CHAPITRE V
gouvernement. D'ailleurs, par la nature de ses facultés, il n’était pas homme à enlever et à garder une popularite grande et durable. On l’a dit, c’était un prince élégant, ayant plus de grâce que de puissance, capable de plaire à quelques esprits raffinés et de mœurs trop faciles, mais n’ayant rien de ce qui se voit de loin et subjugue les sentiments publics. Malgré ses dispositions naturelles, malgré des excès qui ruinaient un caractère faible déjà , l’opinion reconnaissante lui donnait une haute importance politique, et ses ennemis de Trianon prétendaient qu’il voulait la mettre au service des plus coupables projets. Ils donnaient à sa haine contre la reine et à son ambition bien plus de suite qu’elles n’en avaient. Le duc était alors bien plus l’instrument du Parlement que son directeur ou son chef. Il était allé à Jxmdres, et il y avait pris le goût des choses politiques, mais ce goût n’était pas assez vif pour lui faire accepter dignement les austères jouissances d’un exil qui le rendait populaire. Il regretta Paris, et il se plia jusqu’à écrire à la reine : il aurait pu s’en dispenser, car le Parlement faisait assez en sa faveur pour qu’il s’oubliât un peu. On voyait Duport proposer aux chambres assemblées de déclarer que les arrestations du duc d’Orléans et des deux conseillers étaient milles , illégales , ton traites au droit public et au droit naturel. On demanda par arrêté des garanties pour la liberté individuelle. Le roi et le Parlement s’enlre-cboquaient inces-
LOUIS XVI ET SA COUIt.
sam ment sur les questions les plus fondamentales. Il ne s’agissait plus de prince ou de membres du Parlement, mais de trois citoyens français. Il s’agissait de droits et de devoirs, c’est-à-dire ce qui, une année plus tard, faisait la Révolution tout entière !
Certes, il faut penser à ce qui se fit l’année suivante, pour ne pas prendre en pitié cette guerre misérable, cette espèce de Fronde pire que la première, toutes ces divisions entre le Parlement et le roi. L’action judiciaire, l’action administrative, en étaient empêchées; les pouvoirs publics tombaient dans la déconsidération qui suit les combats sans victoire; car dans ce conflit de la royauté et des parlements il n’y avait point de résultat : tout consistait en un antagonisme perpétuel. On ordonnait d’une part, on protestait de l’autre, et on roulait sans fin dans ce cercle de contradictions. Aucun n’avait le mérite de persister dans les mesures prises; on ne savait même point les rapporter avec netteté. Ainsi le duc d’Orléans fut autorisé presque furtivement à se raj>proclier de Paris; on changea l’emprisonnement de Fréteau et de Sabatier en un exil. l)e fait, le gouvernement n’existait plus; seule, la personne du roi restait sauve encore du large mépris qui s’attachait aux institutions et à ceux qui ne pouvaient plus les défendre; mais la reine était détestée et honnie. Lorsque le Parlement exilé à Troyes rentra dans Paris, on vit la joie publique insulter Marie-Antoinette par son triomphe.