholique abandonnât les intérêts du saint-siège, dont elle se professait elle-même le plus puissant et le plus zélé défenseur, mais qu'elle avait toujours fait distinction des intérêts du pape et du saintsiège d'avec la mauvaise administration de ses neveux, qui avaient fait un outrage insigne à son ambassadeur et qui détenaient les Élats des princes ses alliés... » Sur les malheurs de la chrétienté, je répliquai « que je convenais avec lui sans difficulté de toutes les funestes conséquences de l'affaire de Rome, qui ne pouvaient être assez exagérées, mais que je niais absolument que l'on en pût imputer le moindre désordre à Votre Majesté ;... qu'elle n'avait point recherché l'assassinat attenté contre son ambassadeur; qu'elle avait quasi-sollicité, durant six mois, la réparation de l'injure pour en étouffer les suites malheureuses; qu'elle était entrée dans la protection des ducs de Parme et de Modène par la nécessité de la défense, pour avoir une retraite en Italie pour ses troupes, et qu'enfin elle s'était saisie d'Avignon, avec quelque déplaisir, pour réduire le pape, par un moyen pacifique de ses propres intérêts, à faire justice;.... que toutes ces remontrances avaient bien plus de force contre le pape que contre Votre Majesté, et qu'elles tachaient son pontificat d'un reproche inexcusable, puisque Votre Majesté avait ouvert si souvent des moyens si faciles d'accom-
(1) D'un simple particulier. Fulano, ea espagnol, veut dire tel ou tel.
modement où Sa Sainteté ne répondait que par la dureté et par l'mdilïerence (1)... »
Louis XIV avait pensé qu'une concession simulée, qui n'était que l'abandon d'une prétention inique^ fournirait aux Espagnols et aux Vénitiens un prétexte de céder plus complaisamment à ses désirs. Il voulut bien leur laisser entendre qu'il daignerait restituer Avignon au saint-sièg-e : « Sa Majesté, écrivit Lionne à Tarchevèque d'Embrun (2), n'ajamais eu aucune intention de s'approprier un État qui a une fois appartenu à TEg-lise, quoiqu'il eût d'ailleurs de justes titres de le retenir, et partant elle trouve bon, s'il est nécessaire ou utile, pour porter le pape à désincamérer Castro, que le Roi catholique prenne sur soi d'obtenirdeSaMajestélarestitutiond'Avignon.» Mais cette ouverture fut faite en termes équivoques, dont l'archevêque d'Embrun essaya encore de mieux dég-uiser le sens [l]). Lionne écrivait à l'évêque de Béziers : « Il n'est
(1) 3 janvier 1664. Espagne, 49.
(2) Mémoire du 16 décembre 1663. Espagne, 43 et 46.
(3) « Ou l'offre que j'ai faite à .M. le duc de Médina, avec la réserve que j'y ai ajoutée, sera acceptée, et l'affaire est entièrement terminée, puisqu'il ne faut point douter que le pape ne cède à l'autorité du Roi catholique soutenue par les armes de V. M. dans la frontière de ses États: — ou elle ne sera point acceptée, et Je n'ai rien engagé n'ayant pas même déclaré si ouvertement que je le pouvais les offres de V. M. L'on pourra aussi, en ce cas, reconnaître la partie secrète et la maladie vérilable de cette affaire, afin que V. M. puisse donner quelque chose au temps et prendre ses résolutions pour en,i,'ager ou ne pas engager une armée royale en Italie dans le printemps prochain. » (L'archevêque d'Embrun au roi, 3 janvier 1664, Espagne, 49 ) — La Feuillade dissimulait à la cour de Madrid ce qu'il y avait de plus insoutenable dans les exigences du roi sur Castro : « Je vous dirai maintenant en confidence, écrivait Lionne à Bourlemont, que je crains un peu que M. d'Embrun n'ait fait naître un embarras nouveau dans votre négociation, pour ne s'être pas, ce me semble, assez clairement expliqué en parlant aux ministres du Roi catholique des intérêts de M. le duc de Parme. Car je comprends, par sa dépêche même, que, n'ayant insisté que pour obtenir la désincamération de Castro, il pourrait arriver que les dits ministres eussent cru que cette simple désincamération suffirait pour accommoder l'affaire, laissant, après ce pas-!à fait, aux tribunaux de Rome le pouvoir de juger et décider à qui appartient cet État, à la Chambre ou audit duc. Or vous savez bien que ce n'est pas-là notre compte... Ce qui serait, à dire vrai, une pure moquerie, et il fau. Irait nous tenir pour dit que nous verrions bientôt une nouvelle incamération dudit État de Castro. » (25janvier 1664. Rome, 157.) — V. aussi la dépêche de Louis XIV, 27 janvier 1664 , rappelant à l'archevêque ses instruction? antérieures, et la lettre de Lionne du même jour : « 11 faut qu'il y ait quelque démon qui prend plaisir à trou-
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point vrai que j'aie jamais dit criimcntet clairement à M. Tambassadeur Sagredo : Ilpaparenda Castro al diica di Parma e, nel concederglilo, vi ponga la conditione che cio non segua^ se il re non restitidsce ancora lui Avignone alla Santa Sede. Ce que j'ai dit, et pas davantage, c'estque j'ai incessamment demandé Castro et déclaré que, sans cela, il n'y aurait rien à faire ni à espérer pour l'accommodement, et, comme M. Sagredo me pressait sur Avignon, disant que le pape souffrirait plutôt le martyre et de voir ég-org-er tous ses parents que de rendre Castro sans rentrer dans Avignon, et partant qu'il était d'une nécessité indispensable que le roi expliquât ses intentions sur Avig-non, si on avait ici quelques dispositions à ajuster les choses, après m'être long-temps défendu de rien dire, je lâchai seulement ce mot, ou plutôt je fis cette question : Le pape n'est-il pas le maître, quand il déclarera qu'il veut rendre Castro, d'y mettre la condition qu'il voudra? Ce sera, après, au roi à dire s'il la veut recevoir ou non. Si de cette question que je fis, on en a tiré la conséquence que porte le billet, je n'en puis mais (1). »
Aucun artifice ne fut nég-ligé pour vaincre les derniers scrupules du faible, mais honnête Philippe IV. Louis XIV donna, le 26 janvier, « une longue audience secrète » au marquis de la Fuente, encore étourdi des menaces qu'il avait été charg-é de transmettre à Madrid, et prétendit que les Chigi « avaient fait indirectement parvenir jusqu'à lui » les mêmes propositions de ligue qu'avait reçues d'eux le Roi catholique. Il communiqua le même avis à l'archevêque d'Embrun, dans les termes les plus injurieuxpour la cour pontificale : (« Ce sont méchantes g-ens, disait-il, qui se soucieraient peu de voir toute la chrétienté en trouble, pourvu qu'ils puissent se satisfaire k laisser dans l' oppression leur principal ennemi, qui est le duc de Parme^ à cause que Paul IIP, chef de tous les Farnèse, a autrefois ruiné ce fameux banquier, Augustin Chi-
bler nos affaires les plus claires, si ce n'est plutôt le ciel qui veut eu toutes façons se servir du roi pour abolir dans l'Église le pernicieux abus du népotisme, car je suis assuré que vous avez parlé suivant les intentions et les intérêts de S. M... » {Espagne, 49.) (1) 25 décembre 1663. Venise, 83.
TRAITÉ DE PISE ^i^^
gi (1), chef de leur famille (2). » Mais lorsque celle dépêche parvint en Espagne, Philippe avait promis d'abandonner le souverain pontife au ressentiment de Louis XIV. Les Portugais venaient de remporter de nouveaux avantages sur l'armée espagnole, et, au même moment, toutes les lettres du Milanais racontaient la marche rapide des troupes envoyées par Louis XIV en Italie. Un Français, l'abbé Lenet, attaché au prince de
(1) Les ressentiments personnels, s'il en avait existé, étaient depuis longtemps oubliés, et il y avait alors une grande union entre les deux familles. Alexandre VIT avait pris pour majordome le prélat François-Marie Farnèse, l'avait nommé cardinal et lui avait ensuite confié l'importante et difficile légation de Bologne. La famille Chigi avait acheté aux Farnèse un fief de ce nom, et redevait sur le prix 128.000 écus romains : le cardinal Farnèse, auquel cette créance était échue, en fit remiseà don Agostino Chigi. (Bourlemout à Lionne, 28 février 1668. Rome, 189.)
(2) 27 janvier 1664. Espagne, 49. — Louis XIV et Lionne prétendirent que le cardinal Orsiuo, à l'instigation du cardinal Chigi, se serait offert pour être l'agent d'une négociation secrète entre les deux cours. Voici la vérité : Orsino, publiquement rangé dans le parti français et pensionnaire du roi, était depuis longtemps dans un profond décri, et tout le monde savait que, s'il avait encouru momentanément la colère de Louis XIV pour avoir siégé au consistoire du 21 août 1662, il préparait sa rentrée en grâce par un redoublement de servilité. Ses patrons de France étaient accablés de requêtes et de suppliques, qui sont conservées aux Archives des Affaires étrangères*; ils étaient les premiers à le mépriser et n'ignoraient pas qu'il était justement odieux au pape. — L'archevêque d'Embrun écrivit au roi : Le duc de Médina me dit « que M. le cardinal d'Aragon avait dépêché ici un courrier, qui était arrivé le jour auparavant, pour donner avis au Roi catholique comme V. M. traitait une ligue avec le pape pour attaquer le royaume de Naples; que S. S. avait envoyé quérir M. le cardinal d'Aragon pour lui faire cette confidence, lui ayant dit que, con un poco di pergamino e di piombo, elle se délivrera facilement de la guerre des Français par la désincamération de Castro. » (l'f février 1664. Espagne, 49.) — Lionne répondit : « S. M. a été surprise au dernier point... que d'une bouche qui doit être l'oracle de la vérité il soit sorti une aussi indigne menLerie et fausseté que celle que S. S. a bien voulu dire à M. le cardinal d'Aragon, qu'elle soit recherchée et sollicitée par le roi d'une ligue pour attaquer le royaume de Naples... Je vous assure que, si le roi eût eu la moindre disposition du monde à sortir d'affaire avec la cour de Rome par cette voie-là, il y a longtemps que S. M. aurait été pleinement satisfaite. Je ne puis pas m'expliquer davantage, et si on le croit autrement à Madrid : dat veniam corvis, vexât censura columbas. Cependant, comme dans votre entretien M. le duc de Médina avait appuyé ses ridicules soupçons sur les négociations de M. le cardinal Ursin, et qu'il s'était reucoutré eu effet qu'encore que, depuis la faute pour laquelle le roi l'a chassé du rang de ses serviteurs à Rome, on n'ait voulu rien entendre ici qui vînt de sa part, il n'avait pas laissé d'y vouloir entamer une nouvelle négociation à la suggestion du cardinal Chigi, et cela sans doute, (comme il se voit aujourd'hui), pour faire
Condé (1) et chargé par lui d'une mission à la cour d'Espagne, écrivait de Madrid à Lionne le 16 janvier (2) : « Il arriva ici, avant-hier (14 janvier), un courrier d'Italie, dépêché par le comte de Penaranda, el quai ha pneslo estos senores en grandes recelas par el movimiento y entrada de las tropes del reij nostro senor en llalia^ ce qui fait qu'ils laisseront, à ce que l'on dit, les troupes qu'ils ont de ce côté-là sans les faire venir pour la guerre de Portugal, comme on en avait envie, lesquelles, à ce que l'on assure, sont au nombre de 8.000 hommes de pied et 4.000 chevaux dans lElat de Milan^ toutes vieilles troupes, et 7.000 hommes de pied et 1.800 chevaux dans le royaume de Naples. »
C'était, en effet, une terrible armée, comme on le disait à
mieux tomber le cardinal d'Aragon dans le piège qu'ils lui tendaient de cette belle ligue que vous savez par la jalousie et la crainte que le cardinal Ursln en traitât une autre avec eux par ordre du roi, S. M. m'a chargé de faire voir à M. le marquis de la Fuente deux lettres originales du cardinal Ursin, adressées depuis le l«r janvier au marquis Justinien [Giustiniani, de Gênes] pour moi, et une copie d'une autre qu'il avait écrite eu même temps à M. de Bourlemout; auxquelles toutes il u'a été fait aucune réponse. Ou lui a même renvoyé une lettre qu'il s'était dispensé [donné la liberté] d'écrire au roi par la voie dudit sieur de Bourlemont » etc., (21 février. Espagne, 49.) Or, on peut lire au volume de Rome, d57 : 1° deux lettres du cardinal Orsino à Lionne et à Giustiniani, du l^r janvier 1664 : il propose de se rendre en France, à Moulins, auprès de sa tante la duchesse de Montmorency, sous prétexte d'affaires persont nelles. Si on veut l'aboucher avec un ministre ou agent du roi, il se fait forde réduire le pape à toutes les cou'litions qu'on voudra bien lui imposer, et il n'a pas d'autre secret que celui-ci : « Non couosceudo io in questo uegotio mezzo megliore, se non che il papa si rimelta intieramente alla volontâ del rè; » 20 une lettre du même cardinal à Lionne, du 22 janvier '1664 sur un entretien qu'il prétend avoir eu avec le cardinal Chigi. Il en résulte seulement, à supposer que cette entrevue ait eu lieu, qu'Orsino avait tenté vainement de faire accepter son entremise : « havendo io altre volte significato che si saria potuto con oblationi alla corte di Francia dar soddisfatiouL al rè. « Et, comme il appartenait notoirement à la faction française, Chigi lui aurait demandé naturellement s'il avait des pouvoirs pour négocier, mais sans lui faire aucune proposition.
(1) Cet ecclésiastique, frère de Leuet, procureur général au parlement de Bourgogne, qui avait joué un rôle important dans la Fronde, sollicitait de Philippe IV le payement d'une somme de 100.000 écus, pour laquelle le prince de Condé avait engagé les pierreries de sa femme, pendant la guerre de Bordeaux. Ses démarches étaient approuvées et appuyées par Louis XIV : il correspondait avec Lionne, et sa présence en Espagne donnait quelque ombrage à l'archevêque d'Embrun.
(2) Espagîie, 49.
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Venise (l), qui se dirigeait vers les États romains. J'ai lu, au Dépôt de la Guerre, toutes les correspondances auxquelles elle donna lieu^, et qui sont résumées dans le Rapport général d'un contemporain. Elle devait comprendre, y est-il dit, trois cents et tant de compagnies d'infanterie et environ quatrevingts compagnies de cavalerie. « // en était déjà passé en Italie trente-deux compagnies d'infanterie et cinquante-trois de cavalerie,\q% six du régiment royal de dragons et celle des gardes de M. de Bellefonds comprises. Tout le reste s'était avancé, savoir : l'infanterie en Provence et la cavalerie en Dauphiné ou es en /irons, lorsque le traité de Pise fut conclu. Le roi avait choisi ses meilleures troupes pour s'en servir en cette occasion, même une partie des compagnies des régiments de ses gardes françaises et suisses, et presque tous les plus anciens corps de son infanterie... Après avoir fait acheminer les troupes en Dauphiné et dans les provinces voisines, on envoya des ordres à toutes les compagnies qui ne s'étaient rendues qu'en Auvergne et en Bourbonnais pour s'avancer aussi dans le Dauphiné, où il leur fut prescrit de se rendre dès le premier du mois de mars. Ces ordres furent expédiés dès le mois de janvier 1664. Dès le commencement du même mois, le roi fit pourvoir à tout ce qui était à faire pour avoir le passage de toutes ses troupes sur les terres des princes et États d'Italie pour les faire rendre dajis ceux du pape.... Pendant cela, on travaillait incessamment à Toulon à préparer les vaisseaux nécessaires pour porter ïinfanterieparmeren Italie et, comme le pape vit que c était tout de bon qu' 071 allait porter la guerre dans ses États, il résolut avec les cardinaux de désincamérer Castro et de donner d'ailleurs entière satisfaction au roi . » Louis XIW avait placé l'armée sous les ordres d'officiers du plus grand mérite, le maréchal du Plessis-Praslin, commandant en chef, et les lieutenants généraux de Fournies, de Duras et de Bellefonds, Le maréchal avait déjà reçu son pouvoir « d'entrer dans l'État ecclésiastique, d'assiéger et faire battre les villes et châteaux et toutes les places qui refuseraient d'obéir au roi, y donner assaut, les emporter de force, s'il était possible, ou les prendre par
(1) L'évêque de Béziers à Liouue, 19 janvier 1664. Venise, 84.
composition, combattre les ennemis du roi, leur livrer bataille, etc. (1). »
Le pape cependant ne se rendit qu'à la dernière extrémité, et lorsqu'il connut la déclaration faite par Philippe IV au nonce Bonelli. Le 10 janvier, le Roi catholique avait mandé auprès de lui le ministre pontifical, « sans en demander conseil à personne (2), et lui avait dit (3) : Je vous ai envoyé appeler pour vous dire que vous écriviez de ma part à Sa Sainteté qu'il n'y a déjà que trop de temps que les différends qu'il a avec la France durent, et que je ne puis pas permettre qu'ils passent plus avant au grand dommage de toute la chrétienté ; et qu'ayant égard tant à ce qui convient à Sa Sainteté qu'à l'honneur du roi mon neveu, je vois quelques ouvertures faciles pour sortir de cette affaire avec beaucoup d'avantages pour le bien public. Le duc de Médina a charge de vous en dire plus de particularités...'.. Le nonce avait été aussi surpris de cette harangue que d'un coup de tonnerre, et il demeura si interdit qu'il eut peine à trouver la porte de la chambre oii le roi lui avait donné audience. » L'archevêque d'Embrun écrivit à sa cour : Le lendemain de cette scène, le duc de Médina m'informa « que, pour la désincamération de Castro, le Roi catholique avait résolu de s'y engager de tout son pouvoir ; qu'il convenait que l'article du traité de la paix portait quelque obligation pour Sa Majesté^... mais que cela s'entendait sous les coaditions de la remise d'Avignon et de la sortie des troupes fran-
(1) Dépôt de la Guerre. Archives anciennes^ vol. 182.
(2) Le duc de Mediaa décliuait hautement toute participaliou à cet acte de son maître; il le répéta plusieurs fois à la Feuillade, qui écrivait encore : « Le Roi catholique a plutôt suivi ses mouvements propres que ceux de sou conseil. » Le duc avait proposé que la désincamération fût négociée seulement à Rome par l'ambassadeur de Philippe IV; et le conseil d"Espagne, ne voyant aucun rapport entre Castro et l'atiaire des Corses, était d'avis que l'on s'en tînt aux bons oftices, conformément au traité des Pyrénées. — (Même lettre.)
(3) a Os he enviado Uamar para deciros que escrivais en mi nombre a Su Santitad que harto tiempo duran estas diferencias con la Francia, y que non se puede permitir que vayau mas adelante en dano de toda la christiandad y que mirando tauto por la conveniencia de Su Santidad como por la honra del rey mi sobrino, veo ali^una abiertura facil para salir de este negotio cou el beneflcio publico, y el duque de Médina tiene orden de deciros mas particularitades... » La traduction que nous donnons est de Lionne, dans une lettre à Bourlemont, du 25 janvier 1064. {Rome, 157.)
çaisGs de l'Italie, suivant les déclarations que j'avais faites et dont l'on ne pouvait pas douter; que, pour le dernier point des ouvertures de l'accommodement, le Roi catholique avait résolu, dans le même temps que je dépêcherais le courrier de Votre Majesté, au plus tard dans deux jours, d'en dépêcher un autre iente y viniente avec des lettres de Sa Majesté au pape et à tout le collège des cardinaux, qui contiendraient les moyens de terminer ce différend e/i forma de protesta, s'ils n'étaient point acceptés, pour tous les malheurs qui pouvaient arriver de ce trouble à la chrétienté, et qu'au cas que le pape ne se rendît point à des semonces si fortes. Sa Majesté était résolue d'employer toutes les voies d'autorité pour obtenir l'effet que Sa Majesté désirait; qu'il croyait que je serais content de ces résolutions, où il lui semblait que l'on ne pouvait rien ajouter de plus efficace pour les volontés de Votre Majesté... Je demeurai d'accord sur le troisième point [reprise de la négociation], que Sa Majesté Catholique ne pouvait pas prendre une résolution plus forte que celle des lettres au pape et au collèg-e des cardinaux en forme de protestation, qui étaient les avantcoureurs des dénonciations de guerre contre la cour de Borne. . . » Le secrétaire d'Etat, don Blasio de Loyola, étant allé communiquer à l'ambassadeur français les dépêches préparées pour Rome, la Feuillade, fidèle exécuteur des volontés de son souverain, répondit à une démarche si humble de la manière la plus insultante pour le pape et pour le roi d'Espag-ne : Je remontrai à douBiasio, dit-il, « que cet ordre n'était pas tout à fciit si fort que M. le duc de Médina me l'avait fait entendre ; car il ne contenait qu''une menace de protestation et non pas une protestation effective , que l'on devait aussi faire entendre une chose au pape, qui était que toute la confiance
que Votre Majesté avait eue pour Sa Majesté catholique ne portait OMCune suspension ni pour ce que les troupes de Votre Majesté, arrivées dans le Parmesan et dans le Modénais, pourraient entreprendre, ni pour les nouvelles levées que Votre Majesté faisait en France, d'où il pourrait arriver que les accidents nouveaux du temps pourraient changer la face de cette affaire, ôter au Roi catholique le pouvoir de servir le pape et obliger Votre Majesté à de plus hautes conditions, comme par
exemple les frais de la guerre, et qu'ainsi il fallait écrire à Rome que l'on ne retardai point l'expédition du courrier..... Don BlasiodeLoyolaapprouvalaréflexion, etil m'assura qu'ilaurait soin de faire insérer exprès un article là-dessus dans la dépêche de Rome. Ce n'est pas que, comme le Roi catholique concourt aujourd'hui par un engagement positif à la désiucamération de Castro, les délais ne peuvent plus avoir de mauvaises suites à l'égard de Votre Majesté, et ils incommodent beaucoup F Espagne par la méchante perspective qu'un corps français fait si avant dans l'Italie. J'eus le même jour, le soir, un billet... qui assure le départ des deux courriers en même temps (1). »
Il était à craindre que le sang n'eût déjà coulé, lorsque ces nouvelles parviendraient à Rome et à Saint-Germain. En effet, le premier corps de l'armée française « avait achevé de se rendre par brigades, partie dans le Parmesan, parlie dans le Modénais (2) », et se préparait à pénétrer sur les terres pontificales, par les chemins qu'avait depuis longtemps indiqués le cardinal d'Esté, traître à l'Eglise et à Tltalie (3). Le pape céda sans déshonneur à un tel excès de violence. La honte était pour le Roi très chrétien, qui perdait à ce point le respect dû au souverain pontife, le sentiment de la justice et de sa propre dignité, — et pour les princes ingrats et imprévoyants dont Alexandre YIl flétrit la conduite par une bulle secrète du 18 février 1664 : « Pour prévenir, dil-il, les desseins de Sa Majesté Très Chrétienne, et la détourner d'accomplir ses menaces, après avoir tenté auprès d'elle les moyens les plus propres et qui convenaient mieux à notre zèle paternel; et, après nous être laissé aller jusqu'à consentir à des satisfactions exorbitantes, qui n'étaient aucunement dues, comme il est pu-
(1) L'archevêque d'Eiiibrua au roi, 15 janvier 1664. Espagne, 49.
(2) Réguler, page 273.
(3) « Nous partous demain, M. de Saiut-Martin et moi, pour aller à Modène et y faire les logement de l'armée du roi dans le Modénais, qui doit partir de là pour entrer dans l'Etat ecclésiastique. — M. le cardinal [d'EsteJ examina par où l'armée durai, sortant des États de M. le duc de Modène, pourrait entrer dans l'État ecclésiastique, et me dit qu'il n'y avait que deux routes, l'une du côté de Ferrare, et l'autre du côté de Bologne... » — Nous convenons de passer par Bonport [Bomporto, sur le Panaro, à quelque lieues de Modène], (D'Aubeville à Lionne, 21 avril et 7 mai 1663. Parme, 3.)
THAITÉ DE PISE 465
bJiquement connu de tout le monde; ne voyant point sa colère s'apaiser et ne trouvant aucune voie d'accommodement et d'accord, nous nous préparâmes Tan passé à la défense de nos sujets et nous destinâmes à ce besoin une somme de deux millions, dépense que nous avons faite et même excédée en la présente année, espérant obtenir les secours que nous avions demandés à l'Empereur, aux rois, à la république de Venise, et à tous les princes catholiques et Électeurs de l'Empire. Mais, aucun d'eux n'ayant contribué de la moindre somme à notre défense; tous ayante pour s'excuser, allégué plusieurs empêchements de divers genres;... le gouverneur de Milan ayant de plus accordé le passage aux troupes françaises pour nous venir attaquer et l'ayant refusé à celles que nous avions levées en Suisse pour notre défense ; les Vénitiens ayant fourni à la susdite armée offensive des munitions de bouche et de guerre^ ainsi qu'ont fait à son passage les Génois et le duc de Savoie, et ainsi que la France l'espère des deux ducs de Toscane et de Mantoue ; enfin les ducs de Parme et de Modène ayant fait de très fortes levées de soldats,... nous avons été contraint de céder par la force, par la violence... » — Pendant qu'on s'applaudissait à Saint-Germain de l'isolement auquel on réduisait sa faiblesse (1), le pape, avec l'approbation du sacré collège, invitait Rasponi à se mettre en rapport avec le plénipotentiaire français.
L'intelligence et la droiture déployées par le ministre pontifical à San Quirico, à Lyon et au Pont-de-Beauvoisin, justifiaient la confiance que lui accordait Alexandre VIL Basadonna, quittant l'ambassade de Rome au mois de novembre 1663, le signalait lui-même aux Pregadi comme un des meilleurs conseillers du souverain pontife : « Sa réputation est méritée, dit-il ; Rasponi est un parfait homme de bien, absolument désintéressé, ne mettant rien au-dessus d'une bonne conscience, sans empressement pour s'élever, et supérieur à ses emplois. J'ai entendu louer sa capacité par les juges les plus compétents, et il n'est personne qui n'admire en lui la
(1) La cour de Rome sera « bien étourdie du coup de massue que lui porte ce courrier» parti de Madrid le 16 janvier. — (Liooue à Bourlemout, 'lo jauvier 1664. Rome, loi.)
courtoisie, la discrétion, la sincérité et toutes les qualités qui font le plus grand charme de la société polie (1). » Boiirlemontélaitcharg'édesuivrelanég'ocialionaunomde LouisXIV. Cet ecclésiastique qui, avec son frère l'archevêque de Toulouse, avait passé de la clientèle de Mazariu dans celle de Colbert, jugea qu'il touchait au moment critique de sa carrière. Lorsqu'il n'était que l'auxiliaire de Créquy, il avait plus d'une fois blâmé et modéré la passion de l'ambassadeur : il l'égala, s'il ne la dépassa point, dès qu'il eut reçu les pleins pouvoirs du roi. Les conférences s'ouvrirent à Pise, où résidait alors le grand duc, dont les bons offices ne purent adoucir que rarement les dégoûts prodigués au pape. En attendant Rasponi, Bourlemont pressa ce prince de laisser entrer les troupes françaises à Pontremoli, et prétendit transmettre lui-même les ordres aux chefs militaires du pays : le grand duc répondit avec fermeté qu'il écrirait à ses officiers et séparément au roi pour rinformer de son consentement, mais que ses commandements ne passeraient point par les mains d'un étranger.
Avant même d'avoir vu l'envoyé du pape, l'abbé lui prête l'intention deprenrlre la qualité de nonce, et proteste. Il blâme d'avance celui des deux qui soulèvera une querelle d'étiquette ; mais dès qu'il aperçoit Rasponi, il s'offense de son habit violet et le dénonce à la susceptibilité des Toscans. Le Romain prend aussitôt l'habit noir, mais Bourlemont se plaint à Lionne qu'il ait grossi son train de quelquesserviteurs appartenant au nonce de Turin : « Pour moi, dit-il, j'ai cru qu'il suffisait de faire le
(1) « ... Se Qon iuganna la fama, Raspoui è ua perfetto uomo da bene, libero da qualsivoglia int'^resse, che vive coaterito délia buoaa coscienza, non aspira cm\ ansia a gr-andezze, porta e non si fa portar dalle cariche. Ho sentilo a lodiirlo di capacità da persone che possono formire gia lizio, e tiilti egualraente poi esaltaQO il tratlo cortese, la discretezza, l'ingeuuita e talte quf'lle parti clae uella civile couversatlone hanao maggiorattrativa. » {Relazioni, t. II, p. 273.1 — Il fut nommé cardiaal par Alexandre Vil et mourut à l'âge de soixante ans : pendant sa dernière maladie, l'abbé de Bourlemint écrivit à Pomponne : « Ce sera une grande perte que fera l'Église, parce que c'est un homme de bien, fort intelligent et qui a beaucoup de mérite. » Le cardinal d'Estrées, qui était alors à Rome, lui rendit le même ho nmage : « S. M. y perd un cardinal bien intentionné et persuadé de sa protectioa autant qu'aucun autre, et l'àme du cardinal Chigi, le sujet apparemment le plus papable de toutes les créatures. » (19 et 26 novembre 1675. Rome, 241.)
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mien plus fort que ce qui est effectivement à lui, sans emprunter rien de personne (1). » Les deux adversaires se montrent leurs pouvoirs, et Rasponi admet sur-le-champ celui de l'abbé; mais Bourlemont critique cinq passages dans celui qui émane du pape : il veut même interrompre la nég-ociation jusqu'à ce qu'il en soit venu un autre de Rome. Le grand duc obtient qu'il y ait des conférences provisoires : Bourlemont y apporte son humeur intraitable. Dès que Rasponi touche un point grave, l'abbé répond : Gela se verra en négociant; en négociant, on parlera de cela, — ou même il ne répond pas. Le 1" février, arrive de Rome un chirographe nouveau : Bourlemont y découvre aussitôt une impertinence . Rasponi expédie au pape un courrier pendant la nuit : le lendemain matin^ l'abbé signale dans la même pièce quatre autres défauts! Nouveau courrier à Rome. Ces procédés déplurent à Lionne luimême, qui lui reprocha de navoir pas entamé sérieusement les affaires, au moins le l'^'" février. 11 fallait, dit-il, faire comme à Munster, et ouvrir la négociation sur la parole donnée par Rasponi (2). On aborda enfin les articles : le terme, du 15 février était si rapproché que tout le monde craignait de le voir expirer sans accommodement. Le grand duc ayant pressé Bourlemont d'en écrire à sa cour, l'abbé refusa, déclarant que la volonté du roi était immuable. Ses pouvoirs furent pourtant prorogés jusqu'au 17, puis jusqu'au 25, mais il mit son orgueil à ne point dépasser la date primitive (3). Le traité de Pise fut conclu le 12 aux conditions suivantes : Désincamération de Castro et sursis de huit ans accordé au duc de Parme. — Indemnité au duc de Modène pour Comacchio. — Légation du cardinal Chigi en France pour présenter d'humbles excuses.
— Déclaration déshonorante exigée de don Mario sur le fait du 20 août. — Voyage en France du cardinal Impériale pour se justifier. — Honneurs extraordinaires à rendre par les parents et ministres du pape au duc et à la duchesse de Créquy.
— Bannissement du barigel : défense au pape d'employer les
(i) A Lionne, 22 janvier (ileux dépêches); 27 juDvier et 2 février 1664. Rome, 137.
(2] A Lionne, 2 février. — Lionne à Bourlemont, 9 février. Home, 157. (3) V. surtout les dépêches au roi et a Lionne des 12 et 13 février. Rome. 137.
Corses à son service : pyramide et inscription infamantes. — Réintégration du cardinal Maidalchini. — Amnistie auxAvignonnais; indemnités au duc Gesarini et autres factieux .
