FIN DE L^AMBASSADE DE CRÉQUY
lière, soit pour mon intérêt particulier, soil pour le bien de la chrétienté (1) ! »
Créquy choisit ce même temps pour faire encore de son quartier le plus criminel usage. Il y recèle pendant quelques jours un gentilhomme qui vient d'assassiner le chancelier du gouverneur; puis il le fait conduire en lieu do sûreté par son maître de chambre et l'abbé de Mâchant. La Buissière écrit(2) : On craint ici les Français à tel point, « qu'ils pourraient bien maintenant donner des nasardes à toute la garde du pape sans qu'on en dit un seul mot. » Le voisinage de l'ambassade est plus que jamais recherché des repris de justice. Peu après l'évasion de cet assassin, les sbires arrêtent quatre malfaiteurs dans une maison tout proche de la place Farnèse : aussitôt Créquy menace de « se porter à quelque éclat, » et obtient qu'on relâche les prisonniers. Il se rend chez le cardinal Chigi et l'invite, dans les termes les plus hautains, à ne pas renouveler de pareilles entreprises : il se plaint du gouverneur de Rome « d'une manière extrêmement sèche. » Enfin il écrit au roi que les intentions des Romains ne sont point droites, et que c'est sans doute un piège qu'on lui a tendu (3). Bourlemont vante à Lionne « la prompte et glorieuse satisfaction » obtenue du gouverneur, qui voulait retenir au moins « les plus coupables »; mais le duc n'a rien cédé (4). Le roi félicite son ambassadeur de cette victoire qui honore à jamais son règne : « Lionne, lui écrit-il, m'a rendu compte de ce que vous lui avez mandé sur l'affaire des quatre hommes que le gouverneur de Rome avait fait prendre dans l'étendue de la franchise de votre palais ; et j'ai été très aise de savoir que vous en sovez
ù bien sorti et avec tant de réputation Cent un grand coup
quC;, par la délivrance des prisonniers, ils se soient de delà condamnés eux-mêmes sur cette franchise dont ils n'avaient jamais voulu demeurer d'accord, et je ne sais si aucun autre ambassadeur a jamais pris sur eux le même avantage que vous avez remporté en cette occasion (5). »
(i) 26 septembre 1664. Rome, 161.
(2) A Lionne, l^- juillet. Rome, 160. — :2.3 septembre 1664. Rome, 161.
(3) A Lionne, 9 décembre. Borne.
(4) 9 décembre. Rome, 162.
(5) 31 décembre 1664. Rome, 162.
554 CHAPTTRK ONZIÈME
Toutes les paroles, toiiles les actions tin pnpe ou des siens donnent lieu aux soupçons les plus ofTcnsants, aux critiques les plus puériles. Alexandre VII avait envoyé visiter Créquy dans une maladie : la Buissière lui-même emprunte, en cette circonstance, le style de l'ambassadeur, v Vous savez, écritil à Lionne, que amico riconciliato non ti fidare et particulièrement en ce pays, où la dissimulation y est naturellement pratiquée. » — Le cardinal Chigi étant de retour à Rome, Créquy lui cherche aussitôt ime querelle d'étiquette ; cette fois, la Buissière, compétent sur la matière, prend la défense du cardinal, et il écrit à Lionne : M. l'ambassadeur a tort de se plaindre que M. le légat n'ait pas reçu le gentilhomme envoyé pour lui faire compliment. Le cardinal avait ordre, précisément pour prévenir toute difficulté, de ne voir personne jusqu'à ce qu'il eût rendu sa croix de légat en consistoire. Les ambassadeurs de Venise et d'Espag-ne ont été traités de même; « mais M. l'ambassadeur prétendait davantag-e. Il me fitThonneur de me dire que les Italiens ne pardonnaient point. Je lui fis réponse qu'il n'était que trop vrai, mais que d'ailleurs il s'était fié à des gens qui lui avaient rendu de très mauvais offices ; et en effet, Monseigneur, comme il a parlé souvent avec un peu trop de liberté, ils n'ont pas manqué d'en faire leur cour et de redire tout et au delà à monsignore Nini, favori de Sa Sainteté, ce qui a augmenté sans doute l'aversion qu'il a pour lui (1). »
Le traité de Pise ayant rouvert les portes de Rome au cardinal Maidalchini , le protégé de Louis XIV osait réclamer son rang dans les chapelles pontificales, et le chagrin que le pape en ressentait était un sujet de raillerie pour l'ambassadeur français : « Vous voulez bien, écrivait-il à Lionne, que je vous fasse part d'une envie de rire que j'eus hier en chapelle, voyant M. de Bourlemont qui donnait la main au pape pour lui aider à marcher(2), M. le cardinal d'Esté qui était à sa droite, el le cardinal Maidalchini, qui était à sa gauche, tenant les deux bouts de son pluvial, et moi qui portais la queue de Sa Sain-
(1) 14 octobre. Rome, 161.
(2) C'était un privilège de sa charge d'auditeur de rote.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY J)o5
teté. » — '( II est vrai, répondait Lionne, que vous aviez sujet de rire de voir le pape, à la capella des Morts, entre les mains des quatre personnes du monde qu'il aime le plus (1). »
Les dépêches de Créquy sont remplies de nouvelles dont Lionne sait fort bien l'inexactitude, mais dont il se sert pour entretenir l'animosilé de Louis XIV : « J'ai lu au roi, lui écritil, l'article de votre lettre où vous me mandez qu'on vous assure que M. Roberti a ordre de demander votre révocation à Sa Majesté. Cela n'a point obligé Sa Majesté à s'expliquer de son intention sur votre retour, que je vois bien que vous souhaitez. Elle a seulement dit ces mêmes paroles : Voilà un bon moyen d'obtenir cette révocation! Je ne crois pas qu'ils soient assez impertinents de delà pour ordonner à leur ministre de faire ici une pareille instance; et, s'il me la faisait, je lui aurais bientôt répondu qu'ils ont trouvé la meilleure voie d'éterniser à Rome votre demeure (2). »
Un grave événement venait de dévoiler devant le monde entier la dangereuse politique de la cour de France. La convention de Temeswar, conclue par l'Empereur avec le Turc si peu de temps après la victoire de Saint-Gothard, avait été une cruelle déception pour la chrétienté et surtout pour le pape. Mais bientôt on avait compris que Léopold, pour recouvrer la liberté de se défendre contre V Alliance du Rhin, n'avait pas eu d'autre ressource que d'accorder une trêve au Sultan et de congédier les auxiliaires dangereux amenés en Hongrie par le comte de Coligny. Ses craintes étaient justifiées par l'envoi de soixante compagnies d'infanterie et de dix-huit compagnies de cavalerie dans l'Electorat de Mayence, ce qui portait à dix mille hommes d'élite les troupes françaises alors répandues en Allemagne. C'est le jour même oii se livrait la bataille de Saint-Gothard qu'il recevait du roi de France la lettre suivante : (( Votre Majesté n'ignore pas les conditions de V Alliance que j'ai avec quelques princes du Rhin et nommément avec mon cousin l'Électeur de Mayence, et l'obligation que j'ai contractée de fournir à tous les besoins des confédérés un certain nombre
(1) Créquy à Lionne, 4 novembre. — Lionne à Créquy, 2u novembre d664.
(2) 31 octobre 1664. Rome, 161.
