‹ Louis Blanc à la Commission du LuxembourgChapitre 16 sur 36 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins

Produire selon ses facultés, consommer selon ses besoins, tel est pour Louis Blanc l'idéal à atteindre. «L’idéal vers lequel la société doit se mettre en marche est donc celui-ci: produire selon ses forces, consommer selon ses besoins. » (3 avril.) Ce principe assurera la liberté telle qu'il l'entend, et ne sera réalisé que sous le règne de l’association. Louis Blanc considère que « produire selon ses facultés » est un devoir ; c’est sur cette idée de devoir qu'il s'appuie pour imposer à l'individu l'obligation de donner à la société tout ce qu'il peut. L'homme a reçu de la nature certaines facultés, non pour qu'il les exerce solitairement, mais pour qu'il en fasse profiter ses semblables : elles sont l'indication que chacun «doit » à la société dont: il est membre et dont il ne peut

s’isoler. « Cette indication chacun la porte écrite dans son organisation en lettres de feu. » (Louis Blanc. Hist. de la Révolut., 1848, t. I, p. 147.) C’est une idée essentiellement morale et altruiste que cette qui consiste à dire : l’homme qui a reçu des dons supérieurs de la nature ne doit pas s’en servir pour écraser ses semblables, mais pour le mettre au service de tous : plus il peut, plus il doit.

Cette idée morale est-elle suffisante pour encourager tous les hommes à travailler ? Les paresseux avec l’application d’un pareil principe ne mettrontils pas en avant, pour excuser leur peu d’entrain au labeur, l'insuffisance de leurs forces et de leurs aptitudes ? Louis Blanc sent bien qu'il faut ajouter autre chose. Ne voulant pas trop diminuer l'importance de cette idée, il lui attribue une large influence, mais il nous montre que sa réalisation sera très possible ; l’accomplissement de ce devoir sera facilité, selon lui, par le plaisir que l'individu trouvera dans le travail, plaisir qui l’empêéchera de s’adonner à la paresse.

L'activité, d’après Louis Blanc, est l’état normal de l’homme, Si l’homme trouve le travail répugnant, la faute en est «aux institutions qui font dépendre iniquement du hasard et de la misère la distribution des fonctions, sans tenir compte de la spécialité des vocations ni de celle des aptitudes, et sans consulter les penchants, » (Louis Blanc, Quest., V, p. 103).

Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que le travail soit une peine. L’homme, à l’heure actuelle, subit un labeur forcé dont il sait qu'il ne retirera qu’un maigre salaire, et pour le gagner encore faudra-t-il qu’il travaille des quinze et seize heures, c’està-dire au delà de ses forces. Mais la paresse est loin d’être inhérente à la nature humaine, et à l'appui de ceci Louis Blanc nous cite dans ses Questions d’aujourd'hui et de demain, tome V, l'exemple de la société civile et religieuse fondée par Rapp en Amérique, qui infligeait comme châtiment à ses membres l’oisiveté forcée, châtiment qui leur parut terrible.

Le problème se borne donc tout entier à transformer le travail en plaisir, à remplacer le travail répugnant par le travail attrayant. Ce problème, l’association le résout. Chaque homme dans ce nouveau régime, ayant à sa disposition les moyens d’instruction et les instruments de travail, pourra entrer dans la voie où le poussent ses penchants développés par l'éducation ; il jouira en un mot de la liberté de vocation ; et sachant qu’on ne le forcera pas à travailler au delà de ses forces, il mettra avec plaisir en œuvre ses facultés. Ce fait tient uniquement à ce qu'ily a accord établi entre les fonctions diverses, les forces et les aptitudes naturelles correspondantes. Louis Blanc va plus loin. 11 nous dit que cet accord, abstraction faite du sentiment du devoir, sufhrait, à

lui seul, à faire du travail un plaisir, à rendre possible le principe « produire selon ses facultés », car, « de toutes les jouissances de l’homme il n’en est point de plus vive que celle qu’il puise dans le libre, dans le volontaire exercice de ses facultés. » (Louis Blanc, ÆHist. de la Révolut. de 48, 1, p. 150). S'il en est ainsi, il nous semble que l’idée du devoir devient inutile ! Louis Blanc ne précise rien de plus et reste dans le vague le plus complet.