Louis XlVne s'inquiétait pas des ressentiments très légitimes que laisserait à Rome ce prétendu traité de paix. L'approche de ce qu'il regardait comme un triomphe de la royauté sur le saint-siège ne fléchit ni son orgueil ni sa haine. Le 8 février 1664, pendant que Bourlemont et Raspuni discutaient encore les articles, Lionne écrivait à un Français, M. d'Alibert, afin qu'il le répétât dans les cercles de Rome (1) : « ... Pour ce qui regarde la cour de Rome, je vous assure que, de quelque manière qu'elle se conduise à l'avenir à l'égard de cette couronne, ce sera toujours un des moindres soucis de notre jeune monarque, qui a démêlé depuis dix-huit mois plusieurs mystères secrets qui paraissaient aux yeux du monde tout autrement qu'ils ne sont en effet. Aussi ne crois-jepas qu'on s'y avise de longtemps de prendre et de considérer un roi de France pour un roi du Japon, et, si le gouvernement d'aujourd'hui ne s'est fait sage à ses dépens, il n'est pas éternel et l'exemple servira pour les autres... » Le mépris de la cour de France pour l'autorité de Rome et les règles de l'Eglise se manifeste à tout propos. Bourlemont écrit à Lionne : Le grand duc me dit « que M. Rasponi était fort curieux de savoir en quelle forme l'on désirait l'absolution des censures encourues;, tant pour avoir chassé le nonce comme pour le fait d'Avignon, et que le pape ne ferait point de difficulté de l'accorder. Je vous assure, Monseigneur, que je ne pus m'empêcher de rire et de répondre que Sa Sainteté était excessive en semblables offres ; que, dès à présent, on tenait cette grâce pour reçue, et que l'on pouvait garder tels régals pour les Espagnols qui les recherchent avec tant de joie... M. Rasponi avait encore fait une autre proposition de semblable étoffe, à ce que m'avance Son Altesse, qui était de savoir si le roi ne ferait point casser les décrets de Sorbonne sur l'infaillibilité du Saint-Père et sur les autres points de son autorité par-dessus les conciles. A cela je repartis que les points de doctrine ne se cassaient point comme des arrêts,
(1) Rome, 457.
et qu'il fallait convaincre ceux qui avaient cette opinion, et qu'ainsi M. le légat pouvait conduire avec soi des tliéologiens de Rome pour disputer avec nos Sorbonistes, lesquels changeraient de créance, s'ils demeuraient confondus (1). » Rasponi ayant prié directement Rourlemont, après la rédaction des articles, de transmettre au roi une requête qui concluait ainsi — ordonner au parlement d'Aix de prendre l'absolution des attentats commis contre le saint-siège, et faire révoquer les récents décrets de la Sorbonne, — l'abbé écrit à sa cour : « Je vous avoue, Monseigneur, que j'eus pitié de la pauvre pratique de ces gens-là, et compassion du mémoire si gaffo (2). Je dis au secrétaire de M. Rasponi qu'il emportât son mémoire et que je ne m'en voulais point charger. Et ayant vu après M. Rasponi, je lui dis que cette pièce-là méritait d'être présentée au roi par le légat (3). »
Le 17 février, Alexandre VII, prenant encore une fois le sacré collège à témoin de l'extrémité où il était réduit, prononça la désincamération de Castro et ratifia le traité de Pise; mais, le lendemain, il déposa, dans un acte secret, une protestation ineffaçable contre la violence de son persécuteur. Cette bulle a été révélée au public français par Daunou, qui l'avait trouvée dans les archives du Vatican, transportées à Paris après l'enlèvement de Pie VII. Elle remplit seize pages in-8° du livre que Tex-oratorien composa, par ordre de Napoléon, sur la puissance temporelle des papes [i] : « Pour qu'il soit manifeste àuos successeurs et à la postérité, disait Alexandre VII, que nous avons été contraint à ces transactions par la force, par la violence, par la juste crainte des armes de Sa Majesté très chrétienne et par l'étroite nécessité de prévenir de plus grands maux que produirait en Italie une guerre entreprise par une main si puissante contre le siège apostolique, abandonné de tous les princes catholiques qu'on avait requis de le secourir ; quand d'ailleurs le Turc, non content d'avoir mis le
(i) d2 février 1664. Rome, 157.
(2) Niais, absurde.
(.3J 13 février 1664. Rome, 157.
(4) Tome II, page 172 et suiv., édition de 1818. Cette protestation est rédigée en italien : Je suis la traduction de Paunoq.
pied dans Candie, menace toutes les autres îles du domaine vénitien, et laDalmatieet leFrioul,etqu'ayantdéià occupé une grande partie du royaume de Hongrie, il se prépare à ouvrir, avec des forces formidables, une nouvelle campagne : dans ces circonstances, et par ces motifs, de notre propre mouvement, de notre parfaite science et pleine puissance, nous protestons devant le Dieu béni, devant les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, que nous n'avons ni approuvé, ni fait, ni ordonné, et ne sommes pour approuver, faire ni ordonner aucun des actes susdits, aucune des satisfactions diverses qu'on dit avoir été accordées, spécialement celles qui concernent l'affaire des Corses, non plus que celles qui nous ont été demandées pour le duc de Modène, ou qui sont relatives à l'affaire du duché de Castro et du territoire jie Romiglione et de leurs dépendances ; déclarons que lesdits actes et lesdites satisfactions ne sont point des effets de notre volonté libre, mais bien de la force insurmontable, de la pure violence, de la nécessité d'obvier et de remédier aux plus grands dommages et préjudices qu'entraînerait pour la religion, pour le saint-siège, pour tous ses États, pour ses sujets et vassaux, une guerre que la France allumerait en Italie, en même temps que le Turc, employant toute sa puissance et ayant déjà envahi tant de lieux, étend plus loin ses menaces et se met en mouvement pour attaquer l'Eglise, etc. Nous déclarons en conséquence que les susdites choses... se doivent attribuer aux susdites force, violence et nécessité, auxquelles nous ne pouvons résister seul, et point du tout à aucune volonté qui nous soit propre, ni à aucun consentement donné par nous... De plus même, nous admettons dès ce moment les protestations et déclarations faites et à faire, en quelque forme que ce soit, par toute personne, particulièrement ecclésiastique, sur la nullité et l'inconsistance des satisfactions ainsi accordées Nous ordonnons que les présentes protestation et déclaration par nous écrites soient valides, qu'elles aient leur véritable, plein et total effet et toute leur force, bien qu'elles ne soient point enregisl:rées dans les actes publics... Ce dix-huitième jour de février de l'année 1664... Alexander, PAPA VII, manu pro pria . »
C'est assurément après ce cri de l'innocence opprimée qu'il
convient le mieux de citer des pièces plus accablantes encore, s'il est possible, pour la mémoire de Louis XIV, et ig-norées jusqu'à ce jour : elles contiennent Taveu formel que l'accident du 20 août 1662 fut un prétexie perfidement choisi pour humilier la papauté, et que ni le roi ni ses conseillers n'avaient jamais cru un seul mot des accusations portées par eux, pendant dix-huit mois, contre Alexandre Yll, contre sa famille et son gouvernement. Le 24 février 166i, Lionne annonça le traité de Pise au comte de Comminges(l), ambassadeur en Angleterre, et à l'archevêque d'Embrun, ambassadeur en Espagne (2) : « Quand je pourrai, dit-il, vous envoyer tout le traité en forme vous reconnaîtrez encore mieux que nos ilhistres athlètes, malgré toute leur bravoure et leurs deux armements (3), au fait et au prendre, ont mis chmisses à bas., jusqu'aux talons, et que, 7nalgré les murmures secrets de nos bigots, nous n'avons eu aucun scrupule de les fouetter à dos et à ventre et leur faire payer cette fois-ci de vieilles affaires doni nous étions fort mal sortis, comme quand le pape Innocent fit investir le palais du bailli de Valençay par toute lasbirerie de ^ome pour ij prendre un /)ri>ionnier^ dont il ne fut autre chose (4) ; et comme quand le cardinal Barberin fit mettre au pont Saint-Ange, sur un poteau, la tête de du Rouvray avec cette inscription : Questa è la testa
(\) Il signait, Cumenge.
(2) Espagne, 49 : Addition aux lettres de MM. de Comminges et d'Embrun. Cette pièce, saus ralui-e, est une copie de la main de Pai'haii, premier commis de Lionne, qui était alors alité; mais le brouillon avait été certainement écrit ou dicté par Linnne, dont le style est bien reconnaissahle, et qui d'ailleurs cite lui-même sa lettre du 24 février, dans une lettre postérieure et autographe qu'on lira ci-après.
(3) Ces paroles conGrment ce que nous avons dit plus haut et le passage ?,m^&n\. de. \a. protestation pontificale du 18 février: <... Pour prévenir les desseins de S. M. T. C. ... nou'i nous préparâmes, l'an passn, à la défens" de nos sujets et nous destinâmes à ce besoiu une somme de deux millions, dépense que nous avons prite et même excédée en la présente aiinée... »
(4/ C'est un des mille incidents provoqués par les ambassadeurs français, qui recelaient dans leur quartier, à prix d'argent, les malfaiteurs poursuivis par la justice romaine. 11 faut que, cette fois, aucun agent ponlilicai n'ait donné la moindre prise contre lui, car la haine de Mazarin contre Innocent X et l'irascibilité du bailli de Valençay rechercbaient toutes les occasions de querelle et n'auraient pas laissé échapper celle-là. On peut lire, sur les violences de ce dernier ambassadeur, d'étranges récits dans le livre de Chanlelauze intitulé : Le cardinal de Retz et l'affaire du chapeau (2 vol., Paris, 1878),
dfil caimJlerizzo delT amhmc/iatorf' di Fra?icia{i), dont toute la satisfaction qu'en eut le feu roi fut que Ton ôta sa charge à un notaire, quoique je croie cette injiire-là plus grande que l'inndte faite à M. le duc de Créquy qui, après tout, était un cas
(1) Puisque Lionne précise ici les fails et les noms, nous pouvons remonter à l'événement dont il parle et qui s'était passé, sous Urbain VIll, en 1639, vingt-trois ans avant Faffaire des Corses! Nous en empruntons le récit à un écrivain peu favorable à la papauté, mais qui du moins a composé sou livre sur les documents conservés aux Archives des Affaires étrangères. « Un certain Biasoue, sujet du pape, s'était mis au service de Rouvray, écuyer du maréchal d'Estrées, ambassadeur, et entretenait ouvertement un brelan, malgré la défense faite par le pape à toute personne de donner publiquement à jouer. Pour empêcher les officiers du pape de faire visite dans la maison où se tenait le jeu, on plaça au-dessus de la porte les armes de l'ambassadeur de France. Informé du brelan qui s'y donnait, le maréchal ordonna que ses armes seraient ôtées. Biasone continua de donner à jouer, quoique le cardinal Barberin l'eût fait avertir de cesser. Biasone ayant été juridiquement dénoncé comme réfractaire aux ordres du pape, les magistrats le. firent arrêter, il fut condamné aux galères et mis à la chaîne. Lorsqu'on le conduisait avec les autres galériens, Roiivray, homme brave, mais téméraire et violent, prit deux ou trois domestiques du maréchal, attendit la chaîne sur le chemin, et présentant le pistolet il obligea de relâcher Biasone. Un pareil attentat contre l'autorité du souverain et des magistrats fut généralement blâmé. Le maréchal se borna à désavouer Rouvray qui fut aussitôt poursuivi au criminel, condamné à mort et sa tète fut mise à prix. L'ambassadeur de France devant revenir de Frascati pour voir le pape, on Vavertit de ne point amener Rouvray avec lui et même de ne lui permettre de sortir de sa maison que bien accompagné, parce que certaines personnes se préparaient à le tuer, pour avoir la récompense promise à celui qui apporterait sa tête. Rouvray, ayant dédaigné de prendre des sûretés, fut tué d'un coup de mousquet tiré à travers une haie, lorsqu'il était encore sur le grand chemin. Sa tête fut incontinent portée chez le gouverneur de Rome et exposée en public par le bourreau, criant que c'était là la tête de Vécuyer de l'ambassadeur de France; et, accompagné de cinquante Corses, il alla la jeter dans un endroit oti se déposaient celles des criminels décapités. » (De Flassan, Histoire de la diplo7natie française, i. III, page 51, édit. 1811.) — Flassan ajoute en note : « Le maréchal d'Estrées fut dans la suite rappelé à cause de ses brusqueries; il en eut tant de dépit qu'il refusa de venir rendre compte à la cour de sa conduite. » Un auteur, beaucoup plus hostile au saint-siège que Flassan, M. Valfrey, avance que les brusqueries du maréchal allaient bien loin : '< Son caractère hautain, dit-il, ses manières brusques, la liberté extrême de son langage et de sa conduite étaient une source intarissable de conflits auprès d'un gouvernement dominé par l'humeur agitée et irascible des Barberini. A la suite de démêlés sans nombre et qui avaient eu même quelquefois une issue sanglante, la cour de France renonça à maintenir plus longtemps à Rome un ambassadeur qui n'avait jamais, à la vérité, laissé porter atteinte aux droits et prérogatives de son souverain, mais dont les allures diplomatiques devenaient de plus en plus périlleuses dans une cour à laquelle la royauté
FORTUIT. Si j'étais en la place de quelqu'un des Chigi, je me pendrais de désespoir à tous les moments que je ferais réflexion que, dès la première heure^ ils pouvaient sortir d'affaire avec un peu d'eau bénite, c'est-à-dire avec un compliment honnête et la penderie de deux ou trois Corses : car, en ce cas, nous aurions été bien en peine que leur demander au delà, sans que tout le monde nous eut blâmés! Cependant considérez, je vous prie, ce qui leur en a coûté dans les deux seuls premiers articles [Castro et Comacchio], qui ne faisaient même rien au cas dont ÉTAIT QUESTION, et étant Une matière tout à fait étrangère, pour ainsi dire, eu égardà la naturede notre di^ér end [i] . Psivle T^remier, on leur fait rendre govge d'un Etat, auquel ils avaient mis toutes leurs affections, comme il s'est vu par l'opiniâtreté de la contestation qui dure depuis dix-huit mois : et, par le second, pour une prétention rance de soixante-dix ans qu'ils ont cent fois pu accommoder pour trente ou quarante mille écus, il leur en coûte quatre cent mille et la collation à perpétuité de deux abbayes, dont l'une vaut douze mille écus et l'autre six mille. Je suis, etc. » — Le 9 mars, Lionne envoya le texte imprimé du traité à l'archevêque d'Embrun, et ajouta de sa main : « J'apprends d'Italie qu'on en tient à Rome les conditions fort secrètes; mais, comme l'injure avait été publique, il est juste que la réparation le soit aussi. Cependant je m'aperçois que je vous fis dernièremoit un article sur cette matière en autres termes qu'il ne devait être écrit à un prince de l'Église ; mais, tant que vous serez à Madrid, vous trouverez bon que Je ne vous considère que comme l'homme du roi{2). » — LaFeuillade se considérait lui-même comme tel, car il félicita aussitôt Louis XIV d'avoir montré, dans cette affaire, « toutes les vertus, la sagesse, la Justice, la piété et le courage. » La liste est longue ;
française était attachée par tant d'intérêts de premier ordre. » {Hugues de Lionne, ses ambassades en Italie, p. 21.) — Ce n'est donc pas la cour de France, mais Rome seule qui avait à se plaindre des vieilles affaires rappelées par Lionne.
(1) Donc le pape avait eu raison de rejeter ces deux monstrueux articles à San Quirico, à Lyon et au Pont-de-Beauvoisin. S'ils ont été signés à Pise, Louis XIV nous dira bientôt lui-même qu'Alexandre Vil n'y a consenti que le poignard à ta gorge, et la bulle du 18 février contient la vérité absolue, en fait comme en droit.
(2) Espagne, 49.
l'archevêque reprend haleine pour ajouter : « Mais celle qui a éclaté davantage a êiè la modération de la puissance,... [Votre Majesté] s'étanl contentée des conditions lesplusavantageuses et les plus g-lorieuses qui pouvaient convenir à la qualité de fils aîné de l'Eg-lise! » Ce lang-age et le rôle joué personnellement par ce même prélat, dans le cours des négociations, ses efforts efficaces pour empêcher l'Espagne de secourir le pape, donnent plus de prix encore à la lettre suivante qu'il écrivait le même jourà Lionne, et 011 il proclamait, comme ce ministre, l'innocence du gouvernement romain et de la famille pontificale : « Je ne m'étendrai point, dit il, à exagérer les avantages de l'accommodement des différends de Rome; mais il est manifeste, par les articles qu'il vous a plu de m'envoyer et par la voix puhlique, que le roi ne pouvait prétendre de plus grands avantages, ni pour la protection de ses alliés, ni pour la réparation d'un ACCIDENT PEUT-ÊTRE AUSSI FORTUIT QUE CELUI DE LA FOUDRE DU CIELQUl TOMBE SUR UNE MAISON ET DONT PERSONNE n'eST OBLIGÉ DE PAYER LE DOMMAGE (1). »
Les félicitations arrivèrent de toutes parts à Saint-Germain. Le comte de Comminges répondit de Londres à Lionne : J'ai fait distribuer des copies du traité « aux plus honnêtes gens de cette cour, qui ne peuvent trop louer la générosité du roi dans le relâchement d'Avignon et Gomtat Yenaissin, comme du soin qu'il a eu de l'intérêt de ses alliés dans des prétentions oubliées et qui ne faisaient rien au fait e t do n 1 1' u ne é tai l q uasi presm-i te... Enfin je vous dirai que l'affaire a fait ici beaucoup d'éclat; qu'elle a été considérée comme un chef-d'œuvre de puissance et de bonne conduite, et je ne doute pas que, dans toutes les autres cours, elle ne produise le même etfet. Vous savez pourtant, Monsieur, quen bonne philosophie qui prouve tout ne prouve rien : je crams tout des tnoines et des bigots et je ne fais pas grand état de leur parole. Tenez- les toujours de près: faites leur voir l" éclair de temps en temps, afin quils soient tott jours en crainte que Jupiter ne lance la foudre (2), »
(1) Au roi et à Lionne, 14 mars 1P04. Espagne, 49.
(2) 3 mars 1664. Angleterre, 82. — La couduite de Louis XIV et le lancrage de son ambassadeur pouvaient-ils inspirer au fils de Charles hr je respect de l'Église et le désir d'y rentrer ?
Un compliment plus conforme encore au goût de Lionne, parce que les sarcasmes contre les prêtres y étaient aiguisés d'un trait obscène, lui fut adressé par M. d'Alibert, auquel, pendant les conférences de Pise, il avait confié le secret de la politique royale contre le saint-siège : « Je prends trop de part, lui écrivait son ami {i ), à ce qui touche Votre Excellence, pour m"empêcherdelui dire qu'elles'estacqtiisunegloireimmortelle d'avoir su dans ce rencontre donner avec tant d'esprit le pa~ roli (2) aux prêtres de toutes leurs subtilités qu'ils avaient cru jusques ici impénétrables et sans égales. Vous ne pouvez, Monseigneur, vous figurer jusques où l'on a élevé la conduite de cette négociation dans toutes les antichambres de Rome et combien Ton a fait de cas des détours que vous avez su si adroitement donner. In fine, non si dice altro che li preti son stati coïonatissimi e son restati tutti con un palo di naso. J'en dirais beaucoup plus à Votre Excellence, si je ne craignais d''abuser de ses bontés. »
Le traité de Pise fut promptement suivi d'événements funestes pour les puissances catholiques dont l'égoïsme avait facilité l'oppression du souverain pontife. La première frappée fut la maison d'Autriche qui, dans ses revers, avait trouvé à Rome un médiateur toujours équitable et généreusement porté
(1) 21 mars 1664. Rome, 1S8. — Qu'on ne s'étonne pas de ces épanchements intimes entre Lionne et d'Alibert. L'un et l'autre avaient vécu ensemble dans la familiarité de Mazariti. D"Alibert, qui se faisait aussi appeler le comte d Alibert, fils d'uu partisan qui était trésorier et suriuteuilant de Ga.-ton, av;ilt commencé par acheter une charge de conseiller au parlement de Metz; mais, la chambre de justice de 1661 ayant condamné son père à des restitutions énormes, il avait quitté la France pour s'établir à « Rome, où il maniîea et joua en fort peu de temps près de 100,000 livres, ce qui le réduisit à s'attacher à la reine de Suède,... qui le fit son secrétaire d ambassade... » Chargé par Chrir-tine d'une mission eu France après l'affaire des Corses, il y avait reuoué ses relations et il restait en correspondance avec Lionne : il aspirait à l'emploi (Vagent du roi à Rome, qu'exerçait l'abbé Elpidio Benedetti. Il cherchait à refaire sa fortune par les plus honteuses pratiques : il trafiquait du crédit de Christine, tenait un théâtre qui portait son nom et qui existe encore, des jeux de paume et de bassette, etc. Il est souvent cité dans les lettres qui ont passé sous mes yeux, et notamment dans tm mémoire très intéressant, rédigé en 1690 p.-ir l'abbé de Gesvres, plus tard cardinal. {Rome, 368.)
(2) Terme du jeu de bassette. Donner, rendre le paroli à quelqu'un, l'égaler ou enchérir sur lui en ce qu'il a dit ou fait de bien ou de mal.
à protéger les vaincus. L^élile des régiments français prête à envahir les Etats romains fut aussitôt dirig-ée sur la Hongrie pour former le contingent que la France, comme membre de V Alliance du Rhin, fournissait aux cercles de l'Empire contre les infidèles. L'envoyé de Louis XIV à Francfort lui écrivait : « Cfi 11 est pas sans raison que les ministres impériaux ont une si grande répugnance à une pareille jonction^ puisqu'ils confirment par là Y Alliance qui leur est odieuse et qu'ils ne craiqnent pas moins que le Turc (1). » Aussi la victoire de Saint- Gothard fut-elle stérile. Le roi de France n'avait pas déclaré la g-uerre au Grand Seigneur, et n'avait enrôlé ses soldats sous le drapeau impérial que pour avoir une occasion d'étendre son influence parmi les princes allemands. Léopold s'empressa d'accorder au g-rand vizir le traité de Temeswar et de renvoyer chez eux les six mille Français qui, après avoir été sur le point de combattre le pape, avaient fait la guerre au Turc, « deux choses bien différentes, » comme disait le comte de Colig-ny (2). Et le ministre de France à Vienne écrivait à sa cour qu'on excusait presque publiquement l'Empereur d'avoir signé une paix si peu avantageuse, par la nécessité de se préparer contre les p:rands desseins du roi (3). — La branche espagnole de la maison d'Autriche était réservée à une destinée plus cruelle. Philippe IV, qui touchait à sa fin. savait quels reg-ards de convoitise son gendre jetait sur sa succession; que des médecins français, envoyés pour observer en secret son fils don Carlos, supputaient ce que le débile enfant avait d'années à vivre (4); et que l'on se disposait, en France, à la guerre àes droits de la reine. Pendant que les troupes italiennes, rendues libres trop
(1) V. Documents iuédits cités par C. Rousset, dans son Histoire de Louvois, t. 1er, pages 36 et suiv.
(2) Commandant les troupes françaises dans la campagne de Hongrie. V. ses Mémoires publiés par la Société de l'Histoire de France.
(3) « Si les ministres de l'Empereur manquaient souvent de dignité, ils ne manquaient pas toujours de clairvoyance. Les desseins qu'ils redoutaient et qu'ils s'efforçaient de prévenir étaient bien ceux que Louis XIV avait conçus. » (C. Rousset, t. I", page 68.)
(4) « Sanguin est retour d'Espagne : on lui a fait voir le prince une seconde fois avant son départ; jusqu'ici toutes les apparences sont qu'il ne vivra pas tant que son père, ce qui soit dit en secret, s'il vous plaît. » (Lionne à Créquy, 30 juin 1662. Eome, 145.)
lard par le traité de Pise, tentaient vainement de reprendre la supériorité sur les Portugais,, Louis XIV contemplait avecjoie la ruine presque consommée du prince qui avait pensé se jeter entre le pape et lui (1). ■ — Yenise, qui avait fourni des munitions de guerre et débouche à l'armée française, sollicita les secours de Louis XIV pour reprendre la Canée et chasser les Turcs de Candie. Mais, quelques semaines après le traité de Pise, le roi répondit dédaigneusement à l'ambassadeur Sagredo, « qu'il ne pouvait ni ne devait entendre à un pareil dessein (2). » Le 17 octobre suivant, Lionne écrivait à Créquy : « Si nous avions attendu à faire le traité de Pise jusqu'à présent que la paix de Hongrie est conclue, nous aurions trouvé M. Rasponi un peu moins trailable qu'il ne l'a été sur les conditions de l'accommodement. Je plains bien la pauvre république de Venise, sur qui la colère des infidèles se déchargera vraisemblablement, la campagne prochaine (3). » Et, quand la Seigneurie renouvela ses instances importunes. Lionne se moqua des cris qu'elle poussait « comme si indubitablement elle allait être engloutie (4). » — Le bombardement de Gènes par Seignelay, en 1684, acquittera la dette de reconnaissance contractée par Louis XIV, en 1663, envers cette république.
— Tous les princes de la Haute-Italie, qui ont montré la même complaisance que les Génois et les Vénitiens, seront plus que jamais menacés par l'ambition de la France. Le duc de Mantoue est déjà forcé d'entrer en marché pour la vente de Casai.
— La cour de Turin est le théâtre d'intrigues, dont le résultat sera aussi funeste à la France qu'à l'Italie. — Florence qui, au commencement du siècle, nous donnait encore une reine, va devenir la plus obscure et la plus inutile province de la péninsule. — La maison de Modène qui aimait mieux, comme disent ies Mémoires du cardinal d'Esté, conserver en pied ses
(1) « Comme je sentais que la guerre de Portugal était une espèce de mal intestin dont la durée affaiblissait infiniment lEspagua, je me proposai, pour rentretenir, de marier le roi de Portugal avec M"« de Nemours... » [Mémoires de Louis XIV, éd. Dreyss, t. I, p. lit. Année 1666.)
(2) Le roi à l'évêque de Béziers, 10 mars 1664. Venise, 84.
(3) Rome, 161.
(4) A Créquy, 31 octobre 1664. Rome, 161.
vaines prétentions sur Ferrare, que d'avoir des millions en bourse, rendit elle-même impossible la révision de son procès avec la Chambre apostolique ; elle n'obtint pas plus les millions que Coraacchio ou Ferrare, et elle abandonna bientôt la France, dont la protection intéressée ne méritait aucune gralitude : le duc Rinaldo épousera une princesse allemande, deviendra le beau-frère de l'empereur Joseph P'" et se rangera parmi les ennemis de Louis XIV. — Quant au duc de Parmo, il ne sut aucun gré au roi de ne lui avoir conservé son droit de retour sur Castro qu'à la condition de rembourser au pape les sommes avancées aux créanciers des Farnèse. L'occupation du Parmesan donna lieu d'ailleurs à des scènes sanglantes. Les protégés ne voulurent pas supporter les exactions ni la licence des protecteurs : un grand nombre de Français furent tués, le chevalier de Souidis et le marquis de la Feuillade blessés (1). Le roi eut, cette fois, la sagesse de ne pas renouveler le scandale du 20 août, et de dissimuler un ressentiment mieux justifié. Vainement Louis XIV cherchera encore à réveiller chez les ducs de Parme le souvenir de Castro ; ils ne se détacheront plus du pape sous son règne, et c'est la suzeraineté du saintsiège qui sera leur meilleure sauveg-arde contre les Impériaux, pendant la guerre de la succession d'Espagne.
Les conséquences politiques et religieuses que l'allàire des
(1) « Le n au soir, nous eûmes nouvelle à Modène que M. de la Feuillade et M. le chevalier de Sourdis avaient été assassiaés dans Parme, la nuit du 16 au n, à trois heures d'Italie... M. de Bellefonds, de qui j'appris cette nouvelle, me demanda ce que je pensais de cette aEfaire. Je lui répondis qu'il fallait en être informé pour en pouvoir juger, et que cependant je croyais qu'il riait bon de dire, lorsqu'on en parlerait, que les assassins de ces messieurs s'étaient mépris et qu'ils les avaient pris pour d'autres... » (D'Aubeville à Lionne. 21 mars 1664.) — J'ai vu le duc de Parme, qui ne m'a pas parlé de cet événement, « ce qui m'a semblé être très mal de sa fart. » (Le même au même, 2-i mars.) — « Le désordre continue à être très grand au prix des vivres dans cet Élat, sur quoi j'ai fait de grandes plaiales, qui n'ont produit aucun effet. Pour le reste de ce qui peut conserver les U-oupes, ou s'y conduit aussi mal; car le peu de soins que l'on apporte à châtier ceux qui manquent fait que de temps en temps on blesse et tue de nos soldats, de sorte qu'on a bien de la peiue à les retenir. Les habitants de cette ville blessèrent encore hier deux soldats à mort, et le même jour, à Fournoue, [Foruovo] ... trois soldats furent tués par des paysans, et cela demeure impuni..- (30 mars.)— // s'est fait quantité d'assassinats en cet Étal à l'éqard des troupes du roi et l'on n'a pourtant puni que celui de MM. de la Feuillade et chevalier de Sourdis. (6 avril 1664. Parme, 3.)
Corses eut pour la France elle-même furent loin de répondre aux vœux de Louis XIV et de Lionne. D'une part, il liii avait semblé prodigieusement habile de menacer à la fois Rome et TEspag-ne, pour empêcher cette couronne de soumettre jamais les Portugais révoltés. Mais l'indépendance du Portug-al ne pouvait être utile à notre pays qu'à la condition de faire prédominer l'influence française à Lisbonne. Or, la cour de Saint- Germain, qui violait le traité des Pyrénées en assistant les Porlugais, ne fut pas plus loyale avec ses protég-és qu'avec Philippe IV (1 ). Elle eut beau marier successivement M"" de Nemours aux rois Alphonse VI et Pèdre II, elle ne fit que préparer la domination anglaise en Portugal! A l'époque même dont nous parlons, si Louis XIV prêtait des officiers à l'armée portug-aise, c'est surtout TAngieterre qui la fournissait de soldats payés avec l'arg-ent français (2). Puisque le roi de France aspirait dès lors à l'héritage de Philippe IV, pourquoi le démembrer d'avance? N'aura-t-il pas à regretter, lorsqu'il enverra Philippe V régner à Madrid, d'avoir attaché luimême une province anglaise au flanc de la monarchie espagnole?
La déception n'en fut pas moins profonde quand Louis XIV voulut poursuivre ses avantages contre Rome dans le domaine religieux. La royauté très chrétienne espérait profiter de tout ce que les six articles, encore timides, de 1663, venaient d'enlever au pontife romain. Kilo croyait rester orthodoxe en conservant un lien presque nominal avec le saint-siège; mais
(1) La médiatioQ entre Madrid et Lisbonne fut offerte à Louis XIV : « Les Mémoires de ce priQce prouvent, dit Cliéruel, qu'il meltait peu de loyauté dans cette négociation. 11 s'efforçait d'entretenir la guerre entre le Portugal et l'Espagne, eu promettant au roi de Portu^^al des secours qu'il ne pouvait pas ou ne voulait pas lui fournir : Je travaillais seulement, dit-il, à l'entretenir d'espérance, sans m'engager à rompre avant le temps les mesures que j'avais prises. » (Journal d'Ulivier d'Ormesson, t. II, p. 434, note.)
