‹ Louis 16. et sa courChapitre 112 sur 193 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

vers les affaires lui fut rigoureusement fermé. « Sa nature physique le condamnait a la vie de cabinet; sa constitution molle et d’une obésité précoce lui permettait à peine de se montrer aux revues... Il cacha son impuissance et ses ambitions dans la littérature , et chercha à s’en faire un instrument de popularité et d’influence. Il alla naturellement ou il y avait le plus de faveur et de crédit, ou se tenaient les maîtres de l’opinion : il prit un vif intérêt h ce retour de Vol taire que LouisXVI vit d\in mauvais œil ; il ouvrit son palais aux premières lectures de Figaro , et laissa complaisamment l’opinion faire de lui le représentant des lumières et de la philosophie auprès du trône (i). »

Le comte d’Artois ne ressemblait point à M. de Provence ; il n’était ni instruit , ni grave , ni ambitieux. C’était un prince qui jouissait et abusait gaiement de son rang de prince : étourdi , prodigue , libertin , mais couvrant tous ces défauts de la grâce dangereuse qui trop souvent les fait pardonner. Les gens légers qui l’entouraient disaient qu’il était spirituel; il était élégant du moins, et toute la personne en lui parlait et séduisait. A côté de ses deux frères ressortait mieux encore sa svelte attitude. Il montait à cheval pour ses rendez-vous de chasse, comme Henri IV pour ses rendez-vous de bataille : c'était la même aisance, le même élan , mais ce n’était pas le

(1) Études et portraits : Louis XL lit littérateur ; par Amédée Renée. I vol. in-8". Didot.

LOUIS XVI ET SA COUIt.

moine but. il eut figuré avec honneur aux quadrilles de Louis XIV, mais là s’arrêtait encore la ressemblance avec l’aïeul . Les contemporains ont suspecté son courage; dans son duel avec le duc de Bourbon , à Gibraltar, plus tard en Bretagne, et plus tanl encore, on a dit cruellement qu’il eut peur. Un tel soupçon , qu’il n’ignorait pas, aurait du lui faire trouver quelque éclatante réplique d’honneur, et cependant sa vie entière se passa sans laver cette tache (pi on avait faite en sa personne à l’illustre race dont il sortait. S’il fut réellement ce qu’on répugne à croire quand il s’agit d’un Bourbon, jamais faiblesse de cœur ne fut mieux cachée sous des appaparenccs plus décevantes de militaire et de chevalier. C’est par là qu’il plaisait aux femmes, qui, dans les boudoirs où il portait mieux qu’au feu son panache, l’appelaient romanesquement Galaor (i).

Lecomte d’Artois, ce représentant des formes frivoles de l’ancienne France, se rapprocha de plus en plus des anciennes doctrines du gouvernement. Le système le plus commode, le plus offrant pour ses plaisirs, le plus prompt à l’acquit de ses dépenses, de ses dettes, était le sien. La réforme de l’Etat eut dérangé sa maison. Le train de vie du comte d’Artois était encore une des charges de la monarchie; les enfants de

Louis \IV vivaient moins onéreusement pour l’Etat

(I) Mnn. t /u prince <lc Montbarreij, t. Il, 221.

CHAI’ITHE IV.

que les frères de Louis XVI. Plusieurs cours de l’Europe, dit un ministre du temps, étaient modestes, comparées à leur maison (i).

Les princes du sang vivaient et jouissaient de même, comme aux époques les plus propices de la monarchie; ils différaient cependant d’intérêts et d’inclinations politiques. Les princes de Condé n’avaient d’importance cpie par la tradition militaire de leur race, et restaient retranchés dans le vieil esprit de gouvernement. Le nouveau chef de la maison d’Orléans, au contraire, marquait de plus en plus son rôle d’opposition à la cour. Cette prétention n’était point nouvelle dans cette branche; elle remontait plus haut. Libertine et philosophique avec le Régent, janséniste avec son fds, cette opposition de famille, qui s’était liée de fortune avec le Parlement, prenait sous le nouveau duc un caractère politique plus prononcé. Depuis longtemps ces princes, assez mal venus de leurs aînés, affectaient davantage de se mêler à la vie publique, et l’opinion le reconnaissait. Ils séjournaient à Paris, comme pour faire souvenir de Henri IV. Dans leur palais, situé au centre de la ville, ils paraissaient être plus Parisiens que les autres. \jc duc d’Orléans avait épousé la fille du duc de Penthièvre, prince qui était populaire par sa bienfaisance; et il faisait donner à ses fils une éducation jusque-là sans

(l) Mém. du prince de Montbarrey , t. 111, p. 1 1 3.

exemple, qui devait consacrer une date nouvelle poulies princes de la maison de Bourbon.

Le duc d’Orléans s’éloignait de la cour par scs idées, mais il v restait trop attaché par ses mœurs. Ses mœurs étaient celles du comte d’Artois et de la plupart des princes. Louis XVI et son père, eux seuls peut-être, avaient échappé à cette contagion de leur temps. I^es autres avaient été frappés de l’air impur qu’on respirait autour de Louis XV ; et nulle circonstance ne remédia, pour eux, à cette fatalité de leur rang. Le duc de Chartres l’éprouva plus encore que les autres. Son père, caractère faible , manqua de tact et de vigilance avec son fils. Son mariage avec M mc de Montesson blessa le jeune prince, l’éloigna de son père, et le livra de bonne heure à de fâcheuses liaisons. C’était une femme aimable et distinguée que M me de Montesson; elle avait de l’attrait et des talents, mais elle y mêlait un peu d’étalage et d’affectation. Le duc de Chartres goûtait peu tous ces agréments d’une belle-mère; il n’en prenait guère que le ridicule : il maniait habilement l’ironie. Sa plaisanterie, dit un homme de ce temps, était courte et légère. La grâce qu’il avait, comme le comte d’Artois, dans la personne, il l’avait également dans l’esprit. Il lui arriva de persifler le chant langoureux de la comtesse, ses drames à sentiment, et ce jargon de sensiblerie qu elle avait mis de mode au Palais-Royal. Il affectait, devant ce cercle sentimental, une insensibilité de parade, une im-

Page 1