5o6 CHAPITRE ONZIÈME
de troupes de cavalerie et d'infanterie. En vertu de ce traité-là, mondit cousin m'ayant requis de l'assister de quelques forces pour ranger à leurs devoirs ses sujets rebelles de la ville d'Erfurt, que Votre Majesté a mise au ban de l'Empire...., j'ai d'autant plus volontiers accordé cette assistance audit Électeur qu'il m'a fait connaître la bonne volonté que Votre Majesté continue d'avoir pour lui en cette juste cause, lui ayant non seulement donné la commission de l'exécution, mais ayant aussi écrit fortement en sa faveur à l'Électeur de Saxe et aux autres qui portaient l'intérêt d'une ville qui semble se vouloir prévaloir, pour la continuation de sa désobéissance, de ce que les armes de Votre Majesté se trouvent aujourd'hui occupées pour la défense de la chrétienté, feiivoie donc ordre à qnelqiœs-unes de mes troupes, conduites par un de mes lieutenants généraux, de marcher pour le service et sous le commandement dudit Électeur, vivant avec la plus grande discipline et observant exactement les constitutions de l'Empire ; dont j'ai cru devoir en même temps donner avis à Votre Majesté, afin qu'elle soit informée de la véritable cause de cette nouveauté dont je me sens même assuré qu'elle louera le dessein; et, comme ledit Électeur m'a fait entendre qu'il veut aussi la rechercher de l'assistance de quelques-unes de ses troupes et officiers généraux, j'ai enjoint bien expressément aux miens de se conduire avec eux de manière que tout le monde puisse connaître de plus en plus la sincère amitié qui est entre nous... (1). » — L'«m/^/e était si sincère de la pfirt de Louis XIV que, le 17 octobre suivant,, il écrivait à son envoyé M. de Gravel : « Je vous dirai, pour votre information particulière, que mon dessein est de m' appliquer plus que jamais aux affaires ctAllemagne, et pour cela je me propose quelques objets principaux : 1° faire subsister V Alliance par tous les moyens possibles; 2° empêcher que l'Empereur ne puisse entretenir des forces considérables (2). »
Lorsque l'on connut à Rome la trêve de Temeswar, on l'attribua naturellement aux craintes qu'inspirait à l'Empereur
(1) Cette lettre inédite est du 25 juillet 1664. {Aulriche, 1664 : Supplément, 19.)
(2) Cité par C. Roussel, Histoire de Loiivois, t. l^', p. 68.
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le secours envoyé par Louis XIV à rÉIectour de Mayonce, et le bruit courut que le souverain pontife avait dit que Léopold « non poteva fardimeno (1). » Ce propos, rapporté ou inventé par les espions de Farnèse, n'indiquait aucune malveillance chez Alexandre Vil ; mais il exprimait à Louis XIV qu'on avait pénétré le secret de son expédition de Hong-rie (2), et il provoqua un redoublement de colère contre le pape : «Il eût pourtant été plus vrai, écrivait le roi (3), de dire que l'Empereur ne pouvait pis faire pour la chrétienté que d'accorder des conditions si désavantageuses à un ennemi dontl'armée était ruinée, lorsque les princes chrétiens l'assistaient si puissamment (4); mais la règle du bien en Sa Sainteté est ce qui flatte le plus sa passion, et il n'importe que la chrétienté en soutire. Pourvu qu'il croie qu'une chose soit en quelque façon contraire à mes intérêts, elle sera toujours bien faile à son égard. Il faudra pourtant voir, dans la suite, si ceux qui ont laissé les Turcs à une journée et demie de Vienne s'en trouveront mieux que moi, qui en suis éloigné de 400 lieues et qui ne crains ni les uns ni les autres (5). »
(1) Créquy au roi, 14 novembre 1664. Rotne, 161.
(2) Nous renvoyons encore à C. Roussel, qui a fort bien expliqué et prouvé les calculs perfides de Louis XIV. [Ibid.)
(.3) 7 novembre 1664. Rome, 162.
(4) Louis XIV ne tenait pas toujours le même langage, et, comme il avait entrepris la tâche difficile de tromper tout le monde à la fois, ses propres agents s'étonnaient de ses contradictions. Le il novembre 1664, Créquy lui écrivait : « V. M. me fait l'honneur de me mander qu'elle se réjouit du repos que lapaix de P Empereur avec la Porte va procurer à la chrétienté ;vaaÀs, sire, V. M. me pardonnera si je lui dis que je doute que la chrétienté en puisse retirer aucun fruit, puisque tout le faix de la guerre venant à tomber sur la république de Venise, etc., etc.. » Le roi répondit à son ambassadeur désorienté : « Je vous ai mandé ce qu'il était bon que mes ministres au dehors dissent de la paix de Hongrie plutôt que ce que j'en pense; car personne ne voit mieux que moi les préjudice? que la chrétienté eu peut recevoir dans la suite, soit par les troubles au dedans, soit parce que cet accommodement a donné moyen aux infidèles de charger avec toutes leurs forces sur la partie la plus faible. Mais quel remède à une chose faite, et pourquoi en faire paraître du déplaisir qui ne serait attribué qu'à intérêt particulier? » (Créquy au roi, H novembre. — Le roi à Créquy, 5 décembre 1664. Home, 162.)
(5) Louis XIV savait bien qu'il mettait son assistance à trop haut prix pour que Léopold en demandât la continuation, et que les divisions fomentées par les Français en Allemagne avaient rendu la trêve nécessaire. Le chevalier de Grémonvllle, son nouvel envoyé à Vienne, lui écrivait le 18 octobre 1664 :
C'est le 7 novembre 1664 que Louis XIV prolestait si emphatiquement de son zèle pour la sécurité des nations chrétiennes, et reprochait avec tant d'amertume à Léopold de ne poursuivre pas les avantages remportés dans la dernière campagne. Or, dès le 9 avril précédent (1)^ il avait dépêché en Turquie un agent spécial, M. de la Fontaine, pour informer le grand vizir que l'envoi projeté de quelques régiments français en Hongrie n'annonçait pas une rupture de la France avec le Grand Seigneur, et qu'aussitôt après le retour de cet envoyé, un ambassadeur irait négocier le renouvellement de l'ancienne alliance entre les deux empires. Le 14 novembre de la même année, le roi ordonnait à M. Raboly (2), son agent provisoire, de désavouer, au nom de la France, la victoire de Saint-Go-
thard; Lionne lui écrivait : « Comme, en attendant la
venue dudit ambassadeur, le ministre de Sa Hautesse pourrait vous faire des plaintes sur... l'envoi d'un corps de troupes en Hongrie pour la défense de la chrétienté..., vous devez dire que, le roi étant devenu, par la paix faite à Munster en 1648, comme membre du corps de l'Empire par la cession qui lui a été faite audit traité des deux provinces d'Alsace avec les places de Brisachet de Philipsbourg, que Sa Majesté possède aujourd'hui en propre, en qualité de landgrave d'Alsace, comme autrefois l'avait possédé la maison d'Autriche, Sa Majesté, en acceptant cette cession, a contracté une obligation de défendre l'Empereur et l'Empire contre toute sorte d'a-
« L'ambassadeur de Venise... m'a dit que les ministres de l'Empereur n'avaient eu autre excuse à lui dire confidentiellement que le grand événement qu'ils doivent appréhender du côté d'Espagne [la mort de Philippe IV, et peut-être même celle de son fils] et la puissance de V. M., qui ne lui pouvait permettre d'être trop longtemps eu guerre avec l'empire ottoman, d'autant plus qu'ils voyaient qu'ils ne pouvaient attendre de bons secours que du côté de France, puisque les États de l'Empire fournissaient trop lentement ce à quoi ils étaient obligés. » [Vienne. 20.) — Voir aussi la lettre du même, du 30 octobre 1664, citée par C. Rousset, t. l«r, p. 67.
