CHAPITRE IV
pus visiter de grandes bibliothèques, je me contentais habituellement de feuilleter les volumes d’histoire naturelle en regardant les dessins et en prenant note du titre des ouvrages pour pouvoir les consulter et les comparer avec les objets que j’aurais l’occasion d’examiner plus tard.
Après avoir passé deux années à Zurich, je fus attiré à Heidelberg par la grande réputation des célèbres professeurs Tiedemann, Leuckart, Bronn et d’autres encore. Il est vrai que j’étais obligé de consacrer une partie de mon temps à la médecine, mais tout en me préparant à cette carrière par une étude constante de l’anatomie et de la physiologie, je suivais aussi les cours de Leuckart sur la zoologie et ceux de Bronn sur la paléontologie. La publication du grand ouvrage de Goldfuss sur les fossiles d’Allemagne venait justement de commencer et m’ouvrait de nouveaux horizons. Bien que je connusse à fond le Règne animal de Cuvier, je n’avais pas encore eu l’occasion de voir ses Recherches sur les fossiles, et ce genre d’études me paraissait être seulement une extension du domaine de la zoologie. Je n’avais aucune idée de sa liaison intime avec la géologie ou de ses rapports avec le problème de l’apparition successive des animaux sur la terre; je n’avais jamais songé à une interprétation plus vaste et plus' philosophique de la nature dans son ensemble et je croyais qu’on ne pouvait étudier les animaux que par la zoologie descriptive de notre époque.
Je fis alors la connaissance de deux jeunes botanistes, Braun et Schimper qui se sont distingués plus tard dans les sciences. La botanique venait de recevoir une impulsion nouvelle par les grandes conceptions de Goethe. La métamorphose des plantes était le principal sujet d’étude de mes amis ; je ne pouvais m’empêcher de sentir que la zoologie descriptive n’avait pas dit son dernier mot dans la science et que de vastes généralisations, pareilles à celles qui se présentaient aux botanistes devaient aussi
AGASSIZ A MUNICH
se présenter pour les zoologistes. Des relations intimes avec des étudiants allemands me faisaient comprendre que j’avais négligé mon éducation philosophique, et lorsque, en 1827, la nouvelle Université de Munich s’ouvrit avec Schelling pour la philosophie, Oken, Schubert et Wagler pour la zoologie, Dollinger pour l’anatomie et la physiologie, Martius et Zuccarini pour la botanique, Fuchs et Kobell pour la minéralogie, je me décidai à m’y rendre avec mes deux amis afin de profiter de ces nouvelles ressources scientifiques.
Les connaissances que j’acquis à Munich furent très variées. Avec Dollinger, j’appris la valeur de l’exactitude dans les observations; comme je demeurais dans sa maison, il m’enseigna en particulier à me servir du microscope et m’initia à ses propres méthodes d’investigations embryologiques. 11 avait déjà été le maître de Karl Ernst von Baer, et quoique l’élève ait surpassé le maître et soit devenu une des gloires de la science, il n’est que juste de rappeler qu’il dut à Dollinger ses premières connaissances dans les méthodes de recherches embryologiques. Ce dernier était un observateur soigneux, minutieux, persévérant et un profond penseur, mais sa plume était aussi indolente que son cerveau était actif. Sans restriction et sans réserve, il faisait part à ses élèves de son trésor intellectuel et rien ne lui procurait plus de plaisir que les causeries scientifiques avec quelques étudiants ou les promenades avec eux en pleine campagne dans le cours desquelles il leur expliquait le résultat de ses récentes découvertes. S’il voyait que ses auditeurs le comprenaient, il était satisfait et ne se souciait pas de faire connaître ses recherches d’une manière différente. Je pourrais citer plusieurs ouvrages de savants qui n’eurent pas d’autre origine que ces conversations entraînantes. L’influence que Dollinger a exercée indirectement sur le développement de notre science, n’a été proclamée par personne
aussi chaudement que par von Baer, son élève le plus distingué. Uans l’introduction de son ouvrage sui 1 embryologie, il énumère avec reconnaissance tout ce qu’il devait à son vieux professeur.
Parmi nos professeurs les plus entraînants, je dois citer Oken; maître dans l’art d’enseigner, il exerçait une influence presque irrésistible sur les étudiants. Il se plaisait à reconstruire l’univers d’après sa propre imagination; de conception en conception, il établissait toutes les relations des trois règnes dans lesquels il comprenait les êtres vivants et il classait les animaux, comme par magie, suivant une analogie basée sur le corps humain. En l’écoutant, il nous semblait que c’était une œuvre inutile que d’accumuler lentement et laborieusement des connaissances précises et détaillées, tandis que l’esprit supérieur de notre professeur pouvait à lui seul reconstruire le monde par ses puissantes facultés. Il faut pourtant bien se garder, comme l’a fait l’école des physio-philosophes, de céder à cette tentation d’expliquer les mystères de la nature par de brillantes théories tirées de l’imagination, plutôt que par l’étude patiente des faits, tels que nous les observons. Il y a une grande différence entre l’homme qui, comme Oken, cherche à construire le système entier de la nature par des principes généraux, et celui qui, en subordonnant ses conceptions aux faits, est en état de les généraliser et de reconnaître leurs relations. Sans doute aucun naturaliste consciencieux ne peut étouffer les suggestions qui s’élèvent constamment dans le cours de ses investigations au sujet de l’origine des êtres vivants et de leurs relations intimes; cependant le vrai scrutateur de la nature est celui qui, en cherchant la solution de ces grands problèmes, admet que le seul vrai système scientifique doit être de poser, comme base de l’édifice, la pensée qui naît des faits et s’appuie sur eux.
