CHAPITRE III
pour courir sus à l’amiral Howc. On espérait que l'honnnc de la surprise, du premier mouvement écraserait tout en arrivant dans la Dclaware. Malheureusement on avait compté sans les vents ; ils soufflèrent de manière à le forcer, lui dont la rapidité» était la qualité supérieure, à battre longtemps la Méditerranée et à mettre en panne chaque nuit (i). Favorisés par ces lenteurs, et avertis de son approche , les Anglais évacuèrent Philadelphie, pour ne pas se trouver pris entre la flotte française et les troupes de Valley-Forge. Clinton, qui remplaçait Ilowe, conduisit l’armée à New-York; Washington quitta Valley-Forge pour inquiéter cette retraite, et le combat de Monmouth aurait été une victoire des Américains, si l’ambition jalouse du général Lee ne l’avait poussé à désobéir à son chef.
Ce ne fut qu’après trois mois de navigation que d’Estaing parut dans la Delaware; il avait manqué la flotte anglaise de troisjours. Peut-être aurait-il dû rester pour concerter avec le congrès, avec le général Washington le plan de ses opérations ultérieures, et surtout pour recevoir d’eux des guides fidèles et des pilotes dont il manquait. Mais, trompé par la retraite de la flotte, dans son désir de l’attaquer, cet homme ai dent «à la course , poursuivit ïlowe jusqu’à New-York et vint mouiller à
(I) Il mit quatre-vingt- sept jours à traverser l’Atlantique. Ce retard sauva la flotte et l’armée anglaise. (Marshall, rie de Washington; éd. Paris, 1807, t. IV, p. 2.)
Sandy-llook en dehors de la barre (i); cette barre dangereuse l'arrêta; nul pilote ne voulut la passer. 11 offrit des sommes énormes, mais tous les pilotes répondirent que les gros vaisseaux tiraient trop d’eau , et maintinrent la chose impossible ( 2 ). Obligé d’en revenir à ses instructions, d’Estaing convint avec les généraux américains d’attaquer Rhode-Island , ou l’ennemi logeait cinq mille hommes; et le 8 août , il força le passage de New- Port, entre Rhode-Island et Connecticut, pendant (pie le général Sullivan marchait sur la place, secondé par La Fayette. En ce moment, et comme les chaloupes allaient débarquer les Français, l’amiral Howe, renforcé, vint audacieusement prendre le mouillage qu’avait quitté d’Estaing. Avec cette position et le vent du sud, l’Anglais pouvait jeter des secours dans New-Port , mais à la nuit le vent tourna : a Ce fut alors, dit La Fayette, que d’Estaing, à la vue des deux armées, repassa brillamment sous le feu des deux batteries, tandis que les ennemis, coupant leurs câbles, fuyaient à pleines voiles. » D’Estaing leur donna une chasse de huit heures, et il était sur le point de les atteindre quand une effroyable tempête vint briser l’ordonnance de scs vaisseaux (3).
(t) Mémoires de La Fayette , 1 . 1, p. 54. Marshall, Fie de Washington , t. IV, p. G.
(2) Marshall dit toutefois qu'au moment où d’Estaing leva l'ancre, la marée et le vent étaient singulièrement favorables pour exécuter le passage de la barre. Fie de Washington , t. IV, p. 8.
(3) Marshall, / ie de Washington , t. IV, p. 8 et suiv.
CIlAPITHK III. 150
Le Languedoc , qu’il montait, isolé de la flotte et n’ayant plus ni mâts ni gouvernail , fut attaqué par Ilowe et sauvé par l’indomptable fermeté de l'amiral français, qui se battit comme un désespéré toute la nuit sur cette espèce de ponton que lui avait fait la tempête. Au jour, Howe, lassé , presque vaincu , se retira, et d’Estaing, ayant rallié ses vaisseaux, reprit son mouillage.
Tel fut le début des armes françaises en Amérique : comme on le voit, il n’était pas tout «à fait heureux , mais il faillit devenir funeste. Des divisions cruelles, déplorables, vinrent à naître entre des alliés la veille si fervents. Dès les premiers mots on ne s’entendit pas : d’Estaing, maltraité par le temps plus que par l’ennemi , voulut aller à Boston réparer ses pertes (i ), car l’amiral Byron pouvait le prendre en queue avec une escadre supérieure à la sienne. D’ailleurs, le conseil de
ricain Sullivan, au contraire, comptait sur l’intervention des vaisseaux français pour le seconder à Rhode-lsland ; en conséquence, il envoya La Fayette à d’Estaing. I^a Fayette essaya d’obtenir du temps, et proposa soit une attaque de vive force, soit un établissement à Providence (2); mais il 11e put vaincre la résistance des offi-
(1) Ce qui était conforme à ses instructions. Marshall, f ie de irashimjton , t. IV, p. 20. — Mémoires de La Fayette, 1. 1, p. 56.
(2) IFFstaing proposa deux bataillons à I-n Fayette , qui les refusa. Mém. id ., id.
ciers. Aussi, quand les vaisseaux partirent, ce furent parmi les milices américaines des cris d’indignation et toutes les rages de l’espoir trompé. On rédigea contre les Français une protestation virulente que La Fayette refusa très-noblement de signer. Sullivan , dans le délire de la colère, osa mettre à l’ordre du jour que les alliés avaient abandonné les Américains; mais I^a Fayette, dans le cœur de qui l’Amérique n’a jamais vaincu la France, fit retirer cet ordre du jour outrageant, n’hésitant pas à jouer et h perdre sa popularité américaine dès qu’il s’agissait de la dignité de son pays (3). L’effet de cesdissentiments, qui allaient créer une position fausse à d’Estaing, ne se concentra pas sous les tentes, mais se répandit dans les villes. Le peuple à Boston parla de refuser son port, et M. Girard, l’envoyé français, qui avait d’abord été si triomphalement reçu à Philadelphie, ne trouva plus autour de lui ni la même sympathie ni la même reconnaissance. Plus tard, l’émeute de Boston et le massacre de M. de Saint-Sauveur furent comme les fruits sanglants de ces premières discordes, et montrèrent combien l’Amérique mettait peu d’intelligence dans son ingratitude envers un allié qui , en la servant , n’abjurait pas le libre arbitre de ses résolutions.
On souffre de rappeler de telles misères, mais il n’en
(3) Mèm. de La Fayette , t. I, p. 57 — V. Y Espion anglais, peu suspect quand il s’agit de faits pareils, t. X, p. 135. V. Marshall , Histoire de Washington, t IV,' p. 20 ctsuiv.