(1) Au moment même oùColiguy et la Feuillade recevaient l'ordre de passer en Hongrie, M. de la Fontaine étant tombé entre les mains de corsaires barbaresques, Lionne expédia au grand vizir un autre agent, M. Dupressoir. (Raboly à Lionne, 20 août 1664. Lionne à Raboly, 14 septembre. Turquie, 7.)
(2) Jean-François Raboly, négociant français établi à Constantinople, chargé des affaires du roi sous le titre de résident, en attendant l'arrivée d'un ambassadeur.
Fcx DE l'ambassade DK CRÉOUY 559
gTesseurs en la morne manière que tous les autres princes de lEmpire y sont tenus, et, comme la Porte n'a aucun sujet de se plaindre et ne se plaint pas en effet du secours que tous les Etats et princes de l'Empire ont envoyé en Hongrie, la même raison doit valoir au roi pour faire que le Grand Seigneur n'ait aussi aucun sujet de trouver étrange ou de se plaindre que Sa Majesté ait satisfait à son obligation en qualité de landgrave d Alsace... Bien plus, elle a encore eu une autre seconde obligation particulière d'en user comme elle a fait par l'Alliance qu'elle fit à Mayence en 1058 avec tous les Etats et princes du Rbin, » pour forcer l'Empereur d'observer le traité de Miinster et pour les proléger contre son oppression. La ligue du Rhin n'était dans l'origine conclue que contre l'Empereur de Vienne : ses membres s'engageaient à se défendre en cas d'attaque^ de quelque part que ce fût. Par la suite du lemps^ cette ligue a été utile à l'Empereur ; car, ses provinces héréditaires étant envahies par le Turc, les princes du Rhin, craignant pour eux-mêmes, ont requis le roi, qui n'a pu refuser, « C'est à ces princes-là et non pas à l Empereur qu'en vertu d'une ancienne obligation le roi a laissé aller quelques-unes de ses troupes en Hongrie, pour ne manquer pas à la foi donnée à ses amis, et lâcher de préserver leurs Etats de toute invasion en les défendant conjointement avec les forces des Alliés, sans que Sa Majesté ait prétendu rien faire en cela, ni rien fait effectivement qui soit contraire ni à l'amitié q II elle veut toujours sincèrement entretenir avec la Porte, ni aux anciens traités d'alliance que cette couronne a avec les Grands Seigneurs, qu'elle veut tous formellement observer, et même les faire renouveler plus étroitement par l'ambassadeur qu'elle enverra à Sa Hautesse... Vous aurez beau champ de faire remarquer aux ministres de Sa Hautesse combien Sa Majesté est religieuse à tenir ses promesses et jalouse de son honneur, d'où ils doivent conclure avec quelle bonne foi elle exécutera tous les traités qu'elle a avec la Porte... » Elle a prèle une assistance purement défensive à ses amis, sans aucune pensée ?ii dessein d' agression contre les États qui appartenaient au Grand Seigneur.
La duplicité de Louis XIV est aujourd'hui bien connue, et
il n'est plus possible de contester qu'Alexandre VII portât un jugement exact sur la conduite respective du roi de France et de l'Empereur. x\u surplus, le pontife ne ménageait pas à ce dernier prince les sévères avertissements. Il le blâma d'avoir traité avec les Turcs sans se concerter ni avec lui^, qui avait fourni de si grands secours, ni avec les Vénitiens, qui allaient supporter seuls tout Teffort des armes ottomanes. « Sa Sainteté, écrivait Gréquy lui-même (1),... me parla de la mauvaise satisfaction qu'elle avait eue de la paix de l'Empereur;... que cette paix s'était faite sans la participation du cardinal Caralîa [nonce à Vienne], lequel s'en revenait ici ; que cependant les assistances qu'elle avait données à l'Empereur étaient assez considérables pour le devoir obliger à n'en user pas de cette sorte (2), et enfin elle m'exagéra la chose avec assez de chaleur. »
Louis XIV tenait d'autant plus à simuler des griefs imaginaires contre Alexandre VII, qu'il se donnait au môme instant des torts nouveaux et fort réels envers le saint-siège. On sait que la restitution d'Avignon et du Comtat devait suivre la légation de Chigi. Lorsque ce cardinal prit congé du roi, le prélat Alessandro Colonna, qui l'avait accompagné et qui était désigné comme vice-légat de cette province, se dirigea sur Avignon et se mit en devoir d"y rétablir l'autorité pontilicale. La lâche était difficile, les Français ayant, pendant deux années, provoqué et entretenu la révolte dans le pays, et un article de Pise promettant l'amnistie à tous les rebelles. De plus, Gréquy avait eu ordre, avant de repasser en Italie, de s'arrêter en Avignon pour « assurer ces peuples-là du gré que Sa Majesté leur savait de l'affection qu'ils lui avaient témoignée dans l'occurrence de ses démêlés avec la cour de Rome, et qu'ils pouvaient faire un état certain, en toutes rencontres, de sa pro
(1) 18 novembre 1664. Rome, 162. —Le pape atémoigué à un ageut de l'Empereur ici « le peu de satisfaction qu'il avait de cette paix tant eu sa substance qu'en la forme qu'elle a été faite. » (Bourlemout à Lionne, M novembre 166L Rome, 162.)
(2) C'est ce qu'attestent de nombreux passages des correspondances françaises et vénitiennes. Ainsi, quatre jours après la bataille de Saiut-Gothard, Gréquy écrivait encore à Lionne : Le pape vient d'envoyer 80,000 écus à l'Empereur avec promesse de nouveaux secours, (5 août 16C>4. Rome, 160.)
FIN DE L AMBASSADE DE CHÉOCY o61
lection, et parliculièroment si ladite cour voulait à Taveiiir les maltraiter en haine des choses passées, ou révoquer en doute les avantages que Sa Majesté leur avait procurés dans le traité de Pise (1). » On devine ce que furent les exhortations de Créquy : aussi, avant que les garnisons papales chassées par les Français fussent rétablies par Coloinia, de nouveaux troubles éclatèrent, et les séditieux imposèrent au vice-légat une capitulation dont il informa aussitôt le souverain pontife. Il réclama en même temps le secours du premier président d'Oppède, chargé, avec le duc de Mercœur, de restaurer le pouvoir légitime qu'ils avaient naguère renversé. Le pape s'adressa au roi avec d'autant moins de scrupule que les rebelles se prévalaient de la protection française (2) ; que leurs députés avaient été reçus à Paris, et qu'ils entendaient n'être pas même recherchés pour les émeutes postérieures au traité de Pise : c'était d'ailleurs mettre Louis XIV en demeure de montrer au monde s'il voulait restituer une province injustement envahie. Il accueillit d'abord de mauvaise grâce les représentations du nonce et rejeta les troubles sur Timprudence du vice-légat ou de la cour pontificale (3;. Mais un refus absolu aurait causé trop de scandale. M. d'Oppède et le duc de Mercœur furent invités à réparer une partie du mal dont ils étaient les premiers auteurs. Le roi écrivait au pape : « Le hls aîné de l'Eglise est prêt à procurer la dignité et la satisfaction de Votre Sainteté, la sûreté de ses ministres et le libre exercice de sa justice. « Lionne, qui avait reçu un bref particulier, regrettait que les désirs d'Alexandre VII ne fussent
(1) Inslruclions du mois d'avril 1664. Rome, 163.
