INTRODUCTION
Il pourra sembler que c'est beaucoup d'un livre entier pour une figure littéraire aussi effacée que Louis Bertrand, peut-être aussi nous reprocherat-on d'être entré dans des détails bien minutieux, d'avoir étudié au microscope un épisode secondaire du mouvement romantique en province. Notre réponse sera d'abord, qu'écrivant pour les Mémoires de V Académie de Dijon, nous avons voulu avant tout faire une œuvre d'histoire locale, ensuite que l'on se plaît aujourd'hui à ces détails intimes de famille, d'éducation et de fortune, à ces faits minuscules, à ces citations de noms et de dates qui font revivre un homme dans son vrai milieu. Est-ce simple curiosité des petites choses ? Il y a sans doute de cela, mais ce goût du détail prend naissance dans une idée juste en soi. « Chacun sait combien le mouvement « de la pensée est capricieux, combien les asso-
« dations d'idées sont puissantes ; chacun sait « que la circonstance la plus frivole, l'objet le a plus insignifiant peuvent réveiller soudainece ment dans l'intelligence toute une série d'idées, « éclairer tout à coup une série de tableaux qui « seraient restés peut-être à jamais dans l'ombre « sans ce signal dont nous n'avons pas le secret, a C'est la connaissance de ce fait qui nous rend « si attentifs à toutes les circonstances de la vie « des grandes intelligences, qui nous fait tource ner et retourner d'un œil curieux tous les objets « qui leur ont appartenu. »
Ainsi écrivait Dou dan, il y a bien des années (1), et sa sagacité devinait tout ce que, pour atteindre par les dehors à l'homme intérieur, on peut demander au détail et à l'anecdote; il faut se documenter, dirait-on d'un seul mot dans le langage du jour. Mais le détail ne s'élève à la dignité de document pour la littérature et l'histoire, qu'à la condition d'une certitude rigoureuse. « Il n'y a pas pour un biographe deux manières « d'être exact, » écrivait Sainte-Beuve à Darimon, en lui demandant un renseignement précis sur l'hôtel où logeait Proudhon à ses premiers voyages à Paris (2).
Sans doute cet esprit ténu que fut Louis Bertrand n'est pas une de ces grandes Intelli-
gences dont parle Doudan et nous sommes moins encore un Sainte-Beuve, mais les lois de l'exactitude sont les mêmes pour tous. D'ailleurs sans trop vouloir grandir l'auteur du Gaspard de la Nuit, il nous a semblé rencontrer en lui quelque chose qui passe l'ordinaire. En faire un précurseur paraîtrait excessif, et cependant notre époque éprise de la justesse impeccable de l'expression ne doit-elle pas un souvenir au jeune écrivain à peine entrevu par ses contemporains, mais que sut distinguer une élite et dont les pages légères offrent précisément cette forme condensée, cette netteté, ce rythme du langage qu'une école contemporaine a érigés en dogmes? Aussi Stéphane Mallarmé a-t-il pu saluer en lui un frère aine des Parnassiens d'aujourd'hui (3). Que si enfin nous avons étudié l'homme dans son œuvre comme dans sa vie, ce n'a point été dans la pensée de dire mieux et plus que Sainte- Beuve, mais pour être complet; et en effet le portrait littéraire nous semble avoir été tracé d'un trait définitif dès 1842, par l'auteur des Lundis.
Saint- Seine-l' Abbaye (Gôte-d'Or), Mai 1888.
Jacques-Napoléon-Louis Bertrand naquit le 20 avril 1807 (4), à Ceva, alors sous-préfecture du département français de Montenotte, aujourd'hui de la province italienne de Coni. Par sa famille paternelle il était lorrain d'origine, car son aïeul Denis-Claude Bertrand, marchand à Sorcy (Meuse), y avait épousé, le 14 février 1763, Charlotte -Elisabeth Noël, et le père de Louis, Georges, né à Sorcy (5), le 22 juillet 1768, fut le quatrième de neuf enfants dont deux moururent en bas âge. Ses fils ont fait quelque peu de légende en racontant de leur père que, destiné à l'état ecclésiastique, il s'était échappé du séminaire, en 1792, pour se faire soldat (6) ; sans nous demander s'il y avait encore des séminaires ouverts en 1792, nous constaterons seulement qu'à cette date Georges Bertrand servait comme engagé volontaire du 7 mai 1785, dans le régiment des dragons d'Orléans, devenu le 16e de l'arme. Sa première campagne fut le camp réuni sous les murs de Rennes, en 1788, à l'occasion des troubles de Bretagne, et le 1er novembre 1791, il était fait brigadier-fourrier.
Ainsi au début des guerres de la Révolution, Georges Bertrand était déjà un vétéran et un meilleur soldat sans doute qu'un volontaire de la veille. De 1792 à 1798, il fit constamment campagne aux armées du Rhin, de Rhin et Moselle, du Nord, de Sambre et Meuse, et parvint au grade d'adjudant le 21 juin 1796 — 3 messidor an V. On a raconté dans la famille que Georges Bertrand fut longtemps prisonnier en Allemagne et même sur les pontons anglais où il aurait pris le germe des infirmités dont il souffrit cruellement dans les dernières années de sa vie, légende encore ! Mais si les états de services, communiqués par M. le ministre de la guerre, ne laissent aucune place à cette prétendue captivité, nous y trouvons, ce qui est plus honorable assurément, trois blessures graves reçues à l'ennemi (7), auxquelles il dut d'être incorporé, le 3 mai 1798 — 14 floréal an VI — comme maréchal-des-logis dans la compagnie de gendarmerie de la Côte-d'Or avec résidence à Montbard (8). C'est là que le 16 septembre suivant — 30 fructidor an VI — il épousa Marie-Jeanne Rémond, née à Montbard le 23 février 1779, de Nicolas Rémond et de Marie-Claude Drouhin. A cette date, Denis-Claude Bertrand était lui-même maréchal-des-logis de gendarmerie à Saulieu (9), où vivaient aussi un de ses parents, Jean-Louis Bertrand et une sœur mariée à Claude Seguin, aubergiste. Le 9 mars 1800 — 18 ventôse an VIII — naissait à Montbard Denise-Claudine-Marie, dite Georgette Bertrand, et sa mère mourait trois mois après, le 16 juin — 27 prairial.
Le 17 juin 1805 — 28 prairial an XIII — Georges Bertrand était envoyé comme lieutenant de gendarmerie à Ceva; l'ancienne Ceba qui s'élève sur la rive droite du Tanaro, à 109 kilomètres de Turin, au seuil des Alpes Liguriennes, était et est encore une simple sous-préfecture de six mille habitants, mais comme la plupart des villes même secondaires d'Italie, bien pourvue d'établissements publics importants. Ce fut autrefois la capitale d'un marquisat puissant et la voie ferrée de Turin à Gènes passe en tunnel sous l'ancien château des seigneurs, dont la ville a pris délibérément les armes — fascé d'or et de sable de six pièces sommé d'une couronne de marquis. — C'est à Ceva que le 3 juin 1806, le [lieutenant Georges épousa Claire-Laure ou Laurine-Marie Davico, née le 2 août 1782, de Jacques ou Giacomo Davico, veuf depuis le 6 décembre 1798. Les Davico comptent parmi les familles les plus anciennes et les plus considérées du lieu: Bartholomeo Davico signait aux statuts de Ceva en 1357 et Giacomo, d'abord syndaco, ce qui correspond au maire français, était demeuré en fonction sous la domination impériale. Il avait trois frères (10), des parents honorablement situés dans le monde, en hommes utiles et deux fils, Jean-Baptiste, directeur des postes à Turin, et un autre procureur général. Mais à tout prendre Laure Davico n'était guère plus riche que le lieutenant et leur mariage fut un mariage d'inclination ; peutêtre même la famille Davico ne le vit-elle pas de bon œil, car Giacomo ligure seul du nom dans l'acte célébré par Joseph Marazzani, adjoint, en présence
de Pierre Thedenat, sous -préfet de l'arrondissement, Antoine Moresti, président du tribunal civil, Louis Nicolas, capitaine commandant la gendarmerie du département, et Antoine Lefebvre, trésorier de gendarmerie à Savone. Gomme son père était mort à Saulieu le 24 mars précédent, - à l'âge de 74 ans, le marié n'eut à justifier que du consentement de sa mère et de l'autorisation du ministre de la guerre.
Nous avons dit que Louis Bertrand naquit le 20 avril 1807; un second fils, Jacques -Georges- Laure-Balthazard, naissait le 17 juillet 1808, et quatre ans plus tard, le 23 décembre 1812, une fille, Elisabeth ou Isabelle -Caroline, venait au monde à Spolète, chef- lieu du département de Trasimène, où le lieutenant, promu capitaine, avait été envoyé le 15 mars précédent. Ainsi le père de Louis n'a jamais tenu garnison à Rome, et les traditions de la famille nous semblent erronées une fois de plus, quand elles lui font jouer un rôle actif dans l'enlèvement du Pape, le 6 juillet 1809, puis dans sa translation en France. Mais s'il ne prit aucune part à l'assaut du Quirinal, il fit, et cela vaut mieux, la campagne de 1814 en Italie et en Savoie.
Le 3 septembre de cette même année 1814, le capitaine Bertrand était nommé commandant de la compagnie des Landes ; ses fils auraient bien voulu faire de lui un de ces fidèles quand même, qui préférèrent la pauvreté au service des Bourbons; il n'en fut rien, et Georges Bertrand servit la Restauration, sinon avec enthousiasme, du moins cor-
rectement jusqu'à sa mise à la retraite par limite d'âge, le 15 décembre 1815. Il appartenait d'ailleurs à l'ancienne armée dont les rares survivants, qui avaient connu le drap eau blanc, se montrèrent moins intraitables à l'égard des Bourbons, que les hommes des levées révolutionnaires et impériales. Georges Bertrand vint alors retrouver à Dijon sa fille Denise, que, peu après son mariage, il avait confiée à Tune de ses sœurs, Catherine, née le 15 février 1767, et veuve d'un parent de sa première femme, Narcisse Rémond ; elle habitait avec un fils et une fille rue des Godrans, n° 7. Trois autres sœurs vivaient ensemble à Dijon avec leur mère, Françoise-Marguerite, — la tante Lolotte — l'aînée de la famille, née le 30 juillet 1765, Jeanne, — la tante Tonton, d'un diminutif usité en Bourgogne et ailleurs — née le 19 juin 1772, et Françoise-Elisabeth, dite Pierrette, née le LA août 1779, veuve sans enfants de M. Benoit Bonnard. La maison qui appartenait à celle-ci existe encore, mais modifiée, derrière le lycée, rue de Richelieu, 4, et rempart de la Miséricorde, 14 ; c'est la dernière d'une rangée de constructions élevée sur la pente intérieure de l'ancienne enceinte fortifiée (11) et un pan du talus s'est même conservé libre à la suite. La maison reçut pour un temps la famille du capitaine et on vécut petitement en commun ; tout ce monde-là, en effet, à l'exception de la veuve Bonnard qui avait quelque fortune, n'était pas riche, la vieille mère apportait sa maigre pension de veuve d'un maréchal-des-logis, et Georges sa retraite de capitaine à laquelle venait s'a-
jouter une rente servie par ses beaux-frères d'Italie. Peut-être Napoléon l'avait-il fait chevalier de la Légion d'honneur en 1815, mais on sait que le gouvernement royal ne reconnut pas les croix prodiguées pendant les Cent-Jours.
C'est dans ce milieu de gêne que le 19 mars 1816 naquit un dernier enfant, Charles-Frédéric, baptisé le lendemain en l'église cathédrale et paroissiale Saint -Bénigne ; il eut pour parrain et marraine son frère Balthazard et sa sœur Elisabeth. Deux ans après, le 11 janvier 1818, Denise Bertrand épousait M. Abel Bonnet, négociant à Dijon, né le 28 vendémiaire an V — 19 octobre 1796 — Ils habitèrent le vieux logis Royer, dont la façade sur la rue Condé, aujourd'hui de la Liberté, n° 87, est de 1721 à 1725, époque du percement de la rue nouvelle, mais qui conserve encore, sur la petite rue Porte-aux-Lions quelque chose de son aspect primitif et aussi cette jolie niche trilobée où s'abrite une vierge exquise du xive siècle venue intacte jusqu'à nous. Elle a seulement perdu sa parure polychrome, dont quelques traces, d'azur semé de fleurons d'or, se devinent encore au revers du manteau (12) ; une lucarne de pierre porte la date de 1649.
La veuve Bonnard mourut le 24 septembre 1820, ayant institué ses légataires universels par son testament olographe du 31 juillet précédent, les enfants de son frère Georges, et de sa sœur, Mme Rémond, mais en nue-propriété seulement, l'usufruit demeurant à l'aînée de la famille, Françoise-Marguerite ; il fallut faire aussi la part de la mère, la
veuve Bertrand, héritière à réserve pour un quart. Elle continua à habiter la maison du rempart avec la tante Jeanne qui mourut le 6 novembre suivant. Françoise-Marguerite se chargea encore de son neveu Frédéric, qui promettait d'être — et il tint parole — une nature tout en dehors, énergique et gaie, possédée d'un perpétuel besoin de mouvement, indisciplinable, mais pleine en même temps d'affectuosité et de franchise, un de ces diables à quatre enfin nés pour être gâtés et adorés par les mères et les vieilles tantes.
Quant au ménage Bertrand, la gêne le suivit dans ses divers logements, rue Guillaume — aujourd'hui partie de la rue de la Liberté, n° 51, dans une vieille maison du xve siècle — puis rue du Ghamp-de-Mars, enfin rue Crébillon, n° 6, où devait mourir le capitaine, dans un logis sans profondeur, à cinq fenêtres de façade et à un seul étage surmonté de mansardes à lucarnes de pierre ; serré entre la porte ionique de l'ancien couvent des Garmes devenu la Visitation et l'hôtel de l'Académie universitaire ; c'est une maison de rapport construite au siècle dernier par les religieux. De beaux panneaux en fer et tôle forgés de style Louis XIV sont encastrés dans la ferronnerie assez vulgaire des balcons (13).
Louis et Balthazard furent envoyés comme externes au collège royal aux frais de la tante Lolotte, « la providence de la famille, » nous écrivait Frédéric, rappelant ainsi quelques mois avant sa mort ces lointains souvenirs de jeunesse. Mais Balthazard, l'esprit positif de la famille, n'acheva
pas ses études, il se destina au commerce, fit son tour de France et finit par se fixer à Versailles. Louis, au contraire, suivit le cours régulier de ses classes ; le collège royal, établi rue Saint-Philibert dans les amples bâtiments élevés à la fin du xvn° siècle pour l'hospice Sainte-Anne, avait alors pour proviseur, depuis 1813, le bibliophile Gabriel Peignot (14), en même temps inspecteur de l'imprimerie et de la librairie — c'est-à-dire censeur — dans le département. Peut-être l'excellent homme s'occupait-il moins d'administration, facile d'ailleurs, à cette époque où les circulaires ministérielles étaient rares, que de ses ouvrages de curiosité philologique ; mais si à Dijon, comme partout, l'enseignement secondaire avait sous la Restauration des allures paisibles, la sève de la jeunesse fermentait abondante et riche dans cette génération née au lendemain de la Révolution, dans le grand silence de l'Empire. Entré au collège en 1818, Louis dut entrevoir à peine ce brillant Henri Lacordaire, qui Fallait quitter en 1819 chargé de couronnes ; tous les yeux, toutes les espérances se fixaient sur cet ardent jeune homme, le disciple du vicaire Savoyard, sinon de Voltaire, dont les regards sondaient déjà les chemins divers de la vie, excepté celui qui devait être le sien. Louis put aussi rencontrer Elie- Frédéric Forey, le futur maréchal de France ; d'autres qu'attendent des destinées moins éclatantes mais distinguées encore, nous apparaissent parmi ses anciens au collège: Henri Darcy, l'ingénieur, qui dans la création des fontaines publiques de Dijon réalisera le modèle théorique et pratique du
genre, son frère Hugues, le futur sous-secrétaire d'Etat, Edmond Boissard, mort président de chambre à la cour de Dijon, Victor Ladey, doyen de la faculté de Droit, Etienne Legouz de Saint-Seine et Jules d'Andelarre que nous retrouverons plus tard, le sculpteur François Jouffroy ; puis parmi ceux qui le suivent de près et parfois le dépassent, Arthur Morelet qui écrira d'une plume élégante la relation d'un voyage dans des contrées à peu près inconnues de l'Amérique septentrionale, Antoine Tenant de Latour, un poète plein de promesses et un lettré délicat, mais tout aux commencements et destiné à ne jamais sortir de la pénombre des réputations moyennes : il précédera Louis d'une année, mais ils se rencontreront en rhétorique, lui au banc des vétérans et Bertrand parmi les nouveaux. Citons encore, parmi les élèves de cette génération, les frères Rabou, Léon Viardot, Adolphe Joanne, William Belime, un brillant professeur de Droit mort jeune, Auguste Petit, président de chambre à la cour de Grenoble, sans compter beaucoup d'autres qui, dans les rangs effacés de la vie provinciale, fourniront des carrières honorables et utiles (15).
Au collège, Louis Bertrand se montra ce qu'il sera toute sa vie, silencieux, sauvage et fier; rien ne se retrouvera jamais en lui de son origine à demi italienne et aucune impression de ses premières années réchauffées au soleil de l'Apennin n'a laissé de trace dans son être moral. Qui sait pourtant si le mal dont souffrira jusqu'à la fin son àme tourmentée n'était pas comme un
regret inconscient, réflexe, de cette patrie d'enfance à peine entrevue et si bien oubliée? N'y avait-il pas en effet quelque chose de l'exilé dans cette nature à l'excès nerveuse, dans ce caractère ombrageux, irrité de tout, et cette humeur insociable qui lui faisait fuir les jeux et la gaieté de ses camarades ne semble-t-elle pas d'un étranger condamné à vivre mêlé à une autre race d'hommes ? Peut-être aussi la nature physique est-elle déjà inquiète et l'enfant porte-t-il en lui le germe du mal qui le tuera à trente-quatre ans. Enfin comme tous les délicats et les nerveux, ne souftre-t-il pas de cette pauvreté qui sera la compagne de sa vie? Il a du reste, les taciturnes sont souvent les mieuxarmés, l'esprit prompt, la riposte redoutable et dans les luttes à coups de langue entre écoliers, les rieurs sont le plus souvent de son côté ; on ne l'en aime pas moins, parce que son cœur d'enfant bien né sait racheter par d'aimables retours ses accès d'humeur noire et ses mots à l'emporte-pièce et M. Auguste Petit, qui a conservé toute sa vie le souvenir ému de son camarade, s'est porté garant de la bonté vraie de Louis Bertrand. On verra, en effet, qu'il eut le don rare de l'attrait sympathique et ne perdit jamais un ami.
Il semble avoir été dans ses classes le type de ces élèves résignés et corrects, auxquels, à défaut d'une valeur générale et moyenne, qui ne prouve pas grand' chose pour l'avenir, professeurs et camarades reconnaissent certaines facultés complètes et rares. Mais en définitive, de 1820 à 1824, de la sixième à la seconde, il n'eut pas même un ac-
cessit : qu'étaient, à vrai dire, les devoirs réguliers du collège pour ce jeune rêveur que possède déjà la passion de la pure littérature? Aussi lit-il beaucoup, et s'essaye même à de petites compositions en prose et en vers ; ce ne sera pas du temps perdu. Enfin à la rentrée de 1824 il commence sa rhétorique sous un maître hors ligne, Daveluy (16), qui, en 4822, l'année même où J.-Ph. Clairin succédait comme proviseur à Peignot devenu inspecteur d'académie, avait été nommé professeur chargé du cours, à 23 ans. On venait d'essayer en 1823, mais pour les classes supérieures seulement, la division, en usage à Paris, entre les vétérans et les nouveaux ; elle ne devait être maintenue à Dijon que pendant peu d'années, mais Louis Bertrand lui dut son plus grand succès de collège. Si en effet à la distribution du 30 août 1825 où Antoine de Latour eut le prix d'honneur des vétérans, Louis n'obtint que le second prix de discours français — le premier fut donné à Jean-Marie Tiroche d'Auxonne — l'année suivante, le 30 août 1826, il recevait le premier prix de discours français des vétérans, des mains du recteur, Nicolas Berthot (17). Pas le moindre accessit d'ailleurs, et nous reconnaissons bien là le lettré exclusif que sera Louis Bertrand. Puis nous perdons sa trace et ne savons même pas s'il fit sa philosophie, en tous cas son nom ne figure pas dans la liste des prix de 1827 ; à la vérité, la faiblesse des compositions fut telle cette année-là qu'il n'y eut pas de prix pour la dissertation française, et sans doute Bertrand n'y perdit guère, car on se le figure mal aux prises
avec un de ces lieux communs de morale si chers alors à l'Université.
