CHAPITRE XXI
d’abord, la Compagnie des steamers de la malle du Pacifique m’a invité à prendre passage avec tout mon monde à bord de leur magnifique navire à vapeur, le Colorado , qui nous déposera tous, sans frais quelconques, à Rio de Janeiro. C’est déjà une économie de quinze mille francs au début du voyage. J’ai reçu hier soir, de Washington, une lettre du ministre de la marine qui enjoint aux officiers de tous les vaisseaux de guerre des États-Unis, croisant dans les parages que je visiterai, de me prêter aide et appui en tout ce qui pourrait favoriser mon entreprise. Cette lettre est conçue dans les termes les plus flatteurs pour moi et me fait d’autant plus de plaisir que je ne l’ai point sollicitée. Je suis vraiment touché des marques de sympathie sans nombre que je reçois des miens et de personnes qui me sont tout à fait étrangères... On dirait que je suis l’enfant gâté de tout le pays, et je prie Dieu qu’il me donne la force de rendre au pays en dévouement à ses intérêts et à son développement scientifique et intellectuel tout ce que ses citoyens font pour moi.
J’oublie que tu dois désirer savoir ce que je me propose de faire au Brésil dans l’intérêt de la science. D’abord, j’ai l’intention de faire de grandes collections de tous les objets d’histoire naturelle qui peuvent entrer dans un musée et, à cet effet, j’ai choisi parmi nos employés un représentant de chaque département. Mon seul chagrin est de devoir laisser Alexandre à Cambridge pour soigner les intérêts du musée. Il aura énormément à faire, car il ne lui restera que six de nos aides-naturalistes.
En second lieu, je me propose d’étudier spécialement les habitudes des poissons de l’Amazone, leurs métamorphoses et leur anatomie. Enfin, je songe un peu à faire l’ascension des Andes, si je ne me trouve pas trop lourd, et à aller voir s’il n’y avait pas aussi de grands glaciers
AGASSIZ. VOYAGE AU BRÉSIL
dans cette chaîne de montagnes, à l’époque où ceux des Alpes s’étendaient jusqu’au Jura.... Mais cette partie du voyage est encore incertaine et dépendra principalement de nos succès sur l’Amazone. Avec les aides-naturalistes qui m’accompagneront, nous pourrons faire d’immenses collections et même recueillir des doubles que je pourrai à mon retour échanger contre les objets les plus précieux que possèdent les musées d’Europe.
Nous partirons la semaine prochaine et j’espère pouvoir t’écrire de Rio une lettre qui arrivera en Suisse le jour de mon anniversaire. Chaque mois, il part un steamer du Brésil pour l’Angleterre. Si mon arrivée coïncide avec son départ, je sais d’avance que tu ne seras pas désappointée à cet égard.
De tout mon cœur
ton Louis.
Le récit de cette expédition ayant déjà été publié sous le titre de « Voyage au Brésil », nous renvoyons pour les détails à cet ouvrage. Agassiz lut absent pendant seize mois; les trois premiers se passèrent à Rio de Janeiro, dans le voisinage de sa magnifique baie et dans les montagnes qui l’environnent. Pour obtenir des résultats plus considérables et plus prompts, il divisa son personnel en plusieurs détachements travaillant séparément d’après un plan arrêté d’avance; les uns étaient occupés à recueillir les objets intéressants, les autres à faire des relevés géologiques.
Les dix mois suivants se passèrent dans la région de l’Amazone qui offrait tout le charme des contrées tropicales et Agassiz, qui n’était pas moins admirarateur des grandes scènes de la nature que natura-