‹ Louis 16. et sa courChapitre 157 sur 193 · CHANT H K V · texte numérisé non relu

CHANT H K V

cunc exigence, et ne satisfont que parce qu elles témoignent de la mollesse du pouvoir.

La joie cpie causa au royaume l'arête du 8 août fut donc stérile pour les intérêts de Driennc ; encore en

cela ses prévisions furent trompées. Il avait cru se me-

nager une espèce de réconciliation avec la France, et même il avait, dans un machiavélisme de très-petite portée, combiné les choses de façon à porter la division dans les esprits pour mieux les asservir. Il avait cru que s’il constituait un antagonisme entre la noblesse et la bourgeoisie, elles finiraient par se réfugier sous l’arbitrage de la royauté. Pour cela, il autorisa toutes les recherches qui auraient pour but de découvrir ce qui était d’usage dans les Etats généraux , soit sur le nombre et la qualité des électeurs et des éligibles, soit sur la forme des élections. C’était là un point d’histoire fort embrouillé et fort obscur; il convia tout le inonde à l’éclairer. Non-seulement les municipalités et les tribunaux furent chargés de fouiller leurs archives, mais les savants , les personnes instruites , portait l’arrêté, étaient autorisées à dire ce qu’ils pensaient de la forme des Etats généraux : c’était décréter la liberté de la presse sur le sujet que la France avait le plusà cœur. Un nombre infini décrits montra l’embrasement de toutes les têtes ; si bien même qu’en voyant ce débordement de brochures, ce tourbillonnement d’idées

politiques, si jeunes et quelquefois si audacieuses, des es-

prits mûrs se demandèrent si on n’avait pas compromis les choses a trop attendre, si le moment opportun des Etatsgénéraux n’était point passé. Un de ceux qui eurent peur alors du mouvement des têtes fut Malesherbes, le respectable ami de Turgot, Il avait cependant désiré et appelé les Etats généraux l’un des premiers (i). Mais comme Turgot, son illustre maître, il en était venu à croire que la seule assemblée qui pût réformer le royaume était une assemblée de propriétaires élus; les Etats généraux, avec leurs Ordres jaloux et leurs conflits d’intérêts, lui faisaient craindre beaucoup d’orages; l’impétuosité des exigences publiques, la différence des points de vue et la ressemblance des passions, rejetaient dans le doute cet esprit qui avait la conscience sans avoir la force. Beaucoup, parmi les hommes de ce temps, partageaient l’inquiétude de Malesherbes; ils étaient alarmés pour la monarchie, encore plus que pour la France, voyant bien que le temps perdu pour les réformes ne se regagne que par les révolutions. Ainsi ils en venaient à estimer inutile la trop lente concession de Brienne. Quanta lui, il avait encore plus bas à descendre. Après une concession d’idée, vint une concession de personne: pour garder le pouvoir, il avait sacrifié moins une vue de son esprit qu’un parti pris de son amour-propre. Pour

(I) Voir la Situation présente des affaires , par Malesherbes. Mémoire au roi, du mois de juillet 1788.

Cil API THE y.

le garder encore quelques jours, il sacrifia cet amourpropre même : il fit proposera M. Necker, h son rival, à l’homme qu’il avait écarté, la place de contrôleur général; il avait fait consentir la reine à cet arrangement. Mais Necker, qui eût accepté peut-être ce ministère au moment où Brienne se saisissait du gouvernement , répondit que son dévouement serait inutile si on ne lui accordait la haute main sur toutes les branches de l’administration dépendantes du contrôle des finances. Necker était effrayé, et avec raison, de tout ce qu’on disait des affaires; il pouvait mieux juger qu’un autre des résultats désastreux de la gestion de l’archevêque ; ils étaient d’ailleurs assez publics. Toute la France savait les récentes mesures de Brienne; il avait mis la main, dans son vertige , sur des fonds de bienfaisance confiés à l’Etat : c’était le produit de souscriptions destinées à fonder quatre nouveaux hôpitaux dans Paris ; c’étaient d’autres fonds aussi respectables, versés par la charité publique pour soulager plusieurs provinces dévastées. Brienne osa violer ces dépôts; il vida , avec un pareil cynisme, la caisse des Invalides , qui contenait quelques modiques épargnes. Pour qualifier dignement de tels actes, il faudrait renoncera la dignité de l’histoire.