(2) Bref du 8 novembre 1664. Rome, 162.
(3) « ... Peut-êire, s'ils en avaient mieux usé, aurais-je répondu quelque chose de plus positif et de plus satisfaisant au dit uouce, quand il m'a demandé protection et assistance pour les ministres de S. S. dans le dit État, d'autant plus que de pareilles révoltes de sujets contre leur souverain ne sont pas de bons exemples. » La rébellion est inexcusable, mais le vice-légat a été imprudent; ou, s'il a obéi aux ordres de sa cour, c'est elle qui esta blâmer. Le pape voit que, quoiqu'il me haïsse, il a quelquefois besoin de moi. — Lionne déguisait encore moius ses sentiments que le roi : «... .le ne sais pas si, vivant avec S. M. comme ils font, ils prétendraient encore le faire servir de fouet contre ceux d'Avignon, qui lui ont témoigné tant de zèle dans les embarras passés. » (Le roi et Lionne à Créquy, "< novembre. Rome, 162.)
pas plus difficiles à exaucer (l). En réalité la cour de France ne voulait pas que le pontife fût le maître dans Avignon. Elle défendait de mettre la citadelle en état de dominer la ville, sous prétexte que les canons pourraient atteindre le territoire français! Dun côté, le roi écrivait : « L'affaire d'Avignon est d'une nature que, par le seul mouvement do ma dévotion envers le saint-siège et pour mon propre intérêt, j'aurais pris les mêmes résolutions de rétablir l'autorité du pape dans la ville, quand même le pape ne m'en aurait pas requis et que je n'en aurais jamais espéré de rétribution ni aucune des grâces que j'ai demandées, voulant en cela imiter les glorieux rois mes ancêtres, qui ont toujours été le plus ferme appui du saint-siège en tous ses besoins. » Mais dans une autre dépêche, il disait au duc de Créquy : « La meilleure citadelle pour Avignon serait mon cœur^ disposé de tout temps et en toutes rencontres à faire paraître son zèle envers le saint-siège et le chef de l'Église (2). ))
Alexandre Vil communiqua au sacré collège les promesses du roi. Il parla, dit l'ambassadeur, « en termes tout à fait honnêtes : il ajouta que, pour ne se laisser pas vaincre de courtoisie, il avait résolu d'accorder à la personne de Votre Majesté l'induit des trois évêchés de Metz, Toul et Verdun (3). » Au même moment, la Buissière écrivait à Lionne : « Hier, en plein consistoire, le pape témoigna une grande reconnaissance de la protection que le roi donne au saint-siège avec tant de bonté et de générosité sur le sujet de la révolte d'Avignon, et je sais de bonne part que Sa Sainteté a porté trois ou quatre jours sur elle une lettre de Sa Majesté que Sa Sainteté a pris plaisir de lire et relire plusieurs fois (4). »
(1) Le roi et Liouue au pape, 2y novembre 1604. Rome, 162.
(2) Le roi à Créquy, 25 novembre : deux dépêches. Rome, U>1.
(3) Louis XIV aurait bien voulu accuser Alexandre Vil de n'accorder cette grâce qu'en considération d'un avantage temporel. .Mais il savait mieux que personue que cette supposition n'aurait pas été fondée. Le consistoire est du 1-5 décembre 1664. Or, le 12 décembre, le roi écrivait à Créquy : « Je dois pourtant cette justice au cardinal Chigi gu avant qu'il pût avoir l'avis de ces mouvements, il m'avait fait assurer que j'aurais toute satisfaction. " [Rome, 162.)
(4)10 décembre 1064. /to;«(,', 162.
FIN DE l'ambassade DE CRÉQUY o63
Or, la correspondance de 3IM. d'Oppède et de Mercœur constate la part de la cour de France dans les événements d'Avignon. Voici, par exemple, ce qu'ils disaient, le 21 décembre 1664, dans un mémoire revêtu de leurs deux signatures : u II est absolument nécessaire, et l'on en peut prendre l'occasion sur toutes les folies qu'ils ont faites pendant le traité en Avignon (1), que l'on parle, à la cour, avec fermeté à leurs députés qui sont des plus séditieux et peut-être de ceux qu'on a dessein d'exempter, même que l'on leur déclare tout ce que le Parlement désire de leur obéissance, et que le roi leur dise fortement que Sa Majesté le veut et l'entend de la sorte. Nous oserions quasi stipuler que cette seule déclaration suffira. Ce peuple est infatué que le roi est en obligation de le protéger en tout et partout contre le pape^ quoi quil fasse, et que, quoi que ce soit qu'il fasse. Sa Majesté rapprouvera, ce qui le rend hardi à faillir. Il est nécessaire de les en détromper, et ils ne le peuvent être que par le roi même et par la voie de leurs députés en qui ils se confient com?nc plus séditieux. A tous cas, comme nous voyons cette ville empiétée à présent par la canaille, et partant qu'il y a peu de sûreté et peu de fondements en toutes les conjectures que l'on en peut tirer, nous estimons nécessaire, pour être prêts à tous événements, d'avoir des ordres pour des troupes et pouvoir de les faire marcher, etc.. Il est nécessaire que Sa Majesté soit informée que les emportements ont paru visiblement redoublés après P arrivée de Pa?'is eji poste d'im gentilhomme d' Avignon appelé Montagut, et qiîils ont tous été excités par certaines lettres écrites, à ce que l'on dit, pareillement de Paris par le sieur de Villefranche et le sieur Moiroux, autrefois secrétaire ou intendant de M. le comte d'Harcourt... Ces messieurs donnaient pour avis de ne riendéférerà notre négociation, et que, s'ils tenaient ferme, ils obtiendraient de Sa Majesté tout ce qu'ils désireraient. Il est facile de juger si ces aviv accommodent des esprits gales. Cela a failli à tout rompre, et cette licence dernière est étrange et bien extraordinaire (2). »
(1) C'est-à-dire, pondant qu'a subsisté la capitilatiou imposée à Colonua prisotiuier.
(2) Rome, 164.
