‹ Louis Blanc à la Commission du LuxembourgChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Misère

Cette rupture d'équilibre entre la production et la consommation, ces découvertes de la science conduisant au monopole, provoquant l’écrasement des faibles, a comme résultat d'entraîner la misère : «La concurrence, dit Louis Blanc, c’est l’enfantement perpétuel et progressif de la misère. » (Discours du 3 avril.) Nous ne parlerons que dela misère prolétarienne : cette misère, outre qu'elle est perpétuelle et progressive, est imposée à l’ouvrier.

Examinons la situation de l’ouvrier. L’ouvrier, dès qu’il est en âge de travailler, trouve autour de lui tout occupé : le sol, les capitaux, les instruments de travail sont concentrés entre les mains d’une aristocratie industrielle. Pour pouvoir vivre, pour employer ses bras, il est obligé de demander au détenteur de ces instruments la permission de les employer,en échange de quoi on lui donne un salaire

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qui le laisse non seulement désintéressé dans la question des bénéfices, mais qui lui permet à peine de vivre. Nous avons vu aux chapitres précédents les causes de la baisse systématique des salaires. Ce salaire lui est imposé, il ne peut pas en discuter les bases. Louis Blanc, dans la Revue du Progrès, nous le montre et nous dit que la liberté de transaction entre le maître et l’ouvrier sous l’empire de la concurrence est une erreur, un mensonge. « Quand il cherche un travailleur, le maître demande à gagner. Quand il cherche du travail, l’ouvrier demande à vivre. Accepte ce que je veux bien t'offrir, ou meurs de faim — voici comment se formule presque toujours la liberté du travail ! » (Reoue du Progrès, 1* avril 1839, p. 305.) Ce manque de liberté est dû à ce que le nombre de travailleurs va sans cesse grossissant, et que l'offre étant supérieure à la demande, c’est tout profit pour les employeurs qui peuvent fixer à leur gré le montant des salaires. Tant qu’on vivra sous le règne de l’individualisme, rien ne pourra enrayer cette affluence. « Sous l'empire de la concurrence illimitée, un pauvre ouvrier peut-il empêcher qu’une affluence, toujours plus nombreuse, de rivaux affamés comme lui ne vienne rendre l'offre de ses bras inutile et mettre ses sueurs au rabais ? Il faudrait 100 ouvriers dans cette sphère de travail : il en vient 200, il en vient 600, il en vient 1.000 ! Que faire ? Sacrifier la moitié de son pain, si on

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veut conserver l’autre moitié. » (Reoue du Progrès, op. cit.)

Une objection peut être présentée: si certaines industries regorgent de bras, d’autres en manquent : les ouvriers n’ont qu’à se présenter dans ces usines désertées, où ils sont sûrs de gagner davantage. CEt qu'importe ? répond Louis Blanc. Est-il donc si facile au pauvre de transporter d’un lieu à un autre sa misère et sa famille ? Et les déplacements fussentils pour lui aussi aisés qu'ils sont ruineux et impossibles, est-il loisible à l’ouvrier de changer de métier comme de contrée ? »

Une deuxième objection peut encore être émise. Quand les produits sont demandés avec empressement là où les travailleurs sont rares, les rôles se trouvent intervertis : c’est au maître à subir les conditions ; l’ouvrier les dicte de telle sorte que l’opprimé de la veille peut devenir l’oppresseur du lendemain. A cette objection Louis Blanc répond que dans l’une ou l’autre hypothèse, il y a tyrannie. Or peu lui importe de quel côté vienne la tyrannie : qu'elle vienne du patron ou de l’ouvrier dans les deux cas elle lui est odieuse et ce n’est pas parce qu’elle profiterait à l’ouvrier qu'il l’admettrait.

«Défenseur et non point courtisan du peuple, nous ne voulons pas plus des désordres dont il serait exceptionnellement en état de profiter, que ceux dont il a continué de souffrir ; et nous déclarerions

doublement funeste tout système qui ne permettrait aux prolctaires, foulés aux pieds, d’autre réparation que la vengeance, et d’aures fêtes que les saturnales de l’industrie. » (Débats, 17 fév. 1845, art. de Louis Blanc.)

La critique de Louis Blanc subsiste donc dans toute sa force et aussi bien cette dernière hypothèse est l'exception : c’est au patron dans la presque totalité des cas qu'est dévolue la faculté d'imposer à l’ouvrier le taux de rémunération de son travail. Aussi que voyons-nous ? Un travailleur gagnant Juste de quoi ne pas mourir de faim. Si cet individu est chargé de famille, il est obligé, pour augmenter ses ressources, d'envoyer ses enfants tout jeunes dans les usines empestées, au lieu de leur faire fréquenter l’école. À l'appui de ceci il cite dansla Revue du Progrès, un rapport lu à la Société industrielle de Mulhouse le 31 mai 1837, où il est dit que des enfants dehuit ans ont été astreints à passer dans les filatures de coton quinze et quelquefois dix-sept heures, sur lesquelles on ne leur accordait qu'une heure et demie pour leur repas (Revue du Progrès, 1% avril 1839, p. 305, art. de Louis Blanc). « Ainsi le travail sous l'empire de la concurrence, prépare à l’avenir une génération décrépite, estropiée, gangrenée, pourrie. » (Louis Blanc, Organisat. du trav. dans Quest., t. IV, p. 65, 66.)