(-2) L'armée portugaise était « recrutée parles Anglais, au moyeu des sommes considérables que Louis XIV avait accordées secrètement aux Portugais. Le comte de Villaflor, secondé et dirigé parle comte de Scbomberg, la commandait. Il marcha au secours d'Evora... ». — Louis XIV donna 600,000 livres, en 1662; 600,000 en 1663; 600,000 en 1664, et 900,000 eu 1663. Frémout d'Ablancourt et Gravier étaient s /s agents payeurs. (Mignet, Ncgociations relatives à la succession d'Espagne, t. I^r, p. 317.)
elle regardait la Sorbonne et les parlements comme formant, avec le pape, les rouages également divins du gouvernement spirituel, dont le chef réel ne pouvait être que le roi de France. Cependantrarchevêque d'Embrun avertitlui-même LouisXIV, dans l'ivresse du triomphe, que cette entreprise mettait la foi en péril, et que, s'il tenait à combattre les jansénistes, le gallicanisme leur préparait une arme qui les rendrait invincibles. II lui écrivait, dès le 20 décembre 1663 (d) : « J'ai su fort certainement que le conseil de l'Inquisition faisait ici examiner parles plus habiles théologiens les propositions de la Sorbonne qui ont été imprimées, suivant les ordres qu'il en a reçus de Rome, et, bien qu'il agisse par des voies très secrètes, j'ai pénétré toutefois ce mystère, et j'ai su même que l'université de Salamanqne a reçu les mêmes ordres, d'où il faut conclure que le pape en aura ainsi usé dans les autres États catholiques, afin de procéder à une censure qui soit appuyée de l'avis des docteurs plus fameux de diverses provinces. Il ne faut point douter que toutes ces propositions , dans les maximes communes de Rome et de l'Espagne, recevront quelque mauvaise qualilication, comme au moins de fausses et de téméraii^es'^ mais le jugement des théologiens plus habiles et moins passionnés que je connais ici est qu'il n'y a que celle qui est contraire à r infaillibilité du pape sans le consentement de ï Eglise qui puisse être exposée à la note d'hérésie. L'on pourrait dire aussi, suivant le peu de connaissance que j'ai de ces matières, que la Sorbonne est entrée fort m\y\À\Q,v(\Q.\A dans toutes ces questions., où la trop grande précaution a fait croire à Rome que l'on avait quelque crainte, mais surtout dans celle de V infaillibilité du pape, qui ne doit jamais être disputée ou au moins condamnée pour les grands inconvéîiients du gouvernement de l Eglise. Car, sans parler de la vérité de la pj^oposition affirmative (2), qui est fondée sur plusieurs passages de la Sainte-Écriture , il est facile de voir que, si l'opinion contraire a lieu, l'on ne pourra trouver un juge légitime des nouvelles doctrines qui peuvent s'élever dans l'Eglise. D'un côté, il y a une impossibilité morale
(1) Au roi. Espagne, 45 et 46.
(2) Le pape est infaillible. La Sorboaue s'était bornée à dire : Ce n'est pas notre opinion gue le pape soit, etc.
d'assembler un concile général dans l'état présent de l'Europe, et, de l'autre, le pape se trouve comme réduit à la qualité de docteur particulier. La France est aussi plus intéressée qu'aucun autre Etat catholique dans la défense de l infaillibilité du pape avec les circonstances accoutumées, par la tolérance de l'hérésie de Calvin et par la délivrance du tribunal de l'Inquisition. » Ces sages conseils ne sont pas écoutés. Le gallicanisme va faire la première épreuve de la force que lui apportent les six propositions de la Sorbonne, et l'aflaire des Corses a mis en relief plusieurs ecclésiastiques réunissant les qualités qu'exigera Louis XIV pour les évôchés et pour le cardinalat : Bonsy, évoque de Béziers, qui montera bientôt sur les grands sièges de Toulouse et de Narbonne, et l'abbé de Bourlemont, qui prendra place à l'Assemblée de 1682, comme archevêque de Bordeaux. Les prédictions de l'archevêque d'Embrun vont se réaliser sous le pontificat d'Alexandre VII; la situation sera la même après la mort de Louis XIV, et le gallicanisme perpétuera, sous le règne suivant, les querelles religieuses qui ébranleront la monarchie. Le jeune roi et ses ministres ne s'étaient pas moins gravement trompés en croyant mettre le trône à l'abri de toutes les révolutions, lorsqu'ils bravaient les censures ecclésiastiques encourues par leurs attentats contre les droits du saint-siège. Lionne écrivait à l'archevêque d'Embrun dans l'une des principales crises de ce démêlé : « Je vous avoue que j'ai grand'peine à supporter avec patience ce que M. le duc de Médina vous répète si souvent touchant les ambas espadas [les deux glaives] de la cour de Rome. Je voudrais bien qu'il sût une bonne foi que, poîir les têtes des rois de France , il nij a point de foudres à Rome mais seulement des bénédictions. Le connétable de Lesdiguières avait accoutumé de dire, pour les particuliers mêmes, que l'excommunication était une épée qui ne valait rien que dans le fourreau. Aussi ai-je vu la République, le Grand duc et le duc de Modène faire la guerre, deux ans, au pape Urbain, sans qu'il voulût ou osât tirer cette épée de son fourreau contre le moindre d'entre eux. Si les Chigi étaient plus imprudents et plus téméraires, V armée du roi ne devrait pas sortir d'Italie qu'elle neiit fait une punition exemplaire de leurs personnes
dans Rome rnême {\). Ces sentiments et celle doctrine n'ont porté bonheur ni au règne ni à la dynastie (2).
(1) 4 mars 1663. Espagne, 44.
(2) Louis XIV fit représenter sa victoire sur le bronze, sur le marbre, sur les tapisseries. Une de ses médailles porte d'un côté Rome et la pyramide, avec les mots : Ob NEFA^DUM scelus a CoKsrs editum in oratorem kkgis Franci.e, et de l'autre le roi donnant audience au légat, avec ces paroles : Corsicum facinus EXcusATUM. — Legato A LATRRE Misso. Le monumeut païen érigé par le duc de la Feuillade sur la place des Victoires ne pouvait manquer de rappeler un fait si douloureux pour l'Église, et que les adorateurs du roi croyaient si glorieux pour lui. La pyramide des Corses avait sa place dans un bas-relief sur les piédestaux des groupes de colonnes qui supportaient quatre fanaux de bronze doré : elle était ainsi rangée au nombre des vingt-quatre pilncipales actions de Louis XIV, célébrées dans des inscriptions latines et françaises, œuvre de l'abbé Régnier Desmarais. V. Description du monument érigé à la gloire du rci par le marécl^al duc de la Feuillade, avec les inscriptions de tout l'ouvrage (Paris, chez Cramoisy, 1686) :
Jussa erigi et concessa toUi, vindex ItEsi legati moles.
Rex memorem Infandi casus dut tollere moleyn. Roma, fovere pium, Isesumgue timere mémento.
La pyramide élevée et ensuite abattue par la permission du roi. 1664-1668.
Un même lustre a vu, par même autorité, La pyramide, à Rome, élevée et détruite. Rome, connais Louis, et désormais instruite Redoute sa colère et chéris sa bonté.
L'internonce Lauri signala aussitôt à sa cour ces « versi composti in latino e poi tradotti iu francese da un medesimo autore, che si chiama l'abbate Renier, il quale si trovava con il duca di Crequy per segretario delF ambasciata quando succese quel fatto et bora continua tuttavia la sua dimora appresso il medesimo duca. » (Au secrétaire d'État, l^r avril 1686. Cifre con Vabbalg Lauri, IGfi4-l6S6. Niinziatura di Francia,l72. Arcb. Vatic.)
EXÉCUTION DU TRAITÉ DE PISE. — DÉLÉGATION DU CARDINAL CHIGI EN FRANCE. — MARS-AOUT 1664
La cour de France après le traité de l'ise : querelles cherclu'es au pai»; ; nieuaces de nouvelle rupture. Rentrée de Boiu'Ieniont à Rome. Exécution des articles de Fisc par Alexandre VII. Construction de la pyramide. — luquiétudes du pape sur la légation de son ueveu. Incident de l'abbé Benedelti. Menaces du roi et de Lionne. — Départ du légat, 5 mai. Composition de sa maison. Arrivée à Marseille. Bon accueil fait au légat par les |)opulations. Procédés de la cour. — Enregistrement des bulles de la légation : déloyauté de Lionne et du premier président Lamoignou. — Le légat à Nt'mours. Conférences de Fontainebleau entre Ravizza et Lionne sur l'audience royale et sur l'entrée puhli(]ue à Pari.s. Embarras du roi : convocation d'un conseil extraordinaire : rapport de Lionne. Fermeté de Ravizza et du légat. Audience secrète, 3 juillet. Le légat à Vinceaues. Audience solennelle, 29 juillet. Séjour du légat à Fontainebleau. — Entrée publicfue à Paris. Contestations. Procédés du Parlement. Indignation du légat. Aveux de Montausier. — ■ Le cardinal Impériale à la cour de France : sa justification. .Aveux et regrets du roi et de Lionne ; leurs lettres à la république de Gènes. Retour du légat en Italie.
Louis XIV ne démentit pas la profonde remarque de Tacite : Proprium hiimani ingenii est odisse qiiem lœseris ! Jamais il ne ressentit plus de haine contre Alexandre Vil qu'après le traité de Pise. Il ne lui avait accordé qu'une paix mensongère, et il ne fit trêve ni à ses insultes ni à ses menaces. Ce n'était pas assez que le pape exécutât avec loyauté les conditions léonines de l'accommodement : il devait prévenir les désirs du roi, lui sacrifier sans examen les prérogatives pontificales et les intérêts de la religion ; et malheur à lui, malheur à plusieurs générations de sa famille, s'il se plaignait, ou se souvenait seulement des outrages sans nom qu'il avait reçus! Le plus léger murmure lui était imputé à crime, et tous les espions aux gages de la France étaient déjà en campagne pour recueillir, grossir, envenimer, et dénoncer à Saint-Germain les rumeurs supposées du Vatican ou de Monte-Cavallo.
Le roi chercha tout de suite un nouveau prétexte de querelle dans un acte de l'autorité spirituelle, la nomination de cardinaux faite au consistoire du 14 janvier 1664. Les princes ayant obtenu leur promotion après le traité des Pyrénées, n'avaient rien à prétendre dans celle-ci, et il n'y avait, aucune raison de devancer le tour des couronnes pour revêlirde la pourpre le nouveau candidat de la France, un laïque, le duc de Mercœur, petit-fils de Gabrielle d'Estrées, veuf de Vicloire Mancini, dont le plus récent exploit était d'avoir, comme g'ouverneur de province, occupé militairement Avignon et le Comlat-Venaissin ! Le courrier de Bourlemont annonçant la fin des négociations était arrivé à Saint-Germain le 21 février, à midi; il repartit le 3 mars, emportant des dépêches qui ne respiraient que la colère et la vengeance. Bourlemont lui-même était durement blâmé de n'avoir pas mis à un assez haut prix la rentrée du pape àsxï'&XBi faveur royale (1), et le premier ordre qu'on lui donnait depuis cette apparente pacification élait de faire craindre à la cour pontificale une nouvelle et prochaine rupture! «Je ne désire pas, écrivit le roi, recevoir aucun nonce en France que l'accommodement, en ce qui regarde ma satisfaction, ne soit consommé par le discours que le légat me doit faire en son audience; et il sera même bien à propos, si on veut agir à Rome avec prudence, qu'ils ne s'avantagent pas à déclarercelui-ci ou celui-là pour nonce, qu'ilsn'aient auparavant con-
(1) « Lorsque M. Rasponi vous témoigna qu'où appréhendait à Rome que le légat ne reçût ici des mortiiicatious, et qu'il vous consulta sur ce qu'il pourrait faire pour se rendre plus agréable à S. M., le roi aurait désiré que vous n'eussiez pas répondu, comme vous fîtes, eu suggérant audit Rasponi que le légat pourrait apporter à S. M., les induits d'Artois et du Roussiilou, et d'autres grâces pour des particuliers; car, pour celles-ci, ce sont toutes bagatelles h. son égard qu'elle ne mettra pas sur son compte pour en avoir aucune obligation, étant bien assez que ceux qui en retirent le fruit se chargent de cette obligation envers S. S. et les siens; et, pour les induits des pays conquis en la dernière guerre, outre que c'est une chose accordée et promise à M. de Créquy et dont on faisait déjà l'expédition en daterie lorsque l'attentat du 20 août arriva, et qu'ainsi M. le légat n'eu peut plus tirer aucun mérite, on peut dire de plus, pour ce qui regarde l'induit d'Artois, que S. M. a cru obliger le pape et la cour de Rome quand elle a pris la résolution de l'accepter, tant elle avait de fortes et pressantes raisons pour soutenir de n'avoir aucun besoin dudit induit, ce qui ne vous est pas inconnu, ni nouveau. >• (Lionne à Bourlemont, 3 mars 1664. Rome, 138.)
•SQlté ma volonté sur le choix de la personne, suivant ce qui a toujours été pratiqué; car j'entends déjà parler de quelques sujets que je ne recevrais pas ici dans cet emploi. Vous pourrez même ajouter à cela, comme de vous, qu'il pourrait arriver que le lég'at viendrait ici avec si peu de pouvoir de me témoigner que lui et sa maison ont véritablement envie et dessein do rentrer dans mes bonnes grâces, que, reconnaissant par là que le pape n'a pas intention de vivre avec moi d'autre manière qu'il a fait par le passé, je prendrais la résobition de le prier de s'abstenir d'y envoyer aucun nonce durant son pontificat, d'autant plus que, pour l'expédition des affaires, il suffira de l'ambassadeur que je tiendrai près de lui. Enfin, avant que m'engager à rien là-dessus, il est bon de voir par quels moyens le légat ici voudra et aura pouvoir de réparer l'effet de la dernière promotion de cardinaux, où Sa Sainteté a montré faire si peu de cas de mes sentiments qu'il a fait évidemment connaître que, pourvu qu'il évitât le coup du passage de mon armée, il ne se souciait pas beaucoup que nous rétablissions ensemble une véritable bonne correspondance et que ses parents rentrassent eifectivement et réellement dans mes bonnes grâces. Il n'y a qu'à considéier, d'un côté, la précipitation dont il a usé à faire cette promotion hors des temps accoutumés, afin que je n'eusse pas lieu, par la conclusion de l'accommodement auquel il se voyait forcé, de lui faire aucune instance là-dessus, et, d'autre part,lamauvaise volonté qu'il aatfecté de me témoigner, soit en composant ladite promotion de cinq sujets naturels ou dépendants de la couronne d'Espagne (1), et du sieur Picco-
(i) Rieu D'est moins vrai : pas un seul n'appartient à la faction espagnole, pas un seul n'avait d'inti-rêts qui le missent dans la dépendanee de l'Espagne. CarafFa, Bonelli et Piccolomini étaient nonces à Vienne, à Madrid et à Paris. Le premier, petit-neveu de Paul Y, était d'une famille autrefois napolitaine, mais devenue romaine. Il était né à Rome et avait été nonce en Suisse, à Venise et auprès de l'Empereur. Devenu cardinal, il fut nommé légat à Bologne, et refusa plus lard ravchevêclié de Naples. Bonelli, petit-neveu de Saint Pie V, était né à Rome des marquis de Cassano; jusqu'à sa nonciature en Espagne, il n'était pas sorti des États romains, où il avait exercé plusieurs charges très importantes. Quanta Piccolomini, Alexandre Vil ne l'avait envoyé en France qu'après s'être assuré que sa personne n'était pas suspecte au roi. — Boncompagni était né à Naples, mais sa famille était l'une des plus illustres de Bologne : sujet d'Innocent X, il avait été nommé par ce pape à l'ar-
486 CHAPITRE dixièmf:
loniini (1) qu'il a cru mal satisfait de moi, soit par la clause qu'il a prononcée en créant les six autres qu'il a réservés in pectore, que c'étaient tous sujets réellement servant le saintsiège, afin d'exclure toutes mes demandes, soit à l'égard de mon cousin le duc de Mercœur, soit pour quelque autre sujet. Je vous avoue que ce procédé m'a tellement piqué que je délibérai quelque temps, à la réception de cette nouvelle, si je vous dépêcherais un courrier exprès pour révoquer mes premiers ordres, ou au moins pour vous ordonner ai augmenter mes prétentions de la demande de deux chapeaux de cardinal, qui était ce que la cour de Ro7ne méritait par sa bonne conduite, et quelle eût été bien empêchée de me refuser en l'état oii ses affaires se trouvaient réduites ; mais l'avancement du repos de la chrétienté, qui en a tant besoin pour s'opposer à l'ennemi commun, l'emporta sur le ressentiment particulier que j'avais de cette nouvelle injure (2). — Il reste à savoir maintenant si le lég-at viendra muni de quelque bon moyen pour me la faire oublier et pour m'oblig-er à le recevoir sincèrement et sa maison en mes bonnes grâces. Pourquoi je veux bien vous dire que je ne compterai pour rien, quand on voudrait ne m'offrir que cela, ni l'avancement au cardinalat du duc de Mercœur en l'une des six places qui ont été réservées, ni l'expédition des induits d'Artois et de Roussillon... »
Lionne reprenait ensuite en son nom personnel et aggravait toutes les paroles qu'il avait placées sous la signature de Louis XIV : « Le roi, disait-il, pour le bien de la chrétienté, qui a tant de besoin de la concorde de ses princes, s'est accommodé avec la personne du pape et s'est satisfait des répa-
chevêché de cette ville, qu'il conserva jusqu'à sa mort. — Paul Savelli était Romain, et allié à la famille pontificale et romaine de Peretti, dont le nom était uni au sien. — Celsi était aussi un noble romain, et si peu hostile à la France que Louis XIV le désigna au duc de Chaulnes comme un de ses candidats pour succéder à Alexandre VII. (Instruction en cas de . conclave, 10 mai 1666. Hanotaux. Instructions aux ambassadeurs de France, Rome, t. I. p. 224.)
(1) C'était une coutume que les titulaires des trois grandes nonciatures fussent compris dans une même promotion. C'est une insolence incroyable de prétendre que, pour avoir été insulté par Louis XIV, un prélat a perdu ses titres au cardinalat.
(2) On va voir plus loin combien ce langage est contraire à la vérité.
EXÉCUTION Di: TRAITÉ DE PISE 487
rations qui lui ont été accordées par lo traité pour l'attentat du 20 août, a révoqué les ordres du passage de son armée et enverra son ambassadeur à Rome; mais il est aisé à juger que les choses ont passé trop avant, de la part des parents du pape et des ressentiments que Sa Majesté a déclaré avoir de leurs procédés, pour leur accorder ses bonnes grâces et sa protection, s'ils ne se mettent en devoir de mériter l'un et l'autre à l'avenir par des actions toutes contraires. Cependant, bien loin de cela, il se trouve que, sur le point de la conclusion de l'accommodement, on fait une nouvelle et très sensible oifense à Sa Majesté en la manière et en la qualité de la promotion, ce qui est expliqué au long dans la lettre du roi. — Nous savons, déplus, que le -pai^e s'explique tous les Jows (l)que ce n'est qu'à la prière que lui en ont faite d'autres personnes qu'il désincamère Castro, et qu'il ne l'aurait jamais fait pour le roi et sur l'avance de Sa Majesté, quand elle vous a envoyé plein pouvoir de traiter la paix. Nous savons encore que ceux du palais empoisonnent cet acte de pure générosité pour en ternir, s'ils pouvaient, l'éclat, faisant débiter dans Rome par leurs émissaires que le roi n'a eu d'autres motifs que trois vives craintes, de lio-ues contre nous, de fulminations de censures et de révoltes dans le royaume. Vous pouvez croire combien tout cela est agréable aux oreilles du roi, qui le sait à n'en pouvoir douter, combien de pareils discours rhabillent le fait de la promotion et disposent les choses à écouter favorablement le légat et à oublier que, jusques au 14 de l'autre mois, MM. les Chigi n'ont rien omis de possible pour nous jeter sur les bras tous les autres princes et mettre en feu toute la chrétienté, et qu'ils ne se sont départis de ce beau dessein que quand ils se sont vus abandonnés de toute la terre et sans forces pour pouvoir plus longtemps résister à une armée qui s'avançait pour leur châtiment. Avec tout cela, j'ose vous répondre que, s'ils sont bien avisés ou bien conseillés, il ne dépendra que d'eux que le légat, venant ici, n'y soit honoré et bien traité, autant et plus que jamais l'ait été aucun autre cardinal qui soit entré dans
(l) 11 n'y a pas la moindre trace de cela, si ce n'est dans les rapports des familiers de Faraèse, de ceux que le maître de chambre, M. de la Bussière lui-même, appelle de la canaille.
le royaume avec le même caractère, et enfui que toutes choses ne se passent avec une entière satisfaction de part et d'autre; mais je vous avoue que, comme ils n'ont jamais pris une seule résolution à temps, je ne crois pas qu'ils deviennent aujourd'hui plus habiles, ni qu'ils sachent assez bien considérer que, pour quelques grâces qui ne leur importent presque rien, ils peuvent rendre à jamais leur famille heureuse ou malheureuse, ce qui dépend sans doute de la protection et de l'amitié du roi, ou de la continuation de sou indignation, et il se peut dire véritablement que voici une conjoncture qui décidera de leur sort, bon ou mauvais, et de celui de toute leur postérité... Je sais que le roi avait résolu d'écrire de sa main au pape aussitôt qu'il recevrait la nouvelle de l'accommodement, mais celle, qui a précédé, de la promotion, et les beaux discours que les émissaires du palais de Sa Sainteté continuent à débiter ont fait changer de pensée à Sa Majesté jusques à ce qu'elle voie un peu plus clair dans la manière de vivre qu'on voudra à l'avenir tenir avec elle... — J'oubliais de vous toucher une des meilleures cordes qui peut toucher le plus efficacement les parents du pape et en obtenir ce que nous désirons, qui est l'incertitude du traitementquerece vraie cardinal Impériale, lequel, par la teneur du traité, est remis comme à la discrétion du roi. C'est le point qui leur est sans doute le plus sensible, et il ne serait pas mal, si vous aviez quelque voie pour cela, de faire agir les amis dudit Impériale auprès de Sa Sainteté pour lui remontrer le grand intérêt qu'il a en son particulier que le légat vienne ici chargé de grâces pour le roi, afin que, se mettant bien avant dans la bienveillance de Sa Majesté, il soit plus capable de le protéger, et, faisant admettre ses justifications, lui épargner quelque mauvaise rencontre ou mortification... (1) » Avant de renvoyer à Rome le duc de Gréquy et la faction française, Louis XVI et Lionne cherchèrent si la séduction ou la peur auraient prise sur deux des cardinaux les plus considérables : Corradi, dataire, dont la vigilance et l'intégrité défendaient énergiquement la discipline ecclésiastique sur tous les points de la chrétienté, — et l'ancien nonce en France, I*icco-
(1) 3 mars 1G64. Rome, 158.
lomiiii. Lionne écrivit au commandeur d'Elbèue : Si la cour de Rome veut être bien traitée, il faut qu'elle suive envers nous « une conduite directement opposée à celle du passé, qui était de n'estimer personne, parler désavanlageusement de tout le monde (1), refuser toule sorte de grâces, se croire plus lins et plus habiles que tous les autres, eL n'avoir jamais besoin de qui que ce soit. Nous connaîtrons cependant bientôt, par le train qu'on commencera de prendre, ce que l'on veut de nous, amitié, haine ou indifférence, et, seconda ihiiono, balleremo... » Sa Majesté est fort mécontente du cardinal Corradi, qui s'est opposé à la paix jusqu'à la dernière heure, dit-on, « n'ayant pas même voulu se trouver aux Congrégations qui furent tenues pour résoudre la désincaméralion de Castro. » Faites lui craindre « les déclarations publiques que Sa Majesté pourrait faire contre Son Eminence, soit en défendant à son ambassadeur de le visiter, ou de s'arrêter devant lui, soit en demandant même à Sa Sainteté que les alfaires de France en daterie ne passent plus par ses mains (2). » Corradi vit le péril, mais n'en fut pas troublé : « Il a de certains zèles inconsidérés, répondit d'Elbène, qui lui font un tort extrême; du reste, il est constant que c'est un fort homme do bien et désintéressé, mais un peu trop bacchettnne (3). Depuis avoir reçu voire lettre^ je me suis souvenu de certains discours qu'il me fit chez moi, la semaine passée, qui me font connaître qu'il a fort à cœur de n'avoir point reçu, comme les autres cardinaux, réponse de Sa Majesté sur les bonnes fêtes; il s'échappa même à me dire qu'il me fallait conseiller M. le duc de Créquy, à son arrivée, d'estimer les cardinaux et de ne les point mépriser, afin de rétablir toutes choses par la douceur, ce qui me fait croire qu'il craint ou qu'il a eu avis de ce que vous me marquez... » — Il m'a déclaré qu'il avait été fidèle au p;ipe, sans être ennemi du roi. Pressé par moi de regagner les bonnes grâces de Sa Majesté en lui écrivant une lettre « pleine d'ex-
(1) Est-il besoin de dire que jamais Alexandre VII u'a mérité ces reproches? C'est à Saint-Germain seulement qu'on trouvait ces dispositions, comme on l'a déjà vu et comme nous Talions prouver mieux encore, s'il est possible.
(2) 3 mars 1G64. Rome, 138.
(3) Ce que Lionne appelait hlgol.
490 CHAPITRK dixièmp:
cuses de ce qu'on lui imputait, il me répondit qu'il n'aurait aucune répugnance à le faire et à se soumettre à un si grand roi, mais que, ne se sentant point coupable le moins du monde envers Sa Majesté, il ne voulait pas donner l'avantage aux ennemis qu'il a en cette cour de l'avoir obligé par leurs mauvais offices et fausses accusations à demander pardon au roi pour des fautes qu'il est assuré de n'avoir pas commises, et, quoi que je lui puisse dire, comme c'est un homme tout d'une pièce qui prétend n'être pas coupable, il en demeura là... (1) »
Le cardinal Piccolomini ne montra pas moins de dignité que son collègue. Après sa promotion, il s'était conformé à la coutume en adressant à Louis XIV la lettre que les rois et princes catholiques recevaient de tout nouveau cardinal. La réponse royale lui rappela maladroitement son expulsion du royaume (2), et l'on crut lui faire oublier, par un riche présent, le traitement ignominieux qu'on lui avait infligé après le 20 août (3). Piccolomini déclina une offre, qui faisait une distinction injurieuse entre sa personne et l'honneur de son souverain : « Il riceverlo hora, écrivit-il à Lionne, mi sarebbe un rimprovero délia passata disgratia. Onde pretjo Vostra Eccellenza a scusarme e in quel cambio onorarmi di fare aggradire alla Maestà Sua esibiiioni reverendissime (4). »
Le premier des Français qui rentra dans Rome (22 mars 1664) fut l'abbé de Bourlemont. « J'allai, dit-il, baiser les pieds du pape, et Sa Sainteté me dit qu'elle avait grande joie que cet accommodement fût fait et que c'avait toujours été Tobjet de ses désirs et le sujet de ses prières envers Dieu; qu'il aimait tendrement le roi et qu'il conjurait le zèle et la piété
(1) D'Elbène à Lionne, 18 mars et 1" avril 1664. Rome, 138.
(2) « Comme je vous aurais mis sur la tête avec beaucoup de joie le bonnet de cardinal, si votre nonciature avait fini à Vordinaire et ainsi qu'ail aurait été à désirer, aussi vous puis-je assurer que les incidents qui vous sont arrivés de deçà et auxquels vous n'aviez donné aucune cause ne m'ont point empêctié de me réjouir sincèrement de votre promotion. » (1" mars 1664. Rome, 158.)
(3) « J'ai été assez heureux pour obtenir de S. M., non seulement qu'elle répondît très obligeamment à M. le cardinal Piccolomiai, mais que S. M. lui envoyât le présent qu'il aurait eu s'il était parti d'ici eu la manière ordinaire. »
Lionne à Bourlemont, 3 mars 1664. Rome, 158.)
(4) 14 mars 1664. Rome, 158.
EXÉCUTION Dr TRAITÉ DE PISE 491
de Sa Majesté d'aidei' l'Empereur on la guerre contre le Turc; qu'il lui avait envoyé des sommes d'arg-ent notables et accordé la levée des décimes et lui voulait encore envoyer ce qu'il avait de gens de g-uerre^ et qu'un peu auparavant que j'entrasse vers lui, un officier de ses troupes lui étant venu baiser les pieds, il lui avait déclaré qu'il ne voulait pas voir de soldats, et qu'ils allassent tous contre le Turc, le métier des prêtres étant de dire leur bréviaire et non pas de faire la g-uerre... Je répondis à cela, louant les sentiments de Sa Sainteté, et lui dis que le zèle du roi pour le service de Dieu et le bien de la religion était incomparable. Sa Majesté en donnant tous les jours des preuves et dedans et dehors son royaume en abaissant les hérétiques et protégeant et défendant les catholiques, partout 011 ils étaient oppressés. Là-dessus le pape me dit que le roi non seulement était grand parmi les chrétiens, mais redoutable encore chez les infidèles, et que la bonne politique voulait que l'on fût bien avec Sa Majesté. Je vous avoue, Monseigneur, que je n'ai jamais vu personne parler de meilleur sens, et l'on peut dire ce que disait un ancien : Vexatio dat intellectiim. Après que Sa Sainteté m'eut parlé de beaucoup de choses indifférentes et de ses voyages et négociations, il me toucha un mot de ma sortie de Rome (1), mais doucement et en passant. Je lui dis que le mauvais état où étaient pour lors les Français en cette cour m'avait fermé le passage pour aller prendre la bénédiction de Sa Sainteté, partant de Rome par ordre du roi. Sa Sainteté répliqua que le duc de Créquy, tout séculier qu'il était, voulant partir, lui avait fait dire un mot de sa sortie; et, lui voulant répondre, il me dit en riant que cela était passé, et qu'il n'y fallait plus son- §er...(2))>
Quoique Bourlemont continuât de se montrer le plus épi-
(1) Quoiqu'appartenant à l'uue des cours de justice pontificales, Bourlemont était parti de Rome sans même prendre congé du pape : « Le sieur Rasponi me dit que peut-être le pape me toucherait, lorsque je le verrai, quelque chose de ma sortie de Rome, et si je lui en dirais quelque mot d'excuse. Je lui dis que je ne croyais point avoir manqué en obéissant au roi. » (A Lionne, 1" avril 1664. fio?«e, 158.)
(2) l" avril 1664.
neux des minisires (i), il ne put s'empêcher d'avouer (2), avant qu'un mois se fût écoulé, que l'exécution des articles de Pi se était aussi avancée que possible, en tout ce qui dépendait de la cour pontificale. L'incamération de Castro avait été cassée, et c'était maintenant au duc de Parme de payer ses dettes. La Chambre apostolique attendait les otl'res du duc de Modène. Le cardinal Chigi se disposait au voyage de France avec le cardinal Impériale. Don Mario et don Agostino s'apprêtaient à tenir la parole donnée. Le libertin Maidalchini, le traître Cesarini et les autres barons séditieux allaient rentrer à Rome et jouir de l'impunité que leur procurait Louis XIV. Le décret contre les Corses était rédigé; leur troupe était licenciée; le barigel banni. Un seul article était en suspens : le plan de la pyramide est dressé, disait Bourlemont; mais on n'a pas encore mis la main à l'œuvre (3). Les Romains espéraient quelque tempérament sur ce point, qui blessait en effet leur plus légitime susceptibilité. Vainement les cardinaux Antoine Barberini et Albizzi (4),
(1) « J'ai su que [la cause de] la résolution que l'on prit de déclarer le cardinal Cbigi légat aussitôt après mou arrivée à Rome en un consistoire extraordinaire..., a été que je fis connaître... qu'après avoir baisé les pieds du pape je n'irais pas saluer le cardinal Chigi s'il n'était déclaré légat, et ils crurent que cela ferait du bruit dans Rome. >' Les ministres du pape craignent avec raison quelque mutinerie parmi les huit cents Corses, si on les licencie tous à la fois, et surtout si on publie, avant leur départ, le décret infamant qu'exige le roi; on me propose donc un licenciement par brigades, qui sera suivi du décret : « Je répondis qu'il me semblait que celte façon n'était pas conforme aux articles arrêtés, et que je croyais qu'il fallait commencer par les déclarations contre les Corses, conformément à l'article 12, et aussitôt les licencier. » (l" avril 1664. Rome, 158.)
(2) A Lionne, 24 avril 1664. Rome, 158.
