CHAPITRE II
La doctrine de Louis Blane au Luxembourg. — Caractères généraux
Dans cette étude de la doctrine de Louis Blanc, nous allons prendre comme plan celui qui paraît se dégager de l'examen des discours du président de la Commission du Luxembourg. Louis Blanc part de la critique de la situation sociale actuelle qui est le règne de la concurrence, pour rechercher les éléments d’une liberté solide et vraie, et pour établir les bases d’une société nouvelle fondée sur le principe de l’association, système dans lequel l’indépendance et la fraternité assureront le bonheur humain.
Avant d'entrer dans les détails de la critique de la concurrence, il est nécessaire de faire quelques remarques préliminaires destinées à présenter la théorie de Louis Blanc.
L'amélioration du sort des travailleurs n’absorbe pas exclusivement, comme on pourrait le croire,
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l'attention de Louis Blanc. Ses théories ont un champ plus vaste : elles embrassent les différentes classes sociales de l'humanité.
Louis Blanc envisage la société et examine les lois qui la régissent; tout, pour lui, se ramène à l’individualisme, à la concurrence, c’est-à-dire à l’antagonisme, à la lutte.
Ce système est condamnable, car sous l’apparence de libéralisme que lui vaut sa formule « laisser faire, laisser passer », il cache la tyrannie et par conséquent l'injustice. & Savez-vous pourquoi j'ai déclaré, dans mon cœur, une guerre à mort au principe de l’antagonisme? Ce n’est pas seulement parce qu’il fait le malheur de l’ouvrier, c'est aussi parce que bien souvent il fait le malheur du patron; c’est parce qu'il déplace la tyrannie quand il ne la rend point permanente. Or, de quelque part qu'elle vienne, la tyrannie m'est odieuse. » Disc. du 17 mars, Moniteur du 15 mars).
En effet la lutte existe partout dans l’ordre moral, dans l’ordre social, dans l’ordre politique (Voir Organisation du travail dans Questions, tome IV, p.300). Dans l’ordre social, le seul qui nous intéresse ici, la lutte est entre les ouvriers qui se disputent une masse insuffisante de travail, entre patrons et ouvriers au sujet des conditions du travail, entre patrons eux-mêmes pour la conquête de la clientèle. De cette lutte sortent nécessairement des vainqueurs
et des vaincus, d'où grande déperdition de forces, et le désordre est accru par l’instabilité ; les vainqueurs d'aujourd'hui seront les vaincus de demain : C’est un perpétuel recommencement, une anarchie sans fin. Avec un tel régime il ne faut donc plus songer à parler de liberté. & Je dis que la liberté est impossible dans la lutte, dans l’antagonisme, parce que ce système met en présence le faible et le fort, et que dans un semblable conflit, c’est toujours le faible qui est écrasé. » (Disc. du 17 mars, Moniteur du 19 mars). Au point de vue économique, la situation telle que nous la présente Louis Blanc peutse résumer ainsi désordre dans les rangs des entrepreneurs, chômage dans les rangs du peuple : la conséquence est la ruine de la société.
Cette conséquence est inévitable, car l’individualisme ignore le grand principe directeur des sociétés, la solidarité des intérêts. Faire triompher le principe de la solidarité des intérêts par le moyen de l’association, tel est le remède que Louis Blanc propose. « Ce qui est à chercher, après demain, demain, dans une heure, c’est le moyen de réaliser l'association, de faire triompher le grand principe de la solidarité des intérêts. Cette solidarité, il faut la faire passer dans le bien, car elle existe dans le mal. La société est semblable au corps humain, où une jambe malade interdit tout exercice à la jambe saine. Un lien invisible, mais réel et fatal, unit l’oppresseur à la misère de
l'opprimé. Oui, le moment vient tôt ou tard où cette solidarité éclate en expiations terribles. (Disc. du 10 mars, Moniteur du 11 mars). Le 7 mai il disait à l’Assemblée nationale : « Notre principe est celui de la solidarité » (D. au trav. au Luxembourg et à l’assemblée, p. 233). C’est cette apologie du principe de la solidarité qui permet à Louis Blanc de se déclarer l'homme d'aucun parti, et qui nous a permis d’avancer au début de ce chapitre que ses théories s'adressaient à la société tout entière. Dans ce même discours du 10 mars, il nous dit en effet : «Plaïder la cause des pauvres, c’est, on ne le répétera jamais trop, plaider la cause des riches, c’est défendre l'intérêt universel ! Aussi ne sommes-nous ici les hommes d’aucune faction. »
Quelle est la marche à suivre pour arriver à faire triompher ce principe de la solidarité qui assurera le bonheur de tous ? Améliorer le sort des travailleurs, abolir le prolétariat, c’est-à-dire l'esclavage par l'institution d'associations ouvrières qui assurera du travail aux ouvriers etrapprochera les employeurs des employés. Les conditions actuelles du travail changées, le capital augmentera, et toutes les classes s’enrichiront, car il n’est personne, quelle que soit sa position, qu’il n’ait intérêt au progrès de la situation des travailleurs. & L'association, disait Louis Blanc dans son discours du 7 mai à l’Assemblée Nationale, est une grande et noble chose, parce
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qu'elle enlèvera le peuple à sa misère et maintiendra le riche dans sa richesse ; l’association est une noble et belle chose, non pas parce qu’elle déplacera la richesse, mais parce qu’elle l’universalisera en la fécondant, parce qu’elle l’élèvera au niveau de tous, de tous sans exception. Ce niveau élevé indéfiniment, ce n’est pas le niveau du peuple seulement, c’est le niveau de l'humanité. » (Droit au travail au Luxembourg et à l'Assemblée, p. 233-234).
Si Louis Blanc donne tant d'importance à la question ouvrière, c’est qu'il considère le travail comme le fondement de l’ordre social ; ce qui est nécessaire avant tout, c’est le travail.
Louis Blanc ne se dissimule pas les difficultés qui surgiront dans l’accomplissement de son œuvre de réorganisation sociale ; sa doctrine forme un tout complet ; il sait où il va, il est persuadé que ses théories ne sont pas réalisables entièrement, car il doit compter avec «une société qui ne se laisse pas aisément conduire au delà de ce qu’elle connaît et de ce qu’elle pense » (Louis Blanc, Théorie du Progrés dans Questions, IV, p. 241). « Les questions à résoudre, disait-il, dans son discours du 10 mars, ne sont malheureusement pas faciles. En touchant à un seul abus on les menace tous. D'une extrémité de la société à l’autre, le mal forme comme une chaîne dont il n’est pas possible d’ébranler un anneau sans que toute la chaîne s’agite. » Son mérite est de s'être
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rendu compte qu’il fallait procéder par étapes et que ses idées devaient s'imposer non par la violence mais par la persuasion. Nous verrons que le plan proposé au Luxembourg n’est pas l'expression complète de sa doctrine : il n’est qu’un acheminement, qu'un jalon posé en vue de la réalisation de son idéal. « A chacun selon ses forces, à chacun suivant ses besoins. »