Le premier président et le g-ouverneur firent cesser la révolte et signèrent avec le vice-légat, à Villeneuve, une convention qui assurait aux factieux une nouvelle amnistie, et n'en exceptait que les chefs. Colon na rentra dans Avignon, et le pape, informé de la fin des troubles, adressa au roi un bref de remerciement (1). Mais Louis XIV n'exécuta pas les articles de Villeneuve avec plus de loyauté que ceux de Pise. MM. de Mercœur et d'Oppède s'étaient engagés à faire conduire dans les prisons d'Avignon un marquis de Chasteuil, auquel ne s'étendait pas le pardon promis, parce qu'il était le plus coupable et le plus dangereux des mutins arrêtés (2). Ils refusèrent d'abord de le livrer au vice-légat avant la publication ds l'amnistie, et ils écrivirent à la cour : « Comme l'intention du roi est que l'on facilite son évasion^ il est certain que, si elle arrivait avant l'amnistie publiée, le vice-légat pourrait prendre quelque prétexte à manquer de parole. » Ils refusèrent leur concours à Colonna pour désarmer les cantons peuplés de rebelles et s'attachèrent à convaincre les Avignonnais « que la sévérité venait de Rome et non de Paris. » Ils demandaient surtout le pardon de ceux qu'on avait exceptés à Villeneuve, notamment d'un chevalier des Essarts, parent du premier président; car, disaient-ils, il faut encourager « les serviteurs du roi. » Enfin, quand le vice-légat réclama de nouveau Chasteuil, voici ce qu'ils résolurent pour soustraire ce « serviteur du roi » à la justice pontificale : « Pour le contenter sur le fait de Chas-
(1) (c Cuiii plaue perspexerimus quautum redueeudis ad obedieutiam Avenioueusibus a Majestate Tuâ studii, auctoritatis et opis non minus efficacis guam pise coliatum fuerit, ubi primum ejus rei trausactae uuucium ad nos pervenit, post actas diviuae misericordite grates, nihil antiquius nobis fuit quam regiae pietati tuae poutiflcise meutis gratitudinem his Jitteris testari, ac tautam EcclesiÊe Romanœ defeusee gloriam iuclytse FraQcorum geati uon insuetam gratulari, etc. His porro benefactis ut iugenti nomini tuo periusigne decus accedit, ita paternee caritatis uostrœ magnitudo magis ac magis exuberat, etc.. » — (15 février 1665. Rome. 167.)
(2) On trouve, dans le livre curieux du colonel lung, La vcrité sur le masque de fer, l'intéressante biographie de cet aventurier : Fi'ançois Galaup, dit marquis de Chasteuil, fils d'un procureur général à la Chambre des comptes d'Aix, capitaine aux gardes de Coudé, pirate, attaché tour à tour au service du Piémont et de la France, condamné à mort pour assassinat et délivré sur l'échafaud par ses complices, chef d'une bande d'assassins et d'empoisonneurs, et empoisonné lui-même eu 1678. (P. 233 et suiv.)
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teuil, M. le duc de Mercœur lui a remis un ordre pour le prévôt-général pour sa traduction après la publication de l'amnistie, et, comme il nous a toujours témoigné de soupçonner que le gouverneur du château de Tarascon ne le laissât évader, et qu'indirectement sa méfiance allait jusqu'à Sa Majesté, nous avons pris expédient que son évasion se ferait d' enlre les mains du prévôt général en la traduction et que ce serait par une espèce d'enlèvement, pour décharger Sa Majesté de tout soupçon et le rejeter sur les parents du prisonnier, sur les terres desquels il faut nécessairement passer (1). » L'enlèvement a lieu; puis, quand le pape demande au roi « justice de cet attentat, » Créqiiy et Bourlemont accusent la négligence de Colonna, qui n'a pas sollicité une escorte assez nombreuse (2), et Lionne annonce que le roi indigné a prescrit des poursuites contre les complices de cette évasion !
En effet, Louis XIV charge bruyamment le comte de Mérinville d'aller sans relard en Avignon pour rechercher, qui le croira? si Colonna ne contrevient pas au traité de Villeneuve (3)! Les Avignonnais voient alors Mérinville faire publiquement, au nom du roi, une enquête offensante pour le gouvernement pontifical. Louis XIV ne s'opposait pas seulement à la construction d'ime citadelle. Le vice-légat avait fait exécuter, dans le palais des Doms, des travaux qui devaient mettre les officiers du pape à l'abri d'insultes et d'émeutes. Mérinville en exigea l'interruption immédiate, malgré les instances de Colonna, qui invoquait les articles de Villeneuve.
(1) MM. de Mercœur et d'Oppède au roi, 2 février 1665. Home, 173.
(2) Au roi, 23 avril; Bourlemont à Lionue, 12 mai. Roine, 168 et 169. — Mercœur déclarait au vice-légat qu'il n'y avait aucun danger : " J'ai su confidemment, ajoute Bourlemont, que les ministres du pape croient que le président d'Oppède a eu part à l'enlèvement de Chasteuil; que ce président, piqué de n'avoir pu obtenir le pardon de M. des Essarts, son parent, qui est un des réservés de l'amnistie, contrarie secrètement en ce qu'il peut les intérêts du pape en Avignon. » Lionue suggère de nouveaux mensonges pour décharger le roi et Mercœur, candidat à la pourpre, eu confirmant les soupçons du pape sur le premier président : « Le sieur d'Oppède, ne prétendant rien de la cour de Rome, a peu d'intérêt et se souciera médiocrement de tout ce qu'ils pourraient penser de sa conduite en cette affaire. » (A Bourlemont, 26 mai. Rome, 169.)
(3) Instructions au comte de .Mérinville allant en Avignon, 29 mai. Rome, 173.
L'enquête se termina par un rapport, dont voici les conclusions principales : «. .. Sa Majesté me faisant l'honneur de m'en demander mon avis, il me paraît qu'il y va de son service et de son autorité à ne permettre pas que les travaux commencés s'achèvent, si elle désire maintenir la ville d Avi(/non en son obéismnce et en tirer des services aux occasions. Les travaux étant achevés, les habitants ne seront plus en état, quoiqu'ils en eussent la volonté, de rien entreprendre ni remuer, ni faire aucune émotion par la raison que j'ai dite, et ils ne pourront qu'être soumis aux volontés de Rome et du vice-légat qui y commandera... {{). » Le roi verra s'il veut qu'on rebâtisse les trois tours et qu'on rase le commencement du fortin. « Il n'y à point de doute que ce sera une grande mortification à Rome. Sa Majesté fera là-dessus ce qu'elle jugera à propos, selon la satisfaction qu'elle aura du pape ,l' assurant qu en l'état que so?it les choses prése?ite}ne?it, il ne s'enpeut tirer aucun service (2). » Mérinville prolongea son séjour dans le pays, même après l'arrivée d'un nouveau vice-légat, Lomellino, qui vint remplacer Colonna ; et j'ai sous les yeux de nombreuses lettres, émanées de gens de toute condition, même d'ecclésiastiques, attestant que sa présence provoquait, dans les populations, des sentiments de haine et de révolte contre le saint-siège, et ruinait l'autorité des officiers pontificaux. Un chanoine d'Arnauld, entre autres, plaide sans cesse la cause de « ces pauvres messieurs les proscrits (3). » Le 23 août 1665, racontant l'entrée de Lomellino, il lui fait un crime de ses manières affables qui vont apaiser les esprits. Lionne déclare aussitôt la guerre à un prélat dont la douceur menace de réduire le nombre des serviteurs du roi en Avignon! « Je ne sais pas encore, écritil à Bourlemont (4), si le roi permettra que les trois Parlements voisins vérifient ses facultés. On avait, ce me semble, accoutumé, avant que de faire ces sortes de choix, de les faire com-
(1) Il est contraire au service du roi de laisser fortifier une place enclavée dans le royaume et coatiguë à trois grandes provinces. Le vice-légat peut seulement avoir une palissade et un fossé autour de son palais : cela doit lui suffire! {Instructions à Mérinville, 29 mai 1665. Rome, 173.)