Mais Brienne' ayant tout épuisé , fut contraint à une »

mesure d’Etat, à un remède héroïque. Les caisses ne contenaient plus rien pour traverser les quatre derniers mois de l’année. Un arrêt du 16 août 1788 porta que

1rs payements s’effectueraient partie en argent, partie en billets du trésor, qui auraient cours forcé dans le commerce (i). Ce coup désespéré jeta l’effroi et fit montrer l’idée de banqueroute à toutes les têtes. Le bruit se répandit que le gouvernement allait se saisir de la caisse d’escompte, comme il avait fait de la caisse des Invalides, et la foule assiégea cet établissement. Un arrêté du 18 août (2) vint autoriser la caisse à refuser le remboursement de ses billets, et contraignit le commerce à les recevoir comme une monnaie forcée. La crise était donc à son comble, et l’on était arrivé à l’abîme; il était si profond que Necker lui-même n’espérait plus le fermer.

Mais ce nom d’un homme capable, d’un homme si justement populaire, exerçait une telle domination sur tous les esprits, que même ses ennemis l’invoquaient comme leur dernière ressource. Bricnnc s’était toujours pris pour un grand ministre, et, par un privilège de vanité comme il n’en exista peut-être jamais , il lui arrivait en-

(1) Voir Monthyon, p. 309. « 11 parait, dit-il, qu’une détermination d’une si haute importance fut prise sur la simple exposition qui en fut faite au conseil, sans qu’il etU été mûrement délibéré sur les conséquences qui devaient en résulter. L'arrêt fut imprimé et publié, comme muni des signatures nécessaires des personnes eu place , sans qu'elles eussent connaissance de la décision. «

(2) Arrêt du conseil concernant la circulation des billets de la caisse d’escompte. Ane. lois franc., règne de Louis XVI, t. VI, p. G12.

Cil A PITRE V.

tore de continuer son rêve. Pourtant, obligé, parles événements, de voir qu’il ne dirigeait rien, qu’il ne pouvait rien , il offrit d’abandonner la haute position à Neeker, au moins pour conserver le nom de ministre. Mais il avait contre lui les courtisans, à qui il avait enlevé quelques charges; et ce fut madame de Polignac,sa rivale de crédit et son ennemie, parce cpi’il avait voulu la supplanter dans l’esprit de la reine , ce fut elle qui lui porta le dernier coup et l’abattit. Elle s’entendit avec le comte d’Artois; ce prince gardait un vif ressentiment du renvoi de Galonné; il représenta au roi et à Marie-Antoinette l’ impossibilité de gouverner avec un ministre universellement méprisé. Ces paroles si graves et si vraies dans la bouche d’un prince si léger firent impression. Prienne alors s’arrangea le mieux possible pour tomber. Il dit dans scs Mémoires qiiil reçut du roi cl delà reine des marques de bonté que n éprouvent pas (F ordinaire les ministres en disgrâce (i); et malheureusement cette fois, son amour-propre n’a rien exagéré. On accepta sa démission, et on lui rendit, pour cela, d’énormes faveurs : rachat scandaleux d’un gouvernement perdu! On lui donna le chapeau de cardinal, une place de dame d’honneur pour sa nièce, auprès de Marie-Antoinette, un régiment pour un de ses neveux, et

(I) Mtm.de Hrienne, cités parSoulavie; Mém . du règne de Louis XVI , t. VI, p. 2.38.

pour un autre la coadjuloreriede l'archevêché de Sens. La reine lui envoya son portrait enrichi de diamants; elle pleura en le quittant, et lui permit de l'embrasser ( i ) : triste baiser qui semblait payer la ruine de la France.

Mais en face de ces récompenses aveugles, il faut mettre la joie du royaume quand on sut que Brienne n’était plus ministre. S’il avait eu le cœur d’un homme, au lieu de la vanité d’un courtisan, il eût trouvé qu’il n’y avait pas de faveur royale qui pût compenser la douleur et la honte du bonheur public. Ainsi , il tomba comme il s’était élevé, par les femmes, et par les femmes qui avaient servi à son élévation. Mesdames dePolignac firent tout ce que n’avaient pu faire les réclamations de toute la France. Seule, Marie-Antoinette lui restait encore fidèle , quoiqu’il eût mal rempli son attente. Elle avait dans ses amitiés une fidélité orgueilleuse (pii ne se démentait pas, et qui eût résisté à l’éloquence de ce trésor vide que Brienne avait épuisé. Sans l’influence de la duchesse de Polignac, Marie-Antoinette eût-elle

(t) Mêm. de Brienne, ap. Soulavie, t. VI, p. 261.

Madame Campanile fait point mention de ce baiser. << La reine, dit-elle , crut de sa dignité de lui donner, au moment de son départ, des preuves ostensibles de son estime; et, sa sensibilité même l’égarant , elle lui envoya un portrait enrichi de pierreries et le brevet de dame du palais pour sa nièce, madame de Canisy , disant qu'il fallait dédommager un ministre sacrifié par la brigue des cours et par l’esprit factieux de la naliou ; qu’autrement on n'en trouverait pas qui voulussent se dévouer pour les intérêts du souverain. »> {Mém. de madame Campan, p. 226.)

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