Cette misère en même temps que perpétuelle est

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progressive, car outre les causes tenant à la disparition de bon nombre d'usines dans la lutte, et à l’emploi des machines réduisant l’usage de la main-d’œuvre, il existe une troisième cause bien plus efficace, c’est le caractère prolifique de la misère. Louis Blanc nous le prouve par des chiffres recueillis dans les statistiques de civilisation européenne: alors que, à Paris, les naissances dans les quartiers les plus aisés sont seulement du 1/32, dans les autres elles sont de 1/26 : d'accord en cela avec Sismondi, il attribue cette fécondité de la classe ouvrière à l'impossibilité où les journaliers se trouvent, d'espérer et de prévoir. (Louis Blanc, Organ. du trav. Quest., tome IV.)

En effet l’individu seul peut mesurer le nombre de ses enfants à la quantité de son revenu, qui se sent maître du lendemain. Pareille indication n’existe pas pour l’ouvrier. Aussi qu’arrive-t-il ? Un fait, sûrement constaté par les chiffres et par l'expérience, à savoir que le pauvre par sa fécondité jette dans la société des malheureux qui ont besoin de travailler, qui ne trouvent pour ainsi dire pas de travail, et qui en trouveront de moins en moins.

La conséquence morale de cette misère par trop prolifique est affligeante : elle aboutit à l’immoralité et à la dissolution de la famille, car tout mariage est un accroissement des charges : «en créant la misère, la concurrence crée l’immoralité (3 avril, Moniteur du 7). Louis Blanc nous montre avec chiffres à l’ap-

pui que le nombre des meurtres a augmenté : dans les 14 départements les plus industriels de la France, le chiffre des infanticides est à celui fourni par la France entière dans le rapport de 41 à 121. Depuis l'établissement des tours, le chiffre des enfants trouvés a passé de 102.103 en 1820, à 130.000 de nos jours.

On ne doit pas attribuer cette recrudescence de la criminalité aux instincts de l’individu comme on pourrait être tenté de le faire.

Louis Blanc croit que «le mal dans le monde, c’est un immense accident. » (Baudrillart. Public. modernes. Louis Blanc, p. 348). Il n’admet pas que les hommes sont méchants par nature «car, que des hommes naissent nécessairement pervers, nous ne l’oserions prétendre, de peur de blasphémer Dieu. Il nous plaît davantage de croire que l’œuvre de Dieu est bonne, qu’elle est sainte. Ne soyons pas impies pour nous absoudre de l'avoir gâtée. » (Louis Blanc. Organ. du travail dans Quest., IV, p. 48). La faute en est uniquement à la misère qui «en greffant le désespoir et la haine sur l'ignorance fait la plupart des assassins » (3 avril). Cette ignorance, nous l’avons vue, est due au manque de loisir nécessaire à l’ouvrier pour s’instruire et à la nécessité où le père de famille se trouve pour faire vivre les siens d'envoyer ses enfants tout jeunes dans les usines au lieu de leur faire fréquenter l’école.

Pour supprimer cette misère, Louis Blanc nous donne le moyen dans deux de ses ouvrages. Il faut organiser le travail de telle sorte qu’il soit assuré à tous les ouvriers. Assurer le travail, c’est le droit au travail que Louis Blanc demande comme remède et qui marque la première étape de la réforme à entreprendre. Qu'est ce droit au travail? Le droit au travail est le droit reconnu à l’ouvrier de vivre productivement, de vivre du prix de son travail; ce n’est pas un secours, une aumône que l’on donne au travailleur. Ce n’est pas en un mot le droit d’assistance, c’est quelque chose de plus élevé et tout à fait rationnel. Aussi bien le droit d’assistance sert de base au droit au travail qui en découle tout naturellement. Le droit à l’assistance en effet repose sur le principe que «tout homme en naissant a reçu de Dieu le droit de vivre ». L'homme ayant le droit de vivre doit avoir le moyen de la conserver. Ce moyen c’est le travail. Et dans Le Socialisme-Droit au travail, Louis Blanc fait grief à Thiers de ne pas admettre le droit au travail, tout en soutenant le droit à l’assistance. « Admettre le droit à l'assistance et nier le droit au travail, c’est reconnaître à l’homme le droit de vivre improductivement quand on ne lui reconnaît pas celui de vivre productivement ; c’est consacrer son existence comme charge, quand on refuse de la consacrer comme emploi, ce qui est d’une remarquable absurdité ».

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La conséquence est très simple : rompre avec le passé et établir entre autres réformes, la première, la plus essentielle, le principe du droit au travail qui sera sanctionné par des lois. « Assurez du travail au pauvre, vous aurez encore peu fait pour la justice, et ily aura loin de là au règne de la fraternité : mais, du moins, vous aurez conjuré d’affreux périls et coupé

court aux révoltes ». (Organ. du trav. dans Quest. IV p. 297).

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