CHAPITRE VII
La Liberté
En supprimant l’individualisme, dont la maxime « laisser faire, laisser passer » semble inspirée par le libéralisme le plus large, ne va-t-on pas porter atteinte à la liberté ? Telle est l’objection que les partisans de l’école libérale font à Louis Blanc. Louis Blanc répond à ce reproche dans son discours du 3 avril. « Ah! j'avoue qu’un tel reproche me remplit d’étonnement. Car si nous ne voulons pas de la concurrence, c’est précisément parce que nous sommes les adorateurs de la liberté! Oui, la liberté, mais la liberté pour tous, tel est le but à atteindre, tel est le but vers lequel il faut marcher. » (3 avril, Moniteur du 5.)
Comment Louis Blanc conçoit-il la liberté ? Il n’y aura liberté que lorsqu'on aura donné à chaque homme les moyens de développer ses facultés. « La iberté consiste non seulement dans le droit, mais
dans le pouvoir donné à chacun de développer toutes ses facultés. » (3 avril.) C’est une définition analogue à celle de la déclaration des droits. Dans son Organisation du Travail dans Quest., tome IV, il nous dit à peu près la même chose. « En quoi consiste la liberté si elle ne consiste pas dans le pouvoir donné à chacun d’exercer complètement toutes ses facultés, et de satisfaire pleinement tous ses besoins, c’est-à-dire d’accomplir ses destinées selon les lois de la nature ? »
Reprenons sa définition du 3 avril. Nous y voyons deux termes : droit et pouvoir ; entre ces deux mots, il existe une différence très marquée qu'il ne faut pas passer sous silence. Le « droit » est quelque chose de factif, de théorique, de vague ; personne ne songe à nier que tous les hommes ont des droits égaux : la Révolution même a proclamé des droits : elle a abusé le peuple avec cette égalité de droits comme organisation même de la liberté, alors que cette égalité n’est autre chose que le déchaînement de concurrence. (Voir Organisat. du Trav. de Louis Blanc, introduction, p. 19), c’est-à-dire l'oppression, l'esclavage du prolétariat.
Le pouvoir tout au contraire est quelque chose de réel, de pratique, de précis ; c’est le moyen de réaliser le principe : &« Qu'importe que vous disiez à ce paralytique qu'il a le droit de se lever et de marcher. Il lui en faut le pouvoir. » (Hist. de 48, II, p. 264.)
SON pe
La liberté à l'heure actuelle ne répond pas à cette conception, elle n’existe que pour quelques privilégiés, que pour quiconque possède des capitaux, des instruments de travail, du crédit, et l'instruction, éléments qui constituent les moyens de développer la nature de l’homme. Or, ces moyens, avec l’individualisme, manquent aux travailleurs qui forment la majorité de la population. Ils n’ont pas la liberté de disposer de leurs facultés comme ils l’entendent, c’est-à-dire de choisir leur profession.
Cette liberté est remplacée par &« un despotisme impalpable, mystérieux, mais plus cruel que tous les despotismes à visage humain » (Louis Blanc, Hisé. de Révolat. de 1848, II, p. 268). C’est le hasard de la naissance. Le fils du pauvre est aux ordres de la misère, qui l’oblige à travailler dès son jeune âge sans s'inquiéter de ses aptitudes ou de ses forces ; alors qu'il se sentirait poussé vers les arts ou vers les sciences, il est réduit, sous l'empire de la dure nécessité, à un travail manuel dans un atelier, sans quoi il mourrait de faim », son esprit et son âme sont d'avance condamnés à un étouffement prématuré (Révolat., II, p. 268).
Pourra-t-il se procurer des instruments de travail qui lui permettront de fournir un labeur plus rémunérateur et plus attrayant ? Comment le pourrait-il ? Les capitaux lui font défaut et son travail ne suffit pas pour sa formation. Mais, dira-t-on, il y a le cré-
ON
dit ? Mais le crédit lui est fermé. On ne prête qu’aux riches. Le prêteur veut avoir une garantie de ses avances. Quelle garantie lui offre le prolétaire ? Celui-ci n’a que ses bras et son salaire ; ce salaire, nous avons vu au chapitre précédent, qu'outre son insuffisance, il ne pouvait pas en discuter le montant qui lui était imposé; souvent il manque de travail par suite de la fermeture d'ateliers. Wolowsky luimême qui n’était pas en communion d'idées avec le président de la commission, reconnaît cette situation précaire de l’ouvrier dans la séance du 20 mars. Aussi Louis Blanc s'étonne de le voir repousser son système : l'association. « C’est précisément parce que vous admettez qu'il n’y a pas de liberté Ià où il est possible qu’un homme de bonne volonté meure de faim, et que tout homme qui demande du travail a le droit d’en recevoir ; C’est précisément à cause de cette communauté de sentiment entre nous, que je m'étonne de vous voir repousser un système dont le but est de faire triompher nos communes espérances. » (20 mars, Moniteur du 24 mars). Dans son discours du 3 et du 29 avril, Louis Blanc compare l’état économique actuel à l’état sauvage où c’est l’homme qui est le plus fort musculairement qui égorge le plus faible : aujourd’hui c’est l’homme le plus fort en vertu d’une supériorité convenue, c’est l’homme le plus riche, le plus intelligent.