(2) Ihid.
(3) D'Arnauld à Lionne, 23 août et 25 novembre 1663. Home, 173.
(4) 7 août 1665. Rome, 170.
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muniqiior à Sa Mnjesté pour savoir si les porsonnos lui serait'iil agréables. » Le roi n'en inel que plus diusislance à presser la destruction des travaux commencés par Coloniia, et M. d'Arnauld écrit aussitôt à Lionne. Le peuple est plein de
joie; « les esclaves et émissaires du palais consternés. »
Louis XIV érige alors en principe de droit des gens que le vice-légat d'Avignon est un otage, qui doit toujours être à sa discrétion, comme on l'a vu pendant le démêlé des Corses. Il écrit à Bourlemont : S'il se passe à Rome quelque chose qui me déplaise, « vous pourrez dire que je vous ai donné ordre de déclarer que le vice-légat dWvifjnonm en répondra. C est un chemin aisé et qui fera que tous les tribunaux de Rome en respecteront davantage mes serviteurs (4). »
Quand l'alfaire d'Avignon eut son dénouement, le duc de Gréquy était rentré en France. La première nouvelle des troubles ne lui avait donné que de la joie : il espérait que cet embarras lui vaudrait plus de crédit auprès du pape (2); mais il s'était bientôt aperçu qu'Alexandre VII préférait à son entremise celle du nonce Roberti, et qu'il envoyait directement des courriers en France (3). Toutes les négociations suivaient la même voie, et il eut même le chagrin d'apprendre de Louis XIV que, si le pape avait de la répugnance à faire passer des grâces par ses mains, il fallait s'y résigner : Vous devez être « très satisfait, lui écrivait le roi, pourvu qu'il les accorde, par quelque canal qu'elles aillent, votre but n'étant que ma satisfaction, de quelque manière qu'on me la donne (4). »
(1) 11 septembre 160:;. Rome, 171.
(2) La Buissière à Lionne, 11 novembre 1664. Rome, 162.
(3) Créquy à Lionne, 25 novembre 1664. Rome, 162.
(4) Lionne lui écrivait le même jour : " Je suis marri, à présent que je m'en avise, de n'avoir plutôt mis dans ma lettre particulière que dans la petite du roi le conseil qu'il vous donne, car c'était un petit avis d'umi et de serviteur ; mais on ne songe pas toujours à toutes choses, et il n'y a plus de remède depuis la lettre signée. » — Le duc répondait avec raison à Lionne : S'il est utile que le roi ait ce qu'il demande, il ne l'est pas que je sois humilié. Je ne suis pas aimé ici; ou cherche toutes les occasions de m'être désagréable. « Puisque S. M. trouve, par M. le cardinal Chigi et par M. le nonce, une voie favoraljle et aisée pour les choses qu'elle désire, il me semble que, même pour son intérêt et pour sa gloire, il serait bon que je ne fisse pas ici un plus long séjour, qui ne peut servir qu'à compromettre la dignité du caractère que j'y soutiens. » (16 décembre 1064. Rome, 162.) — Une autre fois, il
Lioune, qu'il importunait do ses plaintes, lui répondait : Le roi ne vous rappelle pas (1). « Sa Majesté m'a encore répété ce qu'elle m'avait déjà dit que, si vous aimiez son service comme elle en est très certaine, vous seriez ravi vous-même qu'on lui fit des grâces qu'elle n'obtiendrait pas sans la pensée qu'on a de vous mortifier. Vous voulez bien, au reste, que je vous représente que vous les avez si fort battus à dos et à ventre que tout ce qu'ils font ou peuvent faire aujourd'hui en récriminant faiblement vous devrait plutôt réjouir que vous toucher; et il me semble, s'ils ne se corrigent, qu'il y aurait une certaine manière indifférente détourner les choses qui les ferait encore enrager... Pourvu que le roi reçoive les grâces, quand ils les feraient par le motif de vous faire dépit, n'en devez-vous pas rire sous cape, sachant même que notre maître regarde cela comme un nouveau mérite que vous acquérez auprès de lui (2)? » Créquy avait fatigué tout le monde, et le roi ne le maintenait à Farnèse que pour donner du déplaisir à la cour pontificale. Le palais lui était toujours ouvert; c'est lui-même qui s'en éloignait : il sollicitait du roi la liberté de ne rien demander au pape ni au cardinal Ghigi « pour mettre ces gensci d'autant plus dans leur tort (3), » — Lionne lui écrivait : J'ai reproché au nonce que le palais vous envoyât des paquets fermés, sans vous avertir de ce qu'ils contiennent, et ne vous laissât plus le temps de faire des représentations : il répond qu'on a cru vous être agréable, puisque vous fuyez tout commerce. On a remarqué qu'ayant reçu deux courriers pour des affaires importantes, vous n'êtes pas allé à l'audience, qui vous
écrivait : « Je suis ravi de savoir que 31. le nonce en use si bien avec vous et que vous soyez si satisfait de sa conduite; mais je ne vois pas qu'on se dispose fort ici ;\ changer celle qu'on y a toujours tenue avec moi, et si vous attendez que cela arrive pour m'envoyer mon congé, vous me verrez à mon retour comme un des personnages de la comédie espagnole qui n'a que quinze ou seize ans au premier acte, et qui en a quatre-vingts au troisième. » (.3 février 1663. Rome, 166.)
(1) Le roi vous rappellera dès qu'il le pourra faire avec honneur pour lui et pour vous. Le nonce m'assure qu'il a ordre de n'en pas dire uu mot. Je lui déclare que c'est le meilleur moyeu de faire mettre fin à votre ambassade. (Lioune à Créquy, 3 janvier 1663. Rome, 164.)
(2) 6 février 1665. Rome, 166,
(3) Au roi, 2 décembre 1664. Rome, 162.
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eût été accordée sur-le-champ (1). — Vainement la cour lui avait recommandé de faire des avances au cardinal Impériale pour gagner son amitié : il répondit qu'il ne lui devait rien et qu'il l'attendait (2). « Si vous avez, lui écrivait Lionne, quelque moyen honnête, sans vous faire tort, de sortir de l'engagement 011 vous vous êtes mis de ne point visiter le premier le cardinal Impériale, je vous conseille^ en véritable serviteur, de le faire; car je vois qu'on est persuadé ici que vous vous êtes en cela départi delà coutume, et que le service de Sa Majesté en peut recevoir du préjudice (3). » Mais il ne fit à Impériale qu'une visite d'adieu (4), et il avoua en partant qu'il avait eu tort de ne pas lui rendre justice (o) : c'est après avoir raconté ce trait que la Buissière disait à Lionne : « Jamais homme ne connaîtra moins que lui la cour de Rome, ni ce qu'il y faut faire pour y être aimé et considéré. »
Farnèse était devenu désert, et la Buissière écrivait : « Je continue d'exercer la patience auprès d'un homme qui ne revient à personne et qui est dans la dernière avarice. » — « Depuis que nous sommes arrivés ici, nous n'avons visité que des cardinaux et les ambassadeurs d'Espagne, de Venise et de Florence; car, pour les deux premiers officiers de la Chambre et plusieurs autres personnes de qualité, nous n'y avons pas encore songé. On commence aussi de nous payer de la même monnaie; nous ne voyons plus personne que les jours de nos audiences et quelques Français (6). » Les nationaux finirent par s'écarter aussi; car Gréquy se fit des querelles avec eux comme avec les Romains. « M. le duc de Brissac, dit encore la Buissière, est ici depuis huit ou dix jours; il a vu une seule fois M. l'ambassadeur, duquel il n'est pas satisfait, n — « M. l'ambassadeur m'a ordonné assez mal à propos de défendre à nos estafiers d'intimer à nos cortèges MM. de laFrelte, Plancy, Guénégaud et d'Auterive ; mais ils ne laissent pas de
(1) G mars 1065. Rome, IGG.
