‹ Louis AgassizChapitre 25 sur 387 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

que je fais ici; comme papa t’aura communiqué ma dernière lettre, je continue où j’en étais resté alors

Depuis Carlsruhe nous avons pris la poste jusqu’à Stuttgart, où nous nous sommes arrêtés une journée que nous avons passée en grande partie dans le Musée où se trouvent beaucoup de choses que je n’avais encore jamais vues; par exemple, un Lama, à peu près de la grandeur d’un âne ; tu sais que cet animal, du genre Camelus, vit en Amérique, où il est pour les indigènes ce qu’est le chameau pour les Arabes, c’est-à-dire, qu’il leur fournit du lait, de la laine, de la viande, et qu’outre cela on s’en sert encore comme bête de somme et comme monture; un buffle du nord de l’Amérique, d’une taille énorme; un éléphant d’Afrique et un d’Asie; une quantité prodigieuse de gazelles, de cerfs, de chats et de chiens; des squelettes d’hippopotames, d’éléphants, des os fossiles de mammouth. Tu sais aussi qu’on ne trouve plus de mammouth vivant et que les restes qu’on a découverts jusqu’ici font présumer que c’était une espèce d’éléphant carnivore.

Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que dernièrement des pêcheurs, creusant sur les bords de l’Obi en Sibérie, en ont découvert un conservé dans une couche de glace à une profondeur de soixante pieds et qui avait encore tous ses poils. On a fait fondre cette masse de glace pour en retirer l’animal, mais on n’a pu avoir de complet que le squelette; la peau s’est gâtée au contact de l’air et l’on n’en a conservé que quelques morceaux, dont un se trouve dans le musée de Stuttgart. Les poils ont l’épaisseur d’une petite ficelle et près d’un pied de long. Le squelette entier se trouve à Saint-Pétersbourg dans le musée; il est plus grand que les plus grands éléphants. On peut juger par cela quels dégâts un pareil animal devait faire s’il était carnivore, comme ses dents le prouvent. Mais ce que j’aimerais savoir, c’est comment il a pu s’égarer si loin dans le nord en se nourrissant d’animaux;

AGASSIZ A MUNICH

ensuite, comment il a péri et s’est congelé ainsi avant de se décomposer, enfin est resté intact depuis peut-être des siècles innombrables; car il doit avoir appartenu à une création antérieure, puisqu’on ne le trouve plus nulle part vivant et que pourtant, aussi loin que l’histoire remonte, nous n’avons point d’exemple qu’aucune espèce d’animaux ait ainsi disparu. Il y a, outre cela, beaucoup d’autres espèces d’animaux fossiles. La collection d’oiseaux est de toute beauté ; il est regrettable qu’un si grand nombre soient nommés d’une manière inexacte. J’en ai corrigé plusieurs

De Stuttgart, nous allâmes à Esslingen où nous devions visiter deux fameux botanistes; l’un est M. Steudel, à figure sombre, avec de longs cheveux noirs lui tombant sur la figure et lui cachant presque en entier les yeux, vraie figure de juif, connaissant tous les livres qui ont paru sur la botanique, les ayant tous parcourus, mais s’inquiétant fort peu de voir les plantes par lui-même; en un mot, un vrai savant de cabinet, ayant cependant un grand herbier, composé en bonne partie de plantes achetées ou reçues en don. L’autre, M. le professeur Hochstetter, est un petit moine portant perruque, toujours sautillant dans ses grosses bottes à tuyau de seringue, et ayant toujours un sourire à demi réprimé sur les lèvres, dès qu’il desserre sa pipe d’entre les dents. Du reste, très bon homme, fort complaisant et qui nous a fait des politesses. Comme, outre le désir de faire leur connaissance, nous avions envie de leur accrocher, sinon quelque carotte, du moins quelques herbes, nous nous sommes présentés chez eux comme de vrais commis- voyageurs, marchands d’herbes sèches, ayant chacun un paquet de plantes sous le bras; moi, mes plantes suisses cueillies cet été, Braun, d’autres du Palatinat. Nous leur en avons communiqué à chacun quelques exemplaires et ils nous ont donné en échange: M. Steudel, des plantes améri-

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