CHAPITRE IX
Le mobile de l'intérêt
Pour réaliser cette formule « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins », il est nécessaire et logique de mettre les forces en commun pour la production, et les produits en commun pour la consommation. C’est conforme à la pensée de Louis Blanc. Mais alors ne détruit-on pas le stimulant de l'intérêt personnel qui pousse l’homme à produire progressivement et constamment ? Nous avons vu que Louis Blanc indiquait l’idée de devoir, comme stimulant. Ne veut-il plus du tout l'intérêt personnel, ou bien, s’il le conserve, de quelle façon le conçoit-il ?
Louis Blanc ne nie pas la force de l’intérêt personnel comme étant apte à accroître l’activité humaine. « Je pense que l’activité humaine a dans l'intérêt personnel un très énergique, un incontestable mobile ». (Journal des débats, n° du 17 février 1845),
Aussi ne songe-t-il pas à l’abolir dans son système de société basée sur l’association.
Mais Louis Blanc refuse de le conserver avec le caractère qu'il a dans la concurrence, et en cela il est toujours fidèle à ses principes. L’intérèt personnel dans la concurrence, selon lui, est subversif et immoral : subversif « parce qu’il donne pour effet à l’activité des uns, surexcités, la défaite et la ruine des autres » ; immoral, (parce qu’il engendre la cupidité, l'envie, la haine » (Louis Blanc, Quest. V, p. 201).
Quoique très puissant et d’un heureux effet en apparence, il faut repousser cet intérêt à cause de sa nature, car on doit juger les stimulants «non par leur puissance mais par leur moralité » (Disc. du 20 mars), et il qualifie de funeste ce stimulant individualiste, car il conduit à la ruine. Il en est ainsi, car l'intérêt personnel est mal compris. Ce qu’on appelle aujourd’hui intérêt, n’est autre chose que l’égoïsme, égoïsme qui rend l’ordre social essentiellement vicieux.
Il faut changer la nature de ce stimulant. A la place de cet intérêt égoïste, il faut mettre à la base de l’activité individuelle un intérêt qui, tout en étant personnel, se conciliera avec l'intérêt général ; on doit s’efforcer d'établir entre l'intérêt personnel et l'intérêt de tous, un accord nécessaire. «€ L'intérêt personnel ! Mais c’est nous qui le voulons, c’est nous qui demandons qu'il soit développé au profit de
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tous «, et un peu plus loin, « nous ne voulons pas de l'intérêt personnel resserré en lui-même, de celui qui s'appelle égoïsme, mais de l'intérêt personnel associé à l'intérêt de tous, de celui qui, sur les champs de bataille, s'appelle gloire, qui, dans un pays libre, s’appelle patrie, qui, dans la région des âmes élevées par le sentiment de la fraternité et par le sentiment de l'amour, s’appelle l’humanité » (29 avril). L’intérêt personnel, ainsi compris, est légitime et sacré.
Le problème de changement de nature de l'intérêt sera résolu par l'association. Dans l’association, chacun aura un intérêt direct à produire selon ses facultés, car chacun sait que tout en travaillant au profit de la société, il acquiert ainsi la possibilité d'obtenir satisfaction de ses goûts ; plus il produira, plus sa part dans la somme des jouissances sera grande. C’est bien là un intérêt direct et non pas un intérêt qui ne touche le producteur que par ricochet.
Nous verrons que Louis Blanc, lorsque nous exposerons sa conception de l'atelier social, réserve une part dans les bénéfices de latelier spécialement affecte aux ouvriers, part qui doit être répartie également entre eux. Celte mesure est établie en vue de donner une force plus réelle au stimulant de l'intérêt personnel. Par son accord avec l'intérêt général, l'intérêt personnel est épuré.
Dans la concurrence il à à sa base, nous l'avons déjà vu, l’égoïsme ; dans l’association, il repose sur
le sentiment du devoir, de solidarité. Ce sentiment de devoir, si cher au président de la commission du Luxembourg, que nons avons exposé au chapitre précédent, Louis Blanc continue à avoir une très grande confiance dans son efficacité : il nous dit qu’il est « heureux de croire à la puissance des idées de devoir, convenablement développées par l’éducation ». (Louis Blanc, Journal des Débats, 17 fèvrier 1845).
C’est en somme le même thème plusieurs fois répété. C’est cette idée de devoir qui empêchera l’intérêt personnel d’être subversif et immoral. «On m'accordera bien que l'intérêt personnel doit, pour ne pas agir sur la société d’une manière subversive, se concilier avec le sentiment du devoir (Débats, 17 fév. 1845).
Par là l’intérêt personnel acquiert une direction sociale sans rien perdre de ce qu'il a d’énergique. « C’est cet intérêt personnel qu’il faut servir, qu'il faut proclamer, c’est de cet intérêt personnel qu’il faut partir pour fonder les sociétés humaines sur une base inébranlable, sur la base de la paix, de la fraternité et de l’union. C’est cet intérêt que je vous recommande à vous hommes du peuple : car plus que tous les autres vous avez besoin de rester unis : la division, ce serait votre ruine, ce serait la contamination de votre oppression. » (Disc. du 29 avril).
Telest le système idéal de Louis Blanc. L’asso-
ot
ciation assurant la liberté et le bonheur de l’individu par la mise en pratique de la formule : « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins. » Pour arriver à fonder l'association, il faut un moteur puissant qui ait assez d’autorité et de ressources.
Ce moteur est l'Etat. Nous parlerons de l’interlocution de l'Etat à propos des ateliers sociaux dans lesquels il joue un grand rôle.
Il nous reste à exposer ce système d'ateliers sociaux que Louis Blanc a exposé le 20 mars à la tribune du Luxembourg.