CHAPITRE IV
L'équilibre entre la consommation
et la production
Nous allons rentrer dans le vif de la critique de la concurrence. Nous prendrons les principaux arguments exposés par Louis Blanc au Luxembourg, ceux-ci résumant tous les griefs de l’éminent membre du Gouvernement provisoire contre l’individualisme.
Dans son discours du 15 mars, Louis Blanc reproche à la concurrence illimitée, qui règle les rapports économiques d’aujourd’hui, de créer le désordre dans l’industrie, car elle rompt l’équilibre entre la consommation et la production, seule source de richesse. « Songez que dans ce système de concurrence illimitée, vous allez droit à troubler toutes les conditions économiques du progrès et de la richesse ; car personne de vous n’ignore que la richesse résulte de l'équilibre qui s'établit entre la production et la consommation. Eh bien, quel est le résultat direct de
—… 4 — la concurrence ? C’est d'activer outre mesure la production et de resserrer outre mesure la consommation. » (Moniteur du 19 mars). Cet équilibre ne saurait être établi que grâce à un régulateur souverain, qui manque à la concurrence: ce régulateur c’est la connaissance des besoins de la consommation.
Sous le règne de l’individualisme, les producteurs produisent au hasard sans se préoccuper des besoins du marché; toute indication précise leur manque, car ils luttent pour la conquête d’une clientèle qu'ils s'efforcent de s’arracher les uns les autres, clientèle par là même instable. Produira-t-on trop ? Ne produira-t-on pas assez? Tel est le problème bien fait pour exciter l’activité des individus, qui se pose journellement. Cette activité déréglée conduit bon nombre d’entre eux à abandonner leurs usines, écrasés qu'ils sont dans cette lutte par les plus forts. Les vainqueurs voient la production se concentrer de plus en plus entre leurs mains et sont amenés par le fait de la disparition de rivaux, à produire encore bien davantage. Un autre motif les pousse à toujours grossir le rendement de leurs industries : c’est l’abaissement du coût de production résultant de la fabrication sur une vaste échelle, les frais généraux suivant une progression décroissante à mesure que cette production augmente. Le résultat est que le marché national, rapidement engorgé, ne suffit plus à l’écoulement des produits. Les industriels cherchent des
ns débouchés à l'étranger : ils sont alors obligés de compter sur des consommateurs davantage hypothétiques dont ils n’ont aucun moyen d’en supporter le nombre et les besoins variables. S'il est impossible de connaître le marché national, comment pourraiton connaître le marché mondial ?. L’appréciation est bien plus incertain. Louis Blanc nous cite dans son discours du 17 avril, l'exemple d’un pays, l’Angleterre, qui, quoique vivant sous le régime de l’individualisme, est arrivé à être « un peuple producteur par excellence» (17 mars) à faire du monde entier son client. Mais pour arriver à ce résultat, elle a dû neutraliser les conséquences désastreuses de la concurrence en usant même de la violence : moyen qui suffit à condamner le système dans sa totalité. «Elle n’est parvenue à conjurer les effets suprêmes de la concurrence, nous dit-il dans son ouvrage, Le Socialisme-Droit au travail, qu’à force d’audace, de persévérance et de génie, c’est-à-dire en dominant les mers et en s’emparant des comptoirs les plus éloignés ». En France il; n’en est pas de même, le cercle dans lequel se meut l’activité industrielle est trop étroit. « Aussi que voyons-nous? À côté de telle industrie qui regorge de bras, telle autre en appelle vainement. À côté de tel marché qui reste désert, tel autre se montre déplorablement engorgé. C’est l'impuissance dans la confusion, c’est la pauvreté par le chaos » (3 avril.)
re
Cette production effrénée faite au hasard, va porter atteinte à la société. Le cercle de la production, en s’élargissant de plus en plus, va resserrer celui de la consommation en réduisant les ressources des acheteurs. Cet effet est inévitable : il tient à ce qu’actuellement les intérêts des travailleurs et ceux des capitalistes sont en opposition. Les charges de la production sont d’un côté, les bénéfices de l’autre. Les travailleurs constituent la majeure partie des consommateurs, puisqu'ils forment la classe la plus nombreuse de la population, et que leur nombre s’accroît sans cesse. Puisque selon Louis Blanc « les consommateurs ne sont pas ceux qui éprouvent un désir, ce sont ceux qui ont de quoi en payer la réalisation » (Louis Blanc, Revue du Progrès, 1* août 1839, p. 304), il faut se demander avec quel revenu les travailleurs achèteront les produits de plus en plus variés d’une industrie dont le développement est favorisé par les excitations d’une concurrence sans frein. La réponse est simple : avec leur salaire. Reste à savoir si ce salaire est suffisant pour remplir ce but. Non, car dans la lutte pour l’accaparement de la clientèle, les industriels ont intérêt à produire à bas prix, afin de vendre bon marché. Ce bon marché, prôné par les individualistes comme un bienfait de la concurrence, bienfait que Louis Blanc ne nie pas, et que considéré en lui-même il est loin de maudire, est funeste par suite du régime écono-
mique actuel : il résulte d'économies faites sur la main d'œuvre, sur les salaires qui diminuent de jour en jour, et qui permettent à peine anx ouvriers de se procurer les choses nécessaires à leur subsistance (1).
