CHAPITRE XXI
pas assez de distraction et de changement pour me remettre complètement. Mais où aller et que faire ?
Je t’ai peut-être écrit l’année dernière combien démarqués de bienveillance j’ai reçues de l’empereur du Brésil; tu te rappelles que c’est sur l’histoire naturelle de ce pays que mon attention fut attirée dès mon début comme auteur; enfin, donnant un cours public à Boston dans 1 Institut Lowell, j’eus l’occasion de faire quelques comparaisons entre les Alpes, où j’ai passé tant d’années heureuses, et les Andes que je n’ai pas du tout visitées. Peu a peu, l’idée m’est venue que je pourrais bien aller passer l’été a Rio de Janeiro et qu’avec les facilités que nous possédons aujourd’hui pour voyager, ce ne serait pas même une entreprise au-dessus des forces de ma femme...
Ce fut donc une affaire arrangée, mais ce qui a comblé mes vœux et ce que j’attendais bien peu, c’est qu’un de mes amis, M. Nat. Thayer, m’a fourni les moyens de transformer une course de plaisir en une grande expédition scientifique pour le bénéfice du musée. Je rencontrai par hasard M. Thayer à Boston, il y a huit jours. Il me plaisanta un moment sur mes dispositions erratiques et, après m’avoir demandé quels préparatifs j’avais faits pour le musée, je lui répondis que, songeant avant tout à ma santé, je n’avais pourvu à rien, sinon à mes besoins et à ceux de ma femme, pour une absence de six à huit mois. Sur quoi, la conversation suivante s’engagea :
— Mais Agassiz, ça ne vous ressemble guère; jusqu’ici vous n’avez pas fait un pas hors de Cambridge sans songer à votre musée.
— Mon cher, je suis fatigué et j’ai besoin de repos; je vais flâner au Brésil.
— Quand vous aurez flâné quinze jours, vous serez aussi dispos que jamais et vous regretterez amèrement de n’avoir fait aucun préparatif pour profiter de l’occasion et des lieux dans l’intérêt de vos recherches scientifiques.
AGASSIZ. VOYAGE AU BRÉSIL
— J’en ai bien un peu le pressentiment, mais je n’ai pas le moyen de rien faire au delà de mes dépenses personnelles, et, par le temps qui court, il n’est pas convenable que j’aille proposer à qui que ce soit de faire un sacrifice pour la science. Le pays réclame toutes nos ressources.
— Mais si quelqu’un vous offrait un aide-naturaliste, sans frais pour vous, le prendriez-vous et vous serait-il agréable de l’occuper?
— Ceci est une autre affaire, à laquelle je n’ai pas songé.
— Et combien d’aides pourriez-vous employer utilement ?
— Une demi-douzaine.
— Quelle serait à peu près la dépense de chacun ?
— Environ deux mille cinq cents dollars; c’est ce que je compte dépenser moi-même et autant pour ma femme.
Ap rès un moment de réflexion, il reprit :
— Eh bien ! Agassiz, si cela peut vous convenir et ne
pas entraver vos projets sanitaires, choisissez tous les aides que vous voudrez parmi vos employés du musée ou ailleurs, et je me charge de tous les frais de la partie scientifique de l’expédition
J’ai fait tous mes préparatifs et je partirai probablement la semaine prochaine de New-York avec un corps d’aides-naturalistes plus nombreux et, je crois, aussi bien choisi, si ce n’est mieux, que celui d’aucun des voyages scientifiques qui ont été faits antérieurement 1
Il semble que tous ceux qui me connaissent personnellement se sont donné le mot pour ajouter à l’agrément de ce voyage et le rendre plus facile à tous égards. Et
1 Outre les six aides entretenus par M. Thayer, plusieurs jeunes volontaires se joignirent à l’expédition et rendirent d’excellents services.