Parmi nos compagnons d’étude se trouvaient plu-
sieurs jeunes gens qui comptent maintenant parmi les hommes les plus distingués dans différentes branches de la science, et d’autres qui promettaient autant, mais dont la mort prématurée a mis fin brusquement à leur brillante activité. Quelques-uns d’entre nous avaient déjà appris à travailler par eux-mêmes et ne se bornaient pas à tout recevoir du dehors. Un esprit d’émulation existait entre nous; souvent nous nous réunissions pour discuter nos observations; nous faisions de fréquentes excursions dans le voisinage et donnions des leçons à nos compagnons d’étude; nous avions même quelquefois le plaisir de voir parmi les auditeurs nos professeurs de l’Université. Cet exercice nous fut d’un grand prix en nous préparant, pour l’avenir, à parler devant un plus nombreux auditoire. Ma chambre servait habituellement de salle de cours; elle pouvait contenir facilement quinze à vingt personnes et les étudiants, ainsi que les professeurs, l’appelaient ordinairement « la Petite Académie ».
C’est là que je fis tous les squelettes représentés dans les planches du « Système naturel des reptiles », par Wagler; c’est là ([ue je reçus un jour le grand anatomiste Meckel, que Dôllinger m’avait adressé pour examiner mes préparations anatomiques et en particulier la grande quantité de squelettes de poissons d’eau douce que je possédais. Deux peintres travaillaient continuellement à mes côtés; l'un dessinait des poissons fossiles, l’autre divers spécimens d’histoire naturelle. J’avais toujours à mes gages un peintre et quelquefois deux; il ne m’était pas facile de les payer avec les cinquante louis que je recevais par an de ma famille; mais ils étaient encore plus pauvres que moi et nous allions de l’avant tant bien que mal. J’avais gagné par mes écrits de quoi acheter un microscope.
A peine la publication des « Poissons du Brésil » étaitelle terminée que je commençai à étudier les ouvrages des anciens naturalistes. Le professeur Dôllinger m’avait fait
cadeau d’un « Rondelet » qui pendant longtemps fit mes délices. J’étais particulièrement frappé de la naïveté des récits de Rondelet et de la minutie de ses descriptions, autant que de la fidélité de ses planches, gravées sur bois, dont quelques-unes sont encore aujourd’hui ce que nous possédons de mieux dans ce genre. Son savoir m’écrasait: j’aurais volontiers lu, comme il l’a fait, tous les ouvrages connus; mais il y avait des auteurs qui me fatiguaient et je confesse que Linné était alors de ce nombre. Je le tiouvais sec, pédant, dogmatique, rempli de lui-même, tandis que j’étais enchanté d’Aristote, dont j’ai lu et relu la zoologie, y revenant toujours tous les deux ou trois ans. Je dois cependant ajouter à ma décharge que, lorsque je tas mieux initié à l’histoire de cette science, j appris aussi a respecter Linné comme il le mérite; mais un étudiant déjà familiarisé avec les ouvrages de Cuvier et ne connaissant qu’imparfaitement les premiers progrès de la zoologie, ne pouvait guère apprécier la valeur du grand réformateur de l’iiistoire naturelle.
Je ne puis penser à mon séjour à Munich sans éprouver un sentiment de profonde reconnaissance. La ville abondait en ressources pour étudier les arts, les lettres, la philosophie et les sciences. Elle était remarquable à cette époque par l’activité de sa vie publique aussi bien que de sa vie scientifique. Le roi Louis paraissait avoir des idées libérales; il était l’ami des poètes et des artistes et cherchait à concentrer dans sa nouvelle Université toutes les gloires de l’Allemagne. C’est ainsi que, pendant quelques années, j’ai pu admirer les plus brillantes intelligences et profiter de ce stimulant que procure la rivalité d’hommes également éminents dans les différentes sphères des connaissances humaines. Dans des circonstances pareilles, un homme doit se ranger au nombre des disciples qui entourent un maître, ou aspirer à devenir lui-même un maître.
AGASSIZ A MUNICH
Le moment était venu cependant où mes faibles ressources se trouvaient épuisées. J’avais vingt-quatre ans; j’étais docteur en philosophie et en médecine, auteur d’un ouvrage in-quarto sur les Poissons du Brésil. J’avais parcouru à pied toute l’Allemagne méridionale, visité Vienne et exploré de vastes régions des Alpes. Je connaissais tous les animaux vivants et fossiles des musées de Munich, de Stuttgart, de Tübingen, d’Erlangen, de Würzburg, de Carlsruhe et de Francfort; mais mon avenir était aussi sombre que jamais et je n’avais pour le moment que peu d’espoir de faire mon chemin da.ns ce monde autrement qu’en poursuivant ma carrière de médecin. C’est ainsi qu’à la fin de 1830, je quittai l’Université et m’en retournai auprès de mes parents, avec l’intention de pratiquer la médecine, et persuadé que mes connaissances théoriques et l’habitude que j’avais prise d’observer me feraient réussir dans la profession qui m’attendait.