(2) A Lionne, 3 février 166."i. Home, 166.
(3) 6 février 1665. Borne, 167.
(4) Créquy à Lionne, 3 mars; au roi, 24 mars 1665. Rome, 168.
(5) La Buissière à Lionne, 31 mars 1663. Rome, 168.
(6) 4 novembre et 23 décembre 1664. Rome, 162.
s'y trouver les premiers et témoignent môme que ce n'est pas à saconsidérêition, mais à cause de la qualité d'ambassadeur. Tout cela ne vient que de quelques rapports qui ont été faits de part et d'autre, et de l'indifférence avec laquelle il les a traités à leur arrivée... Si le premier ambassadeur que vous enverrez ici se veut perdre de réputation et de crédit, il faut qu'il prenne les avis et les instructions de celui-ci, lequel ne connaît ni le pays, ni rien de tout ce qu'il y faut faire pour y être estimé et considéré. J'ai eu toute la peine imaginable de lui faire comprendre qu'il était obligé de visiter incognito le cardinal Bonelli (1), comme ont fait tous les autres ambassadeurs. » Devant plusieurs personnes de qualité, il menace du bâton et des étrivières un gentilhomme, M. de Sautereau : l'offensé et MM. de la Frette exigent et obtiennent satisfaction (2). 11 traite publiquement de coquin un de ses secrétaires, qu'il accuse, sans prétexte, de « faire amitié et commerce avec tous ses ennemis » (3), et il est obligé de désavouer aussitôt cette injure. Avant de partir, il fait à son maître de chambre « des excuses, en présence de tout le monde, de ses promptitudes et mauvaises humeurs (4). » — Et au dernier moment, laBuissière écrit encore (o) : « Ms^'révêque d'Évreux (6) espère
(1) Ancien nonce à Madrid, qui revenait d'Espagne pour recevoir le chapeau : il avait été créé cardinal in petto dans la promotion du 14 janvier 1664.
(2) « M. l'ambassadeur, sur un démêlé qui est arrivé entre le chevalier de Chaumont, esprit fâcheux et malin, et M. de Sautereau le cadet, a si fort pris le parti du premier qu'il a dit en présence de MM. de la Frette qu'il ferait donner des coups de bâton et des étrivières à l'autre, lequel a prié mesdits sieurs de la Frette et tous ses amis de le vouloir assister dans une rencontre si fâcheuse. MM. delà Frette, avec toutes sortes de respect, ont représentée M. l'ambassadeur l'intérêt et l'honneur d'un gentilhomme maltraité au dernier point. M. l'ambassadeur, qui connaît bien qu'il a manqué de s'être emporté de la sorte, se trouve assez embarrassé, étant obligé de faire quelque excuse audit gentilhomme qu'il a menacé du bâton et des étrivières, en sou absence véritablement, mais en présence de plusieurs personnes de cette qualité. » (La Buissière à Lionne, 24 mars 1665. Rome, 168.
(3) La Buissière à Lionne, 10 février, 24 et 31 mars 1665. Rome, 168.)
(4) La Buissière à Lionne, 28 avril. Rojne, 168.
(5) Rome, 168.
(6) M. de Maupas du Tour, qui avait poursuivi la canonisation de saint François de Sales, et qui était a Rome avec l'évêque de Soissous le 29 août 1662. — (A Lionne, 23 avril.) — Et le 28 du même mois : « M. Févêque d'Évreux partit hier par terre, fort mal satisfait de M. l'ambassadeur ; et il espère Jjiea vous en dire le tujet. »
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de vous entretenir dans un mois ou six semaines dp toutes ses folies et hrutalités. »
Créquy obtint enfm la permission de revenir; il alla t-n informer le pape et lui donna pour motif de son départ l'expiration du terme de trois années, ordinairement assigné aux ambassades. Alexandre VII lui ayant demandé s'il ne voulait pas attendre les deux ou trois mois qui manquaient encore, le duc affecta une modestie qu'on ne lui connaissait pas : « Je suppliai Sa Sainteté, dit-il, avec les termes les plus choisis dont je me pus servir, d'avoir la bonté de m'excuser si, lorsque j'avais eu l'honneur d'aller à ses audiences, la difficulté de m'exprimer comme j'aurais bien souhaité, m'avait fait peutêtre quelquefois hésiter dau; mes discours et dans mes réponses, lui ajoutant que j'appréhendais que cela ne lui eût fait peine, mais qu'elle devait avoir la bonté de considérer qu'il était difficile qu'en parlant à une personne à qui l'on doit tant de respect, on ne fût pas un peu interdit, et qu'au reste je la suppliais très humblement d'être persuadé qu'il n'était jamais venu d'ambassadeur ici qui eût plus de vénération pour elle que j'en avais et plus d'admiration pour ses grandes qualités. Je m'étendis assez longtemps là-dessus et j'eus lieu de croire que cela ne lui avait pas déplu. Sa Sainteté m'ayant fait l'honneur de me répondre là-dessus de la manière du monde la plus obligeante. » Le même jour, apercevant dans la rue le cardinal Azzolino, qui était in fiocchi, il le croisa rapidement, au lieu de s'arrêter avec son cortège suivant l'usage invariable de Rome et comme il venait de le faire devant deux autres cardinaux dont les carrosses précédaient celui d' Azzolino. Il se vanta aussitôt de cette action à la cour, accusant ce cardinal d'avoir cherché lui-même l'atfront (1), dans l'espoir que l'am-
(1) Créquy est formellement démenti sur ce point par Bouriemoutqui était avec lui dans le même carrosse. La présence du cardinal Azzolino sur le lieu de la scène s'expliquait par les devoirs de sa charge et ce fut de sa part (( un pur accident. » D'ailleurs il ne se plaignit pas au sacré collège et n'en montra pas moins le désir de reprendre de bons rapports avec les Français. (A Lionne, 24 mars 1665.) — La Buissière écrit de son côté : « Quelques-uns ont dit que le cardinal avait recherché l'occasion de rencontrer .M. l'ambassadeur, mais il n'est pas véritable. M. l'ambassadeur, qui fut dans quelque crainte qu'on ne lui fit pièce du côté de la relue de Suède, m'ordohna de /'aire
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bassadeur lui céderait le pas, ou que, s'il y manquait, le sacré collège s'intéresserait à l'incident. « Cependant, ajoutait-il, comme Votre Majesté m'a fait témoigner qu'elle eût souhaité que j'eusse pu accommoder l'afTaire de ce cardinal avant mon départ, j'ai été en quelque sorte fâché de ce rencontre, quoique d'ailleurs il ne soit pas mal qu'on ait vu par là qu'elle soutient les déclarations qu'elle a faites une fois. Peut-être même que cette mortification qu'il a reçue servira à lui faire rechercher plus ardemment de pouvoir rentrer dans les bonnes grâces de Votre Majesté (1). » Louis XIV félicita le duc, et sa réponse prouve que ce n'était pas dans une pensée d'apaisement qu'il le retirait de Rome : « J'ai appris, disait-il, l'incident qui vous est arrivé avec le cardinal Azzolino et vous dirai que non seulement j'ai approuvé ce que vous avez fait, mais que vous auriez commis une faute si vous en aviez usé autrement, ayant les ordres que vous aviez, que le cardinal lui-même n'ignorait pas. D'ailleurs cette mortification lui était bien due, ayant eu tant de temps à mettre, par ses soumissions, les choses en autre état, dont il semble qu'il ne se soit pas fort soucié, non plus que d'éviter ce nouveau rencontre (2). »
La dernière fonction oii Gréquy parut publiquement comme ambassadeur, fut la canonisation de saint François de Sales, poursuivie à Rome par MM. de Maupas, évêque du Puy et plus tard d'Evreux, et de Bourbon, évêque de Soissons. Les deux reines s'intéressaient particulièrement à ce procès, que LouisXIV avaitappuyé de ses offices les plus pressants (3): « Je me réjouis, lui écrivait Lionne à cette occasion, que votre dernière fonction à Rome doive être d'aider à faire un saint,
mettre des espions devant sa maison. Je fis tout mon possible pour lui faire comprendre qu'il ne devait rien appréhender, mais les esprits timides ont peur des feuilles, etc. » (A Lionne, 24 mars. Rome, 168.)
