I. — Détermination du prix de revient
« D'abord, nous dit Louis Blanc, on déterminerait le prix de revient ; on fixerait eu égard à lasituation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite audessus du prix de revient, de manière à arriver à un prix uniforme et à empêcher toute concurrence entre les ateliers d’une même industrie » (20 mars). Ainsi le prix de revient serait constitué par deux éléments : le prix de revient proprement dit et une somme représentant le bénéfice auquel a droit tout producteur en récompense de sa peine.
La fixation du prix de revient proprement dit ne présente pour Louis Blanc aucune difficulté. Dans son Histoire de la Révolution de 1848, il nous énumère les composants de ce prix, qui sont au nombre detrois: r° les salaires payés; 2°le prix des matières premières mises en œuvre; 3°le loyer des capitaux, c’est-à-dire l'intérêt du capital versé par les particuliers. (Louis Blanc. Hist. de Révol. de 8, II, p. 288.) Il suffit d’additionner les chiffres afférents à ces trois éléments et le total sera le montant du prix du revient. L'opération ne souffre jusqu'ici aucune difficulté. Elle n’est pas nouvelle, car les industriels à l’heure a ctuelle n’agissent pas autrement. Mais où les difiicultés se dressent, c’est quand on fait observer à Louis Blanc que les chiffres correspondant à ces trois
composants varient suivant les lieux de fabrication; Puniformité des prix est alors gravement compromise. Cependant il nous parle de l’uniformité comme condition sine qua non de la destruction de la concurrence entre les ateliers ; sans l'existence de la solidarité son système s'écroule. Voyons de quelle façon procède Louis Blanc; nous allons examiner successivement les éléments du prix de revient.
Pour les salaires nous verrons plus longuement dans le chapitre suivant, que si Louis Blanc veut un salaire égal dans un même atelier, il revient à la proportionnalité pour les ateliers sociaux ; les salaires varieront avec chaque centre de production suivant le degré de cherté de la vie.
Pour les matières premières les chiffres diffèrent forcément pour des raisons dues soit aux frais de transport variant suivant le degré d’éloignement des usines du lieu d’origine de ces matières, soit aux facilités plus ou moins grandes d’extraction ou de production de ces matières.
Le troisième élément seul est plus stable, puisque pour une certaine durée de temps tout au moins, le taux de l'intérêt est fixé et que sa variabilité, si elle est admise, est périodique.
Dans ces conditions il semblerait opportun pour sauvegarder l’uniformité, d’opérer de la façon suivante: ne pouvañt adopter les prix les plus bas, et encore moins les plus élevés, il paraît tout indiqué
de prendre une moyenne entre ces deux limites ; on établirait aussi une balance qui rétablirait l’équilibre. Est-ce l’idée adoptée par Louis Blanc ? Nous ne pouvons rien dire à ce sujet, car le président de la commission du Luxembourg ne nous fournit aucun renseignement. Nulle part dans ses écrits ou dans ses discours on ne trouve la trace d’une solution pratique. Il se contente de nous annoncer que chaque objet serait tarifé uniformément pour tous les ateliers de la même industrie.
Est-ce que cette uniformité implique la fixité ? Non, car dans l'établissement dela base commune aux prix de leurs travaux, les ateliers sociaux auront à prendre en considération l’état du monde industriel ; leurs prix devront être inférieurs à ceux des industries privées ; car il ne faut pas oublier que les associations devront tenir ces dernières en échec, afin de pouvoir les absorber. «Mais il va sans dire que dans l’adoption de cette base commune — et non invariable — elles auraient à prendre en considération l’état du monde industriel, et l'obligation de tenir tête à l’industrie privée, jusqu’à ce qu’elle eût été peu à peu attirée dans le giron de l'association. (Louis Blanc. Hist. de Révol. 48, Il, p. 255.)
Le tarif des ateliers sociaux offrira une excellente garantie au consommateur, car il sera établi suivant des données scientifiques. Aucune part ne sera
laissée à l'arbitraire comme cela a lieu actuellement,
et ici de même que dans la question des salaires, Louis Blanc faitle procès de la concurrence qui par son essence même ne procure aucune sûreté. « Ce ne sera plusla concurrence qui fixera les prix, ce sera la prévoyance de l’Etat ; nous remplaçons le gouvernement du hasard par celui de la science » (20 mars). De cette façon l'Etat devient le régulateur du marché, alors que la concurrence, se basant sur la loi de l'offre et de la demande, ne règle absolument rien ; «la concurrence fait de tout marché un guetapens. » (Louis Blanc. Organis. du trav. dans Quest. IV, p. 276.) C’est un guet-à-pens, car tantôt le producteur est obligé de vendre à perte dans les crises de surproduction, tantôt il rançonne le consommateur.
Cette situation équivoque ne dure qu’un temps, et la condition du consommateur finit par devenir précaire, car ce dernier arrive tôt ou tard à être rançonné ; en effet, la concurrence, nous l’avons déjà vu lors de la critique de l’individualisme, aboutit au triomphe du plus fort, au règne du monopole. C’est pourquoi, bien que Louis Blanc ne paraisse pas très fixé sur le mode de détermination des prix, il n’hésite pas à prôner le régime nouveau, car ilest basé sur la science. « Ainsi donc tout se réduit à savoir si, dans la fixation de la valeur des choses, l’examen ne vaut pas mieux que le hasard, la règle que l’ar-
bitraire, la loi que l’anarchie. » (Louis Blanc, Quest. IV, p. 294.)
IT. — Fixation provisoire des salaires
Nous ne dirons que peu de chose sur cette question, à propos de laquelle nous avons donné des renseignements précédemment. Nous savons que les salaires égaux dans un même atelier doivent varier dans chaque centre industriel proportionnellement aux conditions de la vie matérielle. « On établirait dans les ateliers de même industrie, un salaire non pas égal, mais proportionnel, les conditions de la vie matérielle n’étant pas identiques sur tous les points de la France. » (20 mars).
Cette différence, qui est conforme à l’égalité proportionnelle si chère à Louis Blanc, repose, comme le prix de revient, sur une base scientifique ; ce n’est pas le simple rapport de l'offre et de la demande qui établit le taux des salaires, ce sont les données de l'expérience, mode plus conforme à la réalité.
C'est pour le travailleur une garantie de même ordre que celle offerte au consommateur dans la détermination des prix. En somme, ce sont les mêmes raisons que celles exposées dans la première partie de ce chapitre, qui plaident en faveur du nouveau moyen de fixation des salaires.
Loustau : 8
Afin de mieux resserrer les liens du solidarité entre les divers ateliers d’une même industrie, Louis Blanc veut établir au-dessus un atelier central. Cet atelier central aurait comme principale fonction de régulariser la production de chaque atelier, de l’augmenter ou de la diminuer suivant les circonstances ; tous les ateliers seraient comme des succursales de cet atelier central et devraient obéir à ses ordres. C’est la centralisation opérée dans l’industrie, centralisation que nous allons voir consommée dans le prochain chapitre, et qui aura sa source dans le conseil d'administration placé au sommet de tous
les ateliers.