‹ Louis 16. et sa courChapitre 84 sur 193 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

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et Derby l’avaient accompli déjà , sans qu’on eut pu y mettre obstacle. C’était moins beau que la victoire de Rodncy, moins cruellement désastreux pour nous que la défaite du comte de Grasse, mais cet écbec y ajoutait une amertume nouvelle.

Un lidmme seul nous vengeait aux Indes, et arrachait, de sa puissante main, la marine de France au mépris de l'Angleterre. Cette homme, que la Grande-Bretagne nous envia, était le bailli de Suffren. Nous l’avons dit déjà, si le cabinet de Versailles avait eu l’intelligence des hommes et des choses, il aurait concentré ses forces dans les Indes et utilisé le marin de génie qui s’y dépensa en conquêtes éparses et stériles! Au lieu d’atteindre par cette voie à un résultat d’une portée incalculable, le gouvernement de Louis XVI se trompa autant sur le théâtre de la guerre que sur les acteurs. Au lieu de l’Inde, il prit les Antilles pour champ de bataille ; au lieu de Suffren , il choisissait de Grasse pour conduire scs plus belles flottes : il n’avait point deviné Suffren. D’Estaing seul, so;;s qui Suffren avait servi, lors de l’expédition d’Amérique, avait pénétré le grand homme de mer dans le c apitaine de frégate, et il le signala aux gens de Versailles ; mais d’Estaing avait été disgracié. A cette époque, Suffren avait déjà beaucoup servi; il appartenait à l’Ordre de Malte , mais il ne s’était pas seulement conformé aux prescriptions de son Ordre en se battant contre les Barbarosques, il avait quitté son rocher et son monastère de

soldats pour aller montrer son ruban noir au feu des Anglais; fait prisonnier deux fois, il avait profité de celte éducation amère et vigoureuse de la captivité qui enfonce la haine dans les cœurs profonds. Après 176^, celte année funeste, il protégea le commerce dans la Méditerranée. A toutes les actions où il s’était trouvé, il avait déployé une audace froide qui pourtant, privilège heureux! ne l’empêchait pasd être de la plus entraînante activité. Dans la guerre des Indes, où tout lui manqua et où il créa tout, son impulsion fut irrésistible. Il était né pour commander aux choses comme aux hommes. Mais parce qu’il savait vaincre les difficultés, était-ce une raison pour le placer sur un théâtre trop étroit pour lui, avec trop peu de forces, avec un mandat de guerre trop restreint, avec des instructions qui bridaient son action et limitaient son genie? O11 le forçait à être plus grand, mais on le rendait moins utile.

Du reste, cetle guerre des Indes releva l’honneur du pavillon, plus qu’elle n’accrut la puissance réelle de la Fi ’ancc dans ces colonies. Ce fut une guerre d'héroïques prouesses et d’un talent prodigieux, mais elle conserva plus qu’elle ne conquit. En 1784, quand le bailli revint en France, les états de Provence lui frappèrent une médaille avec une inscription qui rappelait les succès de ses armes (1) : « I a Cap protégé, Trinqucmale pris, Gon-

(1) y o\r Diographie universelle^ article S uffren, t. XL1V, p. 175.

CHAMTRR III.

détour délivré, l'Inde défendue, six combats glorieux. » Mais, comme on le voit flans cette noble nomenclature, ces succès-là ne réparaient pas, pour la France, ce qu’elle avait successivement perdu : c’était pour elle plus d’éclat que de profit. A partir tle 1778, elle ne possédait presque plus rien sur la côte de Coromandel ; Pondichéry avait été pris par les Anglais. Le gouvernement français 11e soutenait point Hyder-Aly, ce grand politique que ne comprenaient pas les politiques de Versailles, lui qui, à Page de Maurepas, à quatre-vingts ans, et le dos dévoré par un cancer, gagnait encore des batailles avec quelques-uns de nos artilleurs. Il aurait pu devenir un instrument si fort dans des mains habiles ! Cependant llvder avait eu aussi son tour de défaite : les Hollandais

succombaient ; leur meilleure part était toml>ée déjà dans les mains de l’Angleterre (1781); leurs possessions de Sumatra, Négapatam, Trinquemale, une partie de Ceylan, étaient conquis. Après de tels désastres, en face* de l’organisation anglaise dans les Indes, devant un honnne de la force de Ilastings, qui ajoutait le génie du mal à cette colossale organisation, que pouvait faire un simple commandeur de Malte, qui se trouvait être, par hasard, un homme supérieur? Ce Suffrcn, qui n’avait que onze vaisseaux, quand de Grasse en avait trentetrois pour se faire battre, quand d’Orvilliers en avait commandé soixante-huit pour rentrer, ses canons nets,

dans le port de Brest, Suffrcn, sans un seul port dans les

mers de l’Inde, où il n’avait à jeter l’ancre que bord à bord avec l’ennemi, pouvait-il replacer la France au rang où Dupleix l’avait un moment élevée, et d’où elle était tombée, en roulant de faute en faute , pendant que l’Angleterre s’élevait, de calcul en calcul, «à un degré de puissance qui , peut-être , ne se reverra jamais?

Mais tout ce que peut la force d’un homme, réduite malheureusement à elle-même, Sufïren le fit, et le fit en maître. Les quatre batailles qu’il livra en cette année 1782 resteront des modèles à étudier pour tous les hommes qui pensent sur cette science difficile de la guerre maritime. Quand Sufïren parut dans les mers de l’Inde (1), il avait déjà livré combat sur son chemin. Il avait aperçu dans la baiedePraya des vaisseaux anglais de l’amiral Johnston , et il avait fondu dessus; il s’était engagé là un feu terrible; Suffren s’était lancé si impétueusement sur l’ennemi qu’il se vit coupé de son escadre contrariée par h>s courants. L’ennemi fut protégé par sa position; mais si Suffren se retira, il 11e s’éloigna du moins que couvert par les plus fières volées de ses canons. Il avait empêché, en jetant des troupes sur ce point, l’expédition des Anglais contre le cap de Bonne-Espérance . A file de France, il avait fait sa jonction avec l’amiral d’Orves, qui mourut sur mer, et lui remit le commandement de la flotte. Suffren, au

(l) Voir la Biographie universelle, art. Scffrf.n, t. XLIV,p. 159.

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