CHAPITRE XVI
Résultats officiels de la Commission du Luxembourg
Nous avons dit au chapitre Il, que du 1% au 20 mars, les séances fuernt occupées par l’organisation de la commission et par le règlement de certaines demandes particulièrement pressantes. Ce sont ces demandes et leurs règlements que nous allons examiner.
Dès la première séance, les travailleurs, comprenant que la réalisation des idées de Louis Blanc semblaient lointaines, réclamèrent deux mesures dont ils exigèrent avec insistance la solution immédiate. Ils se refusaient à commencer toute discussion avant d’avoir obtenu satisfaction. Ces mesures sont :
1° La réduction des heures de travail ;
2 L’abolition du marchandage.
Les chefs d'industrie furent convoqués pour le 2 mars, Car il sembla juste à Louis Blanc de les faire
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intervenir dans ses questions. Son avis fut partagé par l’assemblée.
Le marchandage les occupa tout d’abord.
Les assistants distinguèrent trois sortes de marchandages : 1° Le marchandage des tâcherons ; 2° le marchandage des piéçards ; 3° l’entreprise par une association d'ouvriers.
Le premier, le marchandage des tâcherons, souleva unanimement les critiques des patrons et des ouvriers. Il consistait en ce que des marchandeurs sous-entreprenaient certaines parties des travaux et les faisaient exécuter à la journée par des ouvriers sous leurs ordres directs ; il existait donc un intermédiaire entre les directeurs d'usines et les ouvriers, intermédiaire qui absorbaiït une notable partie des bénéfices qui auraient dû revenir à l’ouvrier. Aussi fut-il considéré comme oppressif et pour ce motif aboli le jour même par un décret. Le second et troisième furent conservés ; le troisième surtout fut considéré comme excellent, car il supposait l’existence d'aucun intermédiaire.
La durée du travail fui réduite par un décret du 2 mars ; elle fut abaissée de onze heures à dix heures pour Paris, et de douze heures à onze heures pour la province. Voici les raisons que Louis Blanc nous donne pour justifier cette limitation : 1° la justice : au delà de dix heures il y a oppression ; 2° ménager la santé de l’ouvrier ; 3° donner une heure de plus
au développement de son intelligence, ce n’est pas diminuer le travail « c’est lui faire regagner en puissance ce qu'il perd en durée ». (Voir Moniteur du 13 mars, séance du 3 mars). Ce décret rencontra de vives résistances chez les patrons, car il n’avait été rendu que sur l'acceptation de quelques-uns d’entre eux.
Daniel Stern nous dit que beaucoup de chefs d’usines renvoyèrent leurs ouvriers. (Daniel Stern, Aist. de la Rév. de 1848, p. 43-48).
Le 4 mars paraît un décret rendu sur le rapport de la Commission et conçu en ces termes : « Tout chef d’atelier qui exigera de ses ouvriers plus de onze heures de travail effectif, sera puni d’une amende de 50 à 100 francs pour la première fois; de 100 à 200 francs en cas de récidive ; ets’il y avait double récidive, d’un emprisonnement qui pouvait aller de un à six mois. Le produit des amendes sera destiné à secourir les invalides du travail. »
Malgré ces peines édictées la limitation des heures du travail fut peu observée, si peu que le 14 mars, Louis Blanc rédigea un nouveau décret. «En réponse à plusieurs lettres qui leur ont été adressées des différents points de la France, les président et vice-président de la Commission du gouvernement pour les travailleurs font savoir une fois pour toutes, que, par décret du 2 mars 1848, la durée du travail, dans les ateliers, a été fixée uniformément à onze heures
pour tous les départements. Louis Blanc et Albert. » (Moniteur du 15 mars).
Ces décrets et les mesures sévères qu'ils contenaient n’eurent pas grand effet, si bien que le comité du travail de l’Assemblée constituante fut obligé de proposer le 3 juillet à l'Assemblée nationale, «comme nuisibles à l’industrie nationale et aux intérêts des travailleurs » la suppression de toutes les mesures prises sur la durée du travail. Ce projet fut adopté sans discussion.
A la séance du 5 mars Louis Blanc développa un projet qui, selon lui, devait produire des résultats bienfaisants : il s’agissait de fonder dans les quatre quartiers les plus populeux de Paris, quatre établissements destinés à recevoir chacun quatre cents ménage d'ouvriers avec un appartement distinct pour chaque famille. Il en résulterait peur les ouvriers une grande économie sur les objets de consommation : loyer, chauffage, nourriture. Cette économie équivaudrait à une augmentation de salaires, sans dommage pour les patrons. Les capitaux nécessaires pour faire face à cette dépense seraient demandés à l’emprunt ; les créanciers auraient comme garantie des hypothèques sur les établissements eux-mêmes ; le taux de l'intérêt serait de 4 o/o et serait couvert par le montant des loyers, en cas d'insuffisance, la perte, qui ne saurait être que minime, serait supportée par l'Etat. Pour parer aux demandes trop nombreuses d'admission dans ces établissements, on y recevrait
que les familles les plus nécessiteuses, celle où les membres seraient en plus grand nombre.