Ainsi le bon marché va à l'encontre de son bienfait qui est de faire tomber dans la communauté par la modicité de leur prix les objets que seuls jusqu'ici les riches pouvaient s’offrir. A l’appui de ceci, nous citerons un passage de L'histoire de la Révolution de 1848. « La vérité est que, dans le régime social actuel, le bon marché a pour contre-parti la réduction des salaires, qui, presque toujours, en est un des éléments si bien que le peuple perd comme producteur, par l’action de la concurrence, plus qu’il ne gagne comme consommateur. »
Quant à la bourgeoisie, elle profite provisoirement du bon marché, tant que celui-cise maintient, c’est-à-dire tant qu’il y a lutte entre les fabricants. Mais dès que le plus fort, c’est-à-dire celui qui, par l'importance de ses capitaux, a pu mettre hors de combat tous ses rivaux épuisés dans la lutte, les prix remontent, puisque lui seul en règle le cours : on en arrive à un monopole de fait et ainsi le bon
1. Dans la dernière édition de son Organisation du travail, Louis Blanc dans les Questions (p. 28 et suiv.) nous montre que depuis dix ans la baïsse des salaires a suivi un mouvement continu lequel par une douloureuse fatalité, s’est trouvé correspondre à une hausse progressive du prix des denrées.
marché conduit à l’exagération des prix et à sa conséquence : le resserrement de la consommation. Louis Blanc définit ainsi le bon marché, « c’est l’exécuteur des hautes œuvres ; c’est la pompe aspirante de la moyenne industrie, du moyen commerce, de la moyenne propriété ; c’est en un mot l’anéantissement de la bourgeoisie par quelques olligarques industriels » (Louis Blanc. Organisat. du Travail dans Quest., t. IV, p. 92).
On est donc en présence d’un phénomène monstrueux : accroissement démesuré des forces de la production, décroissance parallélique des moyens de consommation. Ce résultat est absolument contraire à toutes les notions de la science économique, et va à l'encontre de la richesse de la nation. Tous ces produits non consommés constituent une perte sèche. « L’essentiel, disait Vidal le 20 mars au Luxembourg, se faisant l'interprète de la pensée de Louis Blanc, n’est pas de produire à l'excès, mais de produire en vue des besoins de la consommation. Tout ce qu'on produirait au delà serait déperdition de forces et de capitaux, et non pas accroissement de richesse ». Aussi nous assistons à des banqueroutes et à des faillites.
Quel remède à ce mal? Arrêter la production ? C’est un moyen auquel il ne faut pas songer. L'industriel ne veut pas, ne peut pas laisser improductifs des capitaux qui lui demandent, pour se main-
tenir, de produire tous les jours davantage ; s’il diminuait le rendement de son usine, une partie du capital fixe serait anéantie, une partie des capitaux circulants serait détruite. Or, souvent ces capitaux ne sont pas dans leur totalité sa propriété ; il doit servir des dividendes à des commanditaires, il doit produire quelquefois même à perte. L'industrie devient ainsi une « loterie meurtrière » (3 avril). Dans son Organisation du Travail, Louis Blanc nous dit: « I n’est pas jusqu’à ceux qui produisent à perte qui ne continuent à produire, parce qu’ils ne veulent pas laisser périr la valeur de leurs machines, de leurs outils, de leurs matières premières, de leurs constructions, de ce qui leur reste encore de clientèle et parce que l’industrie sous l’empire de la concurrence n'étant plus qu'un jeu de hasard, le joueur ne veut pas renoncer au bénéfice possible de quelque heureux coup de dé. (Louis Blanc, Organisat. du Travail dans Quest., 4, p. 73).
La société voit arriver de la sorte le règne de l'anarchie, c’est-à-dire la ruine, et Louis Blanc en revient toujours à son idée que rien, si ce n’est l’association, n’arrivera à éluder « cette invincible loi de la solidarité humaine ».