II sortit du collège, sans but, sans idées sur la vie et soit qu'il ait échoué, soit qu'il ait dédaigné un titre inutile à un poète, il ne fut même pas bachelier :
Un gagne-pain quelconque, un métier de valet, Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible.
Et de fait, n'y eut-il pas du Rolla dans Louis Bertrand, moins les trois bourses d'or et la mort dans un bouge ?
Au physique, il apparaît déjà le jeune homme trop grand, maigre, brun, dont Sainte-Beuve et Victor Payie nous feront bientôt le portrait ; il a le visage long, le nez aquilin et d'une courbe fière, la bouche railleuse et fine, les yeux vifs nettement encadrés dans l'arcade sourcilière, les cheveux noirs, la physionomie spirituelle, l'ensemble rappelle la race sculpturale à laquelle il appartient par sa mère. Sainte-Beuve, il est vrai, lui trouvera cet air un peu chafouin que Louis se donne à luimême dans la préface du Gaspard de la Nuit, mais le beau profil que David d'Angers a laissé du jeune mourant ne nous montre rien qui ne soit pur comme un camée antique ; plus tard Louis laissera une barbe courte, « nazaréenne » estomper le contour aigu de son menton ; enfin, détail trop ca-
ractéristique, ses doigts décharnés, « semblables à des ossuaires (18) » se terminent en spatules recourbées d'où les ongles semblent se détacher, c'est la main hippocratique, un des signes du mal caché qui s'éveillera bientôt en lui. Déjà il tousse et se drape frileusement en hiver dans le grand manteau romantique.
Ses goûts sont délicats, raffinés, et sans besoin personnel de luxe, il aime les belles choses, les monuments, les tableaux, les vieux livres et le peu d'argent dont la bonne tante Lolotte lui garnit la poche passe en menus achats. Dijon était alors pour les curieux une terre bénie, d'ailleurs Louis se contente de peu et son imagination fait presque tous les frais de ses modestes trésors. Le soir venu, il se glisse chez son beau-frère Bonnet, dans cette vieille maison dont l'ombre lui plaît, pour parler ensemble de ce bric-à-brac dont ils rafiolent tous les deux et madame Lacour-Bonnet se rappelle très bien ce jeune oncle aux allures un peu mystérieuses, à l'ample manteau d'hidalgo dont il s'amusait à l'envelopper ; mais sa sauvagerie ne supporte pas la présence d'étrangers. Il se plaît surtout aux livres bizarres, sur les sciences occultes, car en bon romantique qui prend au sérieux lord Byron et ses crânes humains montés en coupes, il a l'imagination macabre ; ainsi un de ses plaisirs est de crayonner dans les greniers des pendus de grandeur naturelle au charbon et à la sanguine, et il rit de son long rire silencieux aux cris d'effroi des servantes. Son beau-frère et lui colorient des images pour une lanterne magique ;
il leur est tombé sous la main une vue du Pont du Diable et Louis s'évertue à imaginer un fond et un ciel tout fantastiques « en harmonie avec le nom et le lieu. » Une autre fois c'est un enlèvement de Psyché qui se transforme en un groupe de squelettes, encore une invention de Louis bien entendu, et qui le réjouit fort (19).
Il passe la plus grande partie de son temps, libre dans sa petite mansarde de la rue Crébillon, où la fenêtre porte un plant de cette giroflée « au parfum d'amande, » sa fleur de prédilection, qu'il n'oubliera pas de placer plus tard dans « Ma chaumière. » Il vit là, replié sur lui-même, « hanté de a visions troubles, mécontent de lui-même, in- « juste envers les autres... prêtant l'oreille aux « voix inconnues qui l'entretiennent dans le silence « de la nuit ; les gémissements du vent, le cri « d'une orfraie, le hurlement d'un chien égaré « dont la voix faisait écho dans le lointain, agi- « taient en lui les touches d'un clavier inconnu... « Nerveux à l'excès, doué d'une imagination ar- « dente, d'un caractère bizarre et inégal, le cer- « veau sans cesse en ébullition, Louis n'avait pas « l'esprit méthodique de la classification ; il saisisce sait au vol l'une des idées dont il était assailli, « la jetait sur un morceau de papier et vite se rev plongeait dans la fournaise pour en saisir une « autre. Tout lui était bon pour fixer ses pensées; « vieilles enveloppes de lettres, marges de journal, « débris de papier, dernière page jaunie arrachée « à un bouquin, tout y passait. Sa petite table « était jonchée de brouillons raturés, déchiquetés
« et couverts d'une écriture fine et illisible : on y « voyait des strophes entières, des vers épars, dix « fois effacés, dix fois replaqués comme avec co- « 1ère et qui témoignaient de l'obstination de l'arec tiste à mettre son œuvre au point. » Tout Louis Bertrand n'est-il pas dans ce portrait tracé par son frère Frédéric (20)? très romantique déjà, mais pas autant qu'il croit l'être, car s'il épuise ainsi les formes multiples de chaque idée, c'est pour arriver, par des éliminations successives, à trouver la bonne, et une fois trouvée il sait s'y tenir. Il écrit donc et se contente difficilement, parce que, pour peindre les tableaux dont son imagination est remplie, il rêve d'une langue concise où chaque image sera exprimée dans sa forme substantielle par un trait unique, mais le trait absolu qui renferme tous les autres. C'est ainsi qu'il prélude à cette lutte contre la langue rebelle à recevoir l'empreinte voulue, qui sera toute sa vie et il mourra sans croire achevée son oeuvre unique. Là est le secret de son originalité ; mais combien la France ne comptait-elle pas alors de ces jeunes gens précoces, affolés comme lui de poésie et d'art, rêvant tous, suivant une parole légendaire — vraie comme un mot historique — d'être eux aussi des enfants sublimes, de vivre pour écrire et non d'écrire pour vivre et n'imaginant pas d'autre but raisonnable à la vie que de faire des vers ; pauvres pour la plupart comme Louis Bertrand, mais bien nés, bien élevés et fiers, ils répudieraient toute parenté avec les bohèmes carotteurs et gourmands dont Murger nous fera plus tard les portraits peu
sympathiques. Tel est Bertrand au sortir du collège, il marche dans la vie, comme il y marchera toujours, heurté par les réalités sans les voir ; plus tard le poète aura, lui aussi, son accès de fièvre politique, pur romantisme encore ! En fait, il est de la race de Flaubert, de Gautier, de ceux en qui le cœur ne bat vraiment que pour l'art pur; le reste, s'il ne le dédaigne pas, il ne l'ignore jamais plus que quand il le croit comprendre.
Puis c'étaient de longues promenades solitaires, les mains dans les poches de sa redingote râpée. « Je sortais le matin de ma demeure et je n'y « rentrais que le soir, » dit-il, non sans quelque grossissement, sans doute, dans l'introduction du Gaspard de la Nuit, mais ces interminables promenades silencieuses de jour et de nuit sont attestées par les contemporains. Il s'était pris pour le Moyen Age d'une passion qui sembla toujours incompréhensible à son frère Frédéric, un autre rêveur, celui-là, du genre utopiste, un de ces agités qui courent à travers la vie, ignorant le passé, irrités du présent et les yeux fixés sur l'avenir dont ils croient porter le secret dans leur tête. Même sous forme de dilettantisme, l'attachement au passé leur est suspect, et très sérieusement Frédéric se demandait, avec beaucoup d'autres, si aimer l'art féodal et rêver le retour de la féoda-
lité ce n'était pas tout un. L'amour de Louis pour le Moyen Age ne nous paraît ni incompréhensible ni suspect; tout le monde l'aimait alors ou l' allait aimer, mais dans ce milieu provincial où Ton percevait à peine quelques vibrations du mouvement parisien, il fut l'un des premiers et des plus sincères. Sans doute il eut des initiateurs, Chateaubriand, Walter Scott surtout, dont il se montre très préoccupé dans ses œuvres de début, plus que de Victor Hugo lui-même, il n'en fallait pas moins que l'avènement du romantisme fût bien nécessaire pour qu'un pareil cas, à peu près spontané, se produisît à une telle distance du foyer central. Et si l'on considère que Louis Bertrand a certainement conçu, ébauché peut-être la préface du Gaspard de la Nuit à une époque où les archéologues dijonnais avaient à peine mis l'outil dans le sol historique de la Bourgogne, on sent grandir la sympathie pour ce jeune rêveur qui a eu des premiers parmi nous cette vertu d'aimer les choses d'autrefois et le don de les faire aimer.
Mais s'il aime le Moyen Age, ne lui demandons pas de le comprendre, à cette date ce serait tout simplement du génie, et les plus grands euxmêmes n'y arrivent guère. L'homme est demeuré inconnu au romantique, le paysan maigre, résigné et craintif, attaché à la terre dure, l'artisan, on pourrait dire l'artiste, et le marchand, ces autres laborieux qui posent les premières assises de la fortune des classes moyennes en France, c'està-dire de la richesse nationale, comme le chevalier demeuré l'homme de proie, à demi barbare
encore, mais contenu tant bien que mal par la peur du diable et de la vengeance des saints. Le romantique ne sait rien de ces cloîtres où s'abrite tout ce qui subsiste en ces temps troublés, de liberté et de culture morale ; pour lui, le moine sera un être satanique, un damné comme l'archidiacre Claude Frollo, ou le robuste frocard, haut en couleur, au large rire, buveur intarissable et trop joyeux compagnon, mais qui saura défendre au besoin le bien de l'Eglise autrement que par des orémus, frère Jean des Entomeures, pour l'appeler de son nom. Il n'a vu du Moyen Age que la fin et encore un xvc siècle enluminé par Rabelais, sonnant des tintamarres, s'esclaffant de rire sur les tables chaudes, dans la chair vive des ribaudes dépoitraillées; un mélange de la cour des miracles etde cette cour pantagruélique de Philippe le Bon, vrai royaume de féerie où les châteaux flamands sont machinés pour des farces énormes, jeux de prince en humeur grasse qui ravissent d'aise le bon duc. La guerre elle-même, cette guerre sans merci ni trêve du Moyen Age, devient dans le romantisme comme une fête plus tapageuse qu'une autre, un tableau où le sang et la flamme mettent des tons plus éclatants (21).
Tel est le Moyen Age du romantisme, une sorte de fabliau colossal, quelque chose comme les Contes Drolatiques de Balzac démesurément agrandis, mais assaisonnés du byronisme le plus inattendu. Pour le peindre on créera une langue toute rabelaisienne, truculente et sonore que le crayon traduira en un style conforme, dont les illustrations
extravagantes de Gustave Doré et de Robida nous donneront plus tard une spirituelle parodie (22).
A vrai dire le romantisme s'est peu mis en peine des êtres vivants et dans le tableau que remplissent la pierre, le métal et l'étoffe, l'homme devient un accessoire des choses, un gnome de plus accroché au flanc des cathédrales. Mais cet art partout répandu dans les manifestations extérieures de la vie, l'a-t-il mieux compris que la vie elle-même? Hélas non et l'œuvre comme l'homme lui est demeurée inconnue ; pour lui l'art ogival n'a été qu'une fantaisie et un luxe, il n'a vu que les clochetons, les guivres, le grotesque — c'est-àdire l'accident — les hérissements fantastiques et fantasques sur des ciels de cauchemar ; le château féodal, ce ne sera pas le grave Goucy, puissant et simple comme une ruine romaine, mais on ne sait quel tohu-bohu baroque de tourelles aiguës, de poivrières, de galeries, dont le plus subtil des architectes s'évertuerait en vain à débrouiller le plan. L'austère roman dont le berceau est à Cluny ne dit rien à la nouvelle école, à peine, tant est grande sa hâte d'en arriver à la décadence, s'arrêtet-elle aux œuvres sereines du xnr siècle, mais une fois en plein xve, elle s'installe et se croit au cœur même de la place. Ne cherchant que des fonds de tableaux pour ses drames rabelaisiens ou démoniaques, amoureuse du rare plutôt que du beau, elle n'a pas soupçonné la logique, la science raffinée — mais toujours rectifiée aux belles époques par le sentiment délicat de l'artiste — l'ordre enfin et le rythme que même dans les
œuvres les plus vertigineuses de la décadence, les théorèmes de Pugin, de Lassus et de Viollet-le-Duc ramèneront à ce terme unique, la sincérité.
L'erreur des romantiques en architecture s'est naturellement étendue aux autres arts, on dédaigne les incomparables manuscrits des xir et xiiic siècles, pour les œuvres plus fines, mais d'une valeur décorative moindre du xve; les costumes baroques des premiers Valois et de la cour de Bourgogne, les orfèvreries contournées, les joyaux tarasbiscotés, tout ce luxe amusant, si dégénéré pourtant du goût mesuré et pur du xme siècle, voilà ce qui ravit. N'est-ce pas, en effet, sous Louis XI, c'est-à-dire à une époque qui n'est déjà plus le Moyen Age sans être encore la Renaissance, que Victor Hugo, le seul génie littéraire du romantisme (23), placera son tableau du vieux Paris? Vision magnifique, mais vision de poète, si grandiose de couleur et de forme que les figurines humaines se perdent dans l'éblouissant décor. Et comment, par quelle méconnaissance de l'esprit des choses, a-t-il pu faire d'une main difforme, rudiment à peine ébauché d'un corps et d'une àme d'homme, l'âme de la grande cathédrale parisienne ? Cependant le caractère de l'art ogival — il n'appartient à aucune autre, pas même à l'art grec — est précisément de porter en soi plus de beauté morale encore que de beauté plastique, et David d'Angers Ta mieux compris, mieux exprimé que Victor Hugo lui-même. Aussi, comme il les aimait « ces bons gothiques, » et quelques lignes jetées au vol du crayon, en sortant d'une de ces
églises espagnoles assombries et silencieuses « où l'on n'oserait parler tout haut, » sur « la châsse du divin Memling » à Bruges, ou une de ces œuvres « échappées à un ciseau croyant » qui n'ont ni histoire ni nom, en disent-elles plus que toutes les descriptions dont le Rhin est rempli (24).
Le romantisme n'apparaît aujourd'hui que comme épisode de l'histoire littéraire du siècle, et on peut se demander s'il a produit autre chose qu'un grand mouvement d'idées, car Chateaubriand, David (d'Angers), Delacroix (25) et Victor Hugo, ont bien pu emprunter à une école ses formes transitoires sans être ses prisonniers et ils appartiennent à la classe des hommes de génie tout court. Mais stérile en œuvres durables, le romantisme a été fécond en action sur les esprits, c'est par lui en effet que sont entrés définitivement dans les lettres et les arts le sentiment, le goût de notre passé national. Si son Moyen Age est aussi faux et moins vrai humainement que la tragédie gréco-latine du xvir3 siècle, si au lieu du sentiment compréhensif d'une civilisation exprimée dans un art achevé, le romantisme n'a pas dépassé la notion d'un pittoresque tout d'écorce, remercions-le pourtant d'avoir aimé et surtout d'avoir rendu populaires les œuvres des générations lointaines dont nous sortons. Enfin, ne l'oublions pas, car c'est là leur excuse et leur mérite, les romantiques ont été les premiers; d'autres sont venus pour dégager l'esprit de cet art dont ils ont eu seulement l'impression confuse, le plus logique, le plus vrai que le monde ait connu depuis les jours d'Athènes ; mais sans les roman-
tiques, sans ces insurgés contre la tradition et la routine, qui ont cru voir la révolte là où il y avait au contraire la cadence et l'ordre, aurions-nous eu les deux grands dictionnaires de Viollet-le-Duc ? et que sont-ils en réalité, sinon le romantisme démontré et justifié (26) ?
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De ces promenades, de ces songeries pleines de tressaillements et de vibrations, naîtra la préface du Gaspard de la Nuit, déjà méditée au collège, sans cesse remaniée depuis et qui recevra à Paris de 1832 à 1834, sinon sa forme définitive — il n'y eut jamais rien de définitif avec Louis Bertrand — du moins sa forme actuelle. C'est à la fois un tableau du vieux Dijon au Moyen Age, un manifeste et un portrait physique et moral de l'auteur ; portrait à demi fantastique, il est vrai, mais où se retrouve encore le trait vivant, de même que pour être chimériques et sans modèles dans l'animalité, les monstres dont le caprice des imagiers du xme siècle a hérissé les graves cathédrales, n'en sont pas moins construits selon toutes les lois de la vie.
« J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont « il a sucé le lait (27), » c'est par ce cri du cœur que s'ouvre la préface, et comme il l'aime vraiment ce Dijon d'autrefois! « Cette ville n'est plus que l'omit bre d'elle-même, Louis XI l'a découronnée de sa « puissance, la Révolution l'a décapitée de ses « clochers. »
(( Et en effet elle ne dresse plus à l'horizon « dans un ciel de bleu d'outremer comme en pei- « gnait le vieil Albert Durer » cette dentelures de flèches perçant les airs qui lui donnait l'aspect de ces cités flamandes bleuâtres entrevues dans les fonds de Van der Meulen, mais Dijon n'avait-il pas été au xve siècle une simple dépendance de l'empire tout flamand de ses ducs? Aussi la période parlementaire et royale est-elle la plus insigne de son histoire ; siège du premier gouvernement de France, apanage héréditaire de la maison de Condé, des Etats-Généraux de la Province qui s'y réunissaient fastueusement tous les trois ans, d'un Parlement, d'une Chambre des Comptes, d'un Hôtel des Monnaies, etc., peuplée d'une société polie et riche, aimant tous les luxes, surtout celui de l'esprit, Dijon apparut alors comme une des capitales secondaires les plus brillantes de l'ancienne France.
La Révolution la dépouilla de ses dignités presque souveraines, abattit ou mutila ses églises épargnées par le vandalisme des guerres religieuses et légua au xixe siècle une ville de province tranquille, morne, irrégulièrement et mal bâtie, mais qui conservait encore comme une ombre de son passé de capitale déchue. Elle le doit aux nombreux hôtels parlementaires des xvif et xvme siècles qui font cortège au moderne palais des Etats greffé sur les restes du palais ducal ; rien de disproportionné, du reste, dans ces logis aristocratiques qui dominent, sans les écraser, les modestes habitations voisines, et comme la maison à trois et quatre étages, la
vulgaire bâtisse d'entrepreneur n'a sévi à Dijon que depuis peu d'années, il en résultait un ensemble bien équilibré où monuments, hôtels et simples maisons étaient dansée juste rapport, qui bien des années plus tard, et malgré de trop nombreuses atteintes, frappera encore M. Emile Montégut (28). Comme au lendemain d'une bataille on compte ses morts, ainsi au lendemain de la crise révolutionnaire on se mit à compter ses ruines et ces blessures de la pierre qui ne se cicatrisent jamais. Alors on se reprit à aimer ce passé, naguère dédaigné quand il était intact et vivant. « Et moi, « dit Bertrand, j'errais parmi les ruines comme « l'antiquaire qui cherche des médailles romaines « dans les ruines d'un castrum, après une pluie « d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque « chose de ce qu'il fut, semblable à ces riches « Gaulois que l'on ensevelissait une pièce d'or « dans la bouche et une autre dans la main droite.» C'est ainsi que sous la couche moderne, Louis cherche les traces à demi ensevelies d'un passé plus lointain et dans une énumération imagée, à la Victor Hugo, il évoque le Dijon ducal « avec ses « églises, sa Sainte -Chapelle, ses abbayes, ses « monastères qui faisaient des processions de o clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour « bannières leurs vitraux d'or et d'azur, s'agenouil- « lant aux cryptes sombres de leurs martyrs ou « aux reposoirs fleuris de leurs jardins. » Qu'ont fait les hommes de ces vénérables pierres respectées par le temps? Saint-Bénigne, l'église de la vieille abbaye mérovingienne contemporaine des
fils de Clovis, est encore debout, mais le marteau révolutionnaire a exterminé l'imagerie grandiose du portail et la crypte où l'on vénérait le tombeau de l'apôtre de la Bourgogne a été comblée des débris de la rotonde à triple étage, monument unique dû à l'abbé Guillaume, le Pierre le Vénérable du xie siècle (29). De la Sainte-Chapelle (30), vrai reliquaire d'art et de souvenirs, le chef-lieu primitif de la Toison-d'Or, où les boiseries du choeur étaient comme un armoriai des premiers chevaliers, où le 29 avril 1505 Louis XII fit couronner de la couronne de son sacre l'ostensoir de l'hostie miraculeuse, où le 24 juin 1643 les drapeaux pris à Rocroy furent portés en cérémonie, à demi traînants, où avait lieu tous les trois ans l'ouverture des États-Généraux de la Province, Bertrand put voir encore quelques pierres et la courbe d'une ogive oubliées au pignon du palais voisin ; elles ont disparu depuis et la nomenclature des rues n'a pas même conservé le nom de la Sainte-Chapelle. Saint- Jean, dont les racines s'enfoncent dans le vieux sol mérovingien, où Chramm consulta le sort des saints, où reposaient trois saints évoques de Langres, où le 27 septembre 1627, fut baptisé Jacques-Bénigne Bossuet, avait perdu ses trois flèches, son abside rectangulaire fenestrée de vitraux historiques donnés par Philippe le Bon en 1459 et sa voûte en bois toute blasonnée abritait un marché et un bureau de pesage pour les porcs ; l'église des Jacobins dont la voûte menuisée rivalisait avec celle de Saint-Jean, avait eu le même sort (31) ; Saint -Philibert décapité de
ses trois absidioles romanes était transformé en magasin à fourrages, mais l'administration militaire a respecté jusqu'à ce jour les débris de la porte latérale, chef-d'œuvre du grave roman presque romain de la Bourgogne, et cette aiguille de pierre fleurie aux arêtes de choux fouillés comme des madrépores, élevée en 1513, l'année même du siège de Dijon par les Suisses.
Du moins Notre-Dame, le Parthénon de l'école bourguignonne au xme siècle, conserve-t-elle toujours cette horloge mécanique où Jacquemart, Jacqueline et leur enfant martellent les heures... « L'exactitude, la pesanteur, le flegme de Jacque- « mart seraient un certificat de son origine fla- « mande, quand même on ignorerait qu'il dispen- « sait les heures aux bons bourgeois de Gourtray « en 1385 » et en vrai Dijonnais Louis aime le populaire Jacquemart « à l'air important sous sa « caule de fer rapiécée et Jacqueline la pluie ocu- « lant sur sa jupe de plomb attournée à la mode « brabançonne, de sa gorgerette de tôle tuyautée « comme une dentelle de Bruges, de son visage « de bois verni comme les joues d'une poupée « de Nuremberg. » Il aime aussi tous ces êtres fantastiques que ie Moyen Age se plaisait « à atta- « cher par les épaules aux gouttières des cathé- « drales » et dont Notre-Dame possède tout une ménagerie ; à l'intérieur il a longuement rêvé devant « la Vierge Noire, la Vierge des temps « barbares, haute d'une coudée, à la tremblante « couronne de fils d'or, à la robe raide d'empois et « de perles. » On peut croire que Louis ne dut
pas épargner les imprécations romantiques aux sans-culottes imbéciles qui se sont appliqués en conscience à anéantir l'imagerie sculptée et peinte du porche ; hauts-reliefs des tympans, files de statues debout aux ébrasements, voussures peuplées d'anges chantants, tout y a passé, c'est en vérité le comble de la barbarie et de la stupidité (32).
Saint- Michel appartient à la dernière période de l'art ogival, déjà les formes décoratives de la Renaissance se mêlent aux précédentes dans les baies profondes du portail, mais aux étages supérieurs les ordres prétendus romains régnent seuls superposés en placages comme à Saint-Eustache de Paris ; toutefois la structure ogivale persiste victorieuse sous cette parure toute postiche dont l'a revêtue, suivant la tradition dijonnaise l'architecte Hugues Sambin. Mais ici encore la Révolution a fait son œuvre, grattant les armoiries qui racontaient l'histoire de l'église renouvelée en 1497, vidant les niches remplies de statues, brisant les verrières blasonnées, parmi lesquelles on admirait le chefd'œuvre de maîtrise d'Edouard Rredin, le compère de Sambin, un de ces artistes multiples qui fouillaient le bois des meubles de luxe comme ils émaillaient les vitraux des églises (33).
Les graves hôtels parlementaires avec leurs files de fenêtres aux frontons alternativement aigus et courbes, ne disaient rien à Louis Bertrand ; il aimait mieux ces maisons de torchis « à pignons « pointus comme le bonnet d'un fou, aux façades « bardées de croix de Saint-André » dont les étages se penchent sur la rue portés par de robustes
corbeaux de pierre, et « ces hôtels embastillés à « étroites barbacanes, à doubles guichets, à préaux « pavés de hallebardes. » Il y a de la fantaisie et du poncif romantique dans ce dernier trait, car Dijon n'a jamais ressemblé à une de ces villes d'Italie où chaque logis se crénelait contre son voisin, mais les vieilles et plus pacifiques demeures seigneuriales n'y manquent pas; voici d'abord l'hôtel des abbés de Giteaux, où rien à vrai dire ne répond aux idées de magnificence attachées au nom de la plus puissante abbaye française, et celui de Clairvaux qui conserve encore son cellier cistercien à deux étages divisés en double nef par des files de robustes colonnes, soutenu à l'extérieur, non par des contre-forts comme celui de Pontigny, mais par des arcs puissants qui en font une réduction de la construction similaire encore debout à Clairvaux même. Au n° 32 de la rue des Forges, la devanture vulgaire d'une maison moderne cache les restes de l'hôtel Chambellan, dit, on ne sait trop pourquoi, des ambassadeurs d'Angleterre à la cour de Bourgogne ; qu'importe après tout , une tradition pour le moins douteuse, puisque là s'épanouit conservée à miracle une fleur exquise de l'architecture familière du Moyen Age à son déclin, cette cour minuscule et, complète avec sa galerie de bois menuisée comme un bahut, sa haute baie armoriée, moitié fenêtre, moitié lucarne, sa tourelle d'angle où tourne en partie libre l'escalier que termine une figure d'homme debout portant une corbeille d'où jaillissent en ogives dentelées les nervures de la voûte ; en arrière est l'oratoire
chapelle avec de hardies clés pendantes aux armes des Chambellan (34).
Appuyé à cet hôtel de Cluny dijonnais, la maison Milsand bâtie en 1561, se présente sur la rue plus sculptée, plus en relief que le château d'Heidelberg (35) ; à quelques pas se dresse la haute muraille mutilée d'un logis gothique, dont un monogramme mystérieux n'a pas encore révélé le secret. Là, au fond d'une cour sans soleil, Louis Boulanger et Sainte-Beuve retrouveront un jour, sur une indication de Victor Hugo, cette façade de quelques mètres de large où, par la main d'un artiste provincial inconnu, l'école de Ghambord a prodigué toutes ses grâces en demeurant monumentale et sérieuse (36) ; plus loin, dans l'enchevêtrement d'un vieux quartier, en passant devant le logis des Jacqueron, Louis savait certainement découvrir l'hôtel seigneurial qui passe pour avoir été celui des Bochefort de Bourgogne, les ancêtres du lanternier d'aujourd'hui, et voyez la prédestination, l'escalier de la tourelle est coiffé d'une lanterne semblable à celle que nous avons vue figurer, il y a vingt ans, sur la couverture rouge de la Lanterne (37) !
Puis ce sont les tourelles en saillie accrochées çà et là aux murailles et aux angles ; les quatre poivrières de la rue de la Conciergerie, dont les trois plus anciennes ont été élevées, en 1538, par les Chissey-Varanges, l'échauguette carrée de la rue Vannerie, du plus beau style orné de Henri III, où nous nous plaisons à deviner la main d'Hugues Sambin, la tourelle de l'ancien hô-
tel deBerbis,au coin de la place aux fruits, aujourd'hui des ducs de Bourgogne, enfin celle que les Millière ont suspendue à l'angle des rues Bossuet et Guillaume, et qui est contemporaine, de cet hôtel Bouhier ou de Vogué, le chef-d'œuvre de l'art le plus fleuri des premières années de Louis XIII, monument type qui a fait école à Dij on, mais auquel Louis préférait sans doute la vieille maison de bois, qui repose fraternellement ses poutres sculptées sur les pierres de taille du président Jean Bouhier de Chevigny (38).
L'ancien palais du Parlement devenu le Palais de justice dressait son haut pignon d'église, veuf des statues dont l'avait orné l'architecte Hugues Brouhée sous Henri III (39), et on venait de sacrifier l'élégant portail élevé pour la Chambre des Comptes à la fin du xvne siècle par le sculpteur-architecte dijonnais Jean Dubois (40). Malgré l'escalier extérieur où le duc de Bellegarde, gouverneur de la province sous Louis XIII, amisTépée de grandécuyer de France, et cet autre plus magnifique construit par Gabriel, en 1733, malgré ses cheminées de style Lepautre et ses belles boiseries intérieures, le moderne palais des États laissait Louis indifférent (41), mais il aimait à dégager de la maçonnerie assez vulgaire de MM. les Élus Généraux les restes de la résidence ducale échappés à l'incendie du 17 février 1502 ; l'ample cuisine dont le puits porte les briquets de Philippe le Bon et de la Toison d'Or, la tour de Bar et sa belle salle voûtée qui servait à MM. de la Sainte -Chapelle pour tenir chapitre (42), les arcs robustes qui supportent la
salle des Gardes avec ses hautes fenêtres à double croisillon, sa balustrade extérieure ébréchée par les boulets ligueurs dont le château cribla la ville, le 7 avril 1595, sa colossale cheminée flamboyante construite par le maçon Jean Dangers en 1504, enfin la maîtresse tour dite de la Terrasse élevée par Philippe le Bon, en 1443, pour surveiller le pays ravagé par les Ecorcheurs. La voûte de la grande vis porte encore les briquets dont le plus illustre et le plus populaire de nos ducs a fait sa signature monumentale.
Montons avec Louis sur la plate-forme et regardons le Dijon de 1830, la vue ample et variée en vaut la peine ; c'est d'abord à nos pieds la ville, brillant fouillis de toits aigus et rougeâtres où les tuiles émaillées plaquent des lambeaux de peau de serpent (43), puis une zone épaisse de verdure, au delà, des horizons tranquilles, élargis au sud dans la plaine infinie de la Saône, plus rapprochés au couchant où le regard se heurte aux longues banquettes aplaties des montagnes de la Gôte-d'Or ; peut-être les lignes traînent-elles trop et Stendhal, qui croyait ou affectait de croire à l'influence toute puissante de la nature extérieure sur l'esprit de l'homme, souhaiterait ici quelque beau lac ou une de ces montagnes aux formes hardies et bien rythmées sans lesquelles il n'y a pas selon lui de salut pour la littérature d'invention et la poésie. Mais Louis aime ces horizons modérés, un peu insignifiants, que son imagination sait agrandir en les peuplant de souvenirs ; il a même le sentiment de la poésie du soleil mêlant
ses flèches d'or aux brumes et aux nuages, ne nous donne-t-il pas, en vérité, comme un croquis de Ruysdaël quand il montre « les corbeaux s'abattre « de tous les points de l'horizon en bandes fati-
« guées le paysage tranquille s'accidenter d'un
« coup de vent, d'un rayon de soleil ou d'une on- « dée de pluie. » Puis les formes disparues renaissent à ses yeux de toutes parts. « Le temps est « pluvieux et une brume grisâtre dérobe au loin « l'abbaye de Gîteaux qui baigne ses bois dans « les marécages, mais un rayon de soleil montre a plus rapprochés et plus distincts le château de « Talant dont les terrasses et les plates-formes se « crénellent dans la nue, les manoirs des sires de « Vantoux et du seigneur de Fontaine dont les « girouettes percent des massifs de verdure, le « monastère de Saint-Maur dont les colombiers « s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons, la « léproserie de Saint-Apollinaire qui n'a qu'une « porte et point de fenêtre, la chapelle de Saintce Jacques de Trimolois qu'on dirait un pèlerin « cousu de coquilles et sous les murs de Dijon, « au-delà des meix de l'abbaye de Saint-Bénigne, v le cloître de la Chartreuse blanc comme le « froc des disciples de saint Bruno. »
Certes entre l'esquisse de Louis Bertrand et la vision du vieux Paris apparue à Victor Hugo, il y a plus de différence encore qu'entre le Paris de Louis XI et le Dijon des ducs de Bourgogne, mais l'inspiration est de la même famille et le procédé le même, l'énumération, dont chaque terme est accompagné d'un trait descriptif choisi pour
frapper l'imagination. Pourtant n'y regardons pas de trop près ; il aurait fallu de bons yeux, en effet, pour distinguer à 25 kilomètres, perdue dans la brume éternelle de ses étangs, la flèche de cette abbaye de Cîteaux de qui relevaient autrefois deux mille monastères blancs d'hommes et de filles répandus dans la chrétienté entière etjusqu'en Asie. A Saint-Apollinaire ou le joyeux Bourguignon Tabourot des Accords (44) retrouverait encore debout sa tour seigneuriale, il n'y eut jamais de léproserie, avec ou sans fenêtre, c'est là un de ces traits purement romantiques dont Victor Hugo lui-même ne se fait pas faute : enfin les archéologues perdraient leurs peines à chercher, dans les documents et sur le sol, les traces du prétendu monastère de Saint-Maur.
Du moins, si le château de Talant, la forteresse ducale qui commandait Dijon et tout le pays, n'existe plus, il a existé et vit toujours dans l'histoire, car son arrêt de mort fut prononcé seulement quand le 43 juin 1595 il tira à boulets sur la Chartreuse où dînait Henri IV ; de plus la forme générale en est inscrite dans le talus régulier de la colline nivelée à main d'homme. En face, vers le nord, plus humble mais plus grand par le souvenir, le monticule de Fontaine porte toujours les restes du château où est né ce fils de Técelin le Roux et d'Aleth de Montbard, que la postérité connaît sous le nom de saint Bernard ; là-bas, enfin, où l'œil le peut à peine deviner, le château de Vantoux, autrefois forteresse desSaulx-Tavanes, transformée au xvnie siècle en une pacifique habi-
tation de gens de robe (45), se devine dans les arbres, sur les bords de ce torrent de Suzon qui traversait la ville et dont « le cours étroit tout chargé « de poncels et de moulins à farine séparait le « territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du terri- « toire de l'abbé de Saint-Etienne, comme un « huissier du Parlement jetait sa verge et son holà « entre deux plaideurs bouffis de colère. » Quant à la chapelle de Trimolois, plus vieille que Notre- Dame elle-même, le souvenir n'en est plus conservé que par quelques archéologues (46).
Louis aimait aussi à se promener sur les remparts du vieux Dijon « autour duquel courait un « branle de dix-huit tours, de huit portes et de « quatre poternes ou portelles » nous ne le chicanerons pas sur son effectif; refaits pièce à pièce, mais toujours sur les racines de l'enceinte ducale (47), les remparts n'étaient plus, depuis la conquête de la Franche-Comté, qu'une promenade. Louis a parlé des portes Saint-Nicolas et Saint- Pierre pratiquées dans des bastions devenus des jardins en terrasses; au bastion Saint-Pierre ou Basire, on voyait du dehors une de ces statues de plâtre peint qui faisaient la joie de nos pères ; celle-ci, « chef-d'œuvre du figuriste Sevallée et du peintre Guillot, » représentait un abbé assis et lisant (48). Depuis longtemps les anciennes tours étaient chargées de maisons, enfin de la verdure des fossés transformés en jardins, émergeaient les demi-lunes dépouillées de leurs revêtements à bossages et toutes plantées d'arbres fruitiers qui au printemps faisaient fête à la ville d'une couronne
embaumée et blanche ; au delà les chemins couverts étendaient en zigzag leurs doubles files d'arbres.
« Accoudé sur le parapet d'un bastion en ruine, « j'aimais pendant de longues heures à respirer le « parfum sauvage et pénétrant du violier, qui « mouchette de ses bouquets d'or la robe de lierre « de la féodale et caduque cité de Louis XI. » Il s'agit du château qui, commencé en 1478 sur les plans de Moussy de Saint-Martin, continué lentement sous Charles VIII, achevé par Louis XII qui le signa du porc-épic dont il avait lait son emblème, se dressait diapré de plaques de lierre sombre, fleuri çà et là de giroflées et de marguerites, ébréché à point pour former un décor romantique. Mais ce n'était plus la forteresse redoutable et ennemie de la ville qui le lui rendait bien, ni même la prison d'Etat qu'ont connue la duchesse du Maine, Éon de Beaumont, Mirabeau et les suspects de la Terreur ; aujourd'hui son pont « tremble sous le pas éreinté de la jument du « gendarme regagnant la caserne. » Telle est en effet la destination pacifique de l'ancienne forteresse royale, demeurée par tradition impopulaire à Dijon et qui, malgré son délabrement, n'en continue pas moins à figurer, sur le papier bien entendu, au nombre des défenses de la France, si bien que le commandant de place porte sous la Restauration le titre un peu suranné de « commandant de la place et du château de Dijon » (49).
En un demi-siècle l'aspect des lieux a bien changé ; le bastion Basire est tombé le premier
pour faire à la ville une entrée moderne, les remparts ombreux ont disparu, là où se creusaient les fossés se nivellent aujourd'hui des espaces vides et nus où des maisons neuves jalonnent le tracé des quartiers futurs, et quand du haut de la tour ducale on embrasse le panorama qui charmait Louis Bertrand, la ville n'apparaît plus ceinte de verdure mais serrée de près par une zone sans cesse élargie de bâtisses neuves où le rouge cru de la tuile neuve se mêle au gris froid de l'ardoise. Cependant Louis retrouverait encore et à peine changé, ce coin du rempart de la Miséricorde où il vécut les premières années de son séjour à Dijon, et la grosse tour du Rasoir est toujours debout, écrasant de sa masse et de son ombre la maison de famille. Seulement la voie ferrée de Paris à Lyon côtoie de niveau l'ancien terrassement et remplit du vacarme de l'industrie moderne ce coin de ville si paisible autrefois.
Ainsi de l'Arquebuse où Louis a placé sa rencontre imaginaire avec cet inconnu aux allures falottes
. . . qui lui ressemblait comme un frère.
Gaspard de la Nuit reconnaîtrait-il son jardin favori, alors obscur à force d'être ombreux, toujours solitaire, demeuré tel enfin, avec l'abandon en plus que l'avait fait à la mode anglaise de 1782 le dernier capitaine de la compagnie dijonnaise Chartraire de Montigny (50). Les belles avenues d'accès ont disparu coupées par le talus du chemin de fer, l'épais taillis est éclairci et dominé par les énormes constructions de la gare, rempli du grondement
continu et des acres fumées des trains en marche, menacé par les travaux d'approche d'un quartier industriel, l'Arquebuse n'est plus qu'un ilôt de verdure en péril. Cependant Louis pourrait s'asseoir encore, mais moins seul, à l'ombre du grand peuplier historique planté peut-être sous Charles le Téméraire et sur lequel Henri IV tira à l'oiseau en 1595 ; il a perdu des branches égales à des arbres séculaires et des cables de fer raidissent son écorce creuse, ce n'est plus qu'une ruine, mais il verdit toujours et domine de haut tout le quartier, tel encore de loin que Louis le put voir de sa fenêtre au rempart de la Miséricorde.
Plus loin, sur le seuil de la vallée qui mène à Plombières, l'enclos de la Chartreuse de Champmol, le Saint -Denis des ducs de Bourgogne de la seconde race, attirait aussi Louis Bertrand, la grande porte n'avait pas perdu son ancienne menuiserie remplacée depuis quelques années seulement, et fort mal à propos, par une grille moderne, mais le seuil franchi ce n'était plus que cultures semées de ruines. « Ah, pourquoi faut-il « que les enfants soient jaloux des chefs-d'œuvre « de leurs pères ! Allez maintenant où fut la Char- « treuse, vos pas y heurteront sous l'herbe des « pierres qui ont été des clés de voûte, des taber- « nacles d'autel, des chevets de tombeaux, des « dalles d'oratoire, des pierres où l'encens a fumé,
« où la cire a brûlé, où l'orgue a murmuré, où « les ducs vivants ont fléchi le genou, où les « ducs morts ont posé le front. 0 néant des « grandeurs et de la gloire ! On plante des cale- « basses dans la cendre de Philippe le Bon ! » C'est presque le mot d'Hamlet, avec les calebasses en plus ou en trop. Et en effet des excavations béantes dans le terrain vague qui avait été le chœur de l'église, marquaient seules la place où sous des tombeaux de marbre, d'albâtre et de bronze doré, ouvrages merveilleux que l'admiration universelle ne sauva pas en 1793, reposaient depuis quatre siècles les ducs Philippe le Hardi et Jean sans Peur. Mais pendant que Louis erre ainsi parmi les débris, une restauration patiente s'élabore lentement et nous pensons bien que le dimanche 14 janvier 4828, il dut être un des premiers à se précipiter au musée dans la salle des Gardes enfin ouverte au public avec les tombeaux restaurés (51).
Du moins le portail de la chapelle était-il debout « joyau à pendre au cou d'une cathédrale » avec les statues des donateurs agenouillés, puis tout auprès, cette tourelle d'escalier « élancée et « légère, une touffe de giroflée sur l'oreille reste semble à un jouvenceau qui mène en laisse un « lévrier. » Le réfectoire détruit lors de la transformation de la Chartreuse en asile d'aliénés a légué sa chaire de pierre sculptée à la nouvelle église. « Il y a encore dans le préau du cloître un « piédestal gigantesqne dont la croix est absente « et autour duquel sont nichées six statues de
« prophètes admirables de désolation. Et que pleu- « rent-ils? Ils pleurent la croix que les anges ont « reportée au ciel.» Ce piédestal tronqué qui surgit toujours d'un profond bassin d'eau vive,
« Chef-d'œuvre à faire mettre en terre le genou, »
dira plus tard Louis empruntant à Sainte-Beuve un vers des Consolations (52), c'est le Puits de Moïse. Unissant par un trait de génie la Synagogue à l'Eglise, l'ancienne Loi à la nouvelle, non plus par des abstractions figurées, comme aux cathédrales du xine siècle, mais par des types personnels, le Hollandais Claux Sluter, l'imagier de Philippe le Hardi a revêtu le piédestal de son crucifix, de ces six prophètes dont les phylactères annoncent et commentent par des paroles de l'Ancien Testament le mystère de la Rédemption qui s'accomplit au-dessus de leurs têtes. Quels penseurs, que ces artistes du Moyen Age, et quels poètes ! sans doute l'exécution si précieuse et si fine révèle dans les dessous certaines maigreurs ; le beau canon des proportions humaines que par une transmission mystérieuse, le xme siècle français semble avoir reçu de l'Antiquité grecque (53), est perdu, mais les têtes ont un caractère saisissant d'individualité et d'expression, déjà avant les Van Eyck, est né le grand art moderne, celui de la vérité humaine. La Renaissance pourra bien donner au corps cette plénitude fière qui manque ici, elle ne dépassera pas, hors de l'Italie du moins, même par la main de Durer et d'Holbein, les figures créées par Sluter. Peut-être Louis visitait-il la Chartreuse avec son camarade François Joulîroy, destiné à
restaurer un jour le Puits de Moïse avec quelques morceaux de pierre et beaucoup de goût (54).
Louis poussait aussi jusqu'à ces rochers de Chèvremorte, les premiers de cette longue falaise ondulée qui suspend sur la route de Plombières ses franges de rochers ; vingt ans plus tard le chemin de fer de Paris à Lyon les entaillera sans pitié. Là, grimpant à travers les pierres et les maigres broussailles, il s'asseyait sur une roche avancée, et de l'air d'un Manfred contemplant les choses humaines du haut de la Yungfrau, regardait la diligence se traînant à 150 pieds au-dessous de lui. Parfois « il étoile d'une bougie les grottes sou- « terraines d'Asnières, où la stalactite distille avec « lenteur l'éternelle goutte d'eau du clepsydre « des siècles. » Ainsi d'assez insignifiantes carrières prennent l'aspect de catacombes mystérieuses. Même transformation romantique des « halliers mal hantés de la fontaine de Jouvence et « de l'ermitage de Notre-Dame d'Étang, » inoffensifs lieux d'excursions aimés des Dijonnais et où son imagination voit des déserts redoutables. Il lui arrive aussi de se lancer dans la montagne et le moindre incident, un orage qui le force à passer la nuit dans une ferme, va prendre avec lui des airs d'aventure (55).
Voilà les tableaux et les images qui le ravissent, voilà le vrai Louis Bertrand, exalté, vibrant, tout à l'art et à la poésie des choses, naïf surtout et bien différent du polémiste violent qu'il essayera d'être un jour et pour un jour; combien en vérité nous l'aimons mieux en contemplation devant le
gnirent l'un après l'autre, aussi la mort fut-elle une délivrance pour le pauvre aveugle, sourd et muet; déjà dans l'acte de décès de sa mère, morte à 84 ans le 26 mars 1826, la signature si nette d'ordinaire a été tracée avec effort. Le service de Georges Bertrand eut lieu le 28 en l'église cathédrale et paroissiale Saint-Bénigne mais il se produisit un incident au cimetière ; le n° du Journal politique et littéraire de la Côte-cTOr du dimanche 9 mars publia en effet une lettre datée du 1er dans laquelle un ancien militaire se plaignait de ce que l'escorte n'eût pas fait les décharges réglementaires pour un capitaine décoré ; le commandant de place répondit dans le n° suivant — 12 mars — que l'on n'avait pas tiré de coups de fusil par l'excellente raison que les cartouches affectées à cet usage étaient épuisées pour l'année 1828 — et on était à la fin de février ! — explication qui rappelait la réponse légendaire d'un maire de Beaune, s'excusant de n'avoir pas fait tirer le canon au passage d'un prince. Mais, quoique, ou parce que Beaunois, Jean-Baptiste-Marie-Joseph Brunet de Monthelie, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, ancien capitaine, commandant de la place et du château de Dijon, n'était pas un naïf, et ce très galant homme d'esprit avait la réputation on ne peut mieux méritée d'être un original marqué. L'ancien militaire eût pu répondre dans sa langue au persifleur qu'on aurait certainement trouvé des cartouches pour faire du bruit sur la fosse de M. le commandant de place, il se contenta, dans le n° du 16, de déclarer fort mauvaise l'excel-
lente raison donnée par M. de Monthelie, ce qui n'apprit rien à celui-ci et l'incident fut clos (77).
Peu de semaines après, au moment même où Th. Foisset commençait sa carrière de magistrat en qualité de juge auditeur à Louhans, le Provincial était fondé par lui et MM. de Saint-Seine etd'Andelarre. Ils groupèrent autour d'eux comme rédacteurs Sylvestre et François Foisset, Maillard de Chambure, Joseph Bard, Forneron, professeur de rhétorique au collège de Troyes, Louis Bertrand destiné aux fonctions de directeurgérant et Charles Brugnot, qui va être pour Bertrand un ami sage et pas assez écouté. Le procureur général Nault et le président Riambourg n'avaient pas dédaigné de promettre le concours de leurs plumes. Enfin d'autres collaborateurs du dehors furent sollicités ou s'offrirent d'euxmêmes ; Louis-Eugène-Marie Bautain, alors professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Strasbourg et dont cette même année le n° 49 du nouveau journal annoncera l'entrée dans les ordres, Antoine de Latour qui enverra de l'Ecole normale des poésies et des articles en prose, Charles Rabou, le baron d'Eckstein, un publiciste voyageur de quelque réputation en ce temps-là, toujours en quête d'instruments de publicité pour une plume à laquelle ne suffisaient ni le Drapeau blanc, ni la Quotidienne, ni la Revue indépendante fondée par lui en 1826, ni la Gazette d'Augsbourg dont il sera longtemps le correspondant, sans compter Y Avenir où il trouvera encore moyen de s'introduire plus tard. Enfin d'après une tradi-
tion constante à Dijon, Edgar Quinet, J.-G. Guignault, alors débutants, auraient collaboré au Provincial, mais en l'absence de signature, ou d'initiales déterminées par un document certain, nous nous abstiendrons de toute affirmation (78). Lacordaire ordonné prêtre en septembre 1827 et devenu chapelain d'une maison de la Visitation à Paris, fut sollicité par Foisset de donner son concours à l'œuvre et répondit par un refus péremptoire. « Un journal me paraît une affaire inique, « écrivit-il le 27 mai 1828... je veux discuter ce « point avec vous et vous exposer les raisons qui « m'empêchent d'accepter vos offres et qui m'em- « pécheront de jamais écrire une ligne dans quel- « que journal que ce soit. » Deux ans plus tard, il sera avec son ami Montalembert, qui lui du moins n'avait pas fait de serment, le collaborateur de Lamennais à Y Avenir. Quelle conclusion en tirerons-nous, si ce n'est que Lacordaire était jeune et que, dans cette àme si haute d'ailleurs, il demeura toujours quelque chose d'indiscipliné, de prime-sautier, de romantique enfin pour tout dire. « Ce n'était pas un jugement bien sûr, dira « plus tard Foisset de son ami qui venait de mou- « rir, mais c'était une âme admirable, sans parler « de son éloquence (79). »
Le prospectus du Provincial fut rédigé, non comme l'a dit Sainte-Beuve par Bertrand, mais par Foisset et le premier numéro parut le jeudi 1er mai 1828; un avis signé Louis Bertrand, gérant responsable provisoire, indiquait à la quatrième page les conditions de l'abonnement; les bureaux étaient
établis rue Saint-Pierre, n° 22, dans une maison du commencement du xvnr siècle à deux étages et à deux fenêtres de façade, les balcons d'une ferronnerie assez élégante présentent — le type s'en rencontre fréquemment à Dijon — un chiffre double s'entrelaçant dans des enroulements forgés au-dessus d'un lambrequin figuré (80). C'était une bien lourde charge pour cette tête d'oiseau que la gérance, même provisoire, d'un journal, aussi le nom de Bertrand disparaît-il du n° 13 — 8 juin — pour être remplacé par celui de Brugnot, rédacteur en chef et gérant, demeurant rue Charrue, 30. Dans le numéro suivant, — 42 juin — une note très courtoise qui sauvait la dignité de Bertrand expliqua la substitution et le maintint officiellement comme rédacteur ordinaire.
« En voyant disparaître le nom de M. Ludovic Bertrand du titre de notre dernière feuille, plusieurs de nos abonnés nous ont témoigné la crainte qu'il ne devînt étranger au Provincial. Nous nous empressons de les rassurer à cet égard. M. Bertrand n'a fait que renoncer à la direction matérielle du journal. Notre jeune et ingénieux collaborateur continuera de contribuer plus activement que jamais à l'ornement et au succès du Provincial, auquel il s'est dévoué sans réserve et qui se félicite d'avoir pu se l'attacher. »
Le Provincial imprimé chez Frantin (81) , vieille maison d'imprimeurs royalistes, dont les premiers avaient porté avant la révolution le titre d'imprimeurs du Roi, devait paraître trois fois par semaine, les dimanche, mercredi et vendredi ; mais il y eut des numéros supplémentaires sans compter les numéros avec supplément. Il est
paginé car on avait la prétention de créer une revue à conserver dans les bibliothèques, non un journal à feuilles perdues, et ses fondateurs, qui rêvaient de le faire rayonner dans toute la France, lui avaient choisi des représentants extérieurs, à Paris le libraire Ladvocat — le type du Dauriat de Balzac — etBussand à Lyon. Mais il fallait, envérité, bien de la vaillance juvénile pour oser prendre ce titre de Provincial, qui prêtait à de si faciles plaisanteries et un peu plus que de la vaillance pour écrire au-dessous du titre, Journal dédié aux 85 départements, aussi les journaux de la région ne manquèrent pas de mettre quelque ironie dans leurs souhaits de bienvenue à leur présomptueux confrère. Au Provincial on eut le bon goût de comprendre et le trop ambitieux sous-titre disparut dès le second numéro. D'ailleurs ces jeunes gens ne doutaient de rien et avec plus d'entrain et de bonne volonté que de force accumulée, surtout de capitaux, se proposaient d'aborder les questions publiques, la littérature, l'art, d'envahir enfin tout le domaine entier de l'esprit humain. Le journal s'annonçait ainsi comme une réduction du Globe, fondé en 4824 par Dubois (de la Loire- Inférieure) et P. Leroux; peut-être y avait-il aussi quelque chose de Y Avenir que créera Lamennais deux ans plus tard, car le Provincial est catholique, mais sincèrement libéral, monarchique et en même temps constitutionnel; ne vient-il pas, en effet, d'éclore en plein ministère Martignac, ce beau soleil couchant de la Restauration? Aussi quand le 29 juillet — au numéro 28 —il deviendra politique, sa
devise sera le Roi et la Charte et il dira du ministère Villèle : — « Ce système qu'après tant d'autres « nous devons encore nommer déplorable. »
A le lire maintenant il paraît sans doute un peu banal, les idées y sont faiblement appuyées et rien ne porte à fond ; il convient cependant de mettre les choses au point perspectif et de ne pas oublier que les meilleurs journaux parisiens du temps succombent, eux aussi, à l'épreuve de la lecture à distance ; c'est que le banal d'aujourd'hui est fait du nouveau, du hardi de 1828 et qu'entre le Provincial et nous, il y a plus d'un demisiècle de révolutions littéraires, sans compter les révolutions politiques. On jugera dès lors avec sympathie, peut-être même avec quelque chose de plus, cet effort tenté par la province pour vivre de sa vie propre, et pour le Provincial, comme pour la Société d'Etudes, nous nous demanderons si le Dijon de 60,000 habitants pourrait donner aujourd'hui l'équivalent du journal de 1828. Il est permis d'en douter ; le rôle littéraire de la province se réduit de plus en plus aux études purement locales, dont le champ est exploré, fouillé jusque dans ses profondeurs ; mais l'aptitude à l'expression personnelle, à la réception même des idées générales, dépasset-elle, égale-t-elle seulement ce que nous trouvons dans le Provincial? Nous craignons que la comparaison ne soit pas tout à l'avantage du temps présent; quoi qu'il en soit, la génération d'alors voulait secouer le joug intellectuel de Paris, penser et juger par elle-même ; la tentative échoua, comme nous Talions voir, mais il était honorable de former un
semblable dessein, plus honorable encore de l'exécuter sans demeurer trop au-dessous. Asselineau, en effet, a rendu hommage aux articles de Th. Foisset, un écrivain de race, et nous mentionnerons aussi tels essais littéraires de Brugnot, notamment sur le Tableau de la Poésie française au xvie siècle par Sainte-Beuve ; nous ne répondons pas du style, et en parlant de Lamartine, Brugnot ne devrait pas employer le terme ambigu de molles inspirations, cela sent un peu son rimeur de province que la gloire d'un vrai grand poète incommode ; mais à tout prendre il fait preuve d'une intelligence singulièrement nette des libres poètes de la Renaissance, et c'est dépasser le niveau des comptes-rendus ordinaires de l'époque que de s'assimiler ainsi.
La publication dijonnaise eut quelque retentissement au dehors et la Quotidienne lui fit l'honneur de la prendre à partie en la traitant de journal obscur; mais des adhésions et des encouragements lui vinrent de meilleur lieu. Dans le n° 4 — 6 mai, — on trouve une longue lettre, un peu filandreuse et comtoise de Charles Nodier ; celle de Victor Hugo à Brugnot insérée dans le n° 25 — 30 juillet, — a plus d'intérêt ; le poète y loue fort les fondateurs d'essayer de se soustraire au despotisme de Paris. « La France est un pays défaillant et appauvri, « Paris est une ville pléthorique. » Sans doute Victor Hugo parlera plus tard d'un autre ton de la Ville Lumière, mais en définitive sa lettre est purement littéraire, et M. Henri Beaune ne l'avait certes ni sous les yeux ni dans la mémoire quand
il en a écrit, dans une note de son livre sur Th. Foisset : « Inutile de dire qu'elle est d'une orthoaï doxie et d'un royalisme effréné. » Le même numéro renferme, à la page suivante, une lettre très bienveillante et complimenteuse du Dijonnais Charles Brifaut, de l'Académie française (82) ; enfin le 35e — vendredi 15 août — publiait, en tête de la première page, une belle lettre de Chateaubriand (83) dans laquelle on lit ce passage qui est vraiment le programme du Provincial : « Il ne dédaigne pas le passé, ne calomnie pas le « présent et met son espérance dans l'avenir. » Ce sont là de nobles paroles ; oui il faut aimer le passé, aimer le présent, mais croire en l'avenir. « L'amour du passé est une piété, une vertu, lice sait-on récemment dans une revue non suspecte « de sentiments rétrogrades, c'est le passé qui « nous a faits, malheur à qui ne s'y intéresse pas « et honte à qui le méprise (84). »
Mais la pièce la plus curieuse qui se rencontre dans la série du Provincial, ce sont les vers signés A. de M., insérés dans le n° 42 — 31 août — avec quelques lignes de présentation par Brugnot : Poésie, Un rêve, Ballade, 21 strophes en vers de 6-6-2-6-6 et 2 syllabes ; or cet A. de M. qui s'offre ainsi au public de province sous le patronage d'un rimeur de province, c'est Alfred de Musset et le Rêve, avouons-le, n'annonce guère les futurs Contes d'Espagne et d'Italie. Il s'y rencontre pourtant, en cherchant bien, quelques-uns de ces traits à donner en cent à tous les Brugnot du monde, ceci par exemple :
Courir comme une abeille, Qui va cherchant les pleurs Des fleurs (85).
Pour la nomenclature des articles, prose ou vers, donnés par Bertrand au Provincial, nous renvoyons à la bibliographie qui termine cette étude et arrivons de suite à la fin de la carrière météorique du journal. Au bas de la quatrième page du n° 54 et dernier — mercredi 30 septembre — on lit la note suivante :
Des motifs graves nécessitant la suspension indéfinie du Provincial, le Directeur a l'honneur de prévenir Messieurs les abonnés qu'il leur fera passer le montant de leur abonnement à dater du 10 octobre.
Charles Brugnot.
Quels étaient ces motifs? Il n'est pas difficile d'en deviner un tout d'abord, l'épuisement accompli ou prochain du capital et celui-là pourrait dispenser de chercher plus loin, mais il y en avait d'autres et d'un ordre tout moral. « L'impression ne pouvait se soutece nir, porte une note manuscrite jointe à l'exem- « plaire de la bibliothèque publique de Dijon, parce « qu'il n'y avait pas de matériaux en réserve, que « l'enthousiasme des jeunes rédacteurs n'était pas « dirigé par la prudence et ne pouvait longtemps « produire d'efïet, la jeunesse ayant plus de couce rage que de force (86). » Cela veut dire sans doute que les jeunes rédacteurs s'étaient dépensés tout entiers du premier élan et que l'huile baissa rapidement dans la lampe en même temps que
l'argent dans la caisse mal alimentée par des abonnements peu nombreux et des annonces plus rares encore. Du moins eut-on le bon sens de s'arrêter avant la prochaine et inévitable chute d'une entreprise commencée cinq mois auparavant avec tant d'espérance et d'entrain.
Un article de Foisset dans le Correspondant du 29 septembre 1829 soulève pour nous quelques voiles de plus ; il faut connaître en effet les préventions des petites villes contre ceux qui ne veulent pas faire comme les autres, pour comprendre quelles colères put soulever ce sage, nous dirions volontiers, cet innocent journal. Quoi il se rencontrait des hommes décidés à ne porter les couleurs d'aucun parti, à être à la fois monarchiques, catholiques et libéraux ! mais du premier jour ce fut contre eux un toile général, et c'est le sort de tout temps réservé à ceux qui cherchent à avoir tranquillement raison. Puis le Provincial ne s'adressait qu'au public éclairé, modéré et sage et cette élite-là, toujours peu nombreuse, ne sait que soutenir discrètement les causes politiques et littéraires sans les empêcher de succomber, ni même les faire vivre. Enfin, avouons -le, le Provincial n'affirmait pas dans son ensemble une telle supériorité littéraire qu'il pût s'imposer en dehors de Dijon et vaincre les jalousies des petites villes voisines ; celles-ci supportent toujours mal, en effet, que l'une d'elles semble s'arroger des droits de capitale. Comme il ne pouvait ni supplanter les journaux parisiens ni réaliser cet idéal cher de tout temps aux lecteurs de province d'un journal
bien au fait de la chronique régionale, l'essai de décentralisation, comme on dirait aujourd'hui, tenté par Foisset et ses amis, était donc condamné à un avortement inévitable ; il mérite cependant mieux qu'une simple mention bibliographique et demeure avec la Société d'Etudes un souvenir honorable de la vie littéraire en Bourgogne, il y a un demi-siècle.
Ce sont là des causes générales ; mais il y en eut de particulières et le mal vint en partie de Brugnot, en qui un excellent cœur s'alliait à un esprit né aigri et au plus détestable caractère. Son ambition était d'être le maître au Provincial, pour en faire ce journal d'opposition violente, agressive, dont il réalisera le type rêvé dans le Spectateur qui sera pour lui la source de tant de déceptions et de chagrins. Mais ses vues dépassaient de beaucoup l'horizon volontairement limité du Provincial, et il ne pouvait convenir au groupe des fondateurs de se subordonner à ce petit professeur venu d'un petit collège. Brugnot entré au journal avec des idées toutes particulières et seulement pour prendre pied dans le milieu où il voulait tenter la fortune, fut doncpourle Provincialun dissolvant et eut le mauvais goût de s'en vanter plus tard, peut-être même en y exagérant après coup un rôle qui à tout prendre lui fait peu d'honneur. « Le Provincial a disparu, écrira-t-il dans « le Spectateur en 1831, parce que les doctrines « du gérant ne pouvaient faire chemin avec celles « des fondateurs (87). » Et ceci encore « les doc- « trines religieuses et politiques du Provincial
« n'ont jamais été les miennes ; » les fondateurs lui ont «coupé l'herbe sous le pied,» ira-t-il jusqu'à dire de ces amis auxquels il dut une place honorable et utile, mais ils sont royalistes tandis qu'il se proclame seulement « un résigné et un patient. » Plus tard il se vantera encore de n'avoir jamais écrit au Provincial qu'un article politique signé et quelques lignes en réponse à la Quotidienne. Pourquoi donc y restait-il? Pauvre orgueilleux qui se croyait appelé à être le grand directeur de l'opinion publique dans la région ! pour son malheur, ce rôle trop grand pour ses forces physiques et intellectuelles, il essayera un jour de le jouer et la politique le brisera.
Des froissements répétés et s'aggravant de jour en jour, devaient naître d'un semblable état de choses, et ils ne manquèrent pas ; peutêtre Foisset, l'ancien camarade d'enfance et de collège de Brugnot, aurait-il pu interposer utilement l'autorité des souvenirs et de sa ferme raison, malheureusement pour le journal, il n'était plus à Dijon, et nul ne le pouvait remplacer dans cette action permanente qui s'exerce sur place. Disons- le enfin, Brugnot ne fut jamais populaire à Dijon, il le sentait sans comprendre pourquoi, s'en aigrissait de plus en plus et faisait tout pour se rendre impossible. A la vérité ses amis savaient apprécier les qualités précieuses de l'esprit et du cœur dissimulées sous des dehors agaçants et un orgueil que ne réparait pas une éducation insuffisante, mais le public ne voit, ne peut voir que les écorces et l'opinion dominante enveloppa dans la
même défaveur le personnel entier du journal, une de ces défaveurs provinciales contre lesquelles rien ne prévaut. C'est ainsi que Brugnot fit l'apprentissage de cette impopularité qui sera désormais la plaie cuisante de sa courte vie.
Il est probable que Louis Bertrand trouvait le Provincial bien sage et bien peu romantique, mais sa disparition ne lui fut pas moins cruelle. Au reste il n'y avait fait que de la littérature et de la poésie, demeurant étranger aux tiraillements du dedans comme aux polémiques extérieures. S'était-il senti tout à fait à l'aise dans ce milieu exclusivement bourguignon? On en peut douter, car jamais il n'y eut rien en lui du Bourguignon et surtout du Dijonnais ; à Dijon, en effet, où se cristallise le tempérament moral de la Bourgogne tout entière, le caractère général de l'esprit dans ses manifestations diverses est la force et la solidité plutôt que la grâce, on y fait bon marché de la forme et on y conçoit le beau, moins comme une poésie brillante que comme une prose mâle et pleine.
Cette solidité ne va pas sans une certaine pesanteur « quelque lourdise, n disait un Dijonnais du xvie siècle, le président Jean Agneau- Begat. Et au vrai si à Dijon on pense fortement et de sens droit, le langage écrit ou parlé a toujours quelque chose d'un peu abrupt et c'est par un travail acharné, à la Flaubert, que Buffbn est parvenu, mais aux dépens de la liberté et du naturel, à cette harmonie majestueuse et cadencée qui est le triomphe du genre oratoire. Aussi son ami
Charles de Brosses s'est-il moqué de la peine qu'il se donne pour peser les syllabes et écarter un qui d'un que trop hâté; mais peut-être celui que Stendhal appelle « le charmant président , » n'en prend-il pas assez lui-même et « quelque tour de pigne, » dirait Montaigne, n'aurait pas nui, même aux Lettres familières écrites d'Italie, le seul de ses ouvrages qui soit entré dans la littérature française générale. Quant au président Bouhier, « qui remuait tout, » disait d'Alembert, il est à peu près illisible aujourd'hui, nous parlons bien entendu de ses grands ouvrages et non de ses lettres qui comme celles de l'abbé Nicaise présentent du moins un intérêt documentaire. Clément, celui que sans un trop grand effort d'esprit, Voltaire appelait V inclément Clément, peut être considéré avec son bon sens terre à terre, comme le type de ce que deviennent les fortes qualités de la race chez les esprits du quatrième rang. Et même ne serait-il pas possible, en y regardant bien, de reconnaître dans le langage à la fois vigoureux, profond et familier de Bossuet, cette empreinte du génie grave mais toujours un peu rude de la Bourgogne?
Mais aussi quelle netteté hardie de la pensée, quel langage savoureux et franc que n'altèrent jamais le pédantisme et l'apprêt. Et ces qualités, qui tiennent au génie même de la race, sont aussi anciennes qu'elle. Lisez par exemple le Journal des États de 1484 rédigé par Jean Masselin, nous sommes encore et pour longtemps au temps des harangues scolasliques, ampoulées et lourdes toutes
bourrées de citations sacrées ou profanes, d'invocations et de hors-d'œuvre, mais un véritable orateur, un homme d'état va se révéler dans la séance du 9 février. Audace réfléchie, développement logique et passionné, énergie croissante de la pensée et de la parole, tout n'est-il pas réussi dans ce discours mémorable entendu ce jour-là? et c'est un Bourguignon, c'est Philippe Pot, seigneur de la Roche, député de la noblesse du duché nouvellement rentré dans l'unité nationale, qui a l'honneur d'ouvrir ainsi le livre d'or de l'éloquence politique en France, et certes il fut vraiment ce jour-là le verbe du libre génie de la Bourgogne.
Un tel terroir ne produit facilement ni romanciers, ni poètes (88), Lamartine appartient à la Bourgogne du midi, et pour lettré universel et délicat qu'il fut, Lamonnoye, un pur Dijonnais de cette populaire rue du Bourg, qui est le cœur même de la vieille ville, n'a vraiment de la grâce qu'en maniant l'idiome bourguignon, le plus souvent ses vers français sont bons à mettre au bas des estampes. Que dirons-nous de Crébillon le tragique? Pour ce qui est de Piron, il est sans doute le plus rocailleux, nous ne dirons pas des poètes, mais des écrivains en vers, et si de tout ce bronze que sa vanité par trop naïve opposait à la marqueterie de Voltaire, la Métromanie, le chef-d'œuvre des comédies où on ne rit pas, a mérité de survivre, ne sait-on au prix de quel labeur imposé par des amitiés éclairées, fut obtenue cette perfection du style raisonnable et clair? nous ne parlerons pas de ses intarissables bons mots, ce sont pour la
plupart de ces traits qui assomment plutôt qu'ils ne percent. Dans la préface mise en tête de l'édition posthume des poésies de Brugnot, Foisset a reconnu ce défaut propre aux plumes dijonnaises et lui-même donnera un modèle de ce style sain et fort, mais auquel manque toujours on ne sait quelle fleur de grâce aisée. On jugera de même des lettres anonymes sur Dijon publiées en 1831, connues aujourd'hui pour être l'œuvre de Frantin aîné ; il est difficile de juger mieux, et en même temps de refléter plus fidèlement dans son style le caractère, les hautes qualités et les demi-défauts d'un peuple (89).
Ces traits propres à la race se retrouvent également dans les arts, comparez Notre-Dame de Dijon, le type de l'école bourguignonne du xme siècle, aux édifices contemporains de la Champagne et de l'Ile-de-France et les différences apparaîtront aussitôt. C'est bien le même art, mais avec quelque chose de plus rassis, de plus posé, de plus attaché à la terre, si l'on veut. L'architecte bourguignon se possède toujours, il pense profondément et jusque dans ses plus grandes audaces apparentes, demeure encore maître de soi comme de son oeuvre. Moins fine, moins variée, moins féminine que dans l'Ile-de-France, la sculpture ornementale est d'un caractère plus décoratif et plus mâle (90). La Renaissance bourguignonne n'est pas moins grave, sobre, et quand elle veut faire violence au génie national, dépasse volontiers le but et atteint plutôt à l'abondance qu'à la richesse. La France est un pays de sculpteurs, l'art
Puits de Moïse et dans ses élans sincères, passionnés vers ce passé auquel il reviendra sans cesse, car là est sa véritable patrie dans le temps ! Enfin voici un dernier passage où par la voix de son interlocuteur mystérieux, le poète va nous livrer, dans un style, assez rocailleux d'ailleurs, le secret de son idéal poétique : « Ce manuscrit vous dira « combien d'instruments ont essayés mes lèvres, « avant d'arriver à celui qui rend la note juste et « expressive, combien de pinceaux j'ai usés sur la « toile avant d'y voir naître la vague aurore du clairt obscur. Là sont consignés divers procédés, nou- « veaux peut-être, d'harmonie et de couleur, seul « résultat et seule récompense qu'aient obtenus « mes élucubrations. » Tout l'art de Louis n'est-il pas dans ces quelques lignes? Comme moyen un travail sans fin de ciselure, comme but « l'harmonie et les couleurs. » Quand et où ces lignes ontelles été écrites? A Dijon ou à Paris, en 1828 ou après ISSS ? Il importe peu, elles reflètent la pensée unique, constante de Louis, elles expriment cette conception de l'art qui fut la sienne dès le collège, pour dominer et absorber cette courte vie où l'on ne distingue ni époques ni dates.
La société dijonnaise où Bertrand allait pénétrer au sortir du collège a présenté sous la Restauration comme une image réduite de la société française tout entière. Une génération nouvelle n'avait
fait qu'entrevoir les spectacles grandioses et décevants de la gloire militaire et c'est parmi les maux des invasions, suivies d'une longue occupation étrangère, qu'elle était arrivée à la virilité. Alors, mais avec moins d'illusions qu'au siècle précédent, elle se reprit à croire à l'influence des idées sur les choses humaines, à l'action bienfaisante du vrai, du beau et du bien, surtout de la liberté à laquelle, non sans quelques tâtonnements, s'essayait alors la France. Toutefois, par une conséquence d'un état politique où seul le petit nombre était légalement quelque chose, la notion de la culture intellectuelle destinée à agrandir l'homme moral demeurait encore tout aristocratique. A la vérité, on se maintenait par là dans les hautes régions de la pensée, on prétendait s'adresser à la raison et au goût, plutôt qu'à des mobiles moins purs, mais plus puissants sur l'âme humaine, seulement on croyait, non sans naïveté, agir sur l'opinion du pays quand on n'avait recueilli après tout que les suffrages d'un très petit nombre. Qu'il y eut donc de l'ingénuité et beaucoup, dans ces efforts, cela est manifeste, mais aussi que de générosité, de désintéressement, au cœur de cette jeunesse éprise de justice, qui, ne doutant de rien, voulait remuer tout pour résoudre tout, et prenait possession du monde avec le plus ferme espoir de le rendre meilleur et plus beau !
Dijon fut alors un des centres les plus vivants de cette renaissance, on y croyait encore à la vie provinciale, sans vouloir comprendre que la Révolution l'avait tuée en « désossant la France, »
suivant l'énergique expression de Napoléon. Et en effet, les éléments d'une société polie et lettrée semblaient tout prêts pour rendre à la vieille ville parlementaire une image de ce Dijon du xvine siècle dont les survivants entretenaient et faisaient aimer le souvenir. C'est dans ces conditions que se fonda la Société d'Études, à laquelle Bertrand fut agrégé au sortir du collège.
Cependant l'idée première fut apportée du dehors, Dijon n'a jamais été une ville d'initiative et l'esprit local ne se prête pas de lui-même aux groupements volontaires. Au commencement de l'année 1821, un jeune Franc -Comtois, Joseph Hugon d'Augicourt (56), vint à Dijon dans un but assez franchement avoué de propagande politique et religieuse, et se fit inscrire à l'école de droit comme étudiant. 11 y rencontra plusieurs de ses compatriotes, entre autres Amédée Varin d'Ainvelle et Edouard Clerc qui appartenaient à des familles de l'ancienne et de la nouvelle magistrature, l'un et l'autre fort liés avec un autre étudiant d'origine bourguignonne, Théophile Foisset (57), qui avait été, très jeune encore, l'un des secrétaires du procureur général Riambourg. C'était un catholique pratiquant mais lié intimement avec des jeunes gens appartenant aux opinions plus libérales. 11 demeurait alors rue d'Apchon, fondue plus tard dans la rue Buffon, et son logement servait de lieu de réunion à une sorte de conférence limitée à huit membres, dont les principaux étaient Henri Lacordaire et Prosper Lorain (58). Nous n'avons pas à parler ici du premier, si ce n'est
pour rappeler qu'à cette date le futur rénovateur de l'ordre des Dominicains en France passait pour un libéral avancé, un peu révolutionnaire même et plus qu'à demi républicain; on peut dire que jamais il ne dépouillera tout à fait le jeune homme. Prosper Lorain, qui appartenait à une ancienne et honorable famille bourgeoise du Maçonnais, était un esprit brillant et non sans solidité, il l'a prouvé comme professeur et comme écrivain, mais une âme sans fermeté, un indécis cependant plutôt qu'un sceptique et qui, dans l'ordre des convictions, a dit de lui Paul Foisset recueillant sans doute une parole de son père <59), ne sut jamais poser deux pierres l'une sur l'autre. Aussi malgré beaucoup de dons heureux et faute d'un seul il ne dépassera jamais le niveau moyen des hommes bien doués.
Ces jeunes gens, assez dissemblables en définitive de caractère et d'esprit, vivaient dans une intimité qui fait honneur à tous les trois ; la petite société dont ils étaient le centre ressemblait peu à ces conférences d'étudiants qui préparent leurs examens en commun, ni même à ces basoches de stagiaires où l'on s'exerce à la casuistique du mur mitoyen; l'ambition y était moins professionnelle et plus haute et on y rêvait d'éloquence plutôt que de plaidoiries. Se bien préparer par une culture générale à servir son pays, contribuer à son action par les idées au dedans et au dehors, tel était l'objectif de ces jeunes enthousiastes qui prolongeaient encore leurs conférences dans de longues promenades à travers la campagne. Foisset faisait
à ses amis un cours de droit public, H. d'Augicourt y fut admis ou s'y introduisit lui-même et fit bientôt des ouvertures catégoriques à Foisset. La société des Bonnes Études établie à Paris sous le patronage de saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Nazianze, cherchait à fonder des colonies en province; H. d'Augicourt en avait déjà créé à Bordeaux et à Besançon et il lui semblait que le terrain était tout préparé à Dijon pour y constituer sur le même modèle une Société correspondante de jeunes gens bien pensants, c'était et c'est encore, l'expression en usage.
Ces avances furent assez froidement accueillies par Foisset; créer à Dijon une Société d'études lui agréait fort et l'affiliation à la Société orthodoxe de Paris n'avait rien qui pût lui déplaire, mais sa conception était autre. Il entrevoyait plutôt une Société largement ouverte à tous les hommes de bonne volonté et de bonne foi, ne relevant que d'elle-même et ne recevant du dehors ni impulsion ni mot d'ordre, respectueuse enfin pour la religion et les pouvoirs publics, sans être prisonnière d'aucune secte. D'ailleurs il connaissait son terrain et cet esprit dijonnais, frondeur mais libéral et fier que H. d'Augicourt ignorait ou voulait ignorer, car il était de ces hommes à idées très arrêtées, calculant tout, marchant à leur but sans rien entendre ni voir des réalités morales de la vie, et par-dessus le marché un pur Comtois. Le dissentiment entre les deux esprits se manifesta absolu au premier choc, quand Foisset eut déclaré nettement que Lorain et Lacordaire, qui
n'étaient pas des pratiquants, devaient entrer des premiers dans la Société dont Lorain serait même un des présidents. C'est dans ces conditions que Foisset entra en campagne, Lorain accéda de grand cœur à la proposition de son ami mieux accueilli encore, et avec enthousiasme, par Henri Lacordaire. « Bataille, mon cher Foisset, bataille, c'est ce que j'aime. » Foisset, lui, ne rêvait pas de bataille, il voulait au contraire que la Société en formation se maintînt dans les templa serena sapientiœ et ne devînt pas une arène ; il s'adressa ensuite à deux amis éprouvés, qui, malgré certaines dissidences d'opinion, demeurerontles siens jusqu'à la fin. Victor Ladey et Edmond Boissard que nous avons déjà rencontrés avec Louis Bertrand sur les bancs du collège; l'un et l'autre acceptèrent.
Ainsi fut formé facilement le noyau de la Société future, mais ce premier cercle intime une fois franchi, les difficultés commencèrent. C'était manifestement dans le personnel de l'Ecole de Droit et du jeune barreau qu'il fallait se recruter, il n'y avait pas alors d'étudiants en dehors de la Faculté de Droit et les bonnes Facultés des Sciences et des Lettres ne comptaient guère. Mais la place semblait déjà prise par une Société de jurisprudence dont l'esprit très nettement libéral était quelque peu exclusif ; ainsi elle avait eu le tort de ne pas admettre Foisset et devait l'aggraver encore en l'écartant plus tard pour la seconde fois (60). La nouvelle Société pouvait donc être prise pour une rivale dont les fondateurs voulaient opposer une chapelle orthodoxe et monarchique à l'église
libérale, et il fallut à Foisset beaucoup de zèle, de diplomatie même, -- à prendre bien entendu le mot dans le meilleur sens — pour vaincre les préventions des uns, l'indifférence des autres, sans compter l'opposition plus ou moins déclarée de personnages importants. Ainsi l'évêque semblait favorable (61), mais le clergé demeurait froid, sinon hostile; le recteur ne se montrait pas favorable, il n'aimait pas les groupements, les associations entre étudiants, or M. Berthot n'était pas homme à cacher sa manière de voir et l'ayant manifestée à n'y pas conformer son action. Foisset, par bonheur, avait deux qualités maîtresses pour conduire les hommes; l'esprit de décision et l'esprit de conciliation. « Il n'en est pas deux, écrit-il le 8 juin 1821 « à son ami Charles Brugnot alors professeur de « quatrième au collège de Cluny (62), à qui j'ai « pu parler de la Société exactement de la même « manière. Enfin j'ai tâché d'entrer dans toutes « les différences de chaque situation particulière, « de vaincre toutes les répugnances individuelles « et depuis d'éviter une foule d'occasions où les « nuances dont ie t'ai parlé auraient pu se trahir, « en un mot d'épargner à chacun des chocs et même « des froissements. « A beaucoup d'égards je crois « avoir à peu près réussi. »
Tant de bon vouloir, en effet, avait eu sa récompense et la Société d'Etudes, créée le 21 mai 1821, constituée le 29, tint sa première séance générale le 13 juin ; le règlement rédigé par Foisset avait été adopté sans discussion sur la proposition de Lacordaire, et le président fut celui que, pour
affirmer les tendances de la Société, Foisset avait proposé et souhaité, Prosper Lorain ; l'abbé Gattrez, aumônier du collège (63), fut vice-président, et Foisset se contenta du rôle plus modeste, mais non pas moins utile, de secrétaire. La Société avait pris cette devise : Etude et amitié (64), qui caractérisait nettement son but, l'union désintéressée des intelligences et des cœurs. Aucun programme politique ou religieux ne fut formulé, mais il est impossible qu'une réunion d'hommes, même animés de sentiments divers, n'ait pas un esprit particulier et celui de la Société nouvelle devait être le libéralisme modéré, mais constitutionnel, à la fois monarchique et chrétien. C'est ainsi que, dans la troisième année de son existence, elle fut amenée à s'affilier à la Société de Paris, mais en conservant toute son indépendance et en devenant simple Société correspondante ; cette affiliation fut fondée « sur le respect commun pour la Religion, la Monarchie et les libertés publiques (65). »
La société dijonnaise se divisait en quatre sections — Philosophie, — Histoire, — Littérature, — Législation; rien pour les sciences, on s'en étonnerait aujourd'hui, mais ces lettrés n'y pensèrent même pas, la science pure demeurait alors un domaine réservé ou plutôt délaissé, non sans quelque dédain, à ses adeptes professionnels, et cette curiosité plus ample, honneur de notre génération qui ne veut rien ignorer du génie humain, n'était pas encore née. La Société comprenait des membres actifs, reçus sur preuves faites
ET LE ROMAiNTISME A DIJON 57
et après une lecture, des auditeurs et des correspondants ; le bureau était formé d'un président élu pour un an, d'un vice-président et de deux secrétaires, l'un pour l'extérieur, l'autre pour l'intérieur ;il y avait en outre un archiviste général (66), enfin pour chaque section un président et un secrétaire. On se réunissait chaque semaine en séance particulière et en assemblée générale tous les mois, le soir, dans une salle du Palais de justice, l'ancienne Tournelle devenue la chambre correctionnelle de la Cour royale, mise à la disposition de la Société par le premier président Ranfer de Bretenières (67), l'un des membres honoraires. Les autres étaient le procureur général Nault, le président de chambre Riambourg, MM. Gueneau de Mussy, professeur de littérature grecque à la Faculté des Lettres ; Gueneau d'Aumont, son cousin, professeur de physique à la Faculté des Sciences, Morelot, à la fois professeur à la Faculté de Droit et conseiller de préfecture (68). La Société n'admettait pas les fonctionnaires au nombre des membres titulaires, et ne faisait d'exception que pour les membres des clergés, mais les membres honoraires avaient le droit d'assister aux séances et MM. Nault et Riambourg y paraissaient volontiers. La présence de ces magistrats, d'un royalisme éprouvé, l'influence même d'un milieu officiel, étaient une garantie que les choses se passeraient correctement au sein de la Société d'Etudes ; jamais en effet, elle ne fut suspecte au pouvoir qui ne devait pas épargner sa sœur aînée, la Société de jurisprudence dont le libéralisme, à peine plus ac-
centué pourtant, parut bientôt un danger public.
Il faut reconnaître que les liens communs — et quels liens communs, ceux de 1822 ! —fleurissaient à la Société d'Etudes, on y faisait des lectures, trop assurément mais c'était le goût général du temps, des rapports sur les ouvrages nouveaux et on politiquait fort dans les couloirs pour obtenir les fonctions de rapporteur; on discutait des questions de morale, de droit constitutionnel, surtout de pure littérature. Le vers de salon, la poésie d'amateur sévissaient aux séances ; mais qui ne faisait pas de vers à cette époque? Par malheur si on lisait beaucoup, on lisait mal, Foisset comme les autres, et dans des notes intimes, dont nous avons eu communication, un des membres les plus affinés, un des esprits les plus libres de la Société, Denizot (69), se demandait s'il ne serait pas opportun de créer une section de lecture.
Il y avait donc de l'Académie dans la Société d'Etudes, un peu de la conférence Mole, beaucoup de la conférence Labruyère, car en vrais dilettantes des choses de l'esprit, ces jeunes gens, pour la plupart du moins, cherchaient plutôt à orner leur intelligence et à se conserver en harmonie avec le mouvement général des idées qu'à s'armer pour la vie militante. Là était manifestement recueil pour la jeune société, et il semblait difficile
de la maintenir longtemps dans des voies aussi désintéressées ; ses fondateurs n'en réussirent pas
moins à faire prospérer pendant plusieurs années
et vivre pendant onze, cette agrégation de purs lettrés et la génération distinguée qui la traversa
lui dut cette culture générale, ces goûts littéraires et délicats dont l'empreinte, une fois reçue, ne s'effaça jamais. En définitive, l'œuvre et l'action furent bonnes et de 1821 à 1832, la Société a accueilli l'élite de la jeunesse studieuse et lettrée de la ville ; beaucoup sans doute, dispersés bientôt par les nécessités de leurs carrières, n'ont fait qu'y passer, mais ils lui demeuraient unis par le souvenir, souvent par le titre de correspondants, surtout par les amitiés solides, nées de ces contacts passagers.
Le ton mesuré et courtois y fut toujours celai de la bonne compagnie, avec cela singulièrement libre, rien ne rappelle ici ces confréries d'admiration mutuelle qui s'épanouissent volontiers en province et ailleurs. Ainsi nous avons eu entre les mains des rapports de 1822 — l'âge d'or de la Société — où les œuvres de quelques membres sont analysées, discutées et jugées, avec autant d'indépendance que de finesse ; il est vrai qu'ils sont de Lacordaire (70), alors secrétaire, Foisset étant président; ils s'étaient fait inscrire l'un et l'autre dans les quatre sections à la fois. Cette même année 1822, Lacordaire partit pour Paris ; il ne passa donc qu'une année environ àlaSociété d'Etudes, mais celle-ci lui dut sa date la plus mémorable, cette séance historique du 5 mars 1822, qui eut lieu, nous ne savons pourquoi, au palais de Monsieur, dans une des salles de l'appartement du comte de Damas (71), gouverneur de la XVIIIe division militaire ; ce jour-là Henri Lacordaire abjura solennellement le déisme de Rous-
« seau comme menant à un suicide moral. » Si le coup de théâtre n'a pas été un peu dramatisé dans les souvenirs de Foisset, ce fut le premier signe de l'orientation nouvelle et définitive que Lacordaire allait donner à sa vie. Plus tard l'abbé Lacordaire se fera restituer toutes ses œuvres, prose ou vers, déposées aux archives.
Il a été la personnalité la plus brillante de la Société, mais Foisset en fut vraiment l'âme. « Une « telle société ne peut être qu'une démocratie, » disait-il dès le premier jour ; on peut croire qu'il eût préféré autre chose, en tous cas il put se rassurer bien vite, car la Société d'Etudes ne fut pas autant que cela une démocratie. En définitive on ne peut refuser à Foisset le mérite de s'être résigné aux conditions nécessaires de son existence et de les avoir maintenues avec tact, persévérance et mesure. Il ne commit pas la faute de se perpétuer dans les fonctions de président, ni même de secrétaire, mais s'il sut n'être pas encombrant, son action discrète se fit toujours sentir et d'autant plus facilement accepter qu'elle ne s'imposa jamais. C'est un rôle difficile, en effet, que d'être officiellement ou non l'autoriié directrice dans une société de ce genre ; il ne faut ni l'absorber en soi ni l'abandonner à elle-même, la diriger dans des voies sérieuses et cependant faire la part des illusions propres à tous les débutants dont l'ingénuité croit volontiers digne d'être écrit, lu, voire même imprimé, tout ce qui leur passe par la tête, esquiver à propos, sans avoir l'air de briser là, les discussions irritantes (72), et éviter en même temps le
languissant et l'ennuyeux. Foisset y réussit dans une certaine mesure et pour un temps, il fallut bien sacrifier aux petits vers, aux lectures trop hâtivement préparées, surtout aux pastiches provinciaux du romantisme, mais le contact des idées produisit son effet ordinaire et le niveau général s'éleva peu à peu. Ce qui sauva longtemps la Société, ce fut, comme on l'avait espéré, l'afflux incessant de membres nouveaux venus de cette école de Droit sur laquelle rayonnait la haute renommée de Proudhon (73); ainsi, tandis que les anciens membres y maintenaient l'esprit de tradition, le personnel sans cesse renouvelé empêchait la Société de tourner à la coterie et à la petite église fermée. Si bien qu'un jour elle accueillit deux Wurtembergeois: les barons de Marshall et Charles de Hûgel, gentilshommes protestants et libéraux, voyageant à la façon, non des Français qui passent une journée dans une ville, vont voir la cathédrale, parfois même le musée et s'ennuient au bout de deux heures, mais des Anglais et des Allemands qui veulent connaître à fond les choses et surtout les hommes. Le bon renom littéraire de Dijon les attira — e longinquo reverentior — la Société d'Etudes avait fait quelque bruit au dehors, ils vinrent, s'informèrent, se firent présenter et furent admis; la Société compta alors parmi ses membres des prêtres catholiques et quatre protestants dont un pasteur et le fils d'un pasteur.
Mais la décadence commencée au départ de Foisset en 1828, se précipita en 1830, parce qu'en accentuant les rivalités politiques et en dé-
tournant irrévocablement les esprits du dilettantisme littéraire vers des réalités moins abstraites, la Révolution porta à la société d'Etudes une atteinte irrémédiable ; ajoutez que plusieurs de ses membres y perdirent volontairement ou non leurs carrières, tandis que d'autres y commençaient les leurs ; or il n'a jamais été facile de faire vivre ensemble les vaincus et les vainqueurs de la politique. La Société survivra cependant à la Révolution, mais devenue l'ombre d'elle-même et pour finir obscurément en 1832 ; comme elle n'a pas publié de mémoires, il ne subsiste d'elle que des registres enfouis dans une bibliothèque privée (74) et le souvenir trop oublié aujourd'hui d'une tentative honorable. Aujourd'hui que Dijon a passé de 24,000 à 60,000 habitants, une société littéraire formée sur le modèle de celle de 1821, y fournirait-elle une carrière égale en éclat et en durée ?
Après plus de soixante ans écoulés il y a encore un vif intérêt à parcourir les listes de la Société ; si peu de noms, sans doute, sont acquis à l'histoire générale du temps, beaucoup évoquent le souvenir d'hommes utiles qui ont fait honneur à la vie provinciale d'alors; comptons en effet, voici Lacordaire, Foisset, son frère Sylvestre et son neveu François, les deux frères Daveluy, Antoine de Latour, qui se prépare à l'école Normale sous Daveluy, Lorain, Ladey, E. Boissard, Denizot, Madon, William Belime, Etienne de Saint-Seine et Jules d'Andelarre qui vont bientôt devenir cousins par alliance, Louis Bertrand, Gouget, Fleury,
Guichon de Grandpont, le seul survivant peut-être de la Société, Rabou, Carrelet de Loisy, les abbés Gattrez et Maréchal, Charles Ponsot, neveu de Foisset, Clerc, A. Varin d'Ainvelle, Koch, Guillemin, Gautrelet, A. Petit, quatre avocats dont les deux derniers sont devenus des magistrats du degré supérieur, Capel, Charles Petit, Beaurepaire, Lhomme de Mercey, A . de Frontin , Victor Moussier, le dernier représentant d'une vieille et honorable famille dijonnaise, Th. Delamarche, Chevillard, E. Masson, Hugues Abord, Toussaint, Maréchal, Vaillant de Meixmoron, S. de Lachadenède, B. d'Hotelans, Bounder, Régnier, Cuenot, Ch. Poncet, Charles Brugnot, François Bordet, Philibert Beaune, Maillard de Chambure, M. d'Eaubonne, Th. Carey, Jobard-Dumesnil, Ph. d'Esterno, Rossignol, etc. (75). Louis Bertrand retrouva donc à la Société bon nombre de ses amis de collège, mais en dehors de cet attrait tout personnel, elle était bien faite pour séduire un esprit enthousiaste de toutes ces choses « de grâce et d'ornement, » qu'il considérait comme le but suprême de la vie.
Dès lors commença entre quelques-uns de ses nouveaux collègues et lui — nous ne dirons pas une intimité, il n'était pas facile de se lier à fond avec Bertrand — mais une amitié intellectuelle dont la preuve nous est donnée par la première page d'un album daté de 1829, écrit par Ladey et demeuré entre les mains de madame Ladey. On y voit les noms d'un certain nombre de membres présents ou absents, anciens ou nouveaux de la Société réunis là dans une intention amicale, ce
sont ceux de Gouget, Rabou, Foisset, Daveluy, Lacordaire, Bertrand, Boissard, Varin, Ladey, Brugnot, Lorain, Hugues Darcy et Maillard de Chambure; une place vide semble attendre un dernier nom.
Quels furent le rôle et la part de Louis à la Société d'Etudes ? N'ayant pu compulser les registres il nous est impossible de le dire, nous savons seulement d'une manière certaine qu'il en était membre en 18*28, car il figure à cette date parmi les membres présents à une séance de la section de Droit (76), nous nous demandons même ce qu'il y allait faire. Son frère Frédéric assure qu'il fut un des secrétaires, sans aucun doute le secrétaire particulier de la section de littérature ; quoi qu'il en soit il se trouvait en ligne dans le groupe dont Foisset, Jules d'Andelarre, Et. de Saint-Seine, Ladey, etc. étaient les personnalités les plus en vue, lors de la création du Provincial qui au milieu de cette même année 1828 va être l'organe, le verbe de la Société d'Etudes.
A cette date un grand changement venait de se produire dans la vie de Louis, la mort de son père l'avait fait chef de famille. Le 27 février 1828, après trois années de souffrance, le capitaine Bertrand mourait dans la maison de la rue Crébillon ; la paralysie progressive et générale s'était ajoutée à une cruelle maladie d'estomac, les sens s'étei-
qui comporte le moins l'a peu près et la fantaisie a toujours fleuri chez un peuple de prosateurs à idées claires, aussi tandis que l'Italie était encore à l'état demi-barbare, les xne et xiir9 siècles peuplaient déjà nos cathédrales et même de modestes églises perdues au loin dans la campagne, d'œuvres achevées. Chez les nations modernes les mieux partagées, en Italie même, la statuaire a subi des éclipses, dans d'autres elle n'a brillé que d'un éclat tout passager et sans lendemain ; jamais en France, la tradition n'a été brisée et nul province n'a été plus française en cela que la Bourgogne ; elle a produit peu de peintres et aucun de grand nom, carPrudhon etGreuze appartiennent comme Lamartine, aux climats déjà attiédis du cours inférieur de la Saône, mais Dijon a apporté de tout temps un contingent d'élite à l'art national par excellence et son école des Beaux-Arts ne cesse depuis plus d'un siècle de lui fournir des recrues nouvelles (91). Telle apparaît la race, généreuse et virile ; mais d'esprit positif, plus propre aux idées qu'aux images elle est bien la fille du climat et de la terre. Comment donc Sainte-Beuve a-t-il pu dire que Louis Bertrand s'était fait tout Dijonnais alors que son talent ténu à force d'être délicat, ses procédés minutieux, sa vision nette et courte des choses, sont précisément tout le contraire de la solidité, de la carrure franche, un peu grosse du génie bourguignon? 11 n'en a pas non plus le rire franc et sonore, la plaisanterie grasse toute imprégnée de purée septembrale et l'analyse la plus raffinée ne trouverait pas dans son œuvre en-
tière une trace quelconque du sel bourguignon. On est grand railleur à Dijon et dès le xme siècle on disait de nos pères « les moqueurs de Dijon, » mais à aucun degré Louis n'a le don de la plaisanterie et on s'en convaincra en lisant cette platitude affligeante qu'il a intitulée Le portier d'une Académie. Il y a là manifestement des intentions satiriques dont nous n'avons pas la clé, mais à vouloir être plaisant une fois dans sa vie, Bertrand a perdu toutes ses qualités ordinaires et Asselineau a bien fait de laisser dormir cette satire mal venue dans les pages du Provincial. Au surplus le romantisme a eu pour le comique une passion malheureuse car aucun don ne lui a été plus refusé que celui-là, et quelques traits âpres jetés par Byron dans le Don Juan, pèsent plus que tout le bagage des plaisanteries romantiques.
Nulle influence extérieure de milieu n'intervient donc pour expliquer le cas psychologique de Louis Bertrand, ce délicat, ce minutieux est un isolé; son verre ne fut pas grand, mais la liqueur subtile qu'il y versa goutte à goutte n'a pas été puisée à l'ample cuve où fermente le vin généreux de la Bourgogne.
Le Provincial n'en avait pas moins donné à son personnel une certaine notoriété à Paris, et Louis voulut en profiter pour se pousser dans le vrai monde littéraire. Pendant l'hiver de 1828 à 1829
nous le retrouvons à Paris, où il fut présenté à Sainte-Beuve et à Louis Boulanger (92), celui-ci né comme Louis en Italie et Français seulement par sa mère, n'est son aîné que d'un an, mais il est entré d'un bond dans la renommée par son Mazeppa, un des plus grands succès romantiques du Salon de 1827 ; il vient de publier une ample lithographie romantique inspirée de Victor Hugo, la Ronde du Sabbat (93), dont le Provincial a parlé avec bienveillance, et peut-être l'article du 8 août 1828 fut-il le trait d'union entre les deux jeunes gens. Quoi qu'il en soit, Louis Boulanger présenta Bertrand dans le salon de Charles Nodier à l'Arsenal ; nous laissons maintenant la parole à Sainte-Beuve (94).
« Nous vîmes simplement alors un grand et « maigre jeune homme de vingt ans au teint jaune « et brun, à la physionomie narquoise et fine sans « doute, peut-être un peu chafouine, au long rire « silencieux. Il semblait timide ou plutôt sauvage. « Nous le connaissions à l'avance et nous crûmes « l'avoir apprivoisé. Il nous récita sans trop se « faire prier et d'une voix sautillante, quelquesce unes de ses petites ballades en prose, dont le « couplet ou le verset exact simulent assez bien « la cadence d'un rythme. » Victor Pavie va nous dessiner à son tour, et d'un trait plus romantique, le portrait du nouveau débarqué (95). « Ses allures « gauches, sa mise incorrecte et naïve, son défaut « d'équilibre et d'aplomb trahissaient l'échappé de « province. On devinait le poète au feu mal con- « tenu de ses regards errants et timides
« quant à l'expression de sa physionomie où je ne « sais quel dilettantisme exalté se combinait avec « une taciturnité un peu sauvage, il n'était que « trop facile d'y reconnaître une de ces victimes « de l'idéal et du caprice qui chassées du terroir « par des incompatibilités de race s'en vont cherce cher fortune ou misère à Paris. On lisait ce soirce là. Quand arriva son tour, il tira de sa poche et a lut — moins qu'il ne récita — une manière de « ballade dans le goût pittoresque de l'école, ciselée « comme une coupe, coloriée comme un vitrail « dont les rimes tintaient comme les notes du « carillon de Bruges. Ceux qui survivent n'ont pas « oublié après trente ans l'effet que produisait, « sous le chevrotement de sa voix grêle, le retour « périodique de ces deux vers :
« L'on entendait le soir sonner les cloches
« Du gothique couvent de Saint-Pierre de Loches.
ce La leçon récitée, il se dissimula tout honteux « dans l'embrasure d'une fenêtre, où Saintece Beuve le recueillit et le détermina. Nodier ne « le revit plus, Boulanger pas davantage. »
Il y a quelques différences entre les deux récits; suivant Sainte-Beuve, Bertrand aurait récité le Maçon, une de ses meilleures pièces, tandis que Pavie parle d'une ballade en vers où cloches rimait un peu trop richement avec Loches ; peu importe, il a pu dire l'une et l'autre, puis ce que nous cherchons ici, c'est l'impression produite par le jeune Dijonnais dans le salon de l'Arsenal, et nous l'avons identique dans les deux récits.
Louis passa l'année 1829 tout entière à Paris, fréquentant le salon des frères Deschamps, deux demi-poètes aimables, d'une bienveillance proverbiale et qui se dédiaient l'un à l'autre des poésies fort lues alors, un peu oubliées aujourd'hui (96). Il respirait avec délices cette atmosphère de poésie et de bonne grâce, mais il s'éleva plus haut et fut admis dans le cénacle, ce saint des saints dont Victor Hugo était le dieu présent et visible, sans doute Louis Boulanger « l'alter Hugo, » disait Preault, put présenter le poète de province à l'homme de génie dont l'abord fut toujours bienveillant et facile pour les débutants, mais avait-il revu Louis depuis la soirée de l'Arsenal ? Victor Pavie dit non, et ces fugues, ces disparitions soudaines qui le dérobaient tout à coup à ses amis étaient bien le fait de ce jeune sauvage mal apprivoisé ; cependant il y eut certainement des rapports ultérieurs entre les deux Louis, puisque le poète dédiera au peintre une des pièces du Gaspard de la Nuit. Quoi qu'il en soit, présenté par Louis Boulanger, par un autre ou par lui-même, la présence de Louis Bertrand dans le salon de la rue Notre-Dame-des-Champs, puis de la rue Jean- Goujon, n'en est pas moins certaine. Victor Hugo d'ailleurs connaissait Louis Bertrand qui lui avait dédié dans le Provincial une ballade, la Chanson du Pèlerin, rimée en vers sautillants, comme la Chasse du Burgrave, sorte de requête poétique et ingénieuse qui est bien dans la manière discrète de Louis. Victor Hugo y répondit par une de ces lettres bienveillantes, déjà un peu banales, dont il devien-
dra de plus en plus prodigue; Louis Bertrand citera en 1832 cette lettre, malheureusement perdue, dans laquelle le grand poète déclare que notre Emile Deschamps lui-même s'avouerait égalé. Pour le temps c'était beaucoup dire, mais les grands compliments n'ont jamais fait peur à Victor Hugo non plus qu'à Lamartine.
Que Dijon est éloigné alors pour Bertrand, loin des yeux, plus loin encore du cœur, comme avec sa fugitivité d'impression, son égoïsme d'enfant et de poète, il oublie ses amis qui ne l'oublient pas, eux, nous en avons la preuve dans cette lettre si amicale et si doucement sage (97), du 2 mai 1829. Voilà le vrai Brugnot délicat, affectueux et bon, mais ces irrités ne sont-ils pas souvent tout tendresse? A la vérité, Louis écrivait parfois à ses parents de sa chambre garnie du quai Conti, 19, mais c'étaient des lettres désespérées demandant de quoi se vêtir convenablement et acheter l'habit noir sans lequel il ne pouvait se produire dans le monde. La bonne tante Lolotte ouvrait sa bourse, un peu mieux garnie que celle de la veuve demeurée à Dijon avec sa fille Isabelle, malgré tout Louis n'en connut pas moins la misère parisienne, la misère du jeune homme de lettres pauvre et fier. Il en était réduit à faire ses visites le soir, à cette heure incertaine où, avant l'arrivée des lampes, une redingote râpée fait encore l'effet d'une neuve ; peut-être aussi ces apparitions dans la pénombre plaisaient-elles à cette nature inquiète, féline, qui, comme les timides et les orgueilleux — c'est tout un —
craignait en tontes choses la lumière et le bruit. Comment vécut-il ? Dans une lettre de Lorain à Ladey, en 1830, il est question de son feuilleton et de l'importance qu'il s'en donne, on en peut conclure qu'il écrivit dans les journaux, entendons les petits journaux d'alors et certains indices porteraient à penser qu'il y faisait des comptes-rendus de théâtre. En définitive, il vécut selon ses besoins, qui étaient modérés ; on le jugea bizarre, un peu mystérieux et farouche, ce n'était pas pour déplaire au clan romantique, mais il fut bien accueilli, à tout prendre, et il ne tint qu'à lui d'avoir des amis.
Le 4 avril 1830, il rentrait à Dijon « assez bien « portant, dit Lorain dans une lettre à Ladey, du « même jour (98), mettant en joie sa mère et sa « sœur. Avant de quitter Paris, le voyageur a « assisté au drame de Christine — succès et grands « sifflets comme pour Hernani ; de très belles « scènes mais des longueurs, des éclairs de talent, « mais des éclairs à l'usage des yeux vulgaires, « tandis que ceux d'Hugo éblouissent la masse et « veulent un œil choisi. Hugo est toujours le géant « qui a sa tête cachée dans le ciel, Dumas ne « monte pas si haut. Il paraît que Bertrand est un « admirateur béant de l'enfant sublime et je te « rends cette admiration naïve peinte encore des c couleurs de Brugnot (99).
« Dans la poche de l'arrivé s'est trouvé un « exemplaire desConsolations(lOO) à mon ami Ber- « trand; le pauvre imprimeur a cru d'abord que « c'était l'exemplaire destiné à mon ami Brugnot « et promis par Sainte-Beuve, mais Bertrand l'a
« sur-le-champ réclamé comme sien, a montré « l'offrande poétique et amicale et s'est borné à « apporter au désappointé des compliments de « Sainte-Beuve, de M. et Mme Hugo à Brugnot et « à Foisset, c'est une affliction non encore guérie. »
« Bertrand raconte que l'ambassade de Grèce
« est destinée à Lamartine et que l'ambassadeur « se propose d'emmener avec lui Sainte-Beuve « comme secrétaire privé ; Bertrand a l'air de « s'indigner qu'un homme qui vaut presque Lace martine se résigne à l'emploi de secrétaire in- « time de son confrère en poésie ; mais cela ne « vaut-il pas mieux que 1,200 fr. par an ou qu'une
a éducation? Et la Grèce (101)! »
Ainsi revient de Paris, Bertrand passé à l'état de personnage, il ne pense plus guère à la Société d'Etudes ni même au Provincial et se donne une importance dont sourient doucement ses amis vivant dans le monde du travail et des réalités sérieuses ; d'ailleurs ils le voient peu et de moins en moins. Que vient-il faire à Dijon? rentre-t-il au foyer maternel en naufragé de la vie parisienne? mais son retour ne semble pas être celui de l'enfant prodigue ; il a au contraire des allures assez triomphantes. Est-il rappelé par la prochaine publication du Spectateur fondé par Brugnot et dont le premier n° va précisément paraître le 15 avril (102) ? La coïncidence est frappante, toutefois les souvenirs très précis de Frédéric étaient que Louis n'a jamais été au Spectateur; et, en effet, dès le second n°, Brugnot mettra au défi la presse dijonnaise de citer un seul nom du
Provincial qui appartienne au nouveau journal. De fait, et il en est souvent ainsi après les séparations prolongées, les deux amis, Brugnot et Bertrand se retrouvaient un peu plus étrangers l'un à l'autre qu'ils ne le croyaient; ces deux hommes étaient trop de même race susceptible et orgueilleuse pour désirer de vivre ensemble ; ils le comprirent vite et tout fut dit. Brugnot demeura donc seul en face de l'œuvre personnelle et violente qu'il méditait depuis deux ans. « C'est alors, « dira-t-il amèrement, dans l'article du 27 janvier o 1831, que mes anciens collaborateurs ont brisé « violemment tous rapports avec moi. » L'expression est un peu altière, car les fondateurs du Provincial ne furent pas les collaborateurs de celui qu'ils avaient convié à l'œuvre commune, mais non pour le mettre au-dessus d'eux. Puis la rupture d'amitié ne fut pas si violente que cela et s'il y eut violence, ingratitude même, Brugnot n'apparaît pas la victime sacrifiée qu'il lui plaît de se dire.
Le 22 juillet 1830 une proclamation du préfet de la Côte-d'Or (103) annonçait pour le 29 le passage à Dijon de madame la Dauphine — c'était le titre officiel de la duchesse d'Angoulême — et faisait pressentir qu'elle assisterait à la représentation du théâtre ; le 25, ce même dimanche où se tint à Saint-Cloud le Conseil mémorable et funeste qui décida du sort de la monarchie française, le Spec-
tateur annonçait à son tour le prochain voyage princier. Partie un mois auparavant de Paris pour Vichy, emportant peut-être, mais plus résignée que complice, le secret des futures ordonnances, la duchesse quitta Vichy le 26 au matin, avec la marquise de Sainte-Maure, une de ses dames pour accompagner, et le général marquis de Conflans, pair de France son premier écuyer, arriva le soir même à Autun et fut reçue au palais épiscopal (104). Le lendemain matin elle repartait pour Chalonsur-Saône, accompagnée depuis Autun par le préfet de Saône-et-Loire, le comte Alexandre de Puymaigre. On ignorait encore à Chalon le coup d'état accompli l' avant-veille, mais la nouvelle était dans l'air ; l'accueil n'en fut pas moins convenable, car la duchesse passait pour être opposée à toute mesure de violence; ce qui n'était pas tout à fait exact ; en réalité, sa foi dans la prérogative royale demeurait entière, seulement elle en craignait l'exercice plus qu'elle ne le désirait, n'ayant aucune confiance dans le succès d'une aventure entreprise par Charles X et le prince de Polignac (105). Ce même jour à 4 heures du soir, elle entrait à Màcon, tout pavoisé de drapeaux blancs et passait sous un arc de triomphe fleurdelisé élevé à la gloire des Bourbons et de leur récenttriomphe en Afrique. A la préfecture l'attendait le comte de Brosses, préfet du Rhône (106) venu pour lui apprendre le coup d'État annoncé en substance par le télégraphe ; ainsi se justifiait le pressentiment qui depuis tant de semaines angoissait la duchesse. Il ne lui en fallut pas moins
accomplir tous les devoirs officiels et ne sacrifier aucune étape du voyage. « Je prévois des choses « pénibles à Dijon, dit-elle au comte de Puy- « maigre, je leur dirai que je ne suis rien dans « l'État, que je ne sais qu'obéir au Roi ; je ne crains o rien pour moi, je ne crains que pour le Roi et « la France. »
Peu d'instants après, le 28, à 7 heures du matin, la princesse partait pour Bourg; la réception y fut convenable et de même à Lons-le-Saunier, où elle passa la nuit du 28 au 29. Le lendemain à trois heures et demie elle arrivait à Dijon par la route d'Auxonne (107) conduite par le comte Gaspard de Faucigny-Lucinge, et son cousin le comte Gaspard de Sassenay (108). La ville était agitée et frémissante; connues en substance dès le mardi, les ordonnances venaient d'être affichées le matin même à côté de la proclamation du maire (109) invitant les habitants à se porter au-devant de madame la Dauphine et déclarées exécutoires dans le département par un arrêté préfectoral du 28. En conséquence le chef du secrétariat de la préfecture, J.-Ch. Paul avertit Brugnot le même jour d'avoir à cesser immédiatement la publication de son journal ; mais contre l'avis de plusieurs de ses amis, entre autres de Lorain, de Ladey" et de Lejeas (110), soutenu au contraire dans son dessein de résistance légale par Daveluy qui préparait une protestation, Brugnot répondit qu'il ne céderait qu'à la force. Il publia l'ordonnance sur la Presse le 29, mais quand le commissaire de police Bulliot se présenta pour la
faire exécuter, dans son imprimerie établie dans l'ancien hôtel Fremyot, rue du Faucon, 1, — aujourd'hui rue Jeannin — Brugnot entouré de tout son personnel lui barra le passage et déchira le placard ministériel. Le commissaire de police se retira, on ne voulut pas si près de la préfecture, où la Dauphine était attendue , provoquer une scène de violence, mais l'impression causée par l'incident n'en fut pas moins vive dansla ville (111). C'est dans ces conditions que la duchesse, arrivée à l'extrémité de la rue d'Auxonne, quittait sa berline de voyage pour monter dans une calèche découverte, au milieu d'une foule non encore menaçante mais déjà hostile et le maire parut un peu pâle. Les troupes de la garnison étaient massées dans l'espace laissé vide par la démolition du bastion Basire, et la duchesse passa devant elles calme, indifférente en apparence aux cris de vive la Charte, vivent les 221, à bas les ministres qui répondirent aux quelques cris de bienvenue, vive le Roi, vive madame la Dauphine; quelles devaient être les souffrances secrètes de cette femme qui avait vu le 5 octobre et le 10 août, elle entra en ville escortée de MM. de Romeuf, maréchal de camp, commandant la division en l'absence du lieutenant général Jan de la Hamelinaye, Sourdat, colonel d'état-major, de Bouclans, colonel de gendarmerie, de Truchis de Mole, chef d'escadron de gendarmerie, Denest, capitaine lieutenant de gendarmerie, Baymé, capitaine d'état-major, aide de camp du lieutenantgénéral et le préfet Blocquel de Wismes, tous à
cheval (112). Les rues étaient sablées, beaucoup de maisons pavoisées et enguirlandées de fleurs, mais les mômes cris de plus en plus accentués se firent encore entendre, poussés surtout par des groupes de jeunes gens qui suivaient et accompagnaient le cortège; le commissaire Bulliot avait bien prodigué les menues pièces blanches aux gamins de la ville, mais après avoir consciencieusement murmuré le cri orthodoxe, ses recrues s'en donnaient à pleine gorge de glapir vive la Charte, à bas les ministres. Les mêmes scènes se reproduisirent au musée, que la princesse visita rapidement et s'aggravèrent à la sortie sur la place Royale, là on entendit pour la première fois le cri de vive la République, et, avouons-le, d'ignobles injures jetées du milieu de la foule à la princesse ; c'est ainsi qu'elle arriva à la préfecture (113) dont la cavalerie maintenait les abords libres et où les réceptions officielles eurent lieu suivant les rites immuables des voyages princiers. Ni Ladey, ni Lorain, ces monarchistes, mais aussi ces libéraux, ces juristes que les ordonnances consternaient n'y parurent.
Il y eut ensuite un dîner de 30 couverts ; restait alors à réaliser la dernière partie du programme, la représentation par ordre ; mais un avis respectueux fut donné à la duchesse de s'abstenir de ce qui pouvait être considéré comme une bravade. Les rapports de police arrivaient peu rassurants, le café des Mille Colonnes, quartier général de l'opposition libérale et républicaine, était en fermentation, là avait été organisée la manifestation
de la journée et on y préparait celle du soir; les têtes se montaient de plus en plus par l'absence de journaux, les indépendants manquaient depuis le mardi, les ministériels depuis le matin et le télégraphe de la tour demeurait immobile (114), on pressentait des événements graves et les plus impatients commençaient cette révolution en ce moment même accomplie à Paris. Quelques exaltés, disait-on, méditaient de s'emparer de la princesse pour en faire un otage ; propos de cabaret, sans doute, en tous cas menace irréalisable dans une ville où toute une garnison nombreuse était sur pied ; il n'y en avait pas moins là de quoi effrayer le monde officiel. Mais la duchesse « le seul homme de la famille » comme trop dédaigneux pour d'autres adversaires, avait dit Napoléon après les événements de Bordeaux, en 1815, ne fut jamais de celles qui cèdent à l'apparence du danger, et décida que le programme arrêté serait exécuté jusqu'au bout. Elle se rendit donc au théâtre et entra par le grand vestibule (115) ; le spectacle, assez singulièrement choisi, se composait de : le Bouffe et le Tailleur, opéra comique de Gaveaux, d'un mauvais vaudeville de G. Duval, Garmouche et Jouslin, les Cancans, joué par Lepeintre aîné, alors en représentation à Dijon et un acteur déjà fort aimé du public dijonnais, Leppel (116), enfin de Shakespeare amoureux, onleRôle à V étude, comédie en un acte et en prose d'Alexandre Duval, dont Talma avait fait la fortune en 1804, et demeuré au répertoire de la province. Les premières étaient peu garnies, mais le parterre plus que rempli; l'entrée de la duchesse
dans la loge de la mairie fut saluée par quelques cris de vive le Roi, vive la Dauphine, aussitôt couverts par la formidable explosion du parterre ; cette fois on cria à bas le Roi et de grossières invectives furent encore jetées à la duchesse assise impassible entre mesdames de Sainte-Maur et de Wismes. Cette hauteur d'attitude parut une provocation, les clameurs, les injures redoublèrent, les poings levés vers la loge princière, les voix exaspérées s'excitant à l'envi, tout semblait réaliser les pires appréhensions de la préfecture. Au dehors la foule augmentaitmenaçante,on voyait M. Hernoux (117) à qui la Révolution devait rendre à quelques jours de là son écharpe tricolore de 1815 s'agiter dans sa loge, aller et venir de la salle à la place porter et recevoir des nouvelles ; la situation était grave, ne pouvait-elle devenir périlleuse ? La duchesse consentit enfin à se retirer aux premières scènes de la dernière pièce, et elle sortit non parle grand vestibule mais par l'escalier particulier de la loge qui donne sur la place où s'élevait autrefois la Sainte-Chapelle ; la voiture était fortement entourée, un trottoir étroit séparait seul la porte extérieure du marchepied, et cependant il fallut déployer une certaine énergie pour faire franchir ces trois pas à la. princesse. Elle put enfin rentrer à la préfecture protégée par un fort détachement de cavalerie, mais au milieu des cris, des sifflets, des vociférations et des injures d'une foule énorme massée sur son passage ; et comme la gaminerie provinciale ne perd jamais ses droits, aux cris politiques se mêlaient ceux de à bas Bulliot, le commissaire de po-
lice impopulaire et à bas les Droits Réunis ; il n'y eut d'ailleurs aucune violence contre les personnes et la foule n'abusa même pas de sa force contre les quelques fidèles qui suivirent la voiture au cri perdu de vive le Roi, vive la Dauphine. Celle-ci demeurait impénétrable et silencieuse ; mais à peine les lourdes portes de la préfecture se furentelles refermées, sa fermeté de petite-fille de Marie- Thérèse l'abandonna et elle fondit en larmes.
Cependant les groupes ne se séparaient pas et semblaient vouloir bloquer l'hôtel; le colonel de gendarmerie, chevalier de Bouclans, parlait d'employer les grands moyens de force. Mieux inspiré, le général de Romeuf montra autant de résolution et plus de prudence. De fortes patrouilles, quelques charges de gendarmes et de hussards conduites avec ménagement dégagèrent sans trop de peine les rues voisines. Les illuminations publiques et les quelques illuminations privées ne provoquèrent aucun tumulte, les danses populaires avaient lieu comme d'ordinaire aux Petits -Arbres (118), et avant minuit Dijon était redevenu une ville de province silencieuse et vide. Le lendemain, vendredi 30, à 5 heures du matin, la duchesse partit silencieusement sous l'escorte de quelques gendarmes pour Semur et l'exil, laissant 1,000 fr. pour les pauvres de la ville. Le trône des Bourbons était renversé de la veille.
Quand aujourd'hui, après plus de cinquante années et tant de révolutions nées de celle de 1830, on se reporte aux scènes bruyantes dont Dijon fut le théâtre ce jour-là, on ne se peut défendre de
quelque honte, nous ne parlons pas bien entendu des injures ignobles proférées, ces indignités ne relèvent pas delà politique, mais on voudrait que le silence, ce silence significatif et menaçant des foules eût seul accueilli la duchesse, qu'on eût respecté en elle l'hôte, la femme surtout, et quelle femme ! Mais il est dans la destinée des personnes princières, quelles qu'elles soient, d'être pour les outrages comme pour les hommages, en dehors des lois ordinaires , la Dauphine se montrait à Dijon comme une émanation directe de cette royauté qui à cette heure-là même venait d'engager la lutte avec tout un peuple, demander dès lors à une population fière, naturellement frondeuse et dévouée à des institutions libres en péril, de ne point répondre par des clameurs contraires aux cris de bienvenue, de séparer la femme de la princesse, de la reine future, alors que la pièce jetée en l'air n'était pas encore retombée, et que l'on pouvait croire au triomphe de l'absolutisme sur le droit, exiger de la foule tant de sagesse, de possession de soi, de bonne éducation, si l'on veut, de prudence peut-être, n'était-ce pas demander l'impossible? La foule ne lisait pas dans le cœur déchiré de la princesse, elle ne vit que la royauté étalant sa grandeur, sa force, sa victoire peutêtre comme un défi et une menace, et la passion populaire emporta tout. Il ne faut rien exagérer d'ailleurs, si la fille de Louis XVI connut une dernière fois les colères de la foule, nous nous refusons à croire qu'elle ait vraiment couru un péril personnel, et si la dignité de la royauté, qui déjà
tombée à Paris était encore à Dijon le pouvoir de fait et de droit, commanda certaines mesures de protection, elles n'eurent point pour effet de préserver la princesse d'un attentat, dont la seule menace aurait été pour la ville un opprobre ineffaçable.
La journée du lendemain, vendredi 30, se passa anxieuse, on sentait, qu'une lutte était engagée à Paris, mais tous les yeux se levaient en vain vers la tour du télégraphe ; l'absence de nouvelles positives, le silence des autorités, leur inaction, tout enhardissait les uns et décourageait les autres. Le journal de Carion (119) publia les ordonnances comme si de rien n'était, mais dans les groupes on parlait déjà de reconstituer la garde nationale, quelques-uns murmuraient même le mot de drapeau tricolore. On laissa taire et les uniformes oubliés reparurent dans les rues ; le soir la malle manqua encore ; le lendemain 31 le Journal de Dijon et de la Côte-d'Or ou journal d'Amanton publia les ordonnances et un procès-verbal tout officiel du passage de la Dauphine. Mais on connaissait déjà la grande nouvelle, après dix-huit heures de retard la malle-poste de Paris, au-devant de laquelle on se portait depuis la veille, était enfin signalée et entrait en ville, toute pavoisée de drapeaux tricolores, les fleurs de lis effacées des portières, apportant la nouvelle de la chute de Charles X et de l'établissement d'un gouvernement provisoire.
Louis Bertrand salua la Révolution avec enthousiasme ; dans les rues, au théâtre, partout sur le passage de la Dauphine on avait remarqué au
premier rang un jeune homme de vingt-quatre ans, James Demontry (120), l'ami politique de fraîche date, l'ami tout court du jeune poète, et on peut croire qu'ils ne se quittèrent pas au cours de cette journée romantique. Quoi qu'il en soit Louis voulut que sa sœur lui confectionnât un drapeau tricolore, pour l'arborer aux fenêtres de sa mère, rue Berbisey, n° 16, — ce serait le premier, d'après les traditions de la famille, que l'on aurait vu dans la ville le dimanche (121) — et figura sur la première liste de souscription pour les victimes destroisjournées. Le même jour le Spectateur publiait l'article écrit dès le mercredi par Daveluy. « Enfin le voile est déchiré.... » et prudemment différé jusqu'à plus ample informé ; il le faisait suivre d'un compte-rendu respectueux du passage de la Dauphine ; c'était la lune de miel de la victoire et Brugnot ne fera pas longtemps preuve de cette modestie dans le triomphe.
Cependant le beau temps aidant il y avait foule en permanence sur la place d'Armes, déjà le nom de place Royale semblait ancien régime, un chef de bataillon en retraite, Petit dit de Naples (122) , fut acclamé commandant provisoire de la Garde Nationale ; le soir pas un spectateur ne se présenta au théâtre qui dut fermer ; d'agitée qu'elle était dans le jour, la ville devint tumultueuse le soir, et de fortes patrouilles de gardes nationaux, de soldats de ligne et de hussards à pied la parcoururent dans tous les sens ; on chanta comme on put la Marseillaise et on tira même quelques coups de fusil qui firent grand peur.
La garnison était demeurée silencieuse, très royaliste ou du moins commandée par des officiers notoirement royalistes, elle avait continué pendant toute la journée du samedi à porter la cocarde blanche, mais la couleur royale disparut peu à peu le dimanche et le contact des soldats avec la garde nationale dans les patrouilles éloignait toute appréhension d'un conflit possible. Aussi le lendemain lundi 2, dès 8 heures du matin promenait-on avec tambour le drapeau tricolore pour l'arborer à l'hôtel de ville, un peu après, à 9 heures, MM. Sylvestre, Protat et Anthony le hissaient sur la tour de l'observatoire, et on fit prendre la cocarde nationale à la garnison. M. de Monthélie qui s'était montré sur la place en grand uniforme, cocarde blanche au chapeau, trouva sans peine l'algarade qu'il cherchait; des amis MM. Morel de Duesme et Anthony l'empêchèrent d'être par trop houspillé et le reconduisirent chez lui. Mais l'entêté Beaunois, qui entendait avoir le dernier, voulut se justifier par une lettre publiée dans le Journal de la Côte-d'Or du 2 août, protestant « qu'aucun ordre « obligatoire pour un militaire ne lui avait prescrit « encore de déposer la cocarde blanche. » Le lendemain il envoya 100 fr. à la municipalité pour la souscription en faveur des blessés; c'était finir l'incident en galant homme (123).
Toute la journée se passa en promenades du drapeau tricolore, aux cris de vive Napoléon II, à bas les rats, vive la République, mais silence complet sur le duc d'Orléans, bien qu'on parlât déjà de lui pour être lieutenant-général du royaume. La nou-
velle officielle en arriva le soir même et la proclamation solennelle eut lieu aux torches ; on remarquait dans le cortège le maréchal de camp comte de Castellane (124), alors en tournée d'inspection à Dijon, l'état major de la division, les officiers de la garde nationale, le conseil de préfecture, etc.; une invitation d'illuminer adressée aux habitants fut prise, on ne s'y trompait pas de beaucoup, pour une injonction impérative, à laquelle les généraux, MM. de Gourtivron, Nault, Riambourg, Saunac, de Berbis, de Broissia (125), etc., s'empressèrent de déférer.
Le 3 août le préfet cessa ses fonctions et M. Berthot, recteur, fit prendre les couleurs nationales aux élèves du collège royal qui du reste n'avaient pas attendu sa permission ; le drapeau tricolore fut arboré à la préfecture que M. de Wismes quitta dans la nuit et hissé à la flèche de la cathédrale ; le beau temps continuait et la foule remplissait toujours les rues, mais moins bruyante, on en était à la période d'attendrissement et de fraternisation générale, les promenades au tambour reprirent le soir et se continuèrent les jours suivants. Le 7 il y eut grande revue dans l'avenue du parc passée par le général Dubois nommé commandant provisoire de la xvni" division militaire, arrivé la veille, et le jeudi 12 la proclamation solennelle du duc d'Orléans comme roi des Français en présence des généraux Castellane et Dubois, de l'étatmajor des régiments, du receveur-général Achard, du payeur Colomb, du président du tribunal civil Lorenchet, etc. (126). Le soir il y eut illumination à
peu près générale, mais peu d'enthousiasme; si les salons de la bourgeoisie libérale exultaient, la rue était sinon hostile du moins indifférente et il n'y a que la joie de la rue qui fasse du bruit.
Le vendredi 13 la cour royale présidée, en l'absence de M. Ranfer de Bretenières, 1er président, par le président Barbier de Reulle, procéda à l'installation de MM. Colin, procureur général, et Varembey, avocat général, présentés par M. Bellost- Jolimont, avocat général (127). On remarqua que le nouveau chef du parquet ne parla dans son discours, ni de la cour, ni de son prédécesseur. Le même jour, le général de Castellane passa la garnison en revue dans l'avenue du Parc, et parut aux spectateurs « vif et exalté. »
Le dimanche 15, la nomination de M. Hernoux comme maire avec MM. Bourée et Détourbet (128) pour adjoints fut annoncée par affiches; on apprit en même temps les changements apportés par la révolution dans le personnel administratif et militaire; le commissaire de police Bulliot était destitué avec tous ses agents sauf un seul, Grape, épargné parce qu'il était tambour-major de la garde nationale -, Petit fut officiellement maintenu en qualité de commandant de celle-ci. Le 16, le recteur présida comme d'usage la distribution des prix du collège royal, il n'y eut cette fois qu'un discours, le sien, prononcé «du ton sec qui lui est habituel, » dit le Spectateur du 17, car Brugnot commençait à avoir le triomphe aigre ; ainsi il note soigneusement que M. Berthot n'a fait qu'une rapide allusion, non aux événements de ces derniers jours, mais à ses
émotions personnelles et a terminé par une énergique affirmation de la nécessité du monopole universitaire. Dès lors M. Berthot, qui ne cachait ni n'étalait ses opinions légitimistes, eut l'honneur d'être en butte aux attaques incessantes de Brugnot; l'article du Spectateur du 26, grossier de forme et de fond, est une dénonciation civique en règle ; on y sent la rancune du raté de la vie, la revanche du petit professeur aplati naguère devant son chef hiérarchique, du cuistre enfiellé et envieux. Brugnot aggrava encore son cas par l'article du 31 août, dans lequel il met en cause ses anciens amis Lorain et Ladey, « ces deux chantres avocats, » dit-il peu spirituellement, qui avaient pris la défense de leur chef attaqué sans justice ni mesure, et il alla même jusqu'à se refuser à publier leur réponse (129). Le 30 novembre, c'est une sommation au ministre Merilhou d'avoir à destituer « ce Mahomet qui passe tout au tranchant de son sabre. » Le nouveau gouvernement savait très bien que le recteur de Dijon n'était pas un ami de la veille, mais il s'honora en méprisant ces bassesses provinciales, et pendant les dix-huit ans du règne M. Berthot demeurera à la tête de l'Académie de Dijon.
Que voulait donc Brugnot? Qu'attendait-il de cette Révolution « qui avait comblé ses vœux les plus chers ? » écrira-t-il plus tard. Une place peutêtre, de l'importance officielle à coup sûr, et il rêvait, croyons-nous, d'être dans le département le verbe du nouvel ordre de choses, pour appeler les choses par leur nom, de faire du Spectateur le jour-
nal de la préfecture. Son espoir ne se devait pas réaliser, et quand le sentiment d'une politique de résistance se fut peu à peu imposé à lui, quand aigri, découragé, exacerbé par les colères du parti libéral qui se croit trahi, il verra la foule prête à briser les presses que les agents de M. de Polignac menaçaient quelques mois plus tôt, alors il se jettera à plein corps dans les voies de la violence, et la maladie, la souffrance physique et morale aidant, mettra l'injure, l'invective au service de ce qu'il considère comme la cause de la raison, de la modération et de la vérité (130).
Pour avoir voulu jouer ce rôle de sagesse indépendante, avec la modération du langage en plus, le Provincial était devenu vite impopulaire, mais on était en 1828 dans des temps relativement calmes, et c'est en pleine révolution que Brugnot prétendait prendre position à égale distance de tous les extrêmes ; il lui arriva donc ce qui arrive, ce qui arrivera toujours aux modérés, seulement les vrais modérés estimant que la première de toutes les modérations est celle du langage, reçoivent les injures sans les rendre. Brugnot n'était pas de ceux-là, et la polémique du Spectateur avec le Journal de la Côte-d' Or devint un échange régulier d'invectives, dans lequel Brugnot semble même avoir dépassé et de beaucoup son adversaire ; celui-ci, en effet, se contentait le plus ordinairement de gouailleries qui mettaient hors de sens le pauvre poète fourvoyé. Et un nouveau rival allait encore lui être suscité, avec la participation d'un ancien ami, de Louis Bertand lui-même !
Au commencement de 1831 le journal le Patriote de la Côte-d'Or était fondé par MM. Hernoux, député et maire de Dijon, Louis-Bazile, Mauguin, aussi députés de la Côte-d'Or, et le général comte de Thiard, député de Saône-et-Loire (131) ayant derrière eux tout un groupe de ces libéraux de 1830, dont beaucoup, sans doute, selon l'étrange formule du temps, étaient plus qu'à demi bonapartistes. Le premier gérant fut Jean Goussard et Louis Bertrand eut le titre de rédacteur en chef, mais de fait l'autorité et la direction appartinrent à James Demontry auquel fut adjoint plus tard un Beaunois avisé, Jules Pautet (132). Le choix de Louis Bertrand peut surprendre à bon droit, car en politique il ne savait parler, et il le fit bien voir, que le plus pur jargon romantique ; à la vérité les journaux, provinciaux et même parisiens, de cette époque à tout prendre assez naïve, étaient voués au genre oratoire, mais il n'en fallait pas moins à un rédacteur en chef des qualités de souplesse d'esprit, de rapidité délibérée, de compréhension vive et nette des choses parfaitement étrangères à un lettré incapable de produire autre chose que de courtes pièces littéraires lentement minutées à petits coups de plume. Le premier numéro parut le 15 février 1831 sous ce titre : Le Patriote de la Côte-d'Or, journal politique, littéraire, industriel, commercial paraissant les mercredis, ven-
dredis et dimanches, avec, cette devise : Un trône populaire entouré d'institutions républicaines et les noms des quatre principaux fondateurs. Au n° 16 du 23 mars on ajouta une vignette parfaitement ridicule, vrai couplet de la Parisienne en image, représentant le roi Louis-Philippe un drapeau à la main et couronné par Minerve ; devise et vignette devaient figurer pour la dernière fois dans le n° 33 de la 3e année, samedi 16 mars 1833. Les bureaux situés d'abord rue des Godrans, n°72, furent transportés plus tard au n° 41, où était établie l'imprimerie Douiller.
Louis Bertrand a écrit et signé au Patriote quelques pages littéraires agréables et délicates, comme au bon temps du Provincial ; quant aux articles politiques ils sont peu nombreux; Asselineau a recueilli celui du n° 9, mercredi 9 mars, Sur la guerre, qui se termine ainsi : « Guerre donc « à la Sainte-Alliance afin que nous n'ayons plus « qu'à combattre de nos plumes pour des institua tions républicaines. L.B. » Voilà bien du chemin parcouru depuis le grave et pacifique Provincial, mais il ne faut pas prendre tout à fait au sérieux ces appels enfiévrés à la guerre, échos romantiques des discours à effet que Mauguin, l'un des patrons de la maison, laissait tomber de la tribune. Au fond l'article de Bertrand est un discours de rhétorique arrivé en retard et on serait tenté d'en sourire, s'il ne revenait pas aussitôt à l'esprit ce que nous a coûté depuis des siècles cette politique de magnificence, comme on disait autrefois. Le règne des phrases toutes faites est éternel en
France et au lendemain de la révolution nouvelle, beaucoup admettaient comme une des nécessités oratoires de la situation, que la France ne pouvait pas se dispenser de parler le langage de 1792, c'est-à-dire de jeter le gant à l'Europe ; phrases, sans doute, mais que l'opinion résignée et routinière répétait machinalement, patriotisme dangereux et faux dont quarante ans plus tard une explosion irréfléchie et qu'on eut le tort de croire irrésistible, conduisit en peu de jours le pays aux derniers abînes. Faut-il ajouter encore une dernière réflexion? Louis — ou Ludovic comme il romantisait son nom — était exempt du service militaire comme fils aîné de veuve; nous voulons bien croire que le poète n'y pensait pas, mais on a toujours mauvaise grâce à crier si fort aux armes quand on n'a pas à "les prendre soi-même. Enfin au n° 41 du vendredi 11 mars nous trouvons en tête du Patriote un dernier et court article politique de Louis Bertrand, Fin de la Pologne, qui commence ainsi : a Notre avant-garde est massacrée ; « en avant donc, ô France, arrière-garde de la « Liberté. » Nous ne savons si, malgré l'engouement universel pour la Pologne, les lecteurs du Patriote goûtèrent fort ce langage, les Français ont payé assez cher le droit de n'être pas pris pour une arrière-garde. On devine que Louis sera un des membres les plus convaincus du comité polonais créé à Dijon en février 1831 et réorganisé le 21 août 1832.
Brugnot vécut trop peu pour voir s'exaspérer les irritantes, les acres polémiques entre son journal
et le nouveau venu ; le dimanche 11 septembre 1831 il s'éteignait consumé par la phtisie. « Ses « jours avaient été courts et mauvais, » a dit de lui Th. Foisset (133), et en effet il mourait abreuvé de dégoûts, en vaincu de la vie, blessé au cœur par l'impopularité qui s'attachait à son œuvre et à sa personne, mais continuant jusqu'au dernier jour à tout faire pour la mériter. Pourtant l'homme était né bon, il aimait sincèrement la liberté et la justice, avait le cœur tendre et délicat, mais son orgueil déjeune homme pauvre ne sut pas s'élever au-dessus des misérables querelles de petite ville ; en vérité ce terre à terre dans l'animosité, ces dissentiments politiques dont les contacts trop immédiats font des haines personnelles, sont un des pires fléaux de la vie de province et décidément le scepticisme parisien a du bon. Le n° 91 du Patriote — mardi 13 — annonça dans un simple entrefilet la mort du poète-journaliste, dont on citait seulement — était-ce une ironie ? — « l'excellente tra- « duction de V Éloge de la Folie d'Erasme. » C'était sec, et on aimerait à voir Bertrand donner dès le premier jour un souvenir cordial à son ancien ami; il le fit sans doute, mais plus qu'un peu tard, et c'est seulement dans le n° 62 de la deuxième année du Patriote — 7 juillet 1832 — qu'il consacre à Brugnotun article d'une certaine étendue, motivé par la publication annoncée du recueil posthume de ses œuvres poétiques. Encore ne le fait-il pas sans des réserves où l'on sent percer une rancune non éteinte par la mort, ainsi à quoi bon rappeler que Brugnot fut un journaliste « amer» ?
Il est vrai que le rédacteur du Patriote les rachète à demi en faisant suivre son article d'une pièce de vers portant cette dédicace bien classique pour un si déterminé romantique : « Aux mânes de Charles Brugnot ; » — un peu plus de spontanéité et d'émotion nous toucherait davantage (134).
Le Spectateur survécut à son fondateur et devint la propriété de MM. Ladey,Lorain, Belime et docteur Salgues (135), sous lesquels il continua, en l'accentuant, la politique de résistance, tandis que le Patriote demeurait fidèle à celle de Lafayette et de Laffitte. Aussi les deux journaux en vinrent-ils à vivre en ennemis enfermés dans une petite ville comme dans une même cage. Il n'est pas de notre sujet de raconter ici tous les épisodes de cette guerre qui ne fut pas toujours une guerre de plume, nous retiendrons seulement ceux auxquels a été mêlé Louis Bertrand ; ce sont des incidents caractéristiques de la vie politique en province après 1830. Le vendredi 3 août 1832, M. de Gormenin, député de l'Aisne, de passage à Dijon, fut visité et harangué à l'hôtel du Chapeau-Rouge par une députation composée de Mathieu, avocat, et de Louis Bertrand (136); dans son n° du 4 le Patriote reproduisit les deux allocutions, mais non la réponse qu'y dut faire le député écrivain, il est vrai que l'improvisation n'était pas son fort. Le Spectateur raconta à son tour « le passage triomphal de « M. de Cormenin » et qualifia dédaigneusement
Louis de commis au Patriote. « Il parait tou-
« tefois que le premier seul (Mathieu) avait un « discours écrit et que le second n'avait préparé