(3) 11 n'y avait pas même de retard. Il était convenu seulement que la pyramide serait élevée avant que le légat fût reçu par le roi. Lionne, d'ailleurs, se félicitait d'avoir là un prétexte pour ajourner la restitution d'Avignon : « Le bon est, disait-il, que cet Étut-là est encore entre les mains du roi, et, quand on voudra faire à S. M. de ces sortes d'injustices contre la teneur du traité, elle a d'assez bons gages entre les mains pour s'en faire faire raison. » (A Bourlemont, 2 mai 1664. Rome, 159 )
(4) Ce cardinal représentait avec raison que l'entretien de cette pyramide dans son intégrité serait difficile ; qu'un incident, que l'action d'un malintentionné pourrait causer des désordres, surtout pendant la vacance du saintsiège : « J'ai répondu, dit Bourlemont, que, si l'on la voulait ruiner, l'on le ferait en tout temps, mais que les conséquences en seraient si fâcheuses, que je ne sais si l'on en serait quitte pour la rétablir, enfin qu'il fallait exécuter
pensionnaires de la France, le P. Oliva, général des Jésuites {{), font appel à la délicatesse du roi, espérant qu'il se contentera d'un marbre, avec inscription, attaché au mur du palais Farnèse. Louis XIV, Lionne et Bourlemont s'étudient à rechercher les raffinements qui rendront l'outrage plus sensible au pape : « Un des premiers soins que vous devez avoir, écrit le roi lui-même, doit être à Tég-ard de la pyramide, afin qu'elle soit dressée d'une forme et d'une élévation convenable , que les caractères de l'inscripLion soient si gros et si bien g-ravés qu'ils soient facilement lisibles par toute personne qui voudra s'arrêter à les voir; mais surtout qu'on prenne toutes les précautions nécessaires pour rendre stable et durable ce monument, sans qu'on coure risque que quelque malin ou jaloux de l'honneur de cette couronne puisse se servir des ténèbres de la nuit pour y gâter ou altérer quelque chose ; et, pour cet effet, il serait bien à propos d'y faire comme des barrières
le traité. » (A Lionne, 15 avril 1664. i{o»«e, 138.) Mais les importiinilés du cardinal Albizzi n'étaient à craindre que lorsqu'on lui faisait attendre ses gratifications accoutumées. Créquy rappeln justement à Lionne qu'on était en retard avec lui : et '< vous savez, écrivait-il, qu'il est. assez pressant. » ;22 avril 1664. Rotue, 15S.)
(1) « Qui a beaucoup de crédit en cette cour. » (Bourlemont à Lionne, 6 mai 1664. Rome, 159.) — Élu au mois de juillet 1661. — Plusieurs de ses lettres à Lionne font peine à lire, et répondent aussi mal aux bienfaits dont Alexandre Vil comblait son ordre, qu"à la confiance dont il honorait sa personne. Le n février, ce religieux avait prié le cardinal Antoine Barborini de se concerter avec le P. Amat pour porter le roi à « appagarsi del cacciameuto dei Corsi, senza l'alzamento dell' aguglia. » {Rome, lo7.) Le 6 avril, il écrivit à Lionne qu'il se joignait à « Vapplauso universale e alli accrescimenti incomparahUi di gloria al rè. la non uoglio, ajouta-t-il, dif'finire se qui si mérita la rinuntia di varii articoli concordati, vedendo io pure quanta ostino al merito di tanto magnanima gêner 'silà la tardanza uzata e la ritrosia discoperta. Bensi dico che anche, ove qui mancasse la benemerenza, t d difetlo maggiormente glorifichorebbe i favori reali. Voslra Eccelleuza sa cio che ri?pose Alessandro qaando diede cento talenti d'oro a chi ne chiedeva un niezzo di rame, esclamando : I miei doni dehhono confarsi non al suo bisoguo, ma alla mia grandezza. Di nnovo con o^sequiosissima sommissione anlisco di rappreseutare quauto nobiliterebbe lo spleuJore délia corona christianissima rimettere quella parte di capiloli otlenuti, che si poco rilieva alla maguiûcenza d'un tanto monarca. Quanto da S. M. si togliera di compassione alli atterriti dalla sua potenza, tanto aumenterala stima del suo governo e la veueratione aile sue armi, le quali vogliono che si céda, ma non vogliono che si cada, ne che si spasima... » {Rome, 158.)
à l'entour que personne ne put outre-passer (1), mais avec cet égard pourtant qu'elles ne soient pas si éloignées de la pyramide que du dehors on ne puisse, comme j'ai dit, en lire fort facilement l'inscription... S'il arrivait jamais que cette pyramide tombât, ou parles mauvais fondements qu'on lui aurait donnés, ou par l'aide et la malice de qui que ce soit, il faudrait
bien qu'à l'instant même on la fît rétablir (2) » Bourle-
mont surveille l'architecte du pape et le menace de son ressentiment, s'il manque quelque chose à la solidité de cette construction v qui doit être de perpétuelle durée. » Les exigences de l'abbé vont si loin que le loyal et conciliant Rasponi lui demande s'il veut donc élever « un échafaud infamante,... faisant allusion aux lieux où Ton expose les têtes de bandits que l'on enferme ordinairement dans des cages de fer. » — Enfin il est au comble de ses vœux, et il écrit: « Les architectes, que j'ai régalés secrètement, ont fait plus que les officiers de la Chambre ne voulaient, et il a été à propos de les gagner pour faire mieux réussir l'ouvrage (3). »
Mais ce qui préoccupait surtout Alexandre Yll, c'était la légation de son neveu; il savait à quoi s'en tenir sur la générosité royale. Bourlemont écrivait (4) : « La plusgraude crainte qu'ait le pape est que le cardinal Chigi ne reçoive quelque mortifications, et, si cela arrivait, il ne s'en consolerait pas. » Les alarmes d'Alexandre étaient fondées. On a vu l'accueil fait à Bourlemont, qui avait été séduit par cette bienveillance unie à tant de dignité : cela ne suffit pas à Lionne. « Il est sans doute, répondit-il, que le pape ne pouvait vous parler pour le roi plus obligeamment qu'il a fait, ni pour lui-même plus prudemment; mais je suis fâché d'apprendre que ce n'est qu'à vous qu'il tient de pareils discours, et que jamais il ne fut plus emporté contre la France et tout ce qui en dépend ; en sorte que ceux mômes à qui il s'en ouvre s'en étonnent. J'en dirai
(1) Bourlemont lui-même répoudil nettement que le traité n'y obligeait pas la cour de Rome.
(2) Le roi à Bourlemont, 3 mars; Lionne au meniez 11 avril 1664. Rome, 158. — Lionne au même, 4 mai. Rome, 159.
(3) Bourlemont à Lionne, 15 avril. Rome, 158. — 6, 7, 13 et 27 mai 1664. Rome, 159.
(4) A Lionne, 8 mai. Rome, 159.
EXÉCUTION DU TKAlTÉ DE PISE 495
niOQ sentiment à M. l'abbé Rospig-liosi (1), et vous pouvez en faire un chapitre à M. Rasponi; car, si cette conduite dure, je prévois que nous retomberons bientôt dans les mêmes inconvénients dont nous venons de sortir (2). » En même temps, pour entretenir les ressentiments de Créquy, que le roi allait
renvoyer à Rome, Lionne lui écrivait : «... Héron arriva
avec les bulles de M. l'archevêque de Paris et le gratis, qui est un mot dont on n'avait pas ouï parler dans les deux derniers pontificats, et, ce qui est remarquable, c'est que M. de Rodez ne le demandait pas, non plus que le pallium, qu'ils lui ont aussi envoyé. Cela fait voir que la conduite qu'on tient depuis vingt mois avec la cour de Rome n'est peut-être pas la plus mauvaise. M. de Bourlemont avait vu le pape; on peut dire que l'audience ne se passa ni bien ni mal. Sa Sainteté témoigna vouloir ponctuellement exécuter les conditions du traité et exhorta Sa Majesté à agir puissamment contre le Turc; mais nous savons que Sadile Sainteté s'emporte plus que jamais en discours et invectives contre cette couronne. Le sieur de Bourlemont avait aussi vu le cardinal Chigi... Son Eminence lui témoigna grande envie de mériter les bonnes grâces du roi et lui demanda même ses avis là-dessus; mais jusquesicice ne sont que paroles; il faut voir comme les effets suivront (3) ». — Vainement les hommes affectionnés aux deux cours invitaient celle de France à dissiper les craintes du pontife par une attitude moins hostile : « Le cardinal Pallavicino, écrivait Lionne^ sbaglia, comme on dit, a ringrosso (4), quand il pose pour fondement que c'est au roi à faire quelque chose de grand pour regagner les affectionsdelacourde Rome; car, avec plus de raison, nous établissons ici une maxime directement contraire; et, considérant, d'un côté, quelle a été la qualité et la durée des offenses qu'on y a faites au roi pendant dix huit mois entiers, et, de Tautre, que Von a plus de be-
(1) Neveu du secrétaire d'Etat attaché au légat et dépêché par lui à Foutaiuebleau pour uotifier sou arrivée. Il était désigné pour l'iuternouciature de Bruxelles.
(2) Lionae à Bourlemont, 11 avril it)64. Home, 158.
(3) 15 avril 1664. Rome, i.j8.
(4) Se trompe du tout au tout. — (Lionne à Ugo Mallei, espion de France, dont iapeusiou venait d'èlre portée a :2,000 livres. 4 et 30 mai 1664. Rome, 159.)
soins à Rome en un mois de temps d'avoir Sa Majesté favorable quelle ne saurait avoir ce besoin d'eux dans tout le cours de son règne y nous concluons que c'est plutôt aux parents de Sa Sainteté à rechercher par quelque chose de grand, voire par toutes sortes de moyens, l'hooneur de la bienveillance et de la protection de Sa Majesté. »
Dès sa rentrée à Rome, Bourlemont avait déclaré que le légat ne serait bien accueilli que s'il apportait les plus grandes grâces qui dépendissent alors du pape, c'est-à-dire des induits plaçant sous le régime du Concordat les Trois-Évêchés, l'Artois et le Roussillon. Ces affaires considérables étaient en négociation depuis la paix des Pyrénées, et l'abus qu'avait toujours fait Mazarin de la présentation aux évèchés el aux abbayes ne justifiait que trop la résistance du saint-siège (1) : « Si je ne savais de très bon lieu, écrivait Lionne (2), et à n'en pouvoir douter, que le pape témoigne toujours, en parlant même à d'autres qu'à ses confidents, d'être plus que jamais irrité contre nous de toutes les choses passées, je jugerais de tout ce qui s'est passé entre le cardinal Cliigi, M. Rasponi et vous, que le premier viendra ici infailliblement chargé de porter au roi l'induit des Trois-Évêchés, aussi bien que ceux d'Artois et de Roussillon ; mais... je n'ose décider s'ils auront à Rome, à la fin, assez de prudence pour savoir une fois prendre le bon parli bien plus pour eux-mêmes que pour le roi. Peut-être serai -je plus hardi à m'expliquer de mon sentiment, quand j'aurai entendu M. l'abbé Rospigliosi. » — « Le roi a été surpris de voir, par votre dépêche, que M. Rasponi ne vous dise plus mot sur ce qu'eux-mêmes avaient témoigné avec tant de passion de savoir de Rome par quels moyens les parents de Sa Sainteté pouvaient mériter de rentrer véritablement dans les bonnes grâces de Sa Majesté et avoir sa protection en tout temps. Ils ont pourtant de delà grand intérêt de s'expliquer de bonne heure de ce qu'ils veulent ou ne veulent pas faire ; car, dans ce doute, si on nous y laisse, on commencera à vivre avec le légat, dès son arrivée en France, avec plus
(1) Bourlemont à Lionne, l'"' avril 1664. Rome, 158. ■ (2) A Bourlemont, 11 avril. Rome, 158.
de 7'éserve en matière d'honneurs, d'accueil et de cérémonies qu^oa ne ferait si on savait qu'il apportât à Sa Majesté les satisfactions dont vous vous êtes expliqué confidemment au sieur Rasponi (1), »
Le roi se complaisait dans la pensée qu'ilinspirait une grande crainte au pape et au légat. Aussi son irritation fut extrême d'apprendre qu'un des plus vils instruments de sa politique à Rome, l'abbé Elpidio Benedetti, revenu de France avec un surcroit de pension et de bénéfices, tenait un langage opposé à celui de Bourlemont. Benedetti était universellement méprisé, et surtout en Italie, où il était mieux connu. Pour se ménager quelque bienveillance à Rome;, il annonça que le légal pouvait compter sur les plus honorables traitements (2). Bourlemont s'en plaignit à Lionne, répétant qu'il fallait tenir les Romains en suspens, pour les forcer d'offrir au roi les grâces qu'il désirait (3). — Elpidio^ répondit Lionne, « pour être plus agréablement reçu, n'aura voulu débiter, à son arrivée, que choses agréables » ; s'ils se règlent sur ses promesses, « il se trouvera à la fin que, pour ainsi dire, il leur aura coupé la
(1) Lionne à Bourlemont, 2 mai 1664. Rome, 159.
(2) Nouvelles de Rome, 26 avril 1664 : « Arrive sabbalo sera daFraucia l'abbate Elpidio Banedetti. Dice cbe il cardinale Chigi sara ricevuto cou ogni dimostrazioue di affetto e di stima in Jbrancia. « {Rome, 138.)
(3) 24 avril 166 i. Rome, lo8. — Les amis de la France sont mortifiés de « l'arrivée du sieur Elpidio avec la qualité d'agent du roi à Rome. Je ne sais ce qu'il a fait au.x. bumains, mais enfin sa personne a le don Je déplaire à tous plus que sa naissance de riccunalore [brodeur, on dirait aujourd'hui marchand à la toilette]. Il est vrai que la reine de Suède tient qu'il sera agent du roi pour acheter des essences, et S. M. se divertit aussi du nouveau titre du sieur Hugues Matfei, qui est allé attendre M. de Créquy à Livourne. » (Clarac del Yernet, supérieur de la maison de Saint-Louis, à Lionne, 6 mai 1661. Rome, 159) — Le brevet d'agent du roi, donné à Elpidio, ancien agent d'affaires de Mazarin, est daté du 4 janvier 166i. « Sa fonction est de faire, privativement à tous autres banquiers, toutes les expéditions où il y a nomination royale, et elle vaudrait, à la faire avec fidélité, au moins 6,000 écus de rente. » {Rome, 163.) — Benedetti, que nous avons déjà plusieurs fois nommé, avait été mêlé à tant d'affaires sous Mazarin et connaissait tant de secrets que de grands personnages de la cour, des ministres, comptaient avec lui. Le 8 septembre 1662, Lionne s'excusait de n'avoir pu lui obtenir certaine grâce, fort lucrative, et terminait ainsi sa lettre : « ... Vous me feriez une très grande injustice, si vous m'imputiez quoi que ce soil de; ce qui vous arrive, comme si je manquais daff'ectiou, car je ne manque que du pouvoir de vous la témoigner. De toutes
gorge; mais ce n'esl pas notre fait, et c'est à eux plus qu'à nous à y songer; car le roi se passera fort bien de toutes les grâces qu'on lui peut faire à Rome, et trouvera peut-être, dans le cours de son règne, des pontificats mieux conseillés et qui le considéreront davantage. Pour ce qui me regarde, et pour répondre au doute que vous a fait paraître M. Ravizza (1) de ma mauvaise disposition à tout ce qui concerne ces messieurs, après vous avoir déclaré que je n'ai, ni ne puis jamais avoir d'autres sentiments que ceux que je reconnais en Sa Majesté, qui font la souveraine loi de ma conduite en toutes rencontres, je vous dirai que le roi connaît si parfaitement toutes choses par lui-même qu'on ne saurait les lui altérer ou tant soit peu déguiser, et que, quelque maltalent contre messieiirs les Chigi dont ils veuillent me gratifier sans sujet, ni moi ni homme du monde, quelque adresse qu'il ait, n'est capable de rendre un mauvais office auprès de Sa Majesté à M. le légat, quand elle verra qu'il fait effectivement ce qu'il peut et ce qu'il doit pour plaire à Sa Majesté et pour mériter l'honneur de sa bienveillance et de sa protection. J'ajoute à cela, bien que je voie bien qu'ils auront peine à le croire, que, si je pouvais quelque chose, ce qui n'est pas, et que je voie qu'ils se montrent par les effets vrais el bons serviteurs de Sa Majesté, il n'y a personne au monde qui leur rende avec plus de passion et de sincérité tous les petits services qu'ils pourraient attendre de tout autre, et cela sans aucune vue d'intérêt imaginable, »
les pensées que vous me suggérez pour l'dvautage du sieur Antonio Mauassei, je me suis arrêté à lui procurer l'ordre de Saint-Michel, comme la plus facile à réussir. J'espère de vous en envoyer les expéditions au premier Jour, et il ne faut point dire que cet ordre-là soit avili puisque S. M. le porte. Ce fut une équivoque qui le fit obtenir au fils de Scaramuccia, et on l'obligea à le rendre, dès qu'on sut qui il était. » (Rome, 146.) — Benedelti, qui s'était fort enrichi dans ces métiers équivoques, mourut à Rome, et fut enterré à Saint-Louis-des-Français, où il avait fait construire uue chapelle dédiée au saint roi. A l'exemple de Mazarin, son premier patron, pour protéger sa succession, il la légua au roi, qui l'abandonna aux Mancini. Il avait possédé notamment, hors de la porte Saint-Pancrace, une somptueuse demeure, la villa Benedetta plus connue sous le nom i% palazzo del Vascello, et qui, réunie ensuite à la villa Pamphili, fut ilétruile pendant le siège de Rome en 1849. V, Dizionario de Moroni, c, 237. — Fréd, Masson, Le cardinal de Demis depuis son ministère, 125. (1) Un des prélats qui devaient accompagner le légat.
EXÉCUTION DU TRAITÉ DK ITSE i09
Laissez entendre que, si l'on n'est pas content de ce qu'apportera M. le légat, on pourra le recevoir seulement à Fontainebleau, sans déranger Monsieur, qu'on fera passer pour indisposé, et sans entrée solennelle à Paris. Le roi veut savoir d'avance à quoi s'en tenir, « et cela sans équivoques ni ambages, et en termes non sujets à explication : autrement, il n'aura qu'à se plaindre de lui-même si, dans sa marche, dès qu'il aura touché le royaume et arrivant ici, il trouve ce qu'il témoignait tant de craindre et dont le sieur Elpidio l'a faussement désabusé (1) Si M. le lég-at s'arrête à tout ce que lui
diront les Espagnols ou l'Escadron, il prendra un fort mauvais parti et remportera peu do satisfactions de son voyage. 11 devrait désormais s'être aperçu du mauvais pas on C ont jeté les conseils dudit Escadron, et il nest pas sans op-parence que çait été par pure mauvaise volonté et pour faire plus tôt vacjuer le pontificat, en suscitant indirectement mille dégoûts à Sa Sainteté, capables à la fm de lui saisir le cœur et de l'emporter. » Le 5 mai 1664, le cardinal Chigi reçut du pape, en consistoire, la croix de légat a latere et prit la route de Cività-Vecchia, oij il s'embarqua pour la France, avec un cortège qui répondait à la double grandeur du pontife et du prince temporel. Alexandre Vil n'avait rien négligé pour que cette mission douloureuse coûtât le moins possible à l'honneur et à la dignité du saint-siège. 11 avait placéauprès du légat des prélats capables de lui donner les meilleurs conseils sur les difficultés
(1) 4 mai 1664. Rome, 159. — Lionne écrit le môine jour à BeuedetU une. longue et vive dépêche : Le roi est mécontent que vous ayez assuré le légat « qu'il serait reçu ici très affectueusement, ce qui a produit un très mauvais effet. » S'ils u'ont plus d'inquiétude, les Chigi ne chercheront plus à plaire au roi. « Ils s'en sont fiés sur votre parole, dont, s'ils ne se ravisent, vous leur serez un mauvais garant... 11 se trouvera, à la fin, que vous leur aurez coupé la gorge et qu'ils vous en voudront plus qu'ils n'ont jamais fait. Tâchez, s'il est encore à temps, de rhabiller cela en vous expliquant mieux, quand il faudrait même, pour en faire naître l'occasion, déclarer que je vous en ai fait une sévère réprimande. Quant à ce que vous dites que vous vous promettez que ledit sieur légat sia per dare e in coimeguenza per riceve.re ogni conlento, vous raisonnez fort juste, parce qu'il faut qu'il commence, et que ce ne seront pas bagatelles ni grâces pour des particuliers, que le roi ne serait pas disposé à mettre sur son compte, et encore moins les régals qu'il a préparés, qu'il pourrait bien remporter à Rorae si d'autres choses ne précèdent. » {Homp., 159.)
que la cour de France ne manquerait pas de soulever. Le premier de tous était le cardinal Impériale, gouverneur de Rome au 20 août et qui ne s'effrayait nullement d'affronter la colère de Louis XIV et de lui rendre compte de ses actes. Avec le ca.rà'mà\-padro?ie , le pape ne craignait pas de montrer à ses ennemis un autre membre de cette famille Cliigi, que les pamphlets payés par le roi déchiraient avec tant de passion : don Sigismondo Chigi, fils d'un frère défunt, très jeune encore, mais sévèrement élevé par son oncle et depuis longtemps remarqué pour son heureux naturel, son esprit, sa science précoce (1). Les légations a latere devant offrir une image de la cour pontificale, Flavio Chigi avait un secrétaire d'État, Carlo Roberti de' Yittorii, archevêque de Tarse, qui portait au dauphin les fascie benedette sous le titre de nonce extraordinaire et qui, après cette fonction, devait rester en France comme nonce ordinaire; — un auditeur, Francesco Ravizza, commissaire de la Chambre apostolique, qui, chargé de négocier directement avec Lionne, força l'estime et le respect de ce ministre; — un majordome, le clerc de chambre Bonaccorso Bonaccorsi; — un dataire, Yitaliano Visconti, auditeur de rote, nommé nonce à Madrid; — un maître de chambre, le protonotaire Colonna, nommé vice-légat d'Avignon; — un camérier secret, le prélat Altemps; — un maître des cérémonies, Fulvio Servatio; — et un diarista^ Sehastiano Baldini. Trois de ces prélats, Roberti, Visconti et Bonaccorsi devaient être élevés à la pourpre par Alexandre VII, et Ravizza, devenu archevêque de Césarée^ nonce en Portugal et préfet de la Propagande, allait la recevoir aussi lorsqu'il mou-
(1) Nous avous déjà parlé de lui au chapitre vi : « ... Pare dotato di talent assai superiori a gl' altri délia sua casa; tiene vivacità; è pronto et arguto nelle risposte; fa profltto nello studio. » (Relation de Ba«adouua, qui avait quitté l'ambassade de Rome au mois de novembre 1663. {Relazioni, t. 11, p. 266.) — En 1661, don Sigismondo fut élevé au cardinalat par la reconnaissance de Clément IX, et, en 1671, l'ambassadeur vénitien Grimani parlait de lui on ces termes : « Il cardinale Sigismondo Chigi porta neila età di 23 anni la diguità coa tal forma che si concilia amor e stima, et se il progresse nelli anni non lo pregiudica, fa creder dover essere ai suoi giorni uno dei più rispiendenti car. dinali nella virtùe nella esperienza. » {Relazioni, t. 11, p. 351.) Nommé légat de Ferrare par Clément X, il mourut à vingt-neuf ans, justitiaat les prévisions de Grimaui et laissant une grande renommée de talents et de vertus.
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU PISE oOl
rut. Le légat comptait encore avec lui des hommes appartenant à des familles considérables, Jacopo Rospigliosi, qui fut cardinal et secrétaire d'État sous le pontificat suivant, Bichi, Piccolomini, Nerli, Patrizzi, Aldovrandi, Buonvisi. Cinq galères du pape le transportèrent avec sa suite de Cività-Vecchia à Marseille (1).
Une foule immense, qui l'attendait au bord de la mer, le reçut avec respect, avec joie, avec enthousiasme (2). L'évêque fut entraîné par son peuple et, au lieu de demeurer au seuil de sa cathédrale comme le roi le lui avait prescrit, se porta au devant de lui jusqu'au port avec tout son clergé : il eut la faiblesse de s'en excuser et il ajoutait : « Je ne saurais bien écrire la bonne volonté et Thonnête dépense que cette ville a faite en cette occasion, car il me semble qu'elle s'est surpassée en tout ce qui s'en pouvait attendre (3). »
Le légat s'était fait précéder de l'abbé Rospigliosi, neveu du secrétaire d'Etat, qui se rendit aussitôt à Fontainebleau, oii il notifia au roi, dès le 5 mai, la très prochaine arrivée du cardinal neveu (3). Cependant le marquis de Montausier, chargé d'aller au devant du cardinal avec la maison du roi, reçut ses instructions le 23 seulement (4), et ne quitta la cour que le
(1) Bibl. Cbigi. Diario, très incomplet d'ailleurs, de Baldini.
(2) Bibl. Chigi. Registro délia legatione di Francia, — copie lu complète ; le légat au cardinal Rospigliosi : « La città e citadella furono le prime a salutare con lo sparo di tutto il cannone le galère pontificie. Il simile fecero tutti gli vascelli et altri legni, etc.. Le strade erano impraticabili per la quantité del popolo, cbe vi era concorso, oltre quello che si vedeva su le fenestre tutte adobbate di tapeti, e sopra i medesimi tetti, che nel maggior trionfo non si sarebbe potuto veder di piîi... » [Ibid. Diario ms. E. Il, 38. — Arch. Vat. Diaria de Servatio, 1664, 14 mai, Marseille : « Illico sublatis anchoris trirèmes omnes, etc.. »)
(3) Etienne du Puget, évêque de Marseille depuis 1644. Le roi lui avait auss ordonné de porter devant le cardinal le camail et le i-ochet découvert, — ce qui était, suivant les prétentions gallicanes, une protestation contre les pouvoirs et la juridiction des légats et des nonces, — à moins que Chigi ne le reçût en soutane et en manteau. (Lionne à l'évêque de Marseille, 4 mai. — L'évêque à Lionne, 16 mai. iîowie, 163.)
(4) Le roi et Lionne au légat, 5 mai : accusent réception de l'avis apporté par Rospigliosi. {Rome, 103.)
(o) Instructions rédigées par Lionne. (Rome, 163.) Les dépêches portent Montozier; le marquis signe Montausier; il reçut le brevet de duc au cours de cette légation.
o02 f.HAPlTRE DIXIÈME
lendemain. Or, Chigi, débarqué depuis le 14, entra le 29 à Lyon, d'où il continua de s'avancer directement vers le terme de sa mission. Des excuses lui furent offertes de mauvaise foi et de mauvaise humeur : u- La prompte arrivée de M. le légat, écrivait Lionne, nous a tous surpris, car nous avons su son débarquement à Marseille plus tôt que son départ de Rome (1). » Les récits de l'arrivée à Marseille déplurent a» roi. L'évêque fut blâmé, et l'on essaya de railler le cardinal, dont la première cavalcata avait été dérang-ée par les salves royales de l'artillerie. Mais l'attitude ferme et courtoise de Chigi imposa aux rieurs et aux malintentionnés. Lionne écrivait avec dépit au duc de Gréquy (2) : M. le légat marche si vite que M. le duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, n'a pu le joindre qu'à Valence. Il sera sans doute à Lyon avant M. de Montausier et la maison du roi, à moins que M. l'archevêque d'Arles ne le retienne,, comme il a ordre de le faire. Il nous a mandé de nouveau M. l'abbé Rospigliosi pour nous porter des compliments, « mais, sans que nous soyons plus savants de l'instruction ou du pouvoir, avec lequel il vient, de faire à Sa Majesté l'une des deux grâces que vous savez (3), car il me semble que je m'en suis expliqué à vous avant votre départ ; en tous cas, vous pourrez apprendre de M. de Bourlemont le déchiffrement de cette énigme, et tout ce que je lui ai mandé sur cette matière, depuis la conclusion du traité de Pise. Cette ignorance où on nous laisse fait que je ne saurais encore vous mander si le roi fera venir droit ici le sieur légal pour retourner à Rome sans aller à Paris, ou si, au sortir d'Orléans, Sa Majesté lui fera prendre le chemin de Paris pour y achever son triomphe. Car cette décision dépend de ce qu'il apporte ou n'apporte pas à Sa Majesté. Je disais cependant hier à l'abbé Rospigliosi que je ne lui fais encore aucune plainte de certaines choses qui se passent et qui ne sont pas bien ; et cela, afm qu'il connût que l'on remarque tout. Je lui en citai deux exemples : l'un, que la sortie de don Mario ne s'est pas
(1) LioDne à Rospigliosi, 27 mai. Le roi au légat, 30 mai. Home, 163.
(2) 31 mai. Rome, 159.
(3) La promotion de Mercœur ou l'iudult des Trois- Evècliés.
EXÉCUTION DU TKAITÉ DE PISE o03
faile selon l'esprit du traité, en étant parti avec le pape, et, au lieu de la relégation stipulée, ayant l'honneur de voir tous les jours Sa Sainteté (1); l'autre, que don Augustin soit allé à Suime (2), comme s'ilne vous venait voir après, à San Quirico, que par occasion, au lieu qu'il devait paraître aux yeux du monde qu'il partait exprès de Rome pour vous aller trouver en ce lieu-là. »
Dans toutes les provinces qu'il traversa, le légat retrouva les hommages spontanés qui avaient fait de son entrée dans le royaume une fêle religieuse et populaire. Il répondit aux désirs de la piété publique, en se prêtant avec complaisance aux fonctions, aux audiences, aux cérémonies : la nuit même ne le défendait pas contre une curiosité toujours touchante et parfois importune : des couvents un peu écartés de la route lui offraient alors un refuge oii il prenait quelque repos (3). L'empressement des sujets faisait contraste avec le mauvais vouloir du roi, qui se manifesta par des procédés puérils, choquants, malhonnêtes. Le 24 mai. Lionne informait Bourlemont que la douane avait saisi par mégarde, à Lyon, les bagages de Chigi, et que le roi, mécontent de cette erreur, allait ordonner qu'ils pussent passer en franchise; mais la même vexation s'étant répétée, Lionne avoua que le roi avait entendu affranchir le transport 5?//- eati^ mais no w par terre : il demandait si le légat Barberini avait joui de celte exemption, et assurait gravement qu'il n'avait rien trouvé dans les registres (4). — Le secret de la correspondonce entre le cardinal et Rome fut violé. « J'ai observé, racontait le légal, que les plis apportés par le dernier ordinaire avaient été ouverts, particulièrement le vôtre et celui de la secrétairerie d'Etat, c'està-dire justement ceux qui portaient la suscription : Pour le service de Sa Sainteté. J'en ai dit quelque chose au marquis de
(1) Le traité exigeait seuleineut la sortie de Rome, et Alexandre Vil n'était pas tenu d'y ajouter les raffinements de méchanceté inventés par la haine du roi.
(2) Nouvelle controuvée, et démentie par Créquy lui-même.
(3) Bibl. Chigi : Lettres du cardinal légat. — Fragments du Diurium de Baldini.
(4) Rome, 159. — Lionne à Montausier, 26 juin 1664. Home, 163.
