CHAPITRE III
seul homme (i). A ce mouvement, Cornwallis abandonna son camp retranché de Pigeon’shill , et se concentra vivement dans l’enceinte : ce fut alors que le siège commença; il fut poussé dans toutes les formes. Les Américains ignoraient l’art des sièges; ce fut une belle leçon que leur donnèrent les Français.
La tranchée fut ouverte dans la nuit du G au 7 octobre, au-dessus et au-dessous de la rivière d’York ( 2 ). Le duc de Lauzun, avec sa valeur chevaleresque, culbuta un corps anglais et resserra Gloucester. De nombreuses attaques eurent lieu contre York-Town; le corps du génie français s’y distingua, et surtout son chef Duportail. Le siège fut honorablement soutenu; c’est une grande page de l’histoire militaire de cette époque. Du i/| au i5, on emporta les deux redoutes de gauche de l’ennemi; ce qui se fit avec la fière et joyeuse impétuosité des armes françaises ; La Fayette et Yioménil , l’épée à la main, dirigèrent cet ouragant de baïonnettes qui frappa tout, culbuta l’ennemi, hommes et choses, et balaya les résistances les plus acharnées. Les régiments de Deux-Ponts et du Gàtinais se couvrirent de gloire. Les intrépides grenadiers du Gàtinais y reconquirent leur vieux nom Auvergne sans triche, que le roi leur rendit, en récompense de leur belle conduite (3).
(1) Mém . de Rochcnnbeau , 1. 1, p. 290.
(2) Idem, p. 292.
(3) Idem, p 294.
1S2 LOUIS XVI F. T SA COU H
Presque tous les officiers furent blessés clans cette affaire. I æ 16, l’ennemi , qui voulait une revanche, lit une sortie, et vint enclouer les batteries rie la seconde parallèle (i); mais le général d’Abboville sut le mitrailler avec ses pièces mal enclouécs. Le lendemain , la tranchée ne fut pas moins brillante : Saint-Simon blessé y resta vingt-quatre heures. Un tel déploiement de courage et d’habileté militaire décida la prise de la ville : Cornwallis capitula. On a comparé cette capitulation de Gornwallis à celle de Burgoyne. En effet, militairement
elle fut aussi humiliante : huit mille hommes restaient
prisonniers; toutes les forces navales des Anglais à York- Town et à Gloucester étaient à la disposition du vainqueur. Bref, on faisait payer à Cornwallis les dures conditions que Lincoln avait imposées aux Américains lors de la prise de Charles-Town , Mais politiquement, cette capitulation eut de bien autres conséquences que la convention de Saratoga : elle relevait l’Amérique de toute sa hauteur, et lui ramenait la grande force de l’espérance. A partir de ce moment, les Anglais sentirent que, pour eux, PAmérique était perdue.
Ce fut immédiatement après le siège de York-Town que le comte de Crasse repartit pour les Antilles. Il s’en alla avec sa part de gloire et de reconnaissance; car, au commencement du siège, il avait battu lis amiraux
(l) M cm . de Hochambcau , t. I, p. üU'>.
ciiapitue 111 .
Ifood cl Grave, mouillés tous deux, à Saudy-Hook. Par cette victoire, il s’était rendu maître de toute la baie de Chesapeake, d’où il protégeait les opérations de terre, et le congrès lui avait offert, avec des remercîments officieux, deux pièces de canon portant ses armes, ainsi qu'au général Rochambcau. Depuis son absence des Antilles , Rouillé avait repris Saint-Eustaclke , Saint-Martin , Saba, et le comte de Kersaint , de son côté , venait de reconquérir les colonies hollandaises de Démérari , d’Essequebo et de Surinam.
Excité par de tels exemples, le comte de Grasse se présenta, au commencement de 1782, devant Saint- Christophe (1); il avait trente-deux vaisseaux de ligne. Scs troupes, jointes à celles de Rouillé, formaient un ensemble de six mille hommes. O11 mit le siège devant la forteresse, sûr qu’on semblait être de la supériorité du comte de Grasse sur l’amiral Ilood. Malgré l’inégalité de ses forces, Ilood pourtant attaqua l’amiral français, lui fit rompre sa ligne, en simulant une fuite, et, par une manœuvre d’une agilité prodigieuse, le tourna, et revint derrière lui se poster audacieusement au mouillage qu’il avait quitté. Rouillé n’en prit pas moins la forteresse et l’ile; mais de Grasse tomba dans le mépris de son escadre. Il n’avait pas été battu, il avait été dupe : c’était bien pis aux veux d’officiers français.
(I) Voir Mtm. de Kochambcau, t. 1, p. 2‘J8.
LOUIS XV I ET SA Cül’K.
Ainsi commençait cette campagne de 1782, qui ne devait pas valoir la précédente, et dont les résultats ne devaient frapper que la France. En effet, depuis la capitulation de Cornwallis et les succès, dans le Sud, du général Green , l’Amérique semblait hors de cause ; on s’y battait toujours, il est vrai, mais l’ennemi se repliait ; il avait évacué Savannah , l’un des trois points qui lui restaient encore ( i ). Ia’s Anglais avaient essayé de négocier par l’intermédiaire du général Carleton, mais le congrès avait noblement repoussé toute négociation de nature à détacher les Américains de l’alliance française. La haine de Chatam pour la France avait pénétré dans Famé froide de lord Nortli. C’était nous et non plus les Américains que les Anglais voyaient sur leur première ligne d’attaque. Ces flottes que nous savions déployer en face de leurs flottes et de leurs rivages, ce niveau que nous avions gardé dans le succès : voila ce qui était un mal plus grand pour l’Angleterre que la perte d’une colonie. Elle pouvait reconnaître l’indépendance des insurgents d’Amérique, mais non la supériorité ou meme l’égalité maritime des insurgents de France contre les traités de 1763. Ainsi la guerre s’était déplacée; ce n’est plus en Amérique, c’est partout qu’on doit se mesurer maintenant. Jusque-là Versailles a combattu pour l’alliance et pour un principe de justice , hardiment posé par un
(!' Les deux autres étaient New- York et Charlcs-Towu.