Il nie cette supériorité de l’homme le plus riche,
le plus intelligent, il la nie avec bien plus d'énergie, car l’homme le plus fort musculairement qui égorge l’homme le plus faible pour s'emparer de son bien, est dépourvu de facultés mentales lui indiquant l’atrocité et l'injustice de son acte, & mais, dit-il, l’homme le plus intelligent qui abuse de son intelligence pour opprimer le malheureux qui lui est inférieur en instruction, cet homme là est absolument inexcusable, parce qu'il aurait dû trouver dans son intelligence même, l'avertissement qu'il commet un acte de tyrannie, et que cet acte de tyrannie est impie. » (Disc. du 29 avril).
En résumé avec l’individualisme, personne ne dépend de lui-même, chacun dépend d’une foule d’individus dont les intérêts sont entièrement séparés des siens.
Comment arriver à faire régner cette liberté qui donnera à tout homme les moyens de développer ses facultés, sa nature ? Louis Blanc nous en donne le moyen dans son discours du 20 mars, « réaliser la formule de la Révolution : liberté, égalité, fraternité. Ces trois mots sont inséparables, car ils se complètent l’un l’autre, ils forment une union de profondeur admirable ». (Disc. du 20 mars.) « Oubliez-en un, les autres n’ont plus de signification. Dites la liberté seulement, et vous arriverez à ceci : les hommes ne s'aiment pas: chacun pour soi : la lutte s'engage : les uns triomphent, les autres sont vaincus : plus de
liberté. Pour qu’elle existe, il faut la mettre dans légalité et pour que l’égalité elle-mêmese maintienne, ii faut la sanctifier par le sentiment de la fraternité. » (20 mars.) Examinons les deux derniers termes de cette formule.
Qu'est-ce que Louis Blanc entend par l'égalité? L'égalité « c’est pour tous les hommes l’égal déve- 1°ppement de leurs facultés inégales, et l’égale satisfaction de leurs besoins inégaux ».(Catéch. des socialistes dans Quest., p. 214.) Tous les hommes ne naissent pas avec les mêmes goûts et la même intelligence ; il y a inégalité entre eux, et cette inégalité a été voulue par la nature, précisément parce qu’elle a créé l’homme social. La société en effet repose sur un mutuel échange de services fondé sur la diversité des forces. des besoins, c’est la condition sine qua non de l’échange : sans diversité pas d'échange possible. L’inégalité étant un fait nécessaire, ce qui est conforme aux lois de la nature, à la justice et par conséquent à l'égalité, car il n’y a pas de justice sans égalité, c’est que « chacun soit mis en état de tirer parti aussi complètement que possible, en vue du bonheur d’autrui, des facullés qu’il a reçues de la nature et de satisfaire aussi complètement que possible, en vue de son propre bonheur, les besoins que la nature lui a donnés. (Catéch. social, V. p. 214- 215.) C’est à la société à corriger les imperfections de la nature.
Roots
On voit par là que, pour Louis Blanc, il ne saurait être question d'égalité absolue, d'égalité prise dans le sens d'identité, d'égalité arithmétique, mais bien d’une égalité relative, d’une égalité proportionnelle, conforme aux besoins et aux goûts de chacun. L’inégalité de fait, qui peut résulter en apparencede cette conception, sera tout simplement l'égalité proportionnelle, la seule adéquate à l'équité. La famille nous fournit un modèle classique de cette sorte.Dans la famille chaque membre contribue dans la mesure de sa capacité de travail aux charges communes : le père de famille procure à ses enfants tous les objets nécessaires à leur existence, en proportion de leurs besoins, sans regarder si celui qui a le plus de besoins est le plus travailleur. C’est justement cette inégalité apparente de fait, qui fait que l'égalité règne dans la famille, qui fait que tous les frères sont égaux, en ce que les mêmes règles leur sont appliquées dans les mêmes circonstances.
On pourra objecter qu’il existe entre les membres de la famille des liens très forts, un sentiment fraternel, qui, remplaçant le sentiment d’égoïsme, permet l'emploi de semblables procédés. Louis Blanc nes’embarrasse pour si peu ; il demande qu’on fasse de cette égalité fraternelle familiale une égalité sociale ; il faut «que la société se modèle sur la famille », et pour cela substituer au principe de l’individualisme celui de la fraternité.