Monlausier, qui en a écrit, je crois, à la cour, et me répondit que cela ne pouvait être, et que ces lettres auraient probablement-été froissées dans la valise. — S'il on est ainsi, répliquaije, je fais mon compliment au maître de poste, qui a eu l'attention et le soin de les recacheter, et d'y apposer un cachet qui, quoique mal fait, veut imiter le véritable. — Je lui montrai les enveloppes, afin qu'il s'assurât lui-même qu'elles avaient été décachetées, et j'ajoutai : Au surplus, je me félicite de ce qui est arrivé, parce que ceux qui auront lu ces lettres y auront pu voir quelle bonté Sa Sainteté témoigne à M. le duc de Créquy (!)• »
Le cardinal Chig-i se demandait donc avec une juste inquiétude si le roi se contenterait de lui donner, à Fontainebleau, l'audience réglée par les articles de Pise, sans lui permettre de recevoir, à Paris, les hommages publics, comme ses prédécesseurs ; mais il était décidé à subir un refus blessant, plutôt que d'acheter par aucune transaction ce qu'il regardait comme un droit attaché à son titre. Plus il avançait, plus les dispositions du roi paraissaient hostiles. Il approchait de la Charité, lorsque son secrétaire d'État, Roberti, chargé des fascie bpnedette, annonça au roi qu'il était prêt à exécuter les ordres du souverain pontife. Lionne écrivit au duc de Créquy : « M. Roberti m'a donné part de la déclaration que M. le légat a faite en sa personne de la nonciature extraordinaire pour présenter les langes de Monseigneur le Dauphin. Je ne me presserai pas de lui faire réponse, quoique à cela il ne puisse y avoir de difficulté, puisque ce n'est qu'une fonction d'un jour. Je vous dirai seulement, sur le chagrin que vous me témoignez par
(1) Bibl. Chigi : Lettres du légat au cardinal Rospigliosi et à d'autres : 1er août 1664. — Une lettre de Mootausier atteste la parfaite exactitude de ce récit : M. le légat « m'a dit... que ses paquets avaient été ouverts, au moins tous ceux où il y avait dessus : Pour les affaires de S. S., et que la plupart des lettres avaient été mal recachetées, parce que la manière dont on les cachette à la secrétairerie d'État du pape est fort différente des autres. 11 a ajouté à cela qu'il est fort aise qu'on ait vu tout ce que portent ces dépêches. Je n'ai rien répondu à cela, sinon qu'on soupçonnait souvent ces choses-là à faux; que les ordinaires étaient fort sûrs et que les cachets se pouvaient gâter par les ébranlements de la poste, et ai changé incontinent de discours, n (A Lionne, 20 juillet 1664. Rome, 163.)
votre lettre particulière de ce que je ne vous ai pas encore instruit du traitement que l'on prétend faire à M. le légat, que je n'ai pu m'empêcher d'en rire un peu. Ne vous fâchez pas cependant que je rie de vos chagrins, car vous en rirez peutêtre plus que moi quand je vous aurai dit qu'encore aujourd'hui je ne sais pas moi-même quel traitement on fera audit sieur légat, ni si le roi donnera les mains à son entrée à Paris, ou si on le fera venir droit ici d'Orléans, et qu'après qu'il aura fait sa harangue, on le renverra comme ayant achevé tout ce qu'il avait à faire. Cela dépend absolument de ce qu'il porte, dont il ne s'est point encore expliqué, et ce sera lui-même qui se procurera la manière plus ou moins obligeante du traitement qui lui sera fait (1). » Et encore, le 26 juin : « Je n'ai point fait ni pu faire de réponse aux lettres de M. Roberti, parce que Sa Majesté n'a pas encore pris sa résolution sur cette nonciature extraordinaire et sur la personne à qui elle a été conférée ("2). »
Les deux partis s'observèrent longtemps en silence. Louis XIV écrivait à Montausier : « J'aurais cru qu'au moins en quittant Lyon, puisqu'il ne l'a pas fait plus tôt, M. le légat enverrait ici par avance quelqu'un des siens pour apprendre mes intentions de sa réception, et cela peut être une marque qu'il est tout disposé à se contenter de tel traitement que je lui voudrais accorder; mais, comme l'affaire le regarde plus que moi, il n'est pas nécessaire que vous lui en parliez, s'il ne vous en dit mot (3). » Montausier, chargé de faire expliquer les Italiens, se plaignit à Lionne de n'avoir rien d'intéressant à mander. « Soit qu'ils sont trop habiles, disait-il, ou que je le sois trop peu, je n'ai rien à écrire, à mon regret (4). » Mais le cardinal Chigi sortit de sa réserve quand il fut temps. Il s'étonna qu'on pût lui refuser l'entrée publique à Paris, et ne le laisser paraître avec le caractère de légat qu'à Fontainebleau, dans une maison des champs. — Oii est le roi, là est l'honneur,
(i) 14 juin 1664, de Fontainebleau. Rome, 159.
(2) A Montausier. Rome, 163.
(3) 11 juin 1664. Rome, 163.
(4) Lionne à Montausier, 11 juin; Montausier à Lionne, de la Cliarité, 15 juin. Rome, 163.
50G CHAPITRE DixiÈME
répondit Montausier. — Puisque je suis venu comme légat, répliqua Chigi, « ce serait le saint-siège, et non pas le pape ni moi, qui recevrait l'affront. — Il dit toutes ces choses avec affection et beaucoup de démonstrations d'être touché, ajoutant à tout cela des marques de respect très profond et levant les épaules de temps en temps, » Il protestait surtout contre la proposition d'acheter son entrée à Paris au prix de certaines concessions. Il me confia, disait encore Montausier, u que Sa Sainteté était d'une humeur qui ne voulait point qu'on lui lit violence; qu'il fallait le prendre avec de certains détours qu'il connaissait ; que, dès qu'il refusait, il ne fallait plus faire d'instance, parce que cela mettait les choses en état de n'être jamais faites;... qu'avec la patience et l'adresse on obtenait tout de lui, et rien du tout si on en usait autrement (1). »
Romains et Français étaient enfin aux prises. De la Charité, le cardinal envoya au roi les bulles de sa légation ("2), qui furent aussitôt transmises au Parlement avec ordre de les enregistrer, « en sorte, disait Louis XIV à ses magistrats, que Sa Sainteté ait occasion de croire qu'elles ont été reçues de notre part avec le respect filial et l'affection que nous avons pour tout ce qui vient d'elle et du saint-siège (3). » Mais Lionne écrivait de son côté: « C'est une affaire qui vraisemblablement n'ira pas vite; car vous savez que ces messieurs veulent faire valoir leurs charges en pareilles occasions, qui s'offrent rarement (4). » Le Parlement avait sans doute de méchantes intentions, mais, comme il ne reconnaissait d'autre règle que la volonté royale, la cour se servait de lui pour dissimuler sa propre hostilité. La première contestation vint de Lionne lui-même, qui prétendit avoir découvert que le pouvoir de Chigi était suranné et cachait quelque piège : il engagea une polémique
(1) Montausier au roi, de Gien, 18 juin. Rome, 163.
(2) « ... Sperarnus non solum Majestati Tuae gratum fore nostri nepotis adventum, sed a regali etiam auctoritate amotum iri quaecuinque impedimenta possenl eas apostoiici legati facultates optalo fructu privare. Scimus tauti fieri a Majestate Tua pontificiae mentis consilia ut ejusmodi in re accuralioribus precibus locum minime relinquat. » (Bref au roi eu créance sur le cardinal Chigi, légat. 24 mars 1664. Rome, 163.)
(4) A Créquy, 18 juin. Rome, 159.
ridicule contre l'abbé Kospigliosi, qui fut obligé de porter jusqu'au roi la démonslratioa de la lourde bévue commise par son ministre. Montausier se plaig'nit au roi de cette honteuse chicane (1).
Lionne prit sa revanche en retardant, par des moyens plus sûrs, l'enreg-istrement des bulles. Il se fit donner par le roi l'ordre de s'entendre secrètement avec le premier président, à rinsu même du procureur général. La lettre suivante de Lamoignon à ce ministre découvre l'intrig'ue et montre quels ravages avaient faits les doctrines hostiles au saint-siège dans les esprits les plus modérés de la magistrature (2) : « M. le procureur général ayant donné ses conclusions, samedi dernier, avec toute la dilig-ence qu'il a cru devoir apporter à une chose dont on souhaitait l'expédition, et quelques petits embarras que f avais fomentés itai/ant pu apporter que deux jours de retardement au parquet, parce que f ai gardé fidèlement l'ordre que f avais reçu, j'ai eu toujours depuis ce temps-là l'abbé Rospig'liosi âmes trousses, c'est-à-dire dès samedi, et quoique j'allasse à la campagne; et, lundi au soir en arrivant, je l'ai remis sur l'examen que je désirais faire en mon particulier de toutes ces facultés. Je vois qu'il est alarmé de ce que je ne vais pas plus vite, et je sais qu'il a dit à quelques personnes quil craignait que lacourn eût part à ce délai, n en voycmt point de cause... Ce matin, MM. les gens du roi, voyant que je répondais si mal à leur diligence, m'ont parlé de telle manière que, joint au bruit qui court ici que vous entrez sur de certaines affaires où M. le légat ne trouve fjus les chemins siaplanis qu'ils ont été depuis Marseille jusques à Orléans, il me semble qu'ils commencent à entrer dans la pensée quil pourrait y avoir quelque chose de vous dans cette lenteur. Ce n'est pas que je n'aie répondu aux uns et aux autres tout ce qu'il fallait pour donner des impressions bien contraires, parlant seulement comme pour me disculper à votre égard, et témoigner que, si la cour était elle-même entrée dans la discussion du détail de ces facultés, elle y pourrait employer plus de temps que je n'avais
(1) Lionne au P. P.; à Rjspigliosi; le roi à Montausier; Montausiei" au roi, de Gien : toutes ces lettres sont du 18 juin. Home, W6.
508 CHAPITRE DlXlfîME
fait jusqiies ici et que je ne pouvais mettre la chose en délibération au Parlement que je ne fusse entièrement instruit de tous les exemples... Mais enfin, Monsieur, je crois qu'il est de toutes manières expédient d'assembler vendredi prochain, ^auf votre meilleur avis. Jusque-là, tout sera pris sur mon compte, et vous pouvez même vous plaindre de ma longueur. Ce vendredi, on ne fera autre chose que présenter les lettres patentes avec les facultés, et, sans en faire lecture, je crois qu'il est à propos que je nomme des commissaires pour les examiner. Ces commissaires me paraissent nécessaires pour te7iir la- chose en état d'être ou éloignée ou abrégée^ car, outre que nous les prendrons tels qu'ils s eii rapporteront bien à nous en la plupart des choses, il est aisé de leur faire voir tant de pays que l'on voudra jusques à ce que vous nous lâchiez la main... » On pourra se conformer à ce qui a été fait en 162?). « Voilà mes pensées ; informez-moi, s'il vous plaît, des volo?ités. )) Je regrette que vous n'ayez pas donné aux lettres d'attache la forme des chartes : « A tous présents et à venir, etc. » Il faut qu'il paraisse toujours que le légat ne peut exercer aucune juridiction, à moins que l'autorité royale se joigne en sa faveur avec celle du pape, et qu'il est, ainsi que disait un vieil premier président, legatus de latere utriusque, nempe régis et pontificis. Il était bien plus convenable de lui expédier des lettres en forme plus authentique, plus propre pour attribuer cette juridiction en quelque façon et pour lui communiquer un pouvoir fort extraordinaire, que de lui donner seulement une simple commission comme une manière d'attache; qui reconnaît plutôt un pouvoir déjà donné quelle ne le confirme... Pour ce qui est des facultés,... je vous dirai seulement ce que Scaliger disait autrefois d'un livre plein de fautes : centum lituris mederi non possis : unâ possis facile. » Mais le roi ordonna d'en finir. Lamoignon annonça bientôt qu'il avait coupé court aux délibérations et que le roi serait obéi, « en Sorte, dit-il, qu'il ne reste rien à faire de notre part, sinon de savoir si on trouve bien l'arrêt de vérification dont je vous envoie le projet (1). »
(Ij A Lionne, [«' juillet. Ro?»e, 1G3. Relevons en passant les précieuses rêvé-
Le temps étant arrivé de rég^ler définitivement le traitement réservé au cardinal Ghigi, Montausier prit à part son auditeur, le prélat Ravizza, désigné par le légat pour conduire cette négociation, et tenta de les g'ag-ner au roi l'un et l'autre parles oiTres les plus séduisantes. Le 18 juin, de Châteauneuf-sur- Loire, le marquis écrivit à Louis XIV : J'ai dit à M. Ravizza « que le pape était vieux et le légat jeune; que, le premier manquant, le dernier aurait sans doute besoin d'appui^ et qu'il n'en saurait trouver un plus puissant ni plus prêt pour tous ceux qui y recourraient; que, de plus, Votre Majesté était si puissante et si libérale que vous étiez capable d'agrandir, quand il vous plaisait, tout ce qu'il y avait de grand ; que M. le cardinal Antoine en était une preuve toute présente ;... que Votre Majesté était bienfaisante et généreuse ; que, si on lui
lations de cette lettre sur l'exécution du concile de Trente dans notre pays. Le premier président disait : « Quant à la clause sans approbation du concile de Trente, cela est conforme aux précédentes modifications; néanmoins nous n'avons pas jugé à propos de le prononcer à l'audience. Même, si vous le croyez mieux, on peut mettre cette clause séparément dans un arrêté du registre secret; d'autant plus que le concile de Trente n'est cité dans ces bulles que par occasion, et que la chaleur que l'on a eue autrefois contre ce concile est beaucoup diminuée: car on a établi en France par les ordonnances et par les dispositions des arrêts presque toutes les mêmes choses pour la discipline ecclésiastique que celles qu'il contient, en sorte qu'il est présentement bien plus observé en France qu'il n'est à Rome. 11 est assurément très bon en toutes les matières ecclésiastiques, et il ne nous choque presque en rien, sinon en ce que les ambassadeurs du roi n'y eurent pas le rang qui leur est dû partout; et c'est en effet la véritable raison pour laquelle le Parlement a accoutumé de mettre : Sans approbation du concile de Trente, lorsqu'il se trouve énoncé dans les bulles qui lui sont adressées. » — L'abbé Rospigliosi, au nom du légat, s'opposait à ces restrictions, demandant qu'on s'en tînt, comme en 1625, à des réserves de style, pareilles à celles que se permet encore le Conseil d'État de nos jours. Le roi lui promit satisfaction; mais Lionne ordonna au premier président « d'expédier l'arrêt en ôtant les clauses dont le légat témoignait quelque sujet d'être choqué et les mettant dans un arrêté sépare dont il n'eût aucune connaissance. » (Lionne au P. P., 4 et 6 juillet. — Le P. P. à Lionne, 4 juillet. Rome, 163.) — Ou trouve, eu effet, dans les registres du conseil secret du Parlement, à la suite de la délibération qui ordonne l'enregistrement des bulles, un second arrêt ainsi conçu : « A été arrêté que ladite vérification est faite sans approbation du concile de Trente ni delà bulle In cœna Domini et autres bulles énoncées èsdites facultés, fors celles qui sont dans le corps du droit et reçues en France, et sans que ledit légat puisse subdéléguer ni se servir et user d'autres facultés que de celles qui sont attachées sous le contrescel, ni dispenser les étudiants de la résidence et desserte de leurs bénéfices. » (Arch. uat., X** 8394. fol. 145.)
faisait des avances, elle donnerait sans doute des marques de sa magnanimité, et que, si j'osais entrer dans les intérêts de M. le légat, je lui dirais quélant, par sa jeunesse, fort éloigné du papat, il ne devait point appréhender de se montrer partial pour la France, parce que cela ne lui ferait rien perdre et lui pourrait procurer beaucoup d'avantage ; que, quand il aurait soixante ans, il ferait le neutre, s'il lui plaisait^ mais qu'entre ci et là il pouvait se déclarer sans danger. J'ajoutai que M. Ravizza, en son particulier, pouvait espérer des choses considérables de la bonté de Votre Majesté, s'il faisait des choses qui vous fussent agréables. » Ni le cardinal Ghigi ni son auditeur n'acceptèrent le marché.
Ravizza parut à Fontainebleau, le 20 juin, pour la première fois, et, le lendemain Louis XIV écrivait au duc de Créquy : Le légat m'a envoyé le sieur Ravizza, le plus confident de ceux qui l'accompagnent. « Il est certain qu'il ne peut mieux parler; » mais il n'a rien dit des grâces que j'attends du pape : ce sont de pures paroles pour se faire bien traiter et qui ne seraient pas suivies d'effets. « C'est ce qui m'a obligé de le renvoyer sans m'expliquer, non plus que le légat, de ce que j'ai dessein de faire pour sa réception. » Lionne ajoutait (1) : « J'ai en hier un entretien de plus de cinq heures avec M. Ravizza, où je me contentai extrêmement à ne leur celer aucune des vérités qu'on leur pouvait dire sur les choses passées et présentes (2). >> C'est Lionne qui crut à propos de revenir sur le passé. Suivant sa coutume, il reprocha au pape son ingratitude envers un prince auquel il devait la tiare! il oubliait que justement Ravizza avait assisté à l'élection d'Alexandre VII. ((Je lui déclarai, dit le prélat, que j'étais dans le conclave; que^ comme je le savais fort bien, les cinq voix de la France n'auraient pas pu lui disputer le pontificat et que, si M. de Lionne avait lui-même conseillé de lever l'exclusion, il n'avait
(1) Le roi et Lionne à Créquy, 21 juin. Home, lo9.
(2) Lionne et Ravizza ont (Jressé l'un et l'autre (ies relations àe leur conférence. Celle àe Lionne est tout entière àe sa njain. {Home, 163.) — Cf. Bibl. Chigi, Hegistro ms. délia legatione. E. 11. X5. Rapport de Ravizza au légat. — Rome, 163. " Mémoire sur le traitement à faire à M. le légat, lu au roi le 28 juin 1664. >>
EXÉCUTION DU TRAITÉ DE PISE oi 1
rendu service qu'à son souverain el au cardinal Mazarin en les retirant de leur eng-agemenl, parce que le sacré collège était décidé à cette élection, et qu'autrement il en serait résulté un grand discrédit pour la couronne, ainsi qu'il était arrivé déjà dans le conclave d'Innocent X. Je lui appris d'autres vérités sur cet événement, dont j'étais si bien informé. Je le fis ressouvenir de tant de grâces prodiguées par Sa Sainteté, à la considération du roi, et je lui remontrai que le saint- père, après avoir accordé tout ce qui est légitime et possible, ne refuse que ce qui répugne aux canons ou à sa conscience. Quelle preuve plus frappante, dis-je, Sa Sainteté peut-elle donner de son indulgence paternelle, que l'accueil bienveillant qu'elle fait aujourd'hui au cardinal d'Esté et au duc de Créquy, auteurs de tous les désordres passés, et son empressement à exécuter le traité ? Si Sa Sainteté est lente à faire des promesses, elle est exacte et généreuse à les accomplir (1).'» L'entretien fut des plus animés. — Lionne : u Je pose comme fondement que, dans les difficultés passées, les choses se sont portées à de telles extrémités et excès d'aigreur qu'il n'est pas possible de revenir tout à coup à des réunions de cœur, liaisons d'amitié, et à des assurances de protection pour la maison Ghigi, sans passer par quelque milieu. Ce milieulà doit être quelque grâce considérable que le cardinal Ghigi obtienne de Sa Sainteté pour les intérêts du roi... et Sa Majesté ne se laissera pas aisément surprendre à aucuns artifices
(1) « Ed intoruo ail' esclusiva al poutificato li dissi che, corne quello che mi trovai nel couclave, sapeva luolto bene che i cinqiie voti délia Francia non potevano toglierlelo, e che, se SuaEccellenza aprô qualche cosa sopra cio, fece UQ bel servigio al rè ed al cardinale Mazzarini nel disimpegnarli, perche tutto il sacro coUegio l'havrebbe eletto pontefice e sarebbe seguito con gran' discredito délia corona, come fii nell' esaltalione d'Iunocentio X». Circaqucsto affare, io, come mollo informato, li soggiunsi altre cose, cootando liiu fine più grazie fatle da Sua Sanlità a iotiiito del rè, colle quali procurai di rimostrare che Sua Beatitudine ha coûceduto cio che era giusto e possibile con negar solamente quello a che ripuguavano i cauoni e la propria coscienza. Anzi li feci toccar con mani che Nostro Siguore di présente ha più che mai le viscère piene di cordialità paterua, meutre ha ricevuti i signori cardinale d'Esté e duca di Crequy, aulori délie torùolenze passais, con affettuose dimostrazioni, ed eseguisce si prontamente i coacordati; dicendoli poi che la Beatitudine Sua è assai circospetta nel promettere, ma altrettanto generosa e puntuale nell' osservare. »
ni belles paroles... » Qu'esl-ce, après tout, que l'induit des Trois-Evêchés? le roi Henri IV avait été sur le point de l'obtenir, quoique ce pays ne fût que placé sous son protectorat et non réuni à la couronne, comme il Ta été depuis par les traités de Munster et des Pyrénées. — Ravizza : La manière de prétendre cet induit comme le poignard à la gorge^ do ut des^ est choquante et sensible. Il faut abandonner au légal le soin d'y amener le pape. — Lionne : « Si Sa Sainteté fait un pas en avant pour le service de cette couronne^ le roi en fera deux à l'avantage du saint-siège; mais, si elle en fait un en arrière, Sa Majesté en fera quatre dans le même sens. — Ravizza : Qui fera le premier pas? Tout a été, jusqu'à présent, réglé conformément aux volontés du roi, et il ne reste plus à Sa Sainteté que d'envoyer M. le cardinal Chigi dans celle cour comme elle fait avec tant d'abnégation, et si Sa Sainteté et M. le légat donnent l'exemple au roi de faire des grâces, elles seront en droit de le regarder comme leur débiteur. — Lionne : Dans les conjonctures présentes, l'ambition de M. le légat doit être de retourner à Rome avec un accroissement de crédit, fondé sur la faveur de Sa Majesté et sur les marques qu'elle lui en donnera. — Ravizza: L'occasion présente est si peu favorable pour demander des grâces qu'il faut n'en espérer aucune et ne s'attendre qu'à une négative formelle (1). »
L'envoyé du légat ayant invité le ministre à s'expliquer sur l'entrée à Paris, Lionne répondit que la légation de M. le cardinal Chigi était adressée au roi et non pas à la capitale, où rien ne l'obligeait d'aller. Sa Majesté se trouvant aujourd'hui
(1) « ... Riprese il siguore di Lionne che, se Nostro Signore fara un piedi avanti in servigio délia coroua, il rè ne fara due in pro délia Sede apostolica; ma, faceudone uno indietro, Sua Maestà ne fara quatlro. — Replicai che non era ancora capace chi doveva essere il primo a farlo, già che gl' accideuti passati erano stati saldati giusta i voleri del rè, e non rimaneva per parte di Sua Beatitudine a far altro che di mandare V. Eccellenza, come ha falto cop tanto suo incommodo a quesla corte, e che, se Nostro Siguore e V. E. fossero stati i primi a fare grazie, sene dovevano crear creditori presso il rè. Ed iusistendo Sua Eccellenza in dire che, nella présente cougiuntara, doveva l'Eminenza Vestra acquislar concetto per ritoruare maggiormente accreditata in Roma colla buona gratia di Sua Maestà e colle sue diaiostrazioni, le risposi fraucamenle che di présente era il tempo tanto improprio a dimandar grazie, che non poleva sperarsene alcuu.i, ma bensi uua aperta esclusiva. h
plus près de Rome que n'est la ville. L'entretien porta ensuite sur l'arrivée à Fontainebleau, et Ravizza réclama pour Chigi le cérémonial suivi pour la récoplioii de François Barberini sous Urbain VIII ; il déclara qu'il suffirait au légat de trouver au devant de lui le duc d'Orléans, frère du roi, quoique le roi d'Espag-ne y allât encore lui-même, suivant l'ancienne tradition. — LroNNE (1) : « Il faut distinguer entre les personnes : les rois de France ne sont jamais allés à la rencontre des légats; c'est une chose infâme [infâme] que leurs frères fassent une pareille démonstration et donnent la main. — Ravizza: Ainsi, Votre Excellence taxe dinfamie non seulement la conduite si juste et si courtoise du tressage duc d'Orléans envers le légat Barberini^ mais encore celle du roi d'Espagne, qui alla de sa personne au devant du même cardinal, et celle des rois de France qui firent le même honneur au cardinal de Médicis, légat sous LéonX, et au cardinal Aldobrandini, légat sous Clément VIII! »
On comprend que Louis XIV ait écrit de Ravizza : « Il est certain qu'il ne peut mieux parler (2). » Lionne eut la puérile vanité de dire dans ses relations et dans ses dépêches : Ravizza fut surpris de telle repartie ; W parut fort étourdi de telle autre, etc., etc. La vérité est qu'on n'était nulle part plus embarrassé qu'à Fontainebleau. Louis XIV convoqua un conseil extraordinaire, auquel Lionne fit le rapport suivant : u ... Il est delà prudence et habileté de Sa Majesté de délibérer de nouveau si, en cas que l'on reconnaisse véritablement que le légat n'a pas le pouvoir d'accorder l'induit des Trois-Evêchés ou du moins de s'engager positivement à le promettre dans quelque temps (ce que l'on saura, à n'en pouvoir douter, avant qu'il soit deux
(1; « ... Replicii M. di LioDue che si dovevauo coasiderare e dislluguere le persoae, seudo che i rè di Fraacia noa sono mai audati incoulro ai legati, e che era cosa infâme nel fratello di far taie dimoslrazione e di eedeve la viano. lo li dissi ailora che Sua Eccellenza caoonizzava per infaoïe nou tanto l'attioue si giusta e cortese che dal già prudentissimo duca d'Orleaus fu pratlicata col signore cardinale Barberino, ma dei rè di Spagnîi, che andô incontro al detto siguore Barberino, e degl' istessi rè di Francia, che fecero parimente uua tal dimoslrazione al cardinale di Medici, legato sotto Leone X°, ed al cardinale Aldobrandino in tempo di Cieuieiite VllI». .Si avvide Sua Eccellenza dcllu risjiosLa imprudente, e prosoguendo tiittavia, etc. »
(2) Lettre à Créquy, du 21 juin^ déjà citée.
0l4 CHAPITRE DIXIÈME
jours), SaMajeslé doit, pour son service, accorder ouretrancher au légat les deux plus considérables honneurs qu'ail reçus en France le dernier légat : l'un, raccompagnement de Monsieur, frère du roi, en la seconde place, et Faulre^ la harangue du Parlement de Paris, le premier président parlant debout et découvert. ... yaidii pour son service, parce qu'il doit être toujours la seule règle des actions du roi, sans aucune passion, ni ressentiment particulier... Les raisons pour la négative sont que^ comme le pape de tout temps intérieurement n'aime pas celte couronne, qu'il n'a pu se retenir de s'expliquer à M. de Bourlemont qu'il conserve le ressentiment de l'exclusion qui lui fut faite au commencement du dernier conclave, et qu'à ses dispositions naturelles, déjà toutes portées contre nous, il V a indubitablement ajouté une fière haine, tant par le ressentiment du grand nombre de mortifications (1) qu'il a reçues durant dix-buit mois, que pour les diverses conditions qu'il lui a fallu subir au traité de Pise, qu'il considère comme la honte de son pontificat dont il ne saurait plus relever la gloire... », tout ce que le roi ferait ne servirait à rien ; « au lieu que, Sa Majesté continuant à trailer la cour de Home in virgâ ferteâ et avec la même hauteur et dureté qu'elle a fait depuis quelque temps et qui no lui a pas m^l réussi, il y a apparence que Sa Majesté en sera davantage considérée et que les parents de Sa Sainteté se mettront plus en point et eu devoir de mériter les bonnes grâces et la protection de Sa Majesté pour n'être pas exposés, dans un autre pontificat, aux puissants effets de son indignation. » —Les raisons pour l'affirmative sont... : 1° Le roi pourra dire qu'il honore seulement le saint-siège et non les Chigi, auxquels il se réserve de faire sentir « la pesanteur de sa main. » 2° Le roi n'y aura rien mis du sien, puisqu'il n'aura fait que suivre les précédents. En retranchant, il blesserait « le collège des cardinaux qui est, pour la plus grande partie, bien disposé pour ses intérêts et souhaite
(1) Il y a deux textes de ce rapport, tous deux de la main de Lionne. II eu a d'abord composé la minute pour le lire au roi et au conseil; — et il l'a reproduit, arec quelques changemeuts, dans sa relation des conférences avec Ravizza. {Rome, 163.) Je prends dans les deux textes les variantes qui offrent le plus d'intérêt.
EXÉCUTION llll TIUITÉ DE PISE 515
bien la mortificalion des Chigi ...» 3" Le pape serait autorisé par là à refuser l'induit des Trois-Évêchés, et même ceux de l'Artois et du Roussiilon, promis avant le départ de M. de Créquy. En accordant, on aurait ces grâces et d'autres encore ; sinon, on pourrait refuser les nonces et soulever des difficultés sur Avig-non. 4° On ôterait aux Espagnols la satisfaction de dire que le pape est ennemi de la France. 5° « Puisque le pape n'a pas accordé l'induit en une conjoncture où il a^ pour ainsi dire, é(é comme mis à la torture par l'extrême tendresse qu'il a pour ses parents, ce serait s'abuser soi-même de s'attendre que, par le môme chemin de la dureté et de la rigueur, on puisse à l'avenir extorquer de lui cette grâce... » La douceur est préférable. 6° Il y à lieu d'espérer que le pape pourrait nommer cardinal don Sigismond Chigi et lui permettre de se déclarer pour la France : le roi lui acccorderait la comprotection de nos affaires nationales, « comme le feu roi fit au cardinal Antoine, au pontificat d'Urbain VIII, qui était bien plus caduc que le pape Alexandre VII, et outre divers avantages qu'on tire, par le moyen d'un neveu^ pendant le règne de son oncle, et le crédit que cette adhérence donne après dans les conclaves parmi les créatures de ce neveu, il est fort vraisemblable que Sa Sainteté, pour accréditer don Sigismond auprès du roi, ne lui refuserait pas en cela la grâce de l'induit. » 1° « Enfin la maxime générale ne paraît pas mauvaise de se contenter de l'honnête, de pardonner à qui s'humilie et ne porter point les gens au désespoir, puisque même un peut moucheroji a bien le pouvoir d'inquiéter et de tourmenter un éléphant. »
Le cardinal laissa passer un peu de temps sans donnef de ses nouvelles à Fontainebleau; puis il y renvoya Ravizza, qui alla directement chez Lionne et lui tint ce langage : « M. le légat a appris que d'une heure à l'autre on revient sur les choses dont on était convenu ; que l'on dispute sur les traitements et même sur sa réception à Paris, que les archevêques, les évêques et le Parlement prétendent ne pas rendre à Son Éminence les mêmes honneurs qu'a reçus M. le cardinal Barberini ; » il vous fait savoir qu'il se présentera devant le roi conformément au traité de Pise, mais qu'il s'en tiendra là, et qu'il renonce à l'entrée publique dans Paris. — Lionne vit
« bien clairemenl... qu'il n'y avait plus rien à attendre dans cette conjoncture, pour lagrâcede rindult(des Trois-Evècliés), que M. le légat n'aurait pas manqué de mettre en évidence s'il en avait eu le pouvoir... » Le cardinal rejetait ainsi sur la cour de France le scandale des affronts qu'elle préparait au représentant du saint-siëg-e. Le pas était difficile ; elle crut s'en tirer en répondant que, l'entrée à Paris n'étant plus exigée comme un droit, le roi n'y mettrait plus d'obstacle. Comme elle se réservait de chicaner sur le cérémonial, Ravizza déclara froidement que le cardinal ne faisait violence à personne et n'acceptait que des honnours rendus librement et avec plaisir (1).
