‹ Louis Blanc à la Commission du LuxembourgChapitre 33 sur 36 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

On peut dire que la commission du Luxembourg marqua la défaite du système de son Président. Louis Blanc aurait dû voir que la présidence qui lui fut offerte n’était qu'une flatterie à l'adresse de son orgueil, comme la commission elle-même n'était qu'un expédient, qu'une dérision. Comme nous l'avons vu au début de ce travail, il céda par peur de l'insurrection populaire. Mais il avait le droit d'exiger que ceux qui craignaient des troubles fissent comme lui des concessions ; en agissant ainsi il aurait évité de se trouver dans une position fausse; il pouvait et devait protéger la classe ouvrière sans intervenir et agir seul et directement, mais en demandant à ses collègues de partager avec lui les responsabilités écrasantes qu’il supportait. Si les membres du gouvernement restèrent sur la réserve, il devait se montrer inflexible, et alors la question de l'émancipation du prolétariat serait restait tout entière entre les travailleurs et le gouvernement ; peut-être le gouvernement aurait été obligé

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de céder. Quel rôle joua-t-il ? A son insu, son rôle consista à duper le prolétariat, à servir d’intermédiaire entre les ouvriers et l’exécutif, à signer des marchés toujours ruineux pour le parti qu'il devait défendre.

Quoi qu'il en soit, que Louis Blanc soit allé au Luxembourg par orgueil, par abnégation, ou pour l'intérêt du socialisme, le rôle qu’il y joua fut fatal à la démocratie socialiste, car il montra l’inanité, l’impossibilité de réalisation de ses doctrines. Au lieu d’une victoire, le socialisme eut une défaite. Cela ne suffit pas encore au gouvernement ; il voulut rendre son triomphe plus complet, et créa les ateliers nationaux dans le but de combattre l'influence de Louis Blanc et d'Albert, de les désigner comme étant les causes de désordre dans le crédit, dans l’industrie et dans le commerce.

La question se pose de savoir si Louis Blanc était bien à sa place comme membre du gouvernement provisoire ; s’il n’a pas fait une faute en acceptant, lui, socialiste, d'entrer dans une réunion d'hommes appartenant à la bourgeoisie. C’est le problème que nous voyons agité aujourd’hui, et qui a opéré une scission dans le parti socialiste : les uns, les intransigeants, les partisans du tout ou rien, veulent que le pouvoir exécutif soit, ou tout entier socialiste, ou ne soit pas : ce sont les socialistes révolutionnaires (il ne faut pas prendre ici le mot révolutionnaire

= 147 = dans son acception courante, il faut en exclure toute idée de violence et ne voir que le côté scientifique); les autres, les réformistes, admettent la participation de leurs membres au pouvoir dit bourgeois.

Cette digression faite, revenons à notre question et demandons-nous si Louis Blanc n’aurait pas dû refuser de faire partie du pouvoir exécutif ? Nous pensons que s’il avait agi ainsi il aurait fait preuve de sagesse. Le parti socialiste en France n’était pas assez fort en 1848 ; s’il eût été plus puissant, la question aurait changé de face, et les inconvénients n'auraient pour ainsi dire pas existé, car des réformes prolétariennes auraient été possibles. Mais en ne suivant pas cette ligne de conduite, il courait à la faillite, au discrédit. « Et ce sera toujours, et fatalement, le rôle d’un socialiste qui s’associera au pouvoir bourgeois. Il n’aboutira qu’à enrayer le socialisme ou à jeter le discrédit par les compromissions inséparables de l’exercice de la puissance publique, en régime capitaliste. » (Paul Louis. ist. du Social. français, p. 175. Paris 1901.)

Le Président de la Commission du Luxembourg a attribué l’échec de son système à l’absence de ressources de budget. C’est étrangement s’abuser. Un budget n’est utile que pour appliquer des principes connus de tous et accepté par tous ; or, la majeure partie de la nation ne connaissait le socialisme que de nom ; la théorie du droit au travail même était

inconnue. Dans ces conditions le succès était impossible.

Louis Blanc a fait de la concurrence une critique très vigoureuse et exclusive, qui constitue la partie la plus brillante de ses ouvrages et de ses discours. Mais son atelier social n'était pas nouveau : on le retrouve chez tous les rêveurs, chez tous les utopistes. C’est le même thême : supprimer les activités individuelles au profit d’une activité en quelque sorte générale, avec l'intervention de l'Etat devenu dépositaire de la richesse publique. Il voulait anéantir la concurrence : la solution ne lui était pas offerte par son atelier ; s’il avait pu assister à la fondation de cet atelier, il aurait vu que l’égoïsme qu'il combattait, loin de disparaître, se serait développé ; l’antagonisme aurait surgi entre les groupes sociaux et au sein de chaque association, entre ouvriers, entre ouvriers et chefs, entre travailleurs et capitalistes. Quant à cette fraternité qu'il prône tant, qu'il associe à la liberté et à l'égalité, ce n’est pas autre chose que le communisme.

Toutefois il faut reconnaître à Louis Blanc le grand mérite de s'être efforcé d'introduire dans le peuple l’idée bienfaisante d'association ; c’est par l’association que le prolétariat pourra résister victorieusement aux abus du patronat, rendre sa condition meilléure et hâter la solution des problèmes le concernant.

«S'il n’a pas donné à la masse du prolétariat lorga-

nisation promise, il a du moins fortement suscité en elle une tendance organisatrice qui pourra s’égarer longtemps encore, mais dont le résultat définitif ne saurait plus être mis en doute. » (Stern, Hist. de la Révolut. de 1848, I, p. 41.Paris 1862).

Vu : Le Président de la thèse

DESCHAMPS Vu : le Doyen :

LYON-CAEN Vu et permis d'imprimer:

Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris

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