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HOSTILES DES ADVERSAIRES DE LOUIS BLANC

Huit années s'étaient écoulées depuis la publication de l'Organisation du travail, lorsque éclata la Révoluüon de février 1848.

Les idées nouvelles que contenait ce livre s'étaient répandues dans le monde ouvrier et avaient éveillé chez lui de grandes espérances. Aussi, lorsque la fusillade sonna le glas de la royauté déchue, le peuple crut qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour lui.

Louis Blanc, lui-même, eut cette illusion. Ilse figura que les principes jadis développés allaient pouvoir prendre une forme concrète et que du domaine de la théorie on allait pouvoir passer à celui de la pratique.

Cette révolution faite par le peuple ne devait-elle pas être faite pour lui? Devait-il sans cesse rougir de son sang le pavé des boulevards en défendant les libertés pour ne jamais en retirer aucun profit? Devait-il être l’éternelle dupe ? Et pourquoi la Révolution serait-elle exclusivement politique? Pourquoi ne serait-elle pas en même temps sociale ?

C'était là ce que pensait Louis Blanc, c'était là aussi

ce que pensait le peuple de Paris. Mais, ces idées n'étaient pas celles de la majorité appelée au pouvoir.

Louis Blanc s’en rendit vite compte et dès le 28 février en eut une preuve formelle.

Ce jour-là, le peuple, désireux de réaliser au plus tôt l'idéal qu'on lui avait fait entrevoir, se porta à l’hôtel de ville ou siégeait le Gouvernement Provisoire et vint demander la création d’un ministère du progrès et l'Organisation du Travail. Louis Blanc prit aussitôt la parole, et, comme ce vœu populaire venait exprimer son désir le plus cher, il insista pour qu'il y fût fait droit. A l'instant, il sentit gronder la tempête parmi ses collègues du gouvernement. Lamartine protesta avec véhémence. Il ne voulait pas d’un ministère inutile, d’un ministère qui ferait double emploi avec celui des travaux publics, d'un ministère que le Gouvernement Provisoire ne pouvait créer, car il n’avait pas le pouvoir constituant. Quant à l’organisation du travail, il déclarait nettement ne l'avoir jamais comprise, rééditant en cela les paroles prononcées en décembre 1844 (1).

La majorité du gouvernement n'hésita pas, elle lui donna raison.

Ce fut pour Louis Blanc un terrible échec. Sans doute il s'y attendait un peu. Il n'ignorait pas de quels éléments disparates le gouvernement était formé. Il savait

qu'à côté de ses collègues radicaux, Flocon, Ledru-

(1) La Politique de Lamartine, choix de discours, t. IT, p. 144-145,

Rollin, Albert, délibéreraient des royalistes libéraux comme Crémieux et Lamartine, et des républicains flottants, hésitants comme Arago, Garnier Pagès, Armand Marrast et Marie.Il avait vu, dès le 24 février, les hésitations dont ses collègues avaient fait preuve, lorsqu'il s'était agi de proclamer la République, hésitaüons que, seules, les sourdes rumeurs grondant aux portes de l'hôtel de ville, avaient vaincues.

Mais le fait de s'attendre à un événement redouté, ne le rend pas moins pénible. C’est ce qui arriva pour Louis Blanc. Ce premier échec survenant au lendemain même du jour où il avait fondé de si grandes espérances, où il avait cru pouvoir faire bénéficier son pays d’une organisation favorable au bien-être de tous, déchira douloureusement son cœur. D'ailleurs il ne s'illusionna pas sur sa portée.

Puisque le Gouvernement Provisoire, puisque Lamartine, Crémieux, Arago, Marie, Marrast, Garnier- Pagès et Dupont de l'Eure repoussaient la création d’un ministère du progrès, 1ls rejetaient du même coup un système dont cette création était le point initial.

Ils se déclaraient nettement, dès le début, ses adversaires, et comme ils avaient la majorité, c'en était fait de son projet de réforme.

Louis Blanc le comprit aussitôt et eut la tristesse de voir par la suite ses prévisions réalisées.

Cette hostilité qui avait éclaté spontanément le 26 fé-

vrier continua à se faire sentir plus ou moins sourde-

ment jusqu'à ce que le gouvernement eut remis, le 4 mai, ses pouvoirs à l'Assemblée nationale.

Alors, à l'hostilité du Gouvernement Provisoire se substitua l'hostilité de l’Assemblé nouvelle, tout au moins de la majorité. Tandis que la Constituante décrétait l’éloge public: « Le Gouvernement Provisoire a bien mérité de la patrie », elle confiait le pouvoir exécutif à cinq membres : François Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin et en excluait Louis Blanc. La commission exécutive, au reste, s'empressa de suivre cet exemple en lui refusant l'accès des divers ministères, si bien que tous les membres de l'ancien gouvernement firent partie du gouvernement nouveau à l'exception de Louis Blanc et d'Albert.

