CHAPITRE XIV
que je n’ai pu trouver un moment pour vous écrire, depuis le dernier steamer.... Jamais l’avenir ne s’est présenté à moi sous des couleurs plus rassurantes. Si je pouvais oublier un moment que j’ai une mission scientifique, à laquelle je ne ferai jamais défaut, pour m’occuper seulement des cours qu’on me demande et qui me seraient admirablement payés, je pourrais facilement faire plus que de me mettre à l’aise; mais je n’irai pas au delà de ce que je dois aux personnes qui m’ont aidé dans des circonstances difficiles et j’y arriverai sans détourner en rien mon attention de mes recherches. Après cela, tout convergera de nouveau vers la science qui est ma vraie mission.
Je suis heureux de ce que j’ai déjà pu faire et j’espère qu’à Berlin on sera satisfait des objets que je soumettrai dès mon retour à l’attention des hommes compétents. Pourvu seulement que j’aie le temps d’achever ce que j’ai commencé; vous savez que mes plans sont rarement restreints Pourquoi ne m’écrivez-vous pas ? Personne ne
pense donc plus à moi dans votre aimable cercle, et moi je suis tous les jours et constamment avec mes amis de Neuchâtel.
Je vous souhaite la bonne année. Dites-le pour moi à tous les membres de notre cercle du Mardi. Bonjour et bon an
Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier.
Quelques fragments de la correspondance d’Agassiz avec ses amis et collègues d’Europe, pendant l’hiver et l’été de 4847, feront connaître ses occupations et. les relieront à ses anciens travaux.
AGASSIZ EN AMERIQUE
Louis Agassiz à M. Decaisne
(Trad. de l'anglais.)
Février 1847.
.... Je vous écris seulement pour vous remercier du plaisir que m’a fait votre billet. Lorsqu’on est très éloigné, comme je le suis, de tout ce qui vous rattache au passé, le plus faible témoignage de bon souvenir procure une vraie joie. N’en concluez pourtant pas que l’Amérique ne me plaise pas. Au contraire, je suis enchanté de mon séjour ici, quoique je ne comprenne pas entièrement tout ce qui m’entoure. Je devrais plutôt dire que bien des principes que, théoriquement, nous avons eu l’habitude d’envisager comme parfaits en eux-mêmes, paraissent entraîner dans leur application des conséquences tout a fait contraires à notre attente.
Je me demande souvent ce qui vaut le mieux, de notre vieille Europe, où l’homme doué de facultés exceptionnelles peut se livrer absolument à l’étude et ouvrir ainsi un plus large horizon à l’esprit humain, au milieu d’une population indifférente et malheureuse, ou de ce Nouveau Monde dont les institutions tendent à maintenir chaque individu au niveau de la masse générale du peuple, sans y joindre, il faut le dire, de mauvais éléments. Oui, 1 ensemble des citoyens ici est décidément bon. Tout le monde vit bien, s’habille convenablement, apprend quelque chose, a l’esprit ouvert et prend intérêt à tout. L’instruction, comme il arrive en certaines parties de l’Allemagne} ne donne pas à l’homme un outil intellectuel pour lui en interdire ensuite le libre usage. La force de l’Amérique vient du nombre prodigieux d’individus qui pensent et travaillent en même temps; mais c’est là un écueil pour la médiocrité prétentieuse et, je le crains, 1 originalité risque fort de s’y effacer. Vous avez raison de