Mais avec ses facultés l’homme a reçu des besoins: le droit, la justice exigent qu’il les satisfasse entièrement, c’est-à-dire sans mesurer sa part dans la distribution à la somme des produits qu’il apporte à la masse commune. Autrement dit, l'égalité proportionnelle, la seule juste comme nous l’avons vu plus haut, ne consiste pas à appliquer la formule Saint- Simonienne « de chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. » Agir ainsi, c’est aller à l'encontre de la liberté et de la justice, car c'est donner à l’homme intelligent le droit de faire de celui qui l’est moins, un pauvre, c’est admettre que l’homme le plus fort a le plus de besoins ; c’est donner une certaine place au régime de l’individualisme.

L'objection qui se présente inévitablement est celle-ci. Quelle est la limite des besoins pour chaque individu ? Comment l’évaluer ? Si certains ont des désirs trop considérables, ne va-t-on pas frustrer

les plus modérés qui verront réduire leur part dans les moyens de jouissance ? Examinons ces objections. Quelle sera la limite des besoins? Comment l’évaluer ? Louis Blanc y répond d’une manière évasive dans le régime de l’association « la limite des besoins y serait clairement indiquée par la nature, et assignée par la morale » (3 avril). Dans son Histoire de la Révolution de 1848, il définit ainsi la mesure du besoin : « Est-ce que nous ne cessons pas de manger quand nous n’avons plus faim, de boire quand nous n’avons plus soif ? » (Louis Blanc, Hist. de la Révolution de 18F8 ,1, p.148). Tout cela ne nous donne aucune indication ferme, et n’est susceptible d'aucune évaluation numérique. Nous sommes toujours dans le même embarras.

Quant aux moyens à employer pour entraver les excès, il compte sur l'association, qui, par sa propre vertu, favorisera le développement des sentiments altruistes. « L’association, développée d’après le principe de fraternité, résoudra ce grand problème ; mais aujourd’hui nous portons la charge d’une civilisation corrompue, nous avons affaire malheureusement à des hommes qui vivent sous l'empire de vieux préjugés. » Une garantie qu'offre l'association relativement à la crainte de l’apparition des exigences, c’est la possibilité pour l’homme, sous ce régime, de mettre en œuvreses facultés. « Plus on exercelibrement ses facultés, moins on a debesoins » (29 avril).

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C’est une simple affirmation qui n’est pas contrôlée par la réalité.

Grâce à l’association les moyens de consommation seront toujours supérieurs aux besoins des individus. Louis Blanc en est tellement convaincu qu’il nous déclare que dans la société future « on ne ferait point de parts. » Chacun puiserait à la masse jusqu’à complète satisfaction de ses désirs qui ne dégénèreront pas en excès, pour les motifs que nous venons d'exposer : c’est anéantir toute source de disputes et de jalousies. Le manque de produits avec l'application d’un pareil système ne se ferait jamais sentir, comme on pourrait le croire.

La somme des richesses, en effet, n’est pas une quantité fixe, et la solidarité des intérêts mis en jeu par l’association l’augmentera indéfiniment ; on ne verra plus se produire les gaspillages de la concurrence, les ruines et les pertes sèches que l’individualisme rend inévitables. Une autre raison qui facilitera cet accroissement de richesses, c’est l’économie de l’existence journalière, e’est le genre de vie qui caractérisera ce nouveau régime ; les hommes trouveront tant d'avantages à l’association qu’ils introduiront cette règle dans leur vie; ils pourront se mettre à plusieurs pour avoir un même foyer, et les dépenses de nourriture et de loyer seront considérablement réduites. Cette idée, il l’a émise dans son discours du 5 mars au Luxembourg, lorsqu'il déve-

loppa son projet de création d'établissements dans les quatre quartiers les plus populeux de Paris. Personne ne serait obligé de se conformer à cette règle, mais on y serait conduit par la considération des bienfaits d’une semblable institution.

En somme, Louis Blanc ne nous donne aucune raison empirique de la possibilité de réaliser la formule : « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins : » Il se contente d’affirmations qui sont d’un vague confinant au néant. Pas de moyens pratiques rien que des idées et des raisonnements de rêveur.

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