Ce projet ne fut pas réalisé; il resta toujours à l’état d’ébauche et aucun décret ne vint le consacrer.
Le 8 mars, le gouvernement provisoire rendit un arrêté sur le rapport de la commission, qui établissait dans chaque mairie un bureau gratuit de renseignements et de placements, chargé de dresser des tableaux statistiques de l'offre et de la demande du travail. C'était une mesure utile, mais qui semble n'avoir jamais été appliquée.
Toujours désireux d'améliorer le sort des ouvriers Louis Blanc voulut abolir la concurrence désastreuse que faisait au travail libre, le travail des prisons, des couvents et des casernes et qui suscitait les plaintes unanimes des travailleurs. Louis Blanc estimait ces plaintes justifiées ; les travailleurs des prisons, des couvents et des casernes, sont logés et nourris et par suite sont plus à même de pouvoir faire aux travailleurs libres une concurrence dont la répercussion se fait sentir sur le salaire. « Il s’agirait de décider au moins momentanément, que ceux qui, placés dans des circonstances exceptionnelles, n’ont pas absolument besoin de travailler pour vivre, céderont le travail à ceux pour qui le travail est la vie même.» (Louis Blanc, disc. du 13 mars.) Louis Blanc veut donc ordonner la suppression du travail dans ces
établissements; le 24 mars parut un décret reproduisant dans l’énoncé de ses motifs, les arguments présentés au Luxembourg, et qui prononçait la suspension du travail dans les prisons et dans les casernes, la résiliation de tous les marchés passés.
Le 8 avril, la Commission rend un décret concernant les ouvriers étrangers. Ce décret donnait libre accès dans les usines françaises aux travailleurs étrangers et les plaçait sur la protection de leurs camarades français. «Le gouvernement provisoire place sous la sauvegarde des travailleurs français les travailleurs étrangers qu'emploie la France, et il confie l’honneur de la République hospitalière à la générosité du peuple. » (Décret du 8 avril, Moniteur du 9 avril.)
On voit que toutes les mesures pratiques prises au Luxembourg consistent en des décrets restés sans force ; les propositions de Louis Blanc ne reçoivent même plus un commencement d’exécution, tellement elles paraissent exorbitantes et audacieuses.
Les seuls résultats de la Commission tiennent à son rôle d’arbitre. Toutes les fois qu’un différend surgissait entre patrons et ouvriers, les parties en cause avaient recours aux offices du Tribunal du Luxembourg.
Le 26 mars il aplanit les difficultés qui troublaient les établissements Derosne et Cail. Le 3r mars a lieu la conciliation entre patrons et ouvriers de l’industrie
des papiers peints.Le 1° avril c’est la convention entre les maîtres et ouvriers paveurs parisiens ; le 1° mai, l'entente établie entreles débardeurs etles marchands de bois de la rive gauche. Nous ne signalons que quelques arbitrages. Ce fut là le rôle véritablement utile de la commission qui empêcha ainsi bien des grèves et les conséquences désastreuses qui en seraient résultées.
Nous ne saurions terminer notre tâche sans parler de l'exposé général de la commission du Luxembourg. Get exposé estle résumé de l’œuvre de la commission faiten vue d’être déposé sur le bureau de l’assemblée nationale. Il contient les critiques de la concurrence déjà vues et il forme un plan complet de réorganisation du travail ; il fait rentrer l’agriculture dans l’association ; les ateliers sociaux agricoles sont formés à l’usage des ateliers sociaux industriels. Mais il ne reflète pas dans leur intégrité les idées de Louis Blanc. Cela est dû à ce fait qu'il a étérédigé par Vidal et Pecqueur. Tout en s'inspirant des principes généraux du Président de la commission exposés plus haut, les auteurs s’écartèrent quelque peu, pour des raisons pratiques, des doctrines de Louis Blanc, et corrigèrent bien des exagérations. En voici quelques exemples. A la différence de Louis Blanc, Vidal et Pecqueurétablissent dans les ateliers un salaire uniforme, mais seulement pour les membres d'une même catégorie. C’est au conseil d'administration présidé
par le directeur qu’est dévolue la tâche de fixer les classes et de déterminer la rémunération de chacune d'elles.
Louis Blanc préconisait la répartition suivant les besoins : « À chacun selon ses besoins ». Vidal et Pecqueur n’observent pas ce principe ; ils demandent le partage des bénéfices suivant le travail, et l'élévation des salaires d’après la hiérarchie des fonctions. Le plan contenu dans l’exposé repose bien sur des principes socialistes ; il est l’œuvre de deux économistes imbus des mêmes idées, qui se sont associés sans s’astreindre à reproduire servilement les idées du maître. Les différences sont assez sensibles et prouvent une fois de plus le caractère utopique des théories de Louis Blanc.
Disons que cet exposé déposé sur le bureau de l’assemblée ne fut pas lu à la tribune. On n'en fit aucune mention dans la discussion sur le droit au travail, et il passa inaperçu, aussi bien des législateurs que du public, et de la plupart des ouvriers.
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