« Cette exclusion, dit M. Hamel, jeta dans le cœur du peuple de Paris des germes de défiance et de désaffection que d’autres mesures plus regrettables ne feront que développer (1). »

Ainsi chez Lamartine d’abord, chez ses collègues du Gouvernement Provisoire ensuite, au sein de l’Assemblée nationale constituante et de sa commission exécutive enfin, Louis Blanc rencontra une vive hostilité qui devait faire échec à la mise en pratique de son système.

Cette hostlité elle-même, ne se bornera pas à un refus de crédit et de confiance, elle se transformera en

véritables attaques. Faucher, Marie surtout, n’hésite-

(4) Hamel, Histoire de la seconde République, p. 133,

ront pas à prendre position et à combattre, par tous les moyens, une doctrine qu’ils ne partagent pas etune influence dont Marie se montrera jaloux.

Le 26 février, à l'instant même où le Gouvernement Provisoire refusait de créer un ministère du progrès et . d'organiser le travail, Louis Blanc donna sa démission. Il avait accepté le pouvoir pour améliorer la situation matérielle et morale du peuple, il ne voulait le garder s'il devait être entre ses mains un objet fastidieux et inutile !

En de pareilles circonstances, alors que la capitale n'était point encore calmée des émotions de la veille, alors que la fumée de la fusillade était à peine dissipée, alors que Louis Blanc avait été acclamé par la foule, et qu’il était devenu son espoir suprême, une pareille décision était extrêmement grave.

Le Gouvernement Provisoire le comprit. Il entrevit les conséquences d’une telle retraite ! C'était à brève échéance, l'insurrection, les barricades, la guerre civile ! C'était leur cortège de désastres et de malheurs !

Dans sa sagesse, il voulut épargner au pays une telle infortune, et comme transaction, il offrit à Louis Blanc la présidence d’une commission qui serait chargée d’élaborer et de discuter toutes les questions sociales.

« Ainsi au lieu d’un ministère ayant sous la main des bureaux, des agents, un budget, des ressorts adminis-

tratifs, un pouvoir effectif, des moyens d'application,

des ressources pour agir, on proposait... quoi ? » (1). L'ouverture d’une orageuse école où il serait appelé à faire « un cours sur la faim devant le peuple affamé ! »

Louis Blanc refusa tout d’abord ; pressé d'accepter par ses amis, et notamment par François Arago qui l'adjura de ne point persister dans un refus au fond duquel était le soulèvement de Paris, il ne tarda pas à être en proie à une cruelle alternative.

S'il cédait, 1l allait avoir sur les bras une multitude affamée, sans autre pouvoir pour la contenir que celui de la parole ; il acceptait dans « ce qu’elle avait de plus violent la responsabilité d’une situation qu’on lui refusait le moyen de dominer », il s’exposait aux défiances du peuple, et livrait, faute d'application possible, ses idées au discrédit. C’en était fait à jamais de sa doctrine.

S'il persistait, il encourait une autre responsabilité. Une scission éclatante allait se produire au sein du gouvernement, scission que le peuple vengerait dans l'insurrection, dans le sang. La République pour laquelle il avait lutté, et pour laquelle il aurait sacrifié sa vie, risquait de devenir furieuse ou de périr.

Placé entre deux responsabilités redoutables, il préféra choisir celle qui ne serait pas souillée de sang, et

dût sa doctrine en être à jamais ruinée, il accepta de

(4) L. Blanc, Pages d'histoire de la Révolution de février 1848, p. 34,

présider avec Albert la Commission du gouvernement pour les travailleurs.

En l’envoyant au Luxembourg, ses adversaires du gouvernement poursuivaient deux fins bien différentes. D'abord, comme nous l'avons dit, ils évitaient les conséquences funestes d'une retraite inopportune, ensuite ils se débarrassaient d’un collègue gênant et essayaient de ruiner son influence.

Sans ressources, sans budget, n’ayant aucun moyen d'appliquer ses idées, Louis Blanc ne tarderait pas à faire naître la défiance du peuple, et alors, on finirait de jeter le discrédit sur lui en répandant le bruit que ses doctrines étaient inapplicables.

Emile Thomas le confesse ingénument : « M. Marie me dit que l'intention bien arrêtée du gouvernement avait été de laisser s’accomplir cette expérience — la commission du gouvernement pour les travailleurs ; — qu’en elle-même, elle ne pouvait avoir que de bons résultats, parce qu'elle démontrerait aux ouvriers tout le vide et toute la fausseté de ces théories inacceptables et leur ferait apercevoir les conséquences désastreuses qu’elles entraîneraient pour eux-mêmes ; qu'alors désabusés pour l'avenir, leur idolâtrie pour M. Louis Blanc s’écroulerait toute seule et que désormais 1l perdrait ainsi tout son prestige, toute sa force, et cesserait d’être jamais un danger (1). »

(4) Emile Thomas, Histoire des ateliers nationaux, p. 142. EE,

Ce document dont l'authenticité ne saurait être mise en doute, nous fournit une preuve irréfutable des intentions nourries par les collègues de Louis Blanc. Il émane en effet d'Emile Thomas qui était l'agent et le confident de Marie, l'adversaire le plus acharné‘ de Louis Blanc dans le gouvernement.

Le plan que l’on s'était tracé fut fidèlement suivi. L'andis qu’au Luxembourg, président et délégués agitaient les questions sociales, étudiaient les réformes ouvrières à réaliser, s’efforçaient de trouver un remède au mal général, dans des projets d'organisation et de réforme ; tandis qu'ils passaient leur temps à rechercher les causes des surproductions, des crises, de l’accroissement de la population et de la misère ; tandis qu'ils mandaient auprès d'eux les esprits les plus éclairés et les plus au courant des questions économiques, la majorité du gouvernement provisoire rejetait les décrets présentés à sa ratification par le Luxembourg et parfois ne leur faisait même pas l'honneur d’une discussion.

En même temps, elle allait proclamant partout qu’au sein de la commission, Louis Blanc s’enivrant de son éloquence, passait ses heures à faire des promesses irréalisables à exciter les ouvriers contre les patrons, à créer des ateliers sans lendemain et à réaliser une organisation absolument stérile.

Ce que les uns disaient, d’autres n’hésitaient pas à l'écrire. Ainsi la calomnie est passée à la postérité et aujourd'hui encore elle vient subjuguer des esprits

avisés.

Nous n’hésiterons pas à dévoiler ces impostures pour mieux confondre leurs auteurs.

Voici ce que Jean-Joseph Thonissen, dont nous avons déjà parlé, écrivait en 1852, dans son livre : Le soctalisme depuis l'antiquité jusqu'à la constitution française du 14 janvier 1852 : « Une critique amère de l'organisation sociale, des théories vagues et mal digérées sur l'amélioration du sort des travailleurs, des promesses imprudentes, des discours passionnés, des plans trréalisables el finalement la perte du crédit public et privé: Voilà les seuls trophées que la commission du gouvernement pour les travailleurs puisse revendiquer..….. Les écrits de Louis Blanc font tous les frais des séances. Tous ses discours ne sont que des commentaires plus ou moins passionnés de son organisation du travail » (t. IT, p. 89).

Dire de Louis Blanc qu'il avait berné les ouvriers en leur faisant des promesses impradentes et en leur présentant des plans irréalisables, ajouter qu'au Luxembourg on avait ruiné le crédit public et privé, c'était déjà beaucoup,nous devons reconnaître, cependant, que le ministre Faucher, dès avril 1848, élait allé plus loin que Thonissen.

« Le socialisme,écrivait-il, avait vécu jusqu à présent dans l'obscurité et dans l'isolement. Aucune de ses conceptions n'avait été au-delà de l'enfantement d’un livre, ou n'avait débordé l'horizon étroit d'une école d’une

séeto:: 2: Si quelques-uns (socialistes), passant hardi-

ment de la prédication à l'exemple, se jetaient dans des tentatives d'organisation, ils le faisaient à leurs risques et périls, sans autre encouragement que des souscriptions volontaires... Louis Blanc a eu cette fortune qui n’était échue avant lui à aucun socialiste. À peine avaitil mis son nom à un livre et attaché une enseigne au système, qu'il lui a été donné d’en commencer l'applicalion, sur une échelle aussi étendue que son regard pouvait l'embrasser. Une Révolution semble être venue tout exprès pour lui combler l'intervalle qui sépare toujours la {héorie de la pratique. La société lui a été Livrée avec un pouvoir sans bornes... Jamais la dictature, à défaut des sympathies de la nation, ne rencontra moins d'obstacles. Les ressources du Trésor, les forces de l'Etat, l'entraînement d’une Révolution, M. Louis Blanc a disposé de tout au profit de son système. Quels résultats a produits celte panacée appliquée aux maux du pays ?

« La situation est grave, plus grave peut-être qu’au premier jour. Cependant la commission qui siège au Luxembourg, a eu trois mois pour rétablir le commerce, l'industrie et le crédit, le temps qui suffirait pour fonder un empire. Si l'activité de la nation est à la veille de s'éteindre, si l’organisation du travail ne nous a conduits qu'à une suspension à peu près universelle du travail, à qui faut-il s'en prendre ? Depuis que M. Louis Blanc préside à nos destinées, 1l a prononcé quatre ou

cinq discours, qui sont autant de nouvelles éditions de

son livre, éditions tantôt augmentées, et tantôt diminuées, il a promulgué un règlement pour embrigader les ouvriers et pour faire d'eux, selon l'expression fort juste de M. Lamennais, une machine à élections. Hors de là, je ne vois pas ce qui a pu sortir du simulacre de délibérations établi au Luxembourg. La société après une aussi longue attente,aurait le droit de dire à M.Louis Blanc : « Ou votre système est impuissant, ou vous n'êtes pas l'organisateur qui doit faire triompher le système ; choisissez entre la s{érililé de la personne, el celle de l’idée... Mais M. Louis Blanc ne se lient pas pour battu... La société, trompée dans son attente, souffre avec une résignation pleine de grandeur et ne se plaint pas... En admettant l'apologie telle qu'on l'a présentée dans le Moniteur, M. Louis Blanc pour tout résultat d’une autorité omnipotente aurait concilié quelques différends entre les patrons et les ouvriers et 1l aurait fondé un certain nombre d’associalions coopératives. C'était bien la peine de mettre en mouvement toutes les forces de l'Etat pour ériger le gouvernement en conseil des prud'hommes et pour faire, en matière d'association, moins que Robert Owen, moins que le fondateur d’Icarie..……. Il n’est pas même certain qu’après avoir allumé l'incendie {entre les patrons et les ouvriers), la commission du Luxembourg ait sérieusement travaillé à l’éteindre..……. M. Louis Blanc n'a compris ni l’association ni le travail (1). »

(4) Léon Faucher, Mélanges d'économie politique et de finances, p. 104, 105, 106, 107:

Comme on le voit, Léon Faucher se montrait, dans ses attaques, beaucoup plus hardi que Thonissen.

D'après lui, Louis Blanc ne s'était pas contenté de théories vagues, de promesses imprudentes et de discours passionnés, il avait pendant trois mois fait des essais pratiques. Mais malgré l'entraînement d'une Révolution, malgré les ressources du Trésor, malgré les forces de l'Etat, dont il disposait, il n'avait réussi qu’à ruluer l’activité et le travail de la nation.

Ce sont là de pures calomnies dont il importe de laver la mémoire de Louis Blanc, car aujourd’hui la lumière s'est faite. Au Luxembourg, il n'avait disposé d'aucune ressource, 1l avait eu à combattre sans cesse les attaques sournoises de ses collègues du Gouvernement Provisoire, et lorsque malgré mille difficultés il était parvenu à faire élaborer un projet de réforme, le gouvernement l'avait repoussé aussitôt... Voilà la vérité ! la vérité pure !

C'est en haine des doctrines de Louis Blanc que la majorité du gouvernement provisoire l’envoya au Luxembourg, c'est aussi en haine de ses doctrines que ; Marie institua les ateliers nationaux.

Le 7 mars 1848, parut dans le Moniteur officiel, un arrêté signé seulement par Marie, ministre des travaux publics, et portant qu'il serait établi à Paris un bureau central pour l’organisation des ateliers nationaux du département de la Seine. Ce bureau devait être placé sous la direction d'Emile Thomas, nommé, à cet effet,

commissaire de la République.

Les travaux à effectuer, soit dans Paris, soit dans la banlieue, devaient être exclusivement réservés, les premiers, aux ouvriers domiciliés dans le ressort des douze mairies, les autres, aux ouvriers domiciliés dans la banlieue.

Le directeur du bureau central devait publier, dans le délai de deux jours, un règlement pour l'exécution de l'arrêté.

Emile Thomas élabora ce règlement et l’appliqua aussitôt.

Les ouvriers étaient divisés en escouades comprenant chacune onze travailleurs, qui nommaïient parmi eux un chef appelé escouadier. La réunion de cinq escouades formait une brigade, à la tête de laquelle était un brigadier élu au suffrage universel. Au-dessus, était la lieutenance qui comprenait quatre brigades, puis, la compagnie constituée de quatre lieutenances. Un chef de service dirigeait trois compagnies et un chef d’arrondissement dirigeait tout l'arrondissement.

C'était, à vrai dire, plutôt l’organisation d'une armée que d’un atelier de travail.

Au début, les ouvriers qui vinrentse faire embaucher ne furent pas très nombreux. Ils touchèrent un salaire de deux francs par jour et furent employés à des travaux de terrassement. Mais bientôt, ils ne lardèrent pas à affluer et se présentèrent par groupes compacts au contrôle. On en compta, dans les ateliers, soixante

mille, puis quatre-vingts, puis cent mille. Ce chiffre fut

même dépassé. Les fonds ne tardèrent pas à manquer, et comme l'ouvrage manquait aussi,on réduisit le salaire à un france par jour, et on demