‹ Louis Bertrand et le romantisme à DijonChapitre 2 sur 12 · HO LOUIS BERTRAND · texte numérisé non relu

HO LOUIS BERTRAND

« qu'une improvisation. On en juge par la brièveté « de cette allocution, autant que par sa tournure « exclamatoire et par son exorde ex abrupto « Et

« moi aussi, etc.» L'improvisateur est le même

« jeune homme qui a signé dans le temps au Pro- « vincial et que dans ses guerres politiques ou « religieuses, le journal libéral de l'époque traitait « galamment d'homme de paille. Si M. le vicomte « et conseiller d'Etat de Cormenin eût passé à « Dijon à cette époque, le même jeune homme eût

« déjà pu le haranguer dans un autre style le

« public et ceux-là même qui salarient le travail « de l'orateur aux bureaux du Patriote auraient dû, « ce nous semble, y trouver plutôt sujet de rire que <( de s'enthousiasmer (-137). »

On voit qu'on n'avait pas précisément le sarcasme léger au Spectateur, mais Bertrand, qui ne supportait rien et s'exaspérait du plus léger chatouillement, détestait par-dessus tout qu'on lui parlât du Provincial il répondit par la lettre enragée du n° 75 — 7 août 1832 — signée Ludovic Bertrand, un des rédacteurs du Patriote, et on est attristé vraiment de voir ce délicat forcer ainsi son talent pour parler le langage de l'invective, et qui plus est le parler mal, car la lettre du 7 août est la plus mauvaise page de son œuvre. Certes on lui passe bien volontiers d'étaler tout au long les louanges distraitement données autrefois par Victor Hugo au poète de province ; on ne peut non plus lui reprocher d'être de son temps et de ne pas deviner dans le pamphlétaire de 1832, aux petites œuvres laborieusement spirituelles et perfides, le conseiller d'Etat

ET LE ROMANTISME A DIJON Hi

du second empire, nous sommes nous dans les secrets de l'avenir, et savons que ce fier justicier, trop à l'étroit dans la charte de 1830, respirera à Taise dans l'atmosphère vivifiante de la constitution de 1852, mais Bertrand ne se contente pas d'admirer Cormenin de tout cœur, il renie le Provincial, il renie ses amis, ce qui est vilain. Puis on comprend mal que dans l'entraînement de la polémique il oublie certaines dates encore récentes, au point de faire mourir en 1827 son père mort en 1828, non de ses blessures mais de paralysie générale, et de se donner à peine 19 ans au moment où il devint chef de famille, tandis qu'il en avait 21, différence de deux années fort appréciable autour de la vingtième année. Après tout, y eut-il jamais rien de sérieux, de vécu chez Louis Bertrand et ne prenons-nous pas sur le fait cette nature légère pour qui la vie fut comme un de ces poèmes où l'imagination règle tout pour l'effet aux dépens même de la vérité ?

L'incident eut pour épisode un duel avec le docteur Salgues, qui demeura sans résultat, les témoins ayant arrêté l'affaire après le premier feu, malgré les protestations énergiques de Bertrand. Vraiment le gentil poète perdait de plus en plus pied dans cette vie de politicien de province et tournait au bousingot, ainsi nommait-on alors ces libéraux tapageurs, à allures de capitaines Fracasse, braves gens pour la plupart et au fond assez inoffensifs, mais qui croyaient absolument néces-

saire au triomphe de la bonne cause de faire peur aux bourgeois ; c'était encore du romantisme.

Le 22 mai 1832, quarante et un députés de l'opposition avaient rédigé le fameux compte-rendu aux électeurs qui fut publié le 28 et reçut l'adhésion de la gauche presque entière. Il fut inséré le 2 juin dans le Patriote qui émit en même temps l'idée d'un banquet fédératif à offrir par souscription à. MM. Hernoux, Gabet(138)et Mauguin, signataires ; toutefois l'affaire traîna, ne fut définitivement lancée que le 25 octobre et le banquet à 3 fr. par tête indiqué pour le 4 novembre. On battit le rappel dans tout le département et même dans les départements limitrophes, il vint des souscripteurs de Chagny et de Chalon, mais en général les étrangers donnèrent peu et les députés de la Haute- Saône et du Doubs s'excusèrent formellement. On ne fut pas prêt pour le 4 et on renvoya la fête au dimanche 11 ; elle eut lieu dans la salle historique des Etats de Bourgogne, où prirent place environ 800 convives sous la présidence de M. Belot (139), adjoint au maire assis entre MM. Hernoux et Cabet, Mauguin était absent. Le compte-rendu se trouve dans le Patriote du 13, avec l'interminable série des toasts — il y en eut 31 ! — inaugurés par celui du président : « A nos députés, à l'abolition « du monopole universitaire solennellement pro- « mis par la charte de 1830. » Louis Bertrand parla le cinquième et but « à la moralisation des peuples par la Presse. » — Nous citerons le texte entier de l'oracle.

« Citoyens, la Presse a pour mission d'élaborer

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« le dogme de notre foi politique jusqu'à ce qu'il « soit formulé par le Peuple. Alors seront résolus « les problèmes du genre humain, Dieu et la Lift berté. Ces jours cependant, ces jours où le Peu- « pie sera roi, où sera proclamée la religion « universelle, nos pères qui les ont préparés n'en « ont salué que l'aurore. L'ère des monarchies « n'est point achevée, et la révolution de juillet « n'est qu'un pas de plus dans l'ère des révolu- « tions. Les sociétés ne s'arrêteront qu'au gouver- « nement démocratique qui est à la monarchie ce « que le peuple est à un homme.

« Oui, tout pour le Peuple et par le Peuple, car « malheur à la personnification d'un principe ! Le « principe aristocratique exprimé matériellement « et immuablement par la royauté, porte en soi le « germe de destruction, tandis que le principe dé- « mocratique, par ses éléments mêmes, échappera « toujours au temps, la souveraineté du peuple a étant abstraite dans son essence et progressive « dans ses aspirations. C'est pourquoi le principe « monarchique est transitoire et le principe démoce cratique immortel.

« Citoyens, les soleils de juillet ne suffisent pas « pour mûrir un peuple, et s'il ne s'émancipait par « la raison en même temps que par le courage, il t n'accomplirait qu'un fait sans constater un pro- « grès; un sublime apostolat est dévolu aux écri- « vains patriotes. A la moralisation du peuple par « la Presse ! »

Les derniers toasts furent de moins en moins littéraires. Aussi tallut-ii les édulcorer pour l'im-

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pression afin de ne pas trop effaroucher les lecteurs bourgeois du Patriote.

Mais dans son article du 10 novembre le Spectateur avait parlé à l'avance du banquet dans des termes qui déplurent aux organisateurs. « On cite « notamment les ouvriers d'une certaine imprime- « rie, qui tous auront, sans bourse délier, l'in- « signe honneur d'assister au banquet fédératif. » Certes il eût été bien simple de couper court à l'incident en produisant le certificat suivant dont l'original nous a été communiqué par Mme Ladey : « Nous déclarons avoir reçu le 3 novembre la « somme de 27 francs pour neuf cartes délivrées à « un nombre égal d'ouvriers de l'imprimerie Douil- « 1er. Les commissaires du banquet, Ghambraut, « Monnet, L. Damyot, Ludovic Bertrand » (140), mais c'était bien trop simple pour ces jeunes têtes et on organisa pour le soir une manifestation tumultueuse des ouvriers imprimeurs contre les bureaux du journal situés alors rue de Lamonnoye, n° 6; le gérant, J. B. I. Vincent (141) fut hué au théâtre le dimanche, et il s'ensuivit un tumulte indescriptible. Cabet, qui se trouvait dans la loge de la mairie en grande compagnie officielle, et venait d'être acclamé à son entrée, descendit au parterre en pacificateur, mais il fut mal reçu et traité de chouan. On ne voulut pas entendre le Comte Ory et, aux cris de vive la République, on réclama le Chant du Départ ; un garçon tailleur de 15 ans nommé Leguinder sauta sur le théâtre et essaya de chanter la Marseillaise, mais la voix lui manqua, ce qui le fit naturellement huer à

son tour par le parterre impartial. Ces scènes plus ou moins bruyantes se renouvelaient à toute occasion et firent déserter le théâtre surtout par ce sexe qui fait ï ornement de nos réunions, disait agréablement le journal de Carion. Déjà la société légitimiste l'avait complètement abandonné après la Révolution (142).

Le lundi 12, le Spectateur raconta la manifestation dirigée contre ses bureaux l'avant - veille et désigna comme en ayant été les organisateurs MM. James Demontry, Garnier et « l'un des ré- « dacteurs salariés du Patriote, le même qui prêta « son nom au Provincial, le même qui fut contraint « de quitter la rédaction de notre feuille, M. Berce trand, puisqu'il faut par son nom l'appeler. » Quant au banquet, le journal déclarait ne pas être assez libre pour en parler et renvoyait les curieux au Patriote.

L'article exaspéra Demontry et Bertrand qui accoururent aussitôt pour demander satisfaction à Vincent; celui-ci la refusa et fut frappé d'un soufflet, prétendit-on au camp du Patriote, d'un de ces coups de poing qui n'intéressent pas l'honneur, riposta le Spectateur, o Je ne sais à qui il « appartient de décider, dirait Pascal, mais je croia rais cependant que c'est au moins un soufflet « probable. » Mit-on les plaignants à la porte, se retirèrent-ils fièrement d'eux-mêmes? C'est encore un point de casuistique sur lequel on ne fut pas d'accord. Ils revinrent encore, menaçant le gérant de duels nombreux et sortirent, d'après le récit du journal, sur cette parole à effet : Mal-

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