CHAPITRE VI
de son esprit, avait répondu seulement le mot tout , à la question qui commençait son livre; et cette réponse, d’une brièveté de style pénétrante , s’était gravée dans toutes les têtes, et ne devait plus s’en effacer. Sieyès soutenait que le tiers état était compétant pour juger seul, sans le concours des deux autres Ordres, en assemblée nationale, tout ce qui était du ressort du gouvernement, et pour décréter la convocation d’une assemblée extraordinaire du royaume , élue par tous les citoyens et chargée de discuter la constitution. Quoiqu’on principe et en fait Sieyès eût reconnu le danger de n’avoir qu’une chambre, il repoussa l’idée d’un sénat, que proposait Mounier. 11 est vrai que, pour le remplacer, il inventait cette incroyable complication detrois chambres égales en tout, formées chacune d’un tiers de la grande députation nationale. Génie bizarre et dont la force sentait l’effort, il se contournait toujours pour être simple. Sous le formalisme sévère du raisonnement, ilcachait un esprit chimérique; d’ordinaire ces sortes d’esprits sont étendus, mais le sien était étroit. L’à -propos d’un livre, on dirait presque d’un mot, a fait sa gloire.
Malgré la prépondérance deSieyès, vers cette époque, beaucoup d’écrivains étaient partisans d’une seule chambre. Txî ministre protestant , Rabaud de Saint-Étienne, appartenait à cette opinion : c’était un esprit très-modéré, très-réfléchi, convenant avec bonne grâce de l’imperfection de ses vues, fort différent de cet emporté
comte d’Entraigues, le précurseur titré des déclamations les plus révolutionnaires contre la noblesse (i). L’Ordre qu’attaquait d’Entraigues fut soutenu par Cérutti dans un Mémoire ail peuple français, écrit pourtant dans les intérêts du tiers état. Cérutti brillait alors de toute l’inimitié de Mirabeau , qui avait engagé avec lui une correspondance sur tout ce qui concernait les Etats généraux (2); car s’il était une tête en France qui dut penser et s’enflammer sur un tel sujet, c’était celle de Mirabeau. Ses Lettres à Cérutti font foi de la violente espérance de cet homme quiavait toutes les convoitises et en qui l’ambition commençait à grandir; mais ces lettres témoignent beaucoup moins de la fermeté et de la maturité de ses vues. Aveuglé par sa vieille et infatigable haine pour Neeker, il se montre, dans cette correspondance, plus pamphlétaire qu’homme d’Etat. Quelques idées justes s’y mêlent à beaucoup d’autres contradictoires, mal arrêtées; et, le croirait-on, dans un homme de cette trempe, on trouve en lui des hésitations singulières : il n’ose se prononcer pour le vote par tête : « Le tiers état, dit-il, est formé de tant degenssans vigueur,
(1) Le volume du comte d’Entraigues commence ainsi : « Ce fut « sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie di- « gne d’elles que le ciel voulut qu’il existât des républiques, etc... « La noblesse héréditaire, dit-il encore, est le plus épouvantable « fléau dont le ciel , dans sa colère , puisse frapper une nation « libre. »
(2) Voir Mém. de Mirabeau , t. V, p. 205 et suiv.