Le légat put bientôt écrire à Rome que la vigueur [viyore] de son auditeur avait un succès inespéré : en effet, on n'avait pas laissé repartir Ravizza sans convenir avec lui que^ le 3 juillet, le roi recevrait Chigi en audience secrète, et on donnait à entendre que beaucoup de difficultés allaient s'aplanir. D'ailleurs les sympathies qui avaient jusque-là fait cortège au cardinal se manifestèrent môme dans le voisinage de la résidence royale. Seules, deux petites villes s'étaient conformées aux intentions malveillantes de la cour, et l'opinion publique en avait été froissée. M. de Chanlelou, l'un des maîtres d'hôtel du roi, note à regret dans sou Journal qu'à Gien on n'avait fait « aucun préparatif d'entrée », et qu'à Nemours, à la porte même de Fontainebleau, il n'y avait « point d'appareil pour la réception. » Mais à Orléans, comme dans toutes les grandes villes, son entrée avait été saluée par tous les ordres de l'Etat et par un peuple immense. Dès qu'il se fut installé à Nemours et que, selon l'étiquette, le roi l'eut fait complimenter par le duc de Saint-Aignan, la foule se précipita pour le visiter. Son grand air et son aménité charmèrent tous ceux qui l'abordaient : « C'est un homme fort bien fait, dit M. de Ghantelou,
(1) « Relatione de) 3° negotiato sotto il di 2 di luglio... Subito arrivato qui in Fontanablo... andai a trovare M. di Lione, al quale parlai in questa forma : Sentendo il signore cardinale Chigi, legalo, che d' una hora all'altra si variano li cose concertate, ed insieme si suscitano délie difficoltà circa il traltamento e ricevimento suo in Parigi; preteudendo hora gl' arcivescovi, e vescovi, e tribuuali di non fare a Sua Eccelleuza quelle dimostrazioai che furoiio gia pratticate col signore cardinale Barberino, etc. « — (Cf. Relation de Lionne, Rome, 163.)
de physionomie noble et qui fait juger qu'il a de la bonté et de la douceur. L'on voit dans ses yeux beaucoup de vivacité. Son poil est fort noir et son teint blanc; il a le visage assez plein et le corps aussi, la main belle et la jambe fort bien faite. Pour sa taille, elle est médiocre, et son âge de trente-trois ou trente-quatre ans. Du reste il est grave et ne parle guère (1)... » Le 3 juillet il se rendit incognito à Fontainebleau : le roi le reçut en présence de cinq personnes seulement (2) et répondit à son compliment parles paroles suivantes : « Monsieur le légat, je suis très aise des assurances que vous me donnez de Fafîection paternelle de notre saint-père le pape que j'ai toujours beaucoup souhaitée, et vous me ferez plaisir de l'assurer que j'y corresponds de ma part avec la même affection et une singulière vénération pour sa personne. Pour votre particulier, vous pouvez faire état que j'ai sincèrement oublié les choses passées. Je veux bien être votre ami et me confier entièrement aux bonnes paroles que vous me donnez de votre affection. Je vous ferai rendre avec plaisir, tant que vous serez dans mes États, tous les honneurs qu'il me sera possible, et vous donnerai dans la suite, en toutes rencontres, des marques de ma bienveillance, et, pour commencer à vous faire voir par des effets qu'en ce qui regarde l'amitié je fais plus que je ne dis, je vous apprends qu'encore que ni vous^ ni personne ne m'en ait fait instance, le signore don Mario (3), votre père, est à l'heure que je parle dans Rome, car il y a plus de quinze jours que j'ai envoyé un courrier exprès au duc de Créquy, mon ambassadeur, pour lui ordonner de témoigner à Sa Sainteté que je serais bien aise qu'il retournât auprès d'elle, sans attendre que je vous eusse vu, comme il était porté dans le traité de Pise (4). » Deux jours après. Lionne écrivait au duc de Créquy : « Je vous asstire que le M. cardinal Chigi nous revient fort, et qu'il ne lui aura pas été désavantageux d'avoir fait ce
(1) Bibl. nat., ms. Cinq Cents Golbort, vol. 175.
(2) Les ducs de Gèvres, de Saiot-Aignan et de Morteniart, le comte du Lude et le bailli de Souvré.
(3) On verra plus loin que le rappel spontané de don Mario était une comédie jouée, entre le roi et Créquy.
(4) Rome, 163.
voyag-e. Nous avons trouvé sa personne fort bien faite, son abord agréable, son esprit doux et vif. Il est fort civil, courtois, libéral, très commode, n'embarrassant personne et ne s'embarrassant pas lui-même, comme il arrive assez ordinairement à tous les étrangers qui n'ont pas vu le monde. Enfin je lui ai sincèrement donné toute mon affection et m'omettrai rien jusqu'au bout pour le servir et mériter la sienne (1). »
En quittant le roi, le légat se rendit au bois de Yincennes, qui lui avait été assigné comme résidence, entre Fontainebleau, où il devait reparaître pour son audience solennelle, et Paris 011 il devait faire une entrée publique. Romains et Français s'occupèrent aussitôt de régler le cérémonial de ces deux journées. Ils tombèrent facilement d'accord pour la première, dont la date fut fixée au 29 juillet. Quelques jours auparavant. Lionne vint trouver le cardinal et lui déclara que Sa Majesté, « pour lui donner, en tout ce qu'elle pouvait, toutes les marques possibles de son estime et de son affection, avait résolu... d'envoyer Monsieur à la rencontre de Son Éniinepce, lorsqu'elle arriverait à Fontainebleau (2). »
Eft effet, dès que le cardinal parut, le 28 juillet, sur la lisière de la forêt, il y fut reçu par le duc d'Orléans. Le lendemain, il eut son audience du roi et lui adressa les paroles convenues. Loin d'imiter les honteuses chicanes dont on le fatiguait,, le vaincu de Pise reprit l'avantage sur son vainqueur par la dignité qu'il déploya dans cette action. M. le légat, dit Lionne (3), vit le roi dans sa chambre, tous deux dans l'intérieur du balustre et sur deux chaises pareilles. « Il supplia Sa Majesté de trouver bon que, pour soulager sa mémoire, et afin qu'il fût plus certain de ne rien omettre de ce qu'il devait faire en conformité du traité, il en put tenir le papier devant les yeux; après quoi, mettant son bonnet à la main que Sa Majesté eut peine à lui faire reniettre, il commença à réciter les termes du traité d'un ton si haut que toute l'assistance les entendait, qui était une chose que Sa Majesté n'avait ni désirée de lui, ni attendue; et même quand il vint à
(1) 8 juillet. Rome, 160.
(2) Lionne à Créquy, 26 juillet. Borne, 160. — ReUtiou de Lionne. Rome, 164.
(3) Relation, l^r août 1664. Home, 164.
parler de lui et de sa maison, il remit son bonnet à la main et l'y tint toujours, sans que Sa Majesté, qui le conviait de se couvrir, l'y put obliger. » Louis XIV lui répondit : a J'ai entendu ce que vous venez de me dire do la part de Sa Sainteté, de la vôtre et de celle de toute votre famille, et le croyant fort véritablement sincère, je demeure pleinement satisfait de roiïense que j'avais reçue à Rome en la personne de mon ambassadeur. Je vous prie d'assurer Sa Sainteté que, dans tous les embarras passés, j'ai toujours conservé une sing-ulière vénération pour sa personne, dont je serai maintenant bien aise de lui donner des eiïets en toutes rencontres et principalement en celles oi^i il s'agira de l'avantage de la chrétienté et de la gloire de sou pontilicat. Pour vous et pour toute votre famille, vous pouvez aussi faire état certain de mon alTection, et le malheur arrivé le 20 août a au moins été bon à quelque chose, puisqu'il me donne la satisfaction, que j'ai bien grande, de vou^ voir ici, et de vous assurer de vive voix de ma bonne volonté (1)... » Le même jour, Chigi vit les deux reines, dont la piété s'était alarmée d'un démêlé avec le saint-siège. Tous les membres de la famille royale comblèrent le cardinal d'attentions et de respects. Monsieur, qu'il voulut remercier, l'assura publiquement « qu'il avait fait de bon cœur et avec plaisir ce qu'il aVfiit fait. » Le 30 juillet, le légat visita de nouveau le roi, qui lui fit « fort grand accueil ». et, le 5 août, il prit solennellement congé, dans une audience où fut répété le cérémonial de la première. « Il parla longtemps, le roi écoulant paisiblement et lui répondant de fois à autre: ils tenaient chacun unpapierenmainqu'ils regardaient de temps en temps. Quand M. le légat parlait, il tenait presque toujours les yeux baissés et ne les levait que de fois à autre, et le roi lui parlait avec une grande affabilité, et souvent en souriant. L'entretien dura une bonne demi-heure, dans lequel il parut une all'eclion et un respect extrême du côté de M. le légal, et de celui durai beaucoup d'estime et de confiance (2). »
Le règlement de l'entrée à Paris donna lieu à une négociation, qui fut scandaleusement prolongée par la mauvaise foi
(2) Rome, 164.
(2) Chantelou.
du Parlement. Louis XIV avait promis que cetle compagnie se conformerait au cérémonial suivi pour l'entrée du légat BarlîL'rini ; mais il tint à ménager, en cette occasion, ses plus zélés auxiliaires dans ses entreprises contre le saint-siège. D'ailleurs, quoi qu'il put dire au légat, ses rancunes contre Alexandre VII n'étaient nullement satisfaites, et il vit sans déplaisir ses magistrats remettre en question, jusqu'au dernier moment, les honneurs dus au cardinal neveu.
On ne saurait imaginer le nombre et la puérilité des chicanes qu'inventa l'ingénieuse vanité des légistes. Il suffit de rappeler le chef principal du débat. En 1625, le légat Barberini s'était levé de son siège pour rendre le salut au Parlement, lorsque cette compagnie s'était présentée devant lui ; mais il était demeuré assis lorsque les magistrats s'étaient retirés, après l'avoir harangué, ('higi produisait, pour établir ce précédent (1 ), le journal de la dernière légation et une déclaration écrite de Barberini lui-même. Lamoignon et ses collègues exigeaient qu'il se levât et les saluât une seconde fois. Invité par Lionne à fournir ses preuves à l'appui de cette nouveauté, le premier président se contentait de citer un registre, non du Parlement, mais de la Chambre des comptes^ et déclarait avec humeur au ministre que sa compagnie ne daignait pas s'occuper de ces détails et abandonnait la tenue de ces procèsverbaux à des hommes ignorants (2). Le légat leur ayant fait porter le journal de 1625 et la déclaration de Barberini, on répondit qu'à l'un on opposerait des témoins oculaires, et que V autre pouvait être fausse. Cette dernière insinuation indigna justement le jeune cardinal, qui blâma son envoyé de l'avoir écoutée avec trop de calme. Il avait en ce moment auprès de lui plusieurs Français ; il les prit à témoin « qu'il n'était pas venu dans leur pays pour obtenir des honneurs par de pareils moyens ; qu'il se bornait à défendre un droit qui lui appartenait, et qu'il n'acceptait pas le démenti donné au cardinal Barberini. Qu'ils montrent doncleurs registres, s'ils en ont! s'écriat-il. Je leur ai envoyé les miens, et c'est de celte belle réponse
(1) Conforme aux anciennes coutumes.
(2) 20 juillet. Rome, 164.
qu'ils payent ma loyauté! — Les maîtres des cérémonies du roi qui étaient là, écrivit Cliigi à Rome, approuvèrent mes paroles et s'étonnèrent qu'on voulût mettre en doute la sincérité du cardinal Barberini(l). »
Lionne avait commencé par envenimer le débat en écrivant lui-même au premier président que Barberini avait sans doute menti pour plaire aux Espagnols; mais il reçut l'ordre d'inviter le Parlement à céder, sous la promesse que le cardinal lui laisserait un écrit portant qu'il n'avait pas voulu innover. Lamoig-non répondit au ministre avec une colère hypocrite : « // ny a rien de plus contraire à notre manière d'agir (2) que ces sortes de contre-lettres qui mettent Faction et la chose d'un côté et les paroles de l'autre. Cela est fort du style romain, pour g-agner toujours quelque chose et aller en avant par ces expédients. Vous savez mieux que moi combien cette voie leur a réussi et qu'en sauvant les choses peu à peu^ de très petits commencements ils sont venus à cette énormité de puissance qui donne une jalousie si légitime à toutes les couronnes... » 11 faut résister,... « Rome ayant toujours profité de telle conjoncture ; car, de la sorte, en ne perdant rien et gagnant toujours quelque chose, même une chose si notable, ils s'élèvent enfin au-dessus de tout et confondent tous nos ordres publics.
(1) « ... Al primo risposero che bavevauo testimoiiii de visu, et che la seconda poteva esser fulsa. A cio feci dar per risposta che, per testimonii era certo che ne havrebbero trovali quanti ne havessero voluli, già che se ne trovarono contre al Christo, che perô non voleva dargli alcuna fede. Poi mi voltai al Servatio, et assai alterato gli dissi che mi maravigliava (essendo ci preseuti i maestri di cérémonie del rè e del parlamento e gli introduttori degli ambasciatori), che egli con tanta flemma havesse sofFerta una taie risposta; che se fosse stata fatta a me, che gli havrei fatto provar quanto erano alte le finestre ; che io non era venuto qua per avanzar cosa alcuna con questi mezzi, e che solo voleva difendere queilo che rai si perteneva, senza cedere un punto alla fede del signore cardinale Barberino, il quale attestava il contrario con tanta particolarità; e che loro mostrassero i diarli se gli havevano; che io hâve va mandat! a vedere i miei ail' istesso parlamento, il quale correspondeva poi a questo atto con qiiesta bella risposta. 1 maestri di cérémonie del rè trovarouo buona la mia risposta, e si maravigliano che havessero voluto tassiar di falza l'attestationedel signore cardinale suddetto. » (Bibl.Chigi. Lettre du légat, du li-'r août, déjà citée.)
(1) Le magistrat qui écrit cela est le même qui, le !<'■' du même mois, signait deux arrêts différents, l'un destiné à être connu du public, l'autre à rester consigné dans le resistre secret du conseil.
Le roi considérerca, s'il lui plaît, que la parole que le Parlement porte en celle occasion est en elTet la parole de Sa Majesté, et on ne peut entrer dans celte pensée qu'on n'ait déjà la dernière indignation qu'elle esl reçue avec tant de hauteur, quand même ils se lèveraient et viendraient au devant de nous. Il serait bien extraordinaire que, dam un temps où Sa Majesté relève la couronne au plus haut point qu'elle ait été, et même quelle rentre en tant de choses datis les droits que sa préénnnence sur tous les rois de la terre lui donne, elle laissât faire quelque brèche nouvelle en un endroit qui a toujours été trop entamé et trop peu défondu.. . Peut-être que cet embarras causera un bien qui est de délivrer pour toujours la France de ces sortes d'entrées, qui assurément sont des marques très puissantes des usurpations de fiome et qui laissent même dans les esprits des peuples des pensées trop fortes de la puissance de ce pays-
là[[). >y
Lionne fut bientôt forcé d'avouer à son collègue le Tellier que la fourberie des magistrats était découverte : « Quelque méchant esprit, disait-il, pour obliger les Italiens à tenir bon dans leur préteniion avec encore plus d'opiniâtreté, leur a porlé le livre des Preuves [des libertés] de T Église gallicane , où est inséré tout au long ce que l'on cachait, l'extrait des registres du Parlement de ce qui se passa en 1625... Nous ne sommes pas à la rigueur tenus de faire autre chose que ce que le Parlement dit lui-même dans ses registres qu'il a été fait dans la dernière occasion. Je vois fort bien tout ce qui se peut répondre à cela, et ce que vraisemblablement M. le premier président répondra, mais j' obéi s au maître... » — Le Tellier répliqua surle-champ : <( Je prévois comme vous la réponse de M. le premier président, et je ferai tout mon possible pour la combattre, et je lui insinuerai que le roi pourrait bien prendre ce parti-là, préférant le registre de la compagnie à la relation d'un particulier; j'essayerai même de le piquer de donner à la religion cette marque de sa piété en facilitant une affaire qui n'est de rien du tout (2). » Les magistrats hésitaient entre leurs préju-
(1) 23 juillet. Home, 164.
(2) 28 juillet. Rome, 164.
KXÉCUTTON pu TRAITÉ DE PISE 523
g-és g-allicans et leur intérêt personnel, qui leur oommandait alors de ,çarder des mesures avec Rome. « La plus grande partie..., disait encore le Tellier, ont témoigné du regret de ce que M. le légat ne faisait point d'entrée, de crainte que son mécontentement ne nuisît à la poursuite qu'ils se proposent de continuer à Rome pour obtenir du pape le pouvoir de nommer des séculiers pour tenir les bénéfices qu'ils ont droit de prendre pour leur induit. On m'a fait remarquer que M. le président le Coigneux seul paraît disposé à traverser toute sorte de tempéraments, et le bruit qu'il a fait jusques ici donne occasion à la fermeté de M. le prernier président (1). »
La mutinerie du Parlement eut de nombreux imitateurs. Condé, mécontent de ne figurer dans le cortège de l'entrée qu'au défaut de Monsieur, alléguait des accès de goutte, que le public croyait simulés, et ce n'est qu'après de longs délais qu'il promit de s'y faire porter en chaise. Les archevêques, les évêques, des officiers de tout rang, et jusqu'aux valets de pied du roi élevèrent des prétentions imprévues, que ne pouvait satisfaire la science de Montausier, de Ronneuil, l'introducteur des ambassadeurs, et du fameux maître de cérémonies Sainctot. Informé de ce qui se passait, le cardinal Chigi dépêcha nne dernière fois Ravizza au roi et à Lionne avec ordre de menacer {paiiar chiaro), si toutn'était pas réglé le 24 juillet, départir tout droit pour l'Italie en quittant Fontainebleau (2).
Il était temps d'en finir. Les Français que Louis XIV avait placés autour du cardinal étaient fatigués de leur rôle : ils auraient voulu dérober à la connaissance du légat des traits méchants qui ne respectaient pas même sa personne, et Chigi confiait à Bonneuil son étonnementd'ètre^exposé à de pareilles indignités dans une cour renommée pour sa politesse. Lionne, qui était peut-être le premier auteur de ces propos, les écoutait avec joie et les aggravait par d'ignobles sarcasmes (3). Le
(1) 28 juillet. Romt, 104.
(2) «... Onde risolvei di spedire a Foutanablo Monsignore Ravizza a. parlaichiaro a M. di Lionne et al ré, che se per oggi, che è giovedi 24 dl luglio, il oegûlio uon era accommodato, che io voleva partire et andare a Fontanablo a sodisfare al trattato di Pi^a, per ritornarmeoe lu Italia poi cou ogni diligeutia. >' (Lettre du !«' août déjà citée.)
(3) « C'est un de oos plus grands soucis que l'on ne die quelque iqjpertinepce
cardinal recherchait les causes de cette malveillance implacable que le pontificat d'Alexandre VII rencontrait autour du roi, depuis comme avant la mort de Mazarin, et ouvrait son cœur sur la détestable influence des espions entretenus à Rome par la France : « Après dîner, écrivait M. de Bonneuil, M. le cardinal m'a mené dans sa chambre, et, en discourant, il m'a dit qu'il ferait toujours aveuglément tout ce qu'il plairait au roi, et qu'il espérait, par sa conduite à l'avenir, effacer les impressions mauvaises qu'avaient données quatre ou cinq correspondants de Sa Majesté, qui tiraient avantage de faire leur cour à ses dépens, et que les relations du signore Elpidio, de l'abbé Buti (1), deMafï'eo et du cardinal Albizzi, ce me semble, seraient désormais inutiles à Sa Majesté. » — « Permettez-moi de vous dire, Monsieur, que je me suis attaché à faire valoir toutes choses à M. le légat avec un soin particulier, parce que j'ai cru que c'était l'intention du roi; que j'ai relevé ce que j'ai pensé à propos, et pallié en certaines rencontres o,^ que j'ai cru nécessaire pour le rendre content et satisfait des bontés du roi, et je vous puis dire que cela a réussi assez heureusement; que je lui vois une amitié très respectueuse pour le roi, un désir très passionné de mériter l'honneur de sa protection... » — Le cardinal m'a dit : « Ognl giorno dopo tre settimane nuove difficoltàl II est vrai qu'il en est rebuté!... — Nous sommes dedans l'abattement, et, quoiqu'il soutienne ce rencontre avec quelque espèce de fierté qui lui est naturelle, il n'y a néanmoins plus de joie dans nos conversations (2). » — La correspondance de Montausier a le même caractère (3). Il
à M. le légat, et je n'ai pu néanmoins éviter qu'il n'ait su quel'on disait à Paris... C'est un discours qu'il me fit lui-même hier au soir. » (Bonneuil à Lionne, 20 juillet. Rome, 163.) — « Je n'avais pas su... Gardez-vous bien de le dire delà... >) (Lionne à Bonneuil, 21 ]m\\et. Rome., 164.) Je ne puis pas achever les citations.
(1) L'un des plus intimes confidents de Mazarin ; il faisait des séjours à Rome, surtout pendant les conclaves, et passait le reste du temps à la cour, où il recevait, sous son couvert, une partie des correspondances italiennes.
(2) Bonneuil à Lionne, l't, 15 et 24 juillet 1664. Rome, 163 et 164.
(3) Déjà, le 18 juin, il avait écrit à Lionne : « M. le légat se plaint qu'on ajoutait foi, à la cour, à des gens qui écrivaient de Rome mille méchancetés qui étaient fausses, lesquelles quand elles seraient véritables, ne sauraient être sues; qu'on en écrivait de pareilles de Paris. 11 ne m'a pas nommé aucun de
EXÉCUTION DU TRAITÉ DK PISK S25
écrit à Lionne qu'il a essayé de justifier auprès du légat la conduite du Parlement, mais il ajoute : « Je parlai pourtant, Monsieur, contre ma comcience ; car, quand il y va de leur rang- et de leur dignité, ces, messieurs-là ne font pas grand scrupule d'altérer les écritures. » Le marquis, en sage politique, ne voudrait pas qu'on laissât les Italiens relourner chez eux « un poignard dam le sein. » Il les excuse : ils avaient d'abord de bonnes intentions, mais (( peut-être, dit-il, que depuis, le chagrin que leur ont donné tant de divers retardements leur a brûlé le sang ; ce que j'admire, c'est qu'à force d'être trop fins, ils ont quelque soupçon, aussi bien que le peuple de Paris^, que Monsieur le Prince fait le malade (1). « — Le cardinal Chigi discernait, sous ces querelles d'étiquette, les prétentions croissantes du pouvoir civil à déposséder le saint-siège de ses prérogatives et de son influence : « Je n'avais pas oublié, Monsieur, écrivait Montausier à Lionne (2), d'alléguer parmi nos raisons le préjudice que M. le légat fait au saint-siège en courant fortune de priver tous les légats de l'honneur d'entrer solennellement à Paris ; mais à cela il me répondit qu'on n'en enverrait plus qu'on ne tombât d'accord de toutes choses avant son départ; que, si les rois vers qui ils iraient en avaient besoin, ils accorderaient tout ce qu'on pouvait désirer^ et que, si c'était pour les intérêts des papes, ils le feraient comme ils le jugeraient à propos. Il ajouta encore un discours qu'il m'avait fait déjà une autre fois et que j'avais oublié de vous mander, qui est que la première chose qu'il ferait en arrivant, dans le consistoire, serait de conseiller qu'on fît un décret qu'il ne serait jamais envoyé de légats, parce qu'ils perdaient toujours
ceux de Paris. Pour Rome, il dit que le cardinal Albizzi mande rage ; qu'on écrit aussi mille bagatelles à l'abbé Siri [résident de Parme à Paris, pamphlétaire et publiciste aux gages du roi. fabricateur decorrespoudauces et de pamphlets qui allaient de Paris à Rome, puis reveuaieut de Rome en France sous divers déguisements], et à l'abbé Buti. 11 dit que le cardinal d'Esté est cause de tout le mal; qu'il a allumé le feu et qu'il reotretiaudra toujours, parce que, n'ayant pas obtenu cette fois tout ce qu'il prétendait, il aura toujours espérance que par le désordre il gagnera enfin quelque chose de plus. » {Rome, 183.)
(1) 20 et 22 juillet. Hume, W.i et 104.
(2) 25 juillet. Rome. 164.
o26 CHAPITRE DIXIÈMK
quelque chose; qu'ils avaient perdu la main droite que leur donnaient les rois; qu'ils allaient au devant d'eux, ce qu'on ne fait plus ; que Monsieur avait fait autrefois l'honneut dé la cavalcata, et qu'à cette heure ce n'étaient' que des princes du sang- qui étaient destinés pour cela ; qu'on voulait encore donner une atteinte en diminuant les honneurs que le Parlement devait faire, et qu'ainsi le mieux était de ne se mettre plus au hasard de rien perdre. — Pour moi, Monsieur, je lui répondis que, si c'était à moi de donner des conseils aux rois comme à lui d'en donner aux papes, je leur conseillerais de mon côté de ne recevoir jamais de légats, parce qu'on leur rendait des honneurs à quoi je ne m'accommoderais pas volontiers si j'étais en leur place. — Il me dit que c'était à la religion qu'oti faisait tout cet honneur. — Je lui répliquai que cela était sans doute, mais que je croyais que de prier bien Dieu et faire beaucoup de bonnes œuvres était aussi bon pour aller en paradis que tous ces respects, lesquels néanmoins je croyais qu'il fallait rendre, puisqu'ils étaient établis de longue main. »
Le cauteleux le Tellier avait proposé comme transaction que le légat ne se levât qu'une fois, quoique le Parlement s'attendît à recevoir deux saluls : « Pour ne rien garder de tout ce que je pense, disait-il à Lionne, j'ajouterai à. tout ce qtie dessus que, si M. le lég-al persistait à refuser de se lever à la fin de sa harang-ue, par opiniâtreté ou par appréhension d'être blâmé à Rome, je ne croirais pas que le roi se dût arrêter là pour le laisser retourner en Italie avec mauvaise satisfaction; mais que Sa Majesté pourrait agréer qu'il ne se levât pas, à condition qu'il ne s'en expliquerait point;... et, quand le Parlement se plaindrait, la chose serait faite et le maltalent tomberait sur le légat, qui ne s'en soucierait pas beaucoup (1). » Cet expédient avait l'avantage de ne tromper que le Parlement ; la modification qu'y apporta le roi avait pour but de tromper les deux parties. Le légal consentit à se lever une seconde fois, mais seulement pour bénir; et^ au moment où il se félicitait de maititenir la possession de 1625, Louis XIV permit au Parlement d'interpréter comme il voudrait la seconde béné-
(1) 28 juillet. Rome, i64.
EXÉCITION DU TKAITÉ DE PISE o27
diction : « Le roi, écrivit Lionne à le ïellicr (I), a fort judicieusement et habilement remarqué que le Parlement sera martre^ en fauant son registre, de n'y mettre point que le légat s est levé pour donner sa bénédiction, mais seulement qu'il s'est levé lorsque la compagnie l'a abordé, et une seconde fois lorsqu'elle s'est retirée. » Les mag-istrats n'obéirent qu'à un exprès commandement : « Nous recevrons M. le légal, répondit le premier président (2), tout le mieux qu'il nous sera possible, et nous redoublerons notre dévotion autant qu'il redoublera ses bénédictions. Néanmoins, quoique nous y ayons grande foi, on le quitterait volontiers de la dernière, je dis de la dernière bénédiction, et non pas de se lever, s'il la voulait changer à une entremise efficace vers le pape pour l'ampliation de Xindultdu Parlement (3). »
Enfin, le 9 août, Louis XIV put écrire au duc de Créquy : Le légat doit faire aujourd'hui son entrée solennelle à Paris par la porte Saint-Antoine. Il y a eu des divertissements (4)
(1) 29 juillet. B.ome, 164.
(2) A Lionne, 5 août. Rome, 164.
(3) Ces rognes maj^istrats, qui disputaient au pape tous les droits, ne mettaient plus de bornes à son pouvoir, quand ils lui demandaient des dispenses. h'indult du Parlement remontait à l'époque où la majorité de ses membres étaient des clercs, et s'expliquait par le caractère ecclésiastique qui dominait dans cette compagnie. Quand les laïques y devinrent les plus nombreux, il était naturel que ce privilège leur fût retiré. Rome eut la condescendance de le leur laisser. Us ne lui en surent aucun gré, et ils ne voyaient même dans cette grâce qu'une occasion nouvelle de quereller le saint-siège et de mettre aux prises les deux puissances.
(4) Pendant tous ces débats, M.M. de Montausier et de Bonneuil avaient eu ordre de ju-omener le légat de château en château dans les environs de Paris et il put même faire secrètement avec eux une visite à cette ville. On lit, dans le livre déjà ciié de Chantelauze, pages 171 et suiv. : « Après cette cérémonie (l'audience du 29 juillet), le roi invita le légat à Versailles... Le légat assista à plusieurs représentations données par Molière et sa troupe : les Plaisirs de Vile enchantée, les Fâcheux, la Princesse d'Êlide, le Mariage forcé, et il applaudit les trois premiers actes du Tartufe joués ou lus devant lui pour la première fois. .Molière ne manqua pas, dans son premier placet au roi, de se prévaloir de l'approbation de M. le légat, etc. » Et pour prouver que le cardinal Chi"-i a certainement entendu .Molière, à Versailles, l'historien de Retz ajoute en note : « Molière fut appelé à Versailles avec sa troupe du 'iQ avril au 22 mai Il reçut 4,000 livres pour ce déplacement. {Registre de la Orange.) » Le légat n'a pas pu voir Molière à Versailles, du 30 avril au 22 mai 1661, puisqu'il était encore en Provence, n'étant arrivé à Lyon que le ê9 mai. Louis XIV ne quitta pas Fontainebleau avant le départ du cardinal pour l'Italie, et ne put l'inviter
et des régals pour lui et pour sa suite. Je lui ai accordé des grâces considérables : à sa prière, j'ai pardonné au cardinal Impériale, et j'ai accepté M. Roberti pour nonce ordinaire. « Nous aurons demain les relations de son entrée, à laquelle tant de difficultés, comme vous avez déjà su, s'étaient opposées, que j'ai toutes surmontées par mon autorité (1). » Les relations vinrent en effet, et elles apprirent que le Parlement seul avait troublé cette cérémonie. L'entrée, écrivit à Lionne le nouveau duc de Montausier (2), s'est faite avec ordre et solennité. « La seule chose qui nous a un peu déconcertés et qui véritablement a semblé impertinente généralement à tout le monde, c'est que messieurs du Parlement ont fait attendre, depuis une heure après midi que les processions ont fini^ M. le Prince dans son logis du faubourg et M. le légat sous son dais ou dedans sa chambre, jusques à quatre heures et demie passé. Je ne sais, Monsieur, quel avantage ces messieurs ont trouvé en cela; mais j'avais averti M. de Sainctot dès Fontainebleau, où il me l'avait proposé, et je lui avais réitéré ici devant hier qu'il m'en vint parler, que cela ne
à Versailles, dont le palais, commencé en 1670, ne devint le siège de la cour qu'en 1682. Il y avait seulement à Versailles un petit château, où le roi avait récemment donné (mai 1664) des fêles célèbres, mais le Tartufe n'y avait pas été représenté. Le légat ne passa que quelques heures à Versailles, incognito, le 10 juillet. 11 séjournait alors à Viuceuues, d'où il faisait ses promenades à Paris, le 4 et le 5 juillet, au Raiucy, le 6, à Maisons, le 7, à Rueil et à Saint-Cloud, le 8, etc. Les pièces jouées devant le cardinal à Fontainebleau sont notées par Chantelou. Le 30, « il fut à la comédie du Prince cVIihaque, qui fut la même qui fut jouée aux fêtes de Versailles. » Le 31, il vit Olhon, de (lorueille ; le 2 août, les comédieus italiens ; le 3, VOEdipe de Corneille. Il n'était pas même vraisemblable que Louis XIV fît lire ou jouer le Tartufe devant le légat; car Lionne luimême écrivit, le l^^raoût, au duc deCréquy :« Le soir du même jour (30juillet), le roi a fait voir à M. le légat la comédie de Molière qui fut récitée à Versailles, 71071 pas celle de Tartufe, que sa piété lui a fait e7ilière7nent supprimer, mais une autre fort galante. » Le légat, dont Molière se vante d'avoir obtenu l'approbation pour cette pièce, ne peut être que le triste cardinal de Vendôme, l'ancien duc de Mercœur, dont la promotion avait été imposée au saint-siège en 1666^ et qui fut eu effet nommé légat pour représenter Clément IX au baptême du dauphin, eu 1667.
(1) 9 août. no7ne, 160.
(2j Chantelou fait observer, dans èo\i Jourtial du 30 juillet, qu'il faut désormais désigner Montausier par son titre de duc, « le roi lui en ayant donné le brevet. ». — Montausier à Lionne, 9 août. Rome, 164.
se devait point ; mais il n'a pas plu à Leur Souveraineté d'en user autrement. » — Aucune excuse ne fut présentée au légat; aucun blâme ne fut prononcé contre le Parlement, et la réponse de Lionne ne permet guère de douter qu'il ne fût dans le secret de Viînpertinence : « Il eut été à souhaiter, ditil simplement à Montausier, que MM. du Parlement eussent voulu être un peu plus diligents qu'ils ne l'ont été (1). » — « M. le légat, dit le Journal de Chantelou, les attendait avec une impatience extrême. Dès qu'il connut qu'ils approchaient, il se découvrit avant même qu'il les vît, et d'abord qu'ils eurent mis le pied sur la première marche de l'estrade, il se leva, fit un pas et leur donna sa bénédiction; et, comme ils commencèrent à parler, il se remit dans son fauteuil. Leur harangue fut en latin, et il leur répondit trois ou quatre mots seulement en la môme langue, puis se leva de rechef et leur donna sa bénédiction (2)... » Heureusement la journée se termina par la réception du clergé, qui fut empreinte de respect et de cordialité. « Enfin^ dit le même Journal, les évêques arrivèrent, auxquels Son Eminence fit grand honneur : elle marcha trois pas au devant d'eux et les salua tous fort civilement. M. l'archevêque de Rouen porta la parole et harangua en latin. Son
(1) 10 août. Rome, 1(J4. La leUre suivante du roi au duc de Créquy a été rédigée par Lionne : « Le légat a fait son entrée solennelle à Paris le 9 du mois, et les bons ordres que j'avais donnés pour qu"il n'y arrivât aucun embarras ni inconvénient furent si bien exécutés qu'il a eu aussi en cela tout sujet d'une entière satisfaction. Il n'y eut que les députés du Parlement qui se firent un peu atten ire, après que toutes les processions eurent passé. Il m'avait promis de s'employer officieusement pour la grâce qu'ils demandent au pape touchant leurs induits; je ne sais si cet incident ne changera point sa bonne disposition. » (15 aolît 1664. Rome, 160.)
(2) Bibl. Chigi : Relazione dell' ingresso publico di S. E. a Parigi. — «... Il parlamento che era stato inlimato a comparire perle 2 di Francia, tardando sino aile 4, diede yranr/' occasione di mormorare, essendo li primi Vistessi Fnincesi, che stavano impatieuti per dover aspettare tanto. » Les registres du conseil secret du Parlement contiennent une relation détaillée de cette cérémonie (Arch. nat. X'* 8394, fol. 153 et i.j4). Ala fin de l'année, le Parlement fit supprimer un almanach où « contre le respect de la cour et contre la vérité, ou avait dépeint l'entrée du cardinal légat en cette ville de Paris, et Messieurs du Parlement allant le saluer debout, pendant que ledit sieur cardinal légat demeurait assis dans son siège, et d'autant qu'il était important qu'il ne parût rien dans le public qui pût donner liuu à une prétention, de laquelle ledit sieur cardinal Chigi s'est lui-même départi... » {Vnd., 18 déc. 1664.)
Éminence demeura debout et découverte pendant qu'il parla : lui-même répondit en la même langue. » Le légat ne se pressait pas de porter un jugement sur les évèques français qu'il rencontrait; il écrivait, le 1" août, au cardinal Rospigliosi : « Quant aux évêques, je n'ai pas encore d'opinion sur tous : j'attendrai que je sois revenu à Rome pour faire un rapport sur chacun d'eux à Sa Sainteté (1). »
De tous les Italiens venus en France avec le légat, nnl n'y soutint mieux l'honneur du saint-siège que le cardinal Impériale. Le roi et Lionne reg-rettèrent trop tard de l'avoir persécuté avec tant d'acharnement. Il revendiqua sous leurs yeux tous les privilèges de la pourpre, même contre les princes du sang (2). Lionne le reçut à Bernyet, après lui avoir montré les merveilles d'une résidence oii il donnait des fêtes à toute la cour, il écrivait à Créquy : u Le cardinal Impériale me vint hier faire une visite en ce lieu. Nous fîmes une promenade do quatre heures. Si on voulait ajouter foi à tout ce qu'il dit fort éloquemment^ il 7i aurait pas grand tort; mais il n'est plus question de cela, le roi ayant accordé sa g-ràce à M. le légat... » — Il part « fort satisfait de nous et nous de lui (3). » — Impériale n'avait pas eu de peine à se justifier. On n'avait jamais eu aucune raison sérieuse de l'accuser, ni même de le soupçonner. — Le 2o mars 1664, Lionne prévoyant l'embarras o\x le jetterait la présence du cardinal, appelait secrètement à son aide
(1) Bibl. Chigi, lettre déjà citée.
(2) Cette fierté déplut à Créquy : -< C'est uu effet, dit-il, de la bonté et de la générosité du roi d'avoir reçu le cardinal Impériale en grâce et de l'avoir bien traité. Mais il me paraît étrange qu'un homme qui vient implorer la clémence de Sa Majesté refuse de visiter les princes de son sang, et je suis étonné qu'on n'ait pas exigé de lui qu'il allât voir M. le Prince et M. le Duc. » (A Lionne, 16 septembre, iîome, 161.)
(3) 15 et 30 août 1664. Rome, IGO. — Il n'est pas sûr qu'Impériale fût aussi salisfait que le suppose Lionne. La nouvelle consigne donnée au sujet de ce cardinal ne fut pas comprise de tous, en temps utile. L'introducteur des ambassadeurs écrivait encore à Lionne, le 26 août, croyant lui faire sa cour : « Je vous dirai, Monsieur, que trois ou quatre jours avaut le départ du légat, nous trouvâmes M. le cardinal Impériale rue Dauphine, et après les compliments respectifs, M. le légat me demanda, en présence de M. le nonce d'à présent, comment nous traitions les cardinaux qui n'étaient de la nation ni de la faction. Je lui dis en riant que ceux qui n'étaient ni nos amis ni nos compatriotes, nous leur donnions les étrivières... » {Rome, 164.)
EXÉCUTION DU TRAITÉ DE PISE O-Jl
l'abbé de Bourlemont, et lui avouait l'impossibilité oii il était de motiver les cruels traitements infligés à ce prélat et à sa famille pendant dix-huit mois : « Mandez-nous, je vous prie, disait-il, sans que personne en sache rien^ des mémoires bien exacts sur le compte (juevous croyez qu'on doive demander au cardinal Impériale de divers chefs de plainte que nous pouvons former de lui, dont peut-être vous aurez plus de connaissance que nous-mêmes {\). » Bourlemont nen savait pas plus que Lionne ; il n*eavoyarien,etlorsque Impériale arriva en France, Louis XIV put bien se vanter de lui faire grâce; mais le cardinal ne prit pas l'attitude d'un homme qui a besoin de pardon ; en réalité, le roi et son ministre ne virent plus que le danger de s'aliéner l'un des membres les plus capables et les plus estimés du sacré-collège. Ils comprirent qu'un accueil courtois ne suffisait pas pour etiacer le souvenir du passé. Ils prièrent, ils supplièrent la république de Gènes de lui rendre et à ses parents les honneurs dont elle les avait dépouillés sur l'injonction et par peur de Louis XIV {2j.
(1) Uome, 138.
(2) J'ai lu toutes les lettres, osteusibles et secrètes, qu'ils écrivirent, eu cette occasion, à la république de Gêues et à leurs affidés dans cette ville : il est impossible de ne voir pas, dans leurs obséquieuses instances, le remords intéressé de leur longue injustice envers l'ancien gouverneur de Rome, et l'aveu de son innocence. Ce ne fut pas assez pour Louis XJV d'écrire en personne aux Génois : « Très chers et grands amis, comme vous nous avez souvent fait assurer que les démonstrations que vous fîtes, l'année dernière, contre noire cousin le cardinal Impériale, duquel nous témoignions alors d'être mal satisfait, n'ont eu autre objet que celui de nous complaire, et que nous ne pouvons douter que ce ne soit sur le même fondement que vous avez agi contre le reste de sa famille, qui s'est trouvée enveloppée dans ses disgrâces, aussi à présent que notre dit cousin nous a pleinement éclairci sur toule sa conduite passée et que nous l'avons assuré nous-mcme que nous aurons à l'avenir autant de bienveillance pour lui que nous avons toujours eu d'estime, nous avons grand sujet de désirer que les siens ne continuent pas à recevoir aucun préjudice des choses passées. C'est ce qui nous convie à vous écrire cette lettre... » Nous vous on témoignerons « notre parfaite reconnaissance. >> 28 août 1664. — Lionne mit eu œuvre les amis et agents secrets que comptait la France à Gêues, pour faire réussir cette négociation : il écrivit notamment à Zanettin Zustinian [marquis Gianetliuo Giustiniani] , dont le roi s'était servi pour faire bannir le cardinal et Curlo Impériale, son frère, et qui avait touché une gratification de 3,000 livres, au mois de décembre 1662. •« J'ai eu ordre du roi, disait le ministre, de dépêcher à Gênes ce courrier exprès que j'ai choiri parmi mes domestiques pour porter une lettre que Sa Mujeslé écrit à la lié-
Le jugement du public fut si favorable aux Italiens qu'on loua le roi et ses ministres de s'être laissés charmer par des manières si persuasives; mais la cour de France se défendit de cette faiblesse, et Lionne fut chargé d'écrire au duc de Gréquy : « J'ai toujours oublié de vous mander, afin qu'on ne dise pas de delà que M. Ravizza nous a r'ipigliato, raggirato et fait faire ce qu'il a voulu, qu'il est bon que vous fassiez remarquer par vos discours qu'on n'a pas accordé le moindre honneur
publique pour lui demander qu'à sa très instante prière et en sa considération elle ait agréable de remettre en ses bonnes grâces le frère de M. le cardinal Impériale, qui s'est trouvé enveloppé en ses disgrâces, et qu'elle veuille bien le remettre au même, état qu'il était auparavant, et nommément dans son emploi de sénateur... Je ne saurais vous bien exprimer h quel point S. M. estimera cette nouvelle marque d'affection de la République, (jui est d'ailleurs fondre en beaucoup de justice, s'il est vrai, comme je n'en doute nullement, que les passions ou les intérêts particuliers n'aient point eu de part en tout ce qui s'est fait ci-devant, et qu'on n'ait eu aucun autre motif cjue de complaire à S. M. et de l'obliger. . Après ce que je vous ai dit du ressentiment qu'aura S. M. du bon et prompt succès de cette affaire, je ne vous devrais rien dire de moi. Je ne puis pourtant m'empêcher d'y ajouter que j'ai des raisons particulières qui me font souhaiter la chose avec grande passion, et que je mettrai la grâce sur mon pi'opi'e compte pour m en revanc/ier en toutes rencontres, soit dans le service de la République et pour ses avantages et satisfactions, soit envers tous ceux comme vous qui y aurez coopéré... » (30 août.) — Le même jour, le ministre écrit encore une lettre pressante à M. de Compans, consul de France à Gênes : « ... J'ai des raisons, en mou particulier, dit-il, qui me font soubaiter la chose avec beaucoup de passion, et j'en mettrai sur mon propre compte le bon succès pour vous eu témoigner, en toutes rencontres, mou ressentiment. » — Le 16 septembre, la république de Gènes répond au roi : Tout cède au désir d'être agréable à V. M. Enfin le 3 octobre, Lionne écrit à Giustiniani : La République va recevoir une « réplique obligeante » du roi. En attendant « ... je vous confirme que ces messieurs^ qui ont eu la bonté de considérer encore pour quelque chose la recommandation que j'avais pris la liberté de faire à M. Baliani [résident de Gênes à Paris] en mon '^AYi\ç,\i\\&v,ne peuvent jamais m' obliger plus sensiblement en aucune autre occasion qu'ils ont fait en celle-ci, et que j'en conserverai toute m,a vie une profonde gratitude, dont ils éprouveront les effets en toute occasion, autant qu.il sera en l'étendue de mon faible crédit et de ma petite industrie. Je vous remercie aussi de tout ce que vous m'avez confié. » [Gênes, H.) — Créquy reçut l'ordre de faire des avances à Impériale et d'entretenir avec lui une étroite intelligence : rentré à Rome, ce prélat y tint la même conduite qu'avant ses malheurs, serviteur dévoué du pape et de l'Église, respectueux et impartial envers les couronnes et placé jusqu'à la fin de sa vie au premier rang des cardinaux indépendants. (Lionne à Créquy, lo août 1664. Rome, 160 — 6 février 1665. Rome, 167. — La Buissière à Lionne, 23 décembre 1664. Rome, 162. — 24 mars 1665. Rome, 168. — Créquy au roi et à Lionne, 16 septembre 1664. Rome, 161.)
EXÉCUTrOM DU TRAITIÎ DK PISE o33
extraordinaire à M. le légat qu'on n'eût réduit le sieur Ravizza à déclarer qu'il n'en prétendait aucun, et nommément qu'il ne songeait plus à aller à Paris et qu'il ne pouvait pas même s'en plaindre. Pour la personne de Monsieur, qui fut à sa rencontre, il s'y attendait si peu qu'il n'en osait pas seulement ouvrir la bouche. Outre le bon effet que je viens de dire que cette connaissance produira, il est bien à'propos que tout le monde sache que tout ce que Sa Majesté a fait a été, non pour y avoir été induit par les persuasions de qui que ce soit, mais par pure générosité. Vous pourrez seulement ajouter que je vous ai écrit merveilles de la dextérité du sieur Ravizza et de sa manière agréable de négocier^ comme il est vrai (1). »
Le cardinal Chigi et les prélats de sa suite discernèrent, sous les marques tardives de considération accordées à leurs personnes, les dispositions véritables de Louis XIV et de ses conseillers envers Alexandre VII et le saint-siège. xVussiMontausier, chargé de les reconduire et d'observer leur contenance jusqu'au dernier moment, dénonça la tristesse que le légat remportait en Italie, et écrivit à Lionne : Le cardinal « garde un silence profond sur les honneurs qui lui ont été rendus et, hors quelques paroles générales que l'occasion tire quelques fois de lui pour marquer les faveurs et les grâces qu'il a reçues de Sa Majesté, il n'en dit rien de particulier. Ce n'est pas, je crois, qu'il n'en soit touché, mais peut-être la gravité de la légation ou son humeur ordinaire le porte à cela... Je ne puis cesser d'admirer sa froideur sur ce sujet-là; car, encore une fois, je suis persuadé qu'il est content au dernier point et qu'il en a beaucoup de reconnaissance; cependant il ne témoigne pas davantage que s'il élait obligé d'en faire un grand secret; et moi, si j'étais en sa place, je ne parlerais d'autre chose et j'arrêterais tous les passants pour le conter (2). « Alexandre VII l'avait chargé d'offrir au roi^ aux deux reines, à tous les membres de la famille royale, de magnifiques présents, reliquaires, étoffes, bijoux, mosaïques, tableaux qui ornent encore nos musées. Il reçut de Louis XIV une croix de diamants, du prix
(1) 15 août. Borne, 160.
(2) 18 août 1664, de Cbanceaus, roule de ïroyes et Dijou. Ikime, 164.
S34 CKAPITHE DIXIÈME
de 60,000 livres, qu'il fit porter à la. Santa Casa de Lorette. Au lieu de retourner à Lyon par la même route, comme le roi l'avait souhaité, il évita celte occasion de revoir encore une fois la cour à Fontainebleau, et regagna la Bourgogne en passant par la Champagne. Dès qu'il futàTroyes, il congédia les officiers de la maison du roi après les avoir généreusement récompensés (I).
(1) Après les éloges décernés par Lionne lui-même, on peut citer sans scrupule quelques lignes de la relazione insérée par le maître des cérémonies Servatio dans son Diarium. : « D. cardinalis legatus, sui animi magnitudinem et humanitatem secundando factis et verbis, omnium, Majestatum, principum, nobilium et populorum ad se conciliavit [benevolentiam?] ita et taliter ut nemo fuerit a majore ad miuorem, a principe ad plebeium, qui... ejus personam non laudaverit et benedixerit, et qui ad eum accedere et loqui secum non curaverit; inde sicuti visus fuit quam libentissime, sic discedendo molestiam omnibus attulit. Régi, reginis, principibus fuit gratus, iisque munera juxta qualitalem elargitus, generosaui sui animi liberalitatem aguoscere fecit. Alios similiter donis oneravit, iuter quos M. Bouneuil, ve^/o in Iro dut tore, cm donavit duplos aureos tercentos et adamantem valoris scutorum quatuorcentum, et M. Girauld scutos quingeutos, si mihi verum relatum fuit... » (Arch. Vatic. — Bibl. Chigi, E. 11. X 5. Le légat au cardinal Rospigiiosi, 21 août 1664, de Chàlous.) — Le roi écrivit au légat, le 12 août 1664 : « Mon cousin, il est certain que j'aurais été très aise de vous revoir avant votre départ, pour vous assurer de nouveau de ma parfaite amitié; mais ayant appris que vous prenez une autre route plus belle et où tous les logements seront meilleurs qu'en celleci, je préfère volontiers votre commodité à ma satisfaction. Cependant je vous souhaite de tout mon cœur un heureux voyage, etc. » — Lionne à Montausier, même jour : « J'ai été porter au roi, à son lever^ la lettre que votre gentilhomme m'a remise, et avertir S. M. du changement de la route de M. le légat. Elle veut que les ofBciers de sa maison aillent jusqu'à Troyes, et je le mande aussi à M. de Chantelou, qui m'avait écrit... » — Montausier à Lionne, 15 août : « Voici .M. le légat arrivé à Troyes oîi les officiers de la maison et de l'écurie de S. .M. qui l'ont accompagné jusqu'ici le doivent quitter. Je m'imagine que, quand ils prendront congé de lui, il les chargera de témoigner sa reconnaissance au roi... >. {Rome, 164. — Journal de Chantelou. Cinq cents Colbert, vol. 175).
GUERRE CONTRE LE TURC : CAMPAGNE DE HONGRIE, AOUT 1G64. — RESTITUTION d'aVIGNON AU PAPE. — FIN DE l'aMBASSADE DU DUC DE CRÉQUY. MAI 1664 A MAI ■]665.
Kentr(''e de fréquy à Rome : sos instructions. Fe nonce Robcrti : retardement de sa première audience. — Entourage de Créquy : Benedetti ; Maffei ; Castracani ; Neuillan; Ripa ; Raggi. l/abb^ de Machaut, secrétaire; la Buissière, maître de chambre. — Incidents divers. Louis XIV défend le terme délie due corone. Créquy recèle et protège les malfaiteurs dans son quartier : grand coup loué par le roi. — Impartialité du pape entre Louis XIV et Léopold. Défaite des Turcs à Paint-Gothard. Trêve de vingt ans conclue entre l'Empereur et la Porte. Cause réelle du traité de Temeswar. Louis XIV fait désavouer .\ Constanfinople, au nom de sa couronne, la part prise par ses troupes à la campagne de Hongrie. Distinction entre le roi de France et le landgrave d'Alsace. Alarmes d'Alexandre VU et de la chrétienté. — Déloyauté de Louis XIV dans l'exécution du traité de Pise : il restitue Avignon et le Comtat, mais en entravant par tous les moyens le rétablissement de l'autorité pontificale dans ces provinces. Aveux du gouverneur et du premier président de Provence. Nouveaux troubles. Les séditieux protégés par le roi. Enlèvement de Chasteuil. Mission de Merinville. — Discrédit de Créquy à Rome et en France. Sa cour ne le laisse à Rome que pour mortifier le pape, mais lui retire peu à peu toutes les affaires. 11 se fait des querelles avec tout le monde. Les Français comme les Romains s'éloignent de Farnèse. Créquy obtient son rappel. Canonisation de saint François de Sales, 19 avril 1665. Révélations du niaitre de chambre la Buisfiëro. Dernière audience de l'ambassadeur. Son départ.
Les nouvelles que le cardinal Ghigi avait reçues d'Ilalie pendant sa légation n'étaient pas de nature à lui faire espérer pour l'avenir une meilleure correspondance entre Louis XIV et le saint-sièg-e. Un jour, Montausier avait écrit à Lionne : Ce cardinal « meurt de peur que les choses ne se rebrouillent cà Rome par les procédés do M. de Créquy et ceux de ses domestiques », pendantqu'il est,lui, dansle cœur du royaumc(l). Le lég-at ne mourait pas de peur, mais l'intérêt de l'Église lui inspirait une inquiétude qui n'était que trop justifiée par la conduite de l'ambassadeur, depuis son retour au palais Farnèse. Le duc de Créquy avait repris son poste le 31 mai. Sur l'ordre du roi, il était descendu à Livourne, pour entier par terre dans l'État ecclésiastique et imposer ainsi à don Agostino
(1) 18 juin 1664, Je Gicn. Borne, 163.
Chigi lafatig-ue el rhumiliation de venir le recevoir à la frontière de San Quirico, beaucoup plus éloignée de Rome que Cività-Vecchia (1). Il se présentait au pape, comme après une absence de quelques jours, et en vertu des mêmes lettres de créance. Ses nouvelles instructions trahissaient quelque embarras chez le roi, qui lui écrivait : « Pour ne pas courir risque de faire des avances d'amitié et d'union que l'on ne mériterait pas de delà, si l'assiette de l'esprit de ces gens-là n'avait point changé pour moi par tant d'expériences qu'ils ont pu faire depuis vingt mois que cette amitié leur doit être en quelque considération, je vous envoie deux différentes lettres que j'écris à Sa Sainteté, l'une de ma propre main en termes fort obligeants à l'égard même du cardinal Chigi..: ; l'autre, de la secrétairerie d'État, d'un style plus soutenu, » et, comme disait Lionne, « plus sèche et pour servir seulement à rétablir le commerce ordinaire (2). » Remettez l' une ou l'autre, suivant ce que vous observerez à Rome, et selon « la qualité des ordres dont le légat aura été chargé à son départ, ou pour mériter mes bonnes grâces et ma protection, ou pour me dire simplement ce qui a été stipulé par le traité de Pise, et du reste continuer à vivre avec moi comme ils faisaient avant l'affaire du 20 août (3). »
Le duc de Créquy n'était pas encore en Italie qu'il priait instamment le roi de rendre sa faveur à la reine de Suède, au surintendant de sa maison, le cardinal Azzolino, et au cardinal Orsino. Il paraissait difficile d'exclure du pardon royal cette princesse et les deux prélats, quand on exigeait du pape qu'il amnistiât et indemnisât un cardinal Maidalchini (4) et un duc Cesarini! L'ambassadeur écrivait :« Après les satisfactions éclatantes que le roi vient de recevoir, je ne sais s'il ne serait
(1) Institue lions, avril 1664. Rome, d"î8 et 163.
(2) 1" avril 1664. Rome, 158.
(3) Le roi et Lionue à Créquy, 23 avril 1664. Rome, 158.
(4) Lionne lui-même rougissait d'un pareil protégé. Le 25 juin 1664, il priait le cardinal Grimaldi, archevêque d'Aix, d'inviter Maidalchini à cesser une vie « honteuse pour sa dignité », et à ne plus courir la province, « obligé, étant sans carrosse et sans train, de passer des huit et dix jours entiers eu de méchants cabarets, pour ne rien dire aussi des conversations où il s'engageait dans toutes les villes où il passait. » (Rome, 151),)
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY o37
pas de sa g-loire de no point laisser paraître de rcssonliment extérieur contre la reine de Suède, vu même les soumissions et recherches qu'elle fait. Je sais bien que c'est une femme changeante et sur laquelle il n'y a pas grand fondement à faire ; mais aussi il y a bien de la dilférence entre recevoir une personne dans sa confidence ou la traiter honnêtement par le seul respect de son rang- et par un pur mouvement de générosité. Four ce qui est du cardinal Ursin, vous savez que mon sentiment a toujours été d'user d'indulgence à son égard. Il a fait une faute; il l'a reconnue et a essayé depuis de la réparer, en quelque sorte, autant qu'il a pu être en son pouvoir (1). » Ce n'est pas l'équité qui portait le duc à la clémence. Il lui déplaisait de ne plus fréquenter le palais où Christine recevait la plus brillante société de Rome et tous les étrangers; et, la reine étant d'un caractère fantasque, il aurait aimé à se servir d'elle, à l'occasion, contre la cour pontificale; mais le ressentiment du roi n'était pas encore éteint, et l'ambassadeur se résigna aisément à suivre ses premiers ordres (2). Il comprit bien vile que le roi ne tenait pas à ce que rien fût changé : (( Je suis assuré, lui écrivait Louis XIV, après ce que vous m'avez dit de vous-même et ce que je vous ai recommandé, que votre conduite ni celle de vos gens no donnera pas lieu à de nouveaux embarras ; et, s'il en arrive par la faute ou mauvaise volonté des autres, par ressentiment des choses passées, il faudra s'en consoler (3). » La correspondance de Lionne lui donnait l'exemple de la légèreté avec laquelle on lui permettait de traiter le pape : « J'ai admiré, lui disait le ministre, la réponse que vous avez faite au bailli de Souvré sur ce que lui avait mandé l'ambassadeur de Malte (M. d'Elbène) des discours que le pape lui avait tenus sur votre sujet (4). J'ai eu le plus grand plaisir du monde de la lire à Sa Majesté ; et, à dire vrai, il n'y arien de plus galamment pensé, ni peut-
(1) Créquy à Lionne, H avril 1664, (le Lyon. — Lionne à Créqiiy, 29 avril, Borne, 158.
(2) Créquy et Machaut à Lionne, 3 juin. Rome, la!).
(3) 29 avril. Borne, 158.
(4) Le pape avait exprimé devant .M. d'Elljène son déplaisir de revoir le dinde Créquy, et sa crainte de nouveaux coutlits avec un p.ireii ambassadeur.
538 CHAPITRE ONZrÈIME
être qui se trouve plus vrai dans la suite, que ce que vous dites que vous serez merveilleusement bien avec Sa Sainteté par la raison qu'en toutes choses elle ne fait jamais ce qu'elle a dit. Si vous en croyez notre sentiment, vous aurez les genoux souples et ne laisserez rien à désirer à Sa Sainteté de la profondeur sans chicane de vos génuflexions (1). Après ce qui s'est passé, tout ce qu'on rendra de respect à sa personne et à sa dig-nité non seulement ne sera point imputé à faiblesse, mais sera fort loué. » Le duc répondit sur le même ton : « Vos conseils sont les meilleurs du monde ; mais il en coûte quelque chose pour les suivre : à force de révérences et de génuflexions, je ne me saurais presque plus aider d'une cuisse (2). » Sa malveillance ne découvrit aucun prétexte de plainte dans la conduite de la cour pontificale. « Il ne reste plus rien ici à exécuter de toutes les conventions du traité » : telle fut sa première dépêche. Don Mario Chigi était sorti de Rome; don Ag-ostino avait civilement rempli sa mission à San Quirico. Ce fut l'ambassadeur qui recommença les hostilités. Azzolino, qui occupait un rang- si élevé dans l'estime des Romains, lui avait fait porter ses compliments : Créquy répondit au g-entilhomme de ce cardinal qu'il ne pouvait pas « traiter avec son maître. » C'était blesser du même coup le sacré collèg-e et la reine de Suède (3). Il fut imité par le cardinal d'Esté, chef de la faction française, qui ne respecta ni la dig-nité d'un collèg-ue, ni le lieu saint où il le rencontrait: « A la chapelle du jour de la Trinité, ce cardinal tourna le dos au cardinal Azzolino, qui voulait l'aborder (4). » — Il se plaignit du cérémonial observé par les chanoines de Saint-Jean de Latran, dans une
(1) Ou se rappelle que, dans ses premières audiences, avant le 20 août 1662, le duc de Créquy « ne se voulait pas même mettre à genoux si le maître des cérémonies ue l'eût comme forcé. >• (Elbène à Lionne, 4 septembre 1662. Rome, 146.)
(2) Lionne à Créquy, 29 avril, Rome, 13S. — Créquy à Lionne, 1"' juillet 1664. Rome, 160.
(3) 31 mai 1664. Rome, 159.
(4) L'abbé de Machaut à Lionne, 10 juin. — Le P. de Neuillan au même, le même jour : « Comme le cardinal Azzolino avait ôté sa barrette pour lui faire son compliment, le cardinal d'Esté prit le cardinal Mancini par la main et tourna le dos au pauvre cardinal Azzolino. » (fiowe, 159.)
FIN DE L'A:\rRASSADE DE CliÉOUY o39
visite par lui faite à cette basilique : il demanda aussitôt que le roi saisît une partie des revenus de l'abbaye de Clairac. dont ils avaient été gratifiés par Henri IV après son abjuration, et il triompha des mortifications qu'il avait infligées au plus vénérable chapitre du monde (1). — L'ambassadeur amenait de France, au nombre de ses secrétaires, l'abbé Paul de Machaut, dont le nom reviendra souvent dans nos récits. Cet ecclésiastique, cadet d'une famille de robe, en quête d'abbayes et même d'un évéché, avait alors toute la confiance de Lionne, auquel il adressait de fréquents rapports, et dont il flattait le g-oùt pour les propos obscènes (2). A peine introduit à Farnèse, sans avoir rien vérifié lui-même, mais sur de plaire en dénigrant les Romains, il écrivit, dès le 3 juin, au ministre : « On nous dit que Sa Sainteté a pris et prend fort insensiblement toutes les mortifications qu'on lui donne dans cette conjoncture : depone tutto al piedelCrociftsso. Vous savez bien, Monseig-neur, que ce n'est pas là la source de son plus grand mérite. Elle ne put s'empêcher de dire à un gentilhomme de M. le marquis d'Albert... qu'elle Vvait fort à cœur qu'on l'eût obligée à n'avoir aucun ressentiment des emportements qu'avaient eus ces messieurs d'Avignon... Vouspouvezjuger là-dessus ce qu'elle peut avoir sur le cœur, et si elle pense souvent à vous. Nous lui baiserons les pieds vendredi, où j'espère qu elle jouera un bon personnage (3). »
Créquy eut en effet sa première audience le 6 juin, et, de son aveu, fut reçu <> fort honnêtement. » Aussi rendit-il au pape la moins sèche des lettres royales (4) : Sa Sainteté, écrivit-il, me dit « qu'elle avait toujours aimé cordialement Votre Majesté; que l'amour ne remontait pas; que, pour lui, il était
(1) A Lionne, 24 juin 1664. Rome, lo9.
(2) Il mourut, eu 1684, abbé commendataire de Saint-Jeau de Falaise (ordre de Prémontré) et de Saiut-Eusèbe d'Apt (ordre de Saint-Bcuoit).
(3) Rome, 1-59.
(4) Lionne à Créquy, 23 avril 1664. — Le roi au pape : « Très Saint Père, mon cousin le duc de Créquy, mou ambassadeur extraordinaire auprès de V. S., allant, en conséquence du traité de Pise, reprendre les fouctions de son ambassade que les embarras passés avaient suspendue, je ne veux pas qu'il se présente aux pieds de V. B. sans qu'il lui porte dans ces lignes les assurances de la continuation de mon respect et de mon affection, avec l'exprès-
père et par conséquent obligé de chérir tendrement Votre Majesté; qu'il avait essayé long-temps de faire en sorte que les choses se pussent accommoder de la manière qu'il souhaitait; mais que, Votre Majesté n'y ayant pas donné les mains, il était enfin résolu à faire tout ce qu^elle désirait plutôt que d'entrer en guerre avec elle, et qu'il n'avait jamais armé que pour sa défense. Il ajouta ensuite et ce sont ici ses propres termes : Dopo tante deniosti^azioni segitite a favore délia Maestà Sua^ e tante cose fatte a ynodo suo^ speriamo poi cJiella per lavvenire sara anche per far qualche cosa a modo nostro. >> J'ai protesté du zèle de Votre Majesté pour l'Eglise, de son respect pour la personne de Sa Sainteté, et de mon regret de n'avoir pas réussi à lui plaire. 11 fut content de ce que je lui dis. « Cette matière étant finie, et toutes les expressions que je crus lui devoir faire au nom de Votre Majesté étant faites, il tourna la conversation sur assez de choses indifférentes... Je n'ai pas encore vu le pape parler avec un visage plus ouvert et avec un air plus disinvolto... Selon que je vois ici les choses tournées, je dois dire à Votre Majesté qu'il me semble qu'il eût été expédient qu'elle eût bien voulu me donner pouvoir de demander au pape le rappel de don Mario; et là-dessus je la supplie de considérer que la satisfaction de Votre Majesté sur ce point est déjà complète quant à ce qui est de plus essentiel ; qu'il n'y a plus que fort peu de temps pour faire qu'en vertu du traité don Mario ait la liberté de revenir. » Le service de Votre Majesté exige que votre ministre soit agréable à cette
sion de deux vérités très constantes : l'une, que dans mes plus forts ressentiments de l'injure qui avait été faite dans Rome à ma dignité, j'ai toujours eu en singulière considération la personne de V. S. et conservé pour elle toute la vénération qui lui est due; l'autre, que j'éprouve maintenant une parfaite joie de voir toutes choses entre nous dans l'état que j'avais toujours souhaité, et que rien ne puisse désormais ou doive retenir le libre cours et les effets de mon zèle aux occasions où j'aurai lieu d'en donner des preuves, soit pour les avantages du saint-siège, soit pour les satifactions personnelles de V. B. Je me promets que mou cousin le cardinal Chigl, son légat a latere, que j'aurais grand plaisir de voir ici, ne partira point d'auprès de moi qu'il n'ait reconnu là-dessus la sincérité de mes sentiments, et qu'il en rendra, a son retour, bon témoignage à V. S. que je prie Dieu, etc.. » — La réponse du pape (8 juin), qui est dans le même volume, est simple et réservée. Alexandre y prend acte des promesses du roi. {Rome, 158.)
FIN DK l'ambassade DE CRÉQUY 541
cour, el Voire Majesté pourra s'acquérir « à peu de frais » une extrême obligation sur le pape (1).
Tout le monde fait des avances à l'hôte redouté du palais Farnèse. Créquy avoue à Lionne que la cour pontificale a des « apparences fort honnêtes » ; que le prieur Bichi, le cardinal Gualtieri et d'autres s'empressent autour de lui; que le cardinal Azzolino fait de nouvelles démarches pour rentrer en grâce ; que don Agostino lui a rendu la première visite, au lieu d'attendre^ suivant l'usage romain, celle de l'ambassadeur. Rien n'est donc plus aisé au duc que d'établir la bonne intelligence entre la France et le saint-siège; mais son incurable haine cherche partout le prétexte de nouveaux difTércnds. « Quelque chose,, écrit-il à Lionne, que je mande au roi touchant les dispositions apparentes oii je vois cette couv^je veux croire qu'après tout ce qui s'est passé, il est malaise' que le pape soit changé au dedans comme il le 'parait axi dehors. » Il étonne les Romains par des prétentions insoutenables. S'il se présente au palais, il n'est pas permis au pape d'être occupé. Un jour, une minute de retard blesse le respect dû à un grand monarque (2). Il se plaint qu'Alexandre VII ne lui témoigne pas assez de gratitude pour le rappel de son frère, oubliant qu'il n'a sollicité que dans son intérêt particulier ce léger adoucissement d'une rigueur si injuste, et que Louis XIV n'y a consenti qu'au même titre (3). Le pape s'étonne que la France ait donné une grande publicité aux articles de Pise : « Il me dit, raconte l'ambassadeur,... qu'on avait fait imprimer le traité en France et qu'on l'avait envoyé par tout le monde,
(i) 10 juiQ 1664. Rome, 159.
(2) 10, 15, n et 24 juiu. Rome, 159.
(3) Le roi permit à coutre-cœur le retour un peu anticipé de don Mario. Des deux dépêches qu'il écrivit au duc sur ce sujet le même jour, la première était faite pour être moutrée au pape; mais, dans la seconde, il n'autorisait le rappel qu'en maugréant et pour « accréditer de delà » sou ministre, ajoutant qu'il avait peut-être tort d'aller si vite, puisqu'il ne savait pas encore ce que lui apportait le légat. (18 juin 1664. Rome, 139.) — « On dit que M. l'ambassadeur ne lui a procuré la grâce de son retour que pour faire voir son crédit a la cour. » {La Buissière à Lionne, 1er juillet. Rome, 160 ) — Irrité de la froideur avec laquelle le pape recevait ce prétendu bienfait, le roi fit observer qu'Alexandre avait sans doute « cru devoir cela à sa dignité, qui semble devoir être exempte de toutes les passions humaines. » (19 juillet. Rome, 160.)
et me dit cela d'un cerlain air qui me fit assez paraître que la chose lui tenait fort au cœur. Ensuite il ajouta que, pour lui, il avait toujours désiré avec passion de contenter Votre Majesté ; que, pour cet eiïet, aux choses qui ne regardaient que sa famille il avait voulu qu'on passât par dessus toute sorte de difficultés, et que, pour la satisfaction de Votre Majesté, il aurait fait sortir de Rome tout ce qu'il y avait de parents, sans même en excepter les enfants; que véritablement il avait défendu jusques au bout ce qui pouvait appartenir à TEg-lise, parce que le devoir de sa charge ly obligeait; mais que du reste, lorsqu'on lui avait demandé de quelle grandeur serait la pyramide, il avait répondu qu'on la fît aussi grande que pas une qui fût à Rome. 11 me parut qu'il s'échauffait un peu en parlant de cette matière ; el, pour adoucir les choses, je lui répondis que Votre Majesté avait eu un sensible déplaisir de se voir embarquer si avant dans une affaire où, dans les commencements, // était si aisé de la satisfaire à bon fnarché, mais que les engag'ements où elle était entrée dans la suite étaient d'une nature qu'elle n'avait pu s'en départir. Il me dit que le malheur de tout cela venait principalement de mon départ de Rome et de celui du nonce d'auprès de Votre Majesté, parce que, n'ayant ni personne à qui parler ici, ni de canal pour faire pénétrer ses bonnes intentions à Votre Majesté, les choses s'étaient ainsi portées dans les extrémités. Je ?ie jugeai pas à propos de relever davantag-e cette matière (l). » Créquy s'empresse de rapporter au roi, sans preuves, les propos que des espions attribuent au pape contre la France (2) : « De tout cela dit-il, il est aisé de recueillir que, selon toutes les apparences du monde, quelque chose que Votre Majesté fasse, elle ne doit jamais espérer une réconciliation sincère avec le pape, ni par conséquent se promettre aucune grâce d'un homme qui ne songe à s'acquitter de celles qu'il reçoit qu'en les corrompant par des plaintes vaines, ou par d'autres démonstrations affectées. » — Il réclame les induits d'Artois et de Roussillon : le pape répond qu'ils sont accordés en principe, et qu'il n'y a
(1) le^ juillet. Rome, 160.
(2) A Liouuc, 29 juillet; au roi, o aoùl. Hume, 16U.
FIN DE l"aMI?.\SSADK DE CliÉOlV o43
plus qu'à en dresser les décrets; et, donnant à l'enlrelien ce ton daimable familiarité qui prévient les contestations, il regrette que « les grandes chaleurs » ralentissent le zèle de ses officiers : « Per questi teinp'i^ dit-il, noi altrisiaino poltroni. » Le duc dénonce au roi « ces belles et remarquables paroles. »
— Il renouvelle ses instances pour la scandaleuse promotion de Mercœur : « A peine eus-je commencé à en parler, dit-il, que le pape me répondit assez sèchement qu'il avait nommé six cardinaux, sujsts de mérite et qui travaillaient tous pour le saint-siège; que, n'y ayant point de lieu vacant, il était inutile de faire présentement la demande d'un chapeau, et qu'enfin il n'était pas temps d'y songer. Je me contentai de lui répondre que ce que Votre Majesté demandait pour g-râce ne le serait plus, lorsque la promotion des couronnes se ferait. »
— Créquy sollicite encore pour les cardinaux Mancini, d'Esté et autres ecclésiastiques résidant en Italie et pourvus de bénéfices en France, des brefs de nonvacando in Curiâ romanâ, par lesquels le pape renonce à un droit réservé par le Concordat. #11 me dit, raconte l'ambassadeur, que M. d'Assas, dans une de ses lettres écrites à Henri IV, lui conseillait de n'insister point sur cette matière, comme étant le seul privilèg-e qui était resté aux papes par le Concordat. Je lui répondis que je ne doutais nullement de ce que Sa Sainteté me faisait Thonneur de me dire, mais que je prenais la liberté de lui représenter, par la connaissance certaine que j'en avais, qu'avant le pontificat d'Innocent X ces sortes de g-ràces étaient si aisées à avoir que l'on n'en parlait pas même au pape pour les obtenir. Il me repartit, avec un visage extraordinairement altéré, et je puis protester qne je ne lui ai jamais vu tant démotion et de chagrin sur le front: Vuol dunque il rè haver per forza questa grazia da noi? — Par la nature de cette réponse, il est cependant facile de juger quel est le mouvement de l'esprit du pape envers Votre Majesté, et combien il a l'imagination blessée par les affaires passées.. . » Le duc presse enfin Alexandre de donner des bulles à l'indigne confident de Mazarin, l'abbé Fabri, que le roi persiste à présenter pourl'évêché d'Orange. Le pape me déclara, dit-il, « qu'il ne les pouvait donner en conscience et que celui pour lequel Votre Majesté les demandait ne savait
pas un mol de latin; el oufin il me fit connaître que c'était une chose à laquelle il ne fallait point s'allendre... — Ce ne sont pas seulement tant de refus l'un sur l'autre qui m'ont scandalisé, mais principalement la manière de les faire. Car enfin un pape peut n'accorder des grâces sans qu'on ait sujet de se plaindre; mais il doit au moins refuser avec honnêteté celles qu'on lui demande de la part d'un grand monarque, et cependant il accompagna ses refus de toute la sévérité et de tout le chagrin imaginahle... ;^ C'est après cette audience de Créquy que, s'il faut l'en croire, le pape, recevant l'ambassadeur de Yenise, lui aurait dit : « Il signore amhasciatore di Francia vorebbe San-Pietro (1) ! »
Alexandre VII était alors très inquiet de l'absence prolongée du cardinal Chigi : lorsque les nouvelles de la légation étaient meilleures, il en recevait les compliments « avec une grande gravité », répondant qu'elles feraient sans doute plaisir à la mère de son neveu, mais que, pour lui, il ne considérait que l'honneur du saint-siège. Irrité de cette froideur Créquy écrivait à sa cour : « Sa Sainteté me répondit qu'elle était bien aise qu'on eût vu que les Chigi n'étaient pas des gens comme on les avait dépeints, et me répéta encore que, pour ce qui était de sa famille, il l'aurait toute envoyée en France pour la satisfaction de Votre Majesté; mais que, pour ce qui regarde le saint-siège, véritablement il était bien aise que de son temps la dignité n'en fût point ravalée (2). » Le roi voulait bien, par moments, accorder au pape quelque raison d'être soucieux : c Je ne suis pas surpris, disait-il, que vous soyez sorti mal satisfait de l'audience que Sa Sainteté vous avait donnée quelques jours auparavant. Le chagrin de sa maladie et l'incertitude où il était du traitement que recevrait ici le légat
(1) Aa roi et à Lioune, d2 août 1664. Rome, 160.
(2) « Queste relazioni, uoi le mandiamo alla sua madré, e non ci curiamo d'altro che del bene délia Sauta Sede. » (Créquy à Lionne, 12 août. Rome, 160.) — <i Quand on lui parle de tout ce qui se passe en France, des honneurs et des magnificences avec lesquels on a reçu son neveu, S. S. renvoie ces mêmes gens pour se réjouir de cela avec sa mèi-e, remontrant avec une grande gravité qu'elle ne doit prendre garde qu'a ce qui regarde l'autorité du saintsiège. » (L'abbé de Machaut, secrétaire de Créquy, à Lionne, 19 août 1664. Rome, 160. — Créquy au roi, 2 septembre. Rome, 161.;
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY o45
étaient des causes suflisantes pour le mettre de mauvaise humeur. C'est à la première audience que vous aurez maintenant que Ton pourra former un jugement plus certain de la route oi^i il a résolu de marcher (i). » Le pape craignait que Créquy ne provoquât un nouveau confiit avant que son neveu ne fût sorti du royaume : le cardinal Chig-i le tenait au courant des obstacles nouveaux que le roi mettait à la réception de Roberti comme nonce ordinaire, et il était d'autant plus attentif à ces informations que Louis XIV laissait volontiers courir le bruit d'une nouvelle rupture avec Rome. Lionne écrivait à Créquy : « Le nonce témoigne... être fort en peine des prolong"ements de sa première audience, et il importe que ces messieurs connaissent qu'ils ne vous porteront jamais de coup sans riposte, ce qui pourrait à la fin leur faire ouvrirles yeux, particulièrement dans l'état où se trouve le pape... Vous avez grande raison de vous plaindre de tous ces petits dégoûts qu'on tâche romanesquement de vous donner en tout ce dont on peut s'aviser : je vous assure qu'ils ne tombent pas à terre inutilement, et qu'ils pulluleront ici dans leur temps, si on ne se corrige. » — « Vous apprendrez par la lettre du roi la résolution que Sa Majesté a prise de recevoir M. Roberti pour nonce ordinaire ; mais, parce qu'un homme comme vous veut des raisons, et que vous méritez qu'on vous en donne, ce que je ne ferais pas à d'autre, je vous dirai que Sa Majesté, quand elle a prolongé cette audience, a cru qu'il était bon de donner pour un temps la frayeur à Rome qu'elle ne voulait pas recevoir Roberti, et avait plutôt quelque pente à rompre tout de nouveau tout commerce^ afin que cette appréhension aidât au cardinal Chigi à obtenir plus facilement du pape l'effet de toutes les belles espérances qu'il a données ici en partant; mais que la véritable intention de Sa Majesté n'a jamais été d'en venir une seconde fois à cette extrémité, parce qu'elle a toujours considéré que tout ce qu'elle demande au pape , quand il serait entièrement refusé, ne vaut pas qu'elle fasse ce nouvel éclat dans la chrétienté, laquelle nous donnerait le blâme de Tavoir fait sans grand sujet, puisqu'il n'y a plus d'of-
(1) 22 août, liomc, 160.
LOUIS XIV ET LE SAINT-SIÉOlî. — 1. 3o
546 CHAPITHE ONZIÈME
fcnse à l'éparer où riionneur soit intéressé, et que les grâces sont libres ; outre que Sa Majesté s'en peut fort bien passer, et que la prudence veut, connaissant le personnage^ que nous nous montrions les plus sages Cependant il aura pu arriver que cette petite frayeur que Ton aura donnée à ces messieurs, dont ils ne seront guéris que dans trois semaines, aurapu opérer quelque chose de plus que s'ils avaient toujours vu les chemins fort aplanis (1). »
Louis XIV espérait vainement que le cardinal Chigi se joindrait à lui pour presser son oncle de céder plutôt que d'affronter encore le ressentiment royal . En prenant congé, le légat avait accepté un mémorial des grâces sollicitées par l'ambassadeur, et pour lesquelles on lui demandait ses bons offices. La cour de France aurait voulu que le cardinal neveu, revenu à Rome, prît plus de part au gouvernement et mît toute son autorité au service du roi : « Véritablement, sire, écrivait le duc de Créquy, si ce cardinal était touché, comme je suppose qu'il le doit être, de tant d'honneur que Votre Majesté lui a fait et de tant de bontés qu'elle lui a témoignées, et ayant été gagné par toutes les voies qu'on aura mises en usage pour cet effet, si ce cardinal, dis-je, était un homme de vigueur, et qu'à son retour ici il voulût prendre en main le gouvernement des atfaires, je ne doute point que, nonobstant la mauvaise disposition du pape, il ne fût capable de servir utilement Votre Majesté; mais comme, par la connaissance que j'ai de son génie peu porté aux soins des affaires, j'ai peine à croire qu'il s'embarque à prendre cette résolution, Votre Majesté, e7i l'engageant à elle^ ne doit, ce me semble, compter principalement que sur les services qu'il lui pourra rendre après ce pontifical (2). » Mais ce prélat ne se laissa jamais engager à aucun prince.
Au moment de remonter sur sa galère, il avait, suivant l'usage, envoyé un dernier compliment au souverain dont il quittait les Etats. Louis XIV répondit par des plaintes : « Mon cousin, dit-il, j'ai reçu avec beaucoup de satisfaction
(1) 12 septembre et 10 octobre, 1664. Rome, 161
(2) 5 août. I\ome, 160.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY 547
la lettre que vous m'avez écrite de Toulon sur le point de votre embarquement, y voyant des assurances si expresses de votre affection et de votre gratitude, dont j'attends que vous me donnerez des effets à votre arrivée à Rome, oii, à vous parler franchement , je ne vois pas qu'on ait jusqiiici correspondu en rien à tant d'avances que jai faites à votre égard pour le rétablissement d'une parfaite intelligence. Je vous souhaite cependant un heureux voyage et vous assure que je désire sincèrement d avoir déplus en plus occasion de vous donner des marques de mon estime et de ma bonne volonté (1). »
Alexandre VII n'était pas seul à se plaindre du duc de Créquy, qui, en peu de mois, retomba dans un profond discrédit. La compagnie de Français et d'Italiens mal famés, dont s'entourait l'ambassadeur avant le 20 août, s'était reformée et grossie de nouveaux espions qu'attiraient les libertés promises au nom du roi. Lionne lui avait donné pour maître de chambre ou des cérémonies M. de la Buissière qu'il avait eu lui-même pour écuyer pendant sa mission de l6oo : cet officier ne put jamais obtenir que Gréquy se conformât à l'étiquette romaine dans ses relations avec le palais pontifical, avec le sacré collège, avec toute la ville, et les plaintes contre l'ambassadeur dont est remplie sa correspondance avec Lionne sont confirmées par l'abbé de Mâchant (2) : «... J'ai été plusieurs années à Rome, dit-il, et j'y suis maintenant misérable auprès de la plus emportée personne de la terre (3), qui veut et ne veut pas, et qui ne dit jamais les choses qu'à demi... Je ne suis soulagé
(1) 10 octobre 1664. Rome, 161.
(2) « M. de la Buissière exerce sa charge le plus dignement du inonde. Faiteslui la grâce, s'il vous plaît, d'écrire à M. de Créquy qu'il l'ait toujours eu quelque considératiou. » — " M. de la Buissière aurait quelque sujet de se plaindre de M. l'ambassadeur, ue le connaissant pas comme je le connais. 11 l'estime et le considère, et il faut excuser, dans ces commencements, s'il a un peu de sévérité... » (Machaut à Lionne, 3 et 10 juin 1664. Rome, 1^9.)
(3) La cour de France connaissait bien l'irascibilité et la grossièreté de Créquy, et c'est même pour cela qu'elle l'avait envoyé et renvoyé à Rome. A cette même époque, Elpidio Benedetti sollicitait pour un de ses amis une place de secrétaire auprès de l'ambassadeur, et réclamait l'appui de Lionne en laveur de sou protégé ; le ministre lui répondit : Je regrette de ue pouvoir servir en cela « la personne que vous recommandez, quoique, à dire vrai, je pense plutôt lui rendre un bon office, car il passerait fort mal son temps avec M. l'ambassadeur. » (4 mai 1664. Home, 159.)
de qui que ce puisse être de sa famille, qui n'est composée que de libertins et qui n'ont ni la langue ni Ja pratique de cette cour, et qui se moquent même de toutes les civilités qu'il y faut rendre et qui sont nécessaires pour y établir quelque sorte de réputation; et les Français y sont déjà si considérés que des ambassadeurs un peu doux et traitables y seront les tout-puissants; mais cela est très nécessaire, Monseig-neur, pour le bien des affaires... J'ai quitté vingt fois ma lettre pour aller parler à M. l'ambassadeur, le plus impatient et le plus inquiet du monde,... la personne du monde la plus fâcheuse... Je ne puis m'empècher de vous dire que M. l'ambassadeur est le plus mal servi du monde en toutes choses. // n'a pour famille, et sans médisance, que de la canaille, qui ne s'étonne pas fort de son bruit (i)... » — A la tête de cette tourbe de familiers était l'abbé Elpidio Benedetti, qui cherchait à faire oublier, par un redoublement de zèle, la faute commise à son retour de France. Après lui venait son ami intime, Ugo MalTei, auquel Créquy avait rapporté le brevet d'une pension de deux mille livres et dont tous les courriers ordinaires recevaient une lettre pour Lionne : « Ceux qui connaissent l'un et l'autre, écrivait la Buissière, disent che sono vari i^omaneschi e spie di palazzo... On ne croit pas qu'on puisse voir ici M. l'ambassadeur qu'avec beaucoup de peine, quelle mine qu'on lui fasse; et d'ailleurs il est toujours si droit [raide] et si peu caressant que les Italiens et lui n'auront jamais grand commerce. Il n'y en a pas un qui mange avec lui que le signore Ugo, qui est un fort médiocre génie. Les affaires l'embarrassent : il ne donne audience qu'avec une répugnance incroyable, et, s'il est longtemps ici, je ne crois pas qu'on l'importune fort. // nest point propre pour cette cour, o\x il faut de la douceur et de la complaisance pour y réussir et de la fermeté au besoin. . . Gastracaui, en faveur duquel on vous a écrit, n'est pas bien sage; il a un coup de hache à la tète : jugez, Monseigneur, s'il est propre à être secrétaire d'ambassade, et Tavocat du roi (2) n'est qu'un hâbleur et un pantalon (3). » Le ministre
(1) 10 et 24 juiu. Rome, 159.
(2) SeiToni ou Ferentilli.
(3) l«r juillet 1664. Rome, 160.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY 549
pressait Créquy de cong-édier Caslracani pour prendre un Domenico Vagnozzi, chargé d'épier l'ambassadenr el fort décrié lui-même. Quel honnête homme d'ailleurs aurait pu jouer le double et triple rôle qu'on imposait à ces gens-là (1)? Ils se jalousaient et se dénonçaient mutuellement, et Lionne, qui s'était autrefois servi d'eux à Rome ne savait pas quel était le plus méprisable (2). Ils comptaient encore dans leurs rangs : le P. deNeuilian, minime, qui était toujours la honte et le iléau du couvent delà Trinité du'Mont, où Lionne l'avait fait recevoir de force (3); — le P. Ripa, religieux aug-ustin (4); — un
(1) « J'ai boaue opiuiou du zèle et de la capacité de Vagnozzi; mais cependaut vous voulez bien que je vous die que, pour la charge de secrétaire italien, il faut assurément wn homme qui ait fait une pins raisonnable figure dans le monde. On na déjà peut-être que trop manqué ici en d'autres choses de cette nature, et l'on rendrait, à la fin, les postes méprisables si on les faisait occuper iudiOféremment par toutes sortes de personnes. Je ne vous presse pas cependant pour Castracani. » Je veux le connaître mieux. (Créquy à Lionne, 15 juillet 1664. Rome, 160.)
(2) « Vagnozzi m'a écrit ce qu'il vous a dit lui-même du billet que Ugo .Vlafîei avait écrit au sortir de chez vous et qu'on avait vu, le même jour, sur la table du pape. Cela, joint à sa dépendance connue du cardinal Pallavicino et à un discours qu'a tenu ici le cardinal-légat à M. de Montausier en le mettant parmi le nombre de ceux aux lettres desquels on a, selon son sens, ajouté trop de foi en France, afin de nous ôter tout soupçon de lui, me fait croire indubitablement que ledit Ugo est entièrement à la dévotion du palais, et pour dire vrai una spia honorata à la manière de Rome. Le roi l'a jugé de la sorte et a trouvé mauvais le billet que je viens de dire, si ce n'est quil Veut fait d'accord avec vous. » Peut-être y a-t-ii encore moyen de l'employer en lui faisant de fausses coufidences... « 11 est certain que Malfei voit souvent le prieur Bichi. Je vous prie de ne rien témoigner à Vagnozzi de tout ce que je vous mande, et bien moins de vous fâcher contre lui de ce qu'il m'a aussi donné cet avis. » (Lionne à Créquj', 19 juillet 1664. Rome, 160 et 166.) — Ugo MaO'ei figura longtemps encore sur le rôle des pensionnaires français!
(3) V. ci-dessus, chap. v et ix.
(4) Une de ses lettres les plus infâmes est celle du 6 juillet 1665 à Lionne {Rome, 170) : 11 y rappelle les services rendus par lui à Créquy pendant toute son ambassade, et il annonce l'envoi d'un mémoire sur Alexandre VIL Ce pape, conclut-il, ne peut pardonner les affronts passés, ni la vue de la pyramide. Aussi ne songe-t-il qu'à deux choses : 1° former une ligue de toute l'Europe contre le roi : voilà pourquoi il envoie des nonces et des ordres de tous les côtés. 2° « La seconda si raggira tutta intorno alla delicata materia délia religione, affin d'addure il rè in stato di contumacia e quindi prender specioso pretesto di scomunicarlo o direttamente o indirettamente, sicome si persuade, e in questa maniera renderlo odioso ai popoli e seminar zizanie e division i in queste parti. » Il avait été longtemps aux gages de Mazarin et avait failli devenir évêque par le crédit de ce cardinal : « ... Havendomi gia la Maestà
marquis Ragg-i, auquel le ministre écrivait : Quoique le roi ail déjà M. de Bourlemoiit et l'abbé Benedetti à Rome, continuez àm'insiruire, chaque semaine, de tout ce quevousapprendrez, — et qui acceptait, pour ses rapports, « une légère marque » de bienveillance (1 ) ! — La Buissière invitait Lionne à se défier de ces correspondants, tous intéressés à le tromper : « Ils vont à leurs fins, disait-il, et il n'y a sorte d'artifices qu'ils ne pratiquent pour y pouvoir parvenir. Je vous dis cela comme je le crois et sans aucune sorte d'envie, car leurs prétentions et les miennes sont fort différentes. Ils veulent des pensions et ils en ont déjà d'assez considérahles pour des infidélités, et je ne demande seulement qu'une médiocre subsistance pour pouvoir passer le reste de ma vie avec un peu moins de chagrin. M. le duc, qui commence un peu à connaître les Italiens, me dit, il y a quelques jours, que le meilleur n'en valait rien; il me dit cela sur le sujet deMafîei, qui vaut encore moins que son bon ami, labbé Elpidio... Sitôt qu'un ambassadeur est ici, il est entouré de plusieurs Italiens et Français romanescali ç\\\\ étudient soigneusement son humeur, S il aime l'épargne, ils lui font faire des bassesses; s'il aime le jeu, ils lui disent qu'il faut qu'il joue dans le temps qu'il faut servir le roi et le public. S'il aime les femmes, ils proposent tous les moyens pour leur en faire avoir le plaisir. Bref, Monseigneur, ces sortes de gens ne sont que des pestes qui ruinent les affaires et la réputation de tous ceux qui les écoutent. » — Le nouveau secrétaire, l'abbé de Machaut, ne devait pas appuyer les sages conseils de la Buissière, ni rétablir le prestige de l'ambassade française. Nous l'avons déjà vu et nous le retrouverons jusqu'à son départ entre les détracteurs les plus violents de la cour pontifi-
del rè e i'E. V. per loro lettere raccommandalo al signore cardinale d'Esté per che interpouesse la sua autorità con Monsignore Codebô, Modenese, vescovo di Montalto, per la riuunzia di quel vescovato 7xe.Ua miapersona, il tutto e succeduto felicemente et arrestata la pensione di 600 scudi da fondarsi fuor del vescovato in altri beuefitii ecclesiastici ; ma, non havendo io questo fondo necessario, ricorro alla somma benignità esolilaprolettione di V. E. etc. » (A Mazarin, 1657. Rome, 134.) Il signait : f" Girolamo Ripa, Agostino, provinciale délia Marca. Heureusement, il ue trouva pas l'argent nécessaire pour consommer ce marché.
(1) Le roi et Lionne à Raggi, 30 mai 1664. Rome, 159.
FIN DE L AMIUSSADK DE CUÉnlY ."51
cale. Ce n'était pas sou seul moyeu de plaire à Liouiie. doul il alteudait sa fortune. Voici, par exemple, ce quil écrivait à son patron, après l'avoir félicité des mortifications inilig-ées au saint-siège, après avoir loué les Maffei et les Haggi, dans lesquels il avait reconnu ses pairs : « Vous voulez bien, Monseigneur, après vous avoir parlé de choses sérieuses, que je vous entretienne un moment de nos plaisirs... Je me dérobe souvent... pour aller trouver iina certa Felicetla, clie fa in Roma lutta la mia félicita, non orapiv, di vintianni, bella, disinvolta, Apiritosa e un j^oio lussuriosa. Je voudrais, Monseig-neur, vous la pouvoir mener sur la terrasse de Suresnes, ou que vous puissiez vous transporter un soir à la place d'Espag-ne. Je suis .sur que, reconnaissant en vous beaucoup d'inclination pour le sexe, vous passeriez une de ces agréables nuits de Pétrarque, et vous feriez les mêmes reproches au soleil qui vient troubler tous les plaisirs qu'on prend dans le silence delà nuit (l)... » Le ruffiano tient à sa pensée : « Je crois, écrit-il encore, vous avoir mandé quelque chose d'une Felicetta... Je la trouve toujours plus aimable et plus eng-ageante, et plût à Dieu en pouvoir faire passer une semblable à Fontainebleau (2)! »
Voilà les conseillers et les auxiliaires avec lesquels l'ambassadeur de Louis XIV délibérait pour faire accueillir favorablement les demandes de son maître (3)! Peu de temps après que Rome eut appris la victoire remportée sur les Turcs à Saint- Gothard par les Impériaux assistés d'un corps de troupes françaises, Créquy écrivit au roi : « Je ne cèlerai point à Votre Majesté que je fus surpris de voirie pape, contre son ordinaire, louer la nation. Il me dit que les troupes de Votre Majesté s'étaient si bien comportées dans tous les divers rencontres qui étaient arrivés, et principalement dans celui du 'P^"" août, qu'il ue se pouvait rien désirer davantage; que ses relations portaient que MM. de Colignyet de la Feuillade s'étaient particulièrement signalés dans le dernier combat et que généralement tous y avaient fait des miracles... Il me dit ensuite qu'il était
(1) 1«' juillet 1664. Rome, 160.
(2) Où Lionne était alors avec le roi : 10 août 1664. Rome, 160.
(3) 2 septembre. Rome, 161.
bien aise de Tentreprise que Votre Majesté avait faite en Afrique (1), et que cela obligerait les princes chrétiens à faire, à son imitation, des efforts contre l'ennemi commun... » Le duc eut la maladresse d'aborder, dans la même audience, un sujet épineux et qui n'avait rien d'urgent. Louis XIV voulait amener le pape à marquer,, dans tous les actes émanés du saintsiège, la préséance des Français sur les Espagnols déjà reconnue en fait, à Rome même, dans les cérémonies les plus solennelles. Il entendait lui interdire absolument l'usage des mots le due corone, lorsque le discours portait sur les deux princes, et lui faire une loi de nommer toujours, dans un ordre invariable, le roi de France et le roi d'Espagne. Je lui demandai, raconte l'ambassadeur, « de vouloir à l'avenir, tant en consistoire que dans les brefs et bulles, s'abstenir du terme collectif délie due corone, et de vouloir nommer Votre Majesté dans son rang. Il me dit qu'à Miinster Votre Majesté s'était contentée qu'on traitât gous le terme collectif. Je répliquai que peut-être la considération du repos public avait pu la porter à donner les mains à cela, mais que présentement elle attendait de l'équité de Sa Sainteté le rétablissement d'un droit presque immémorial. Il me répondit que les plus grandes marques que les papes pouvaient donner de la prééminence de Votre Majesté consistaient en la précédence au Soglio, et que, si l'ambassadeur d'Espagne voulait y venir, il serait obligé de se contenter de la main gauche. » Il ajouta qu'il faut aller doucement pour ne pas blesser le Roi catholique. Je répliquai « et, généralement parlant, je le trouvai assez honnête sur cette matière. » — Ce n'était pas assez pour Louis XIV^ qui ne traitait avec le pape que la menace à la bouche ; il répondit au duc : « Il sera bon que, reparlant au légat de cette matière, vous ajoutiez confidemment à ce que vous en avez déjà dit à Sa Sainteté que non seulement je me tiendrai désobligé si, en quelque occasion que ce soit de parler ou par écrit, elle ne me rend pas cette justice; mais que les bulles ou brefs qui contiendraient cette expression délie due corone ne seront jamais admis ni reçus en ce royaume, quelque avantageuse d'ailleurs qu'en fût la ma-
(1) A Gigeri.