(1) Créqiiy au roi, 24 mars. Rome, 168.
(2) 10 avril. Ibid.
(3) Rien ne montre mieux que les diverses phases de cette procédure les progrès du gallicanisme depuis l'aSaire des Corses. Cf. les deux pièces publiées pour la première fois dans nos Recherches, 2^ édition, pnges 22 et 216 et souvent citées, depuis cette époque : 1° Lettre de Louis XIV à l'évêque du Puy, 21 mars 1662; 2° Lettre de Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, à le Tellier, 5 novembre 1666.
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et un saint de ma connaissance, de qui j'ai eu l'iionneur d'être cent fois caressé et d'être toujours dans sa chaire, lorsqu'il prêchait un carême à Grenoble, pour l'arrêler quand l'heure était passée. Nous avons bien besoin, vous et moi, de ses prières (1). » La cérémonie eut lieu le 19 avril : les armes du roi étaient apposées au devant du portique, et tout se passa a avec beaucoup de dignité et d'éclat. » Alexandre YII recul le duc « avec un visage fort riant », et lui dit qu'il avait avancé cette fonction par ég-ard pour la demande du roi ; il espérait que, de son côté, Sa Majesté ferait honorer ce saint dans son royaume par des solennités répondant à l'ardeur de ses instances. Il lui annonça « de très bonne grâce » que le cavalier Bernin se rendrait en France, selon le désir du roi. Puis il mit lui-même l'entretien sur l'ambassade qui allait se terminer. Nous n'avons que la relation de Créquy ; elle nous apprend que le souverain pontife parla des derniers événements avec franchise, mais sans aigreur : « Le pape, dit le duc, prenant ensuite occasion de me faire une longue énumération de tout ce qu'il prétend avoir fait pour Votre Majesté, entra dans de grandes doléances sur le traité de Pise, et me dit qu'il y avait consenti h tout ce qu'elle avait voulu et que, n'ayant pu vous porter à faire ce qu'il désirait, il avait fait tout ce que vous aviez souhaité. Après quoi, s'étendant assez longuement sur la complaisance qu'il avait eue pour Votre Majesté en diverses occasions, il ajouta une chose qui me semble assez extraordinaire, que vous n'aviez jamais rien fait pour lui, ni qui lui fut honorable, ni qui lui fût utile ^ ni qui lui fût délectable. Je lui répondis que je savais certainement que Votre Majesté n'avait rien plus à cœur que ce qui pouvait être de la satisfaction de Sa Sainteté; que vous le témoigneriez dans toutes ces trois choses, lorsque l'occasion s'en présenterai, et que, depuis peu, Votre Majesté en avait donné des marques dans l'affaire d'Avignon. » Malheureusement pour Créquy, la nouvelle de l'enlèvement de Chasteuil venait de se répandre dans Rome, et une seule parole d'Alexandre VII coupa court au récit des services rendus parle roi : « Ensuite de cela, ajoute le duc, je
(1) 20 mars 1665. llotne, 166.
574 CFIAPITKE ONZIÈME
suppliai très humblement Sa Sainteté d'avoir la bonté de m"exc'user si, dans le cours de mon ambassade, il m'était peut-être arrivé de faire quelques manquements à son égard, lui demandant en g-râce de croire que f avais toujours eu toute sorte de sentiinent de respect et de vénération pour elle. » Cette protestation dépassait toute mesure, et Alexandre YII rappela au duC;, dans les termes les plus précis, que, dès le début de sa mission, il avait annoncé qu'il n'était pas venu à Rome pour mériter les louanges du pape : « Cela, dit l'ambassadeur, donna sujet à Sa Sainteté d'entrer avec moi dans quelques éclaircissements que Votre Majesté jugera peut-être assez peu considérables, mais que je crois cependant lui devoir rapporter pour ne manquer en rien à l'exactitude avec laquelle je lui dois rendre compte de toutes choses. Le pape me dit donc là-dessus qu'il avait su qu'à mon arrivée j'avais dit,... parlant de la première audience qu'il m'avait donnée,... qu'il m'avait fort loué la manière dont feu M. de Béthune en avait usé avec Urbain YIII (1), mais que j'avais ajouté que je ne prétendais pas en user de la même manière avec lui. Je ne lui répliquai autre chose là-dessus, si ce n'est que Sa Sainteté devait être persuadée que tout homme qui avait un peu de lumière était incapable de dire des choses de même nature, et ensuite, après lui avoir fait de nouvelles protestations d'un extrême respect pour Sa Sainteté, je lui baisai les pieds, et elle me congédia en me donnant sa bénédiction. » 11 ne reçut d'Alexandre YII que les distinctions dues à son rang, mais nulle marque de considération personnelle : « Sa Sainteté, dit-il à Lionne, me fit l'honneur de m'envoyer avant-hier un bref tout plein d'indulgences, et de me régaler d'un petit tableau et d'une. douzaine
(1; Créquy au roi, 12 juiu 1662. — Nous avons cité plus haut cette lettre, à laquelle Louis XIV avait répondu : « .l'ai bien remarqué avec quelle vue le pape vous a fait l'éloge de feu M. de Béthune, en ce que jamais il ne donna aucune mauvaise satisfaction de lui au pape Urbain, soit que les affaires qu'il avait à traiter se fussent faites ou non... Je sais qu'on vous a peint dans son esprit pour un homme si zélé pour mon service et d'ailleurs si ferme et si résolu qu'il est entré en grande appréhension que vous ne lui donniez bien des dégoûts, quand toutes mes affaires ne pouront aller entièrement selon votre souhait, et il importe, ce me semble, de lui ôter d'abord cette impression, sauf à vous conduire après, selon le traitement que je recevrai. » (7 juillet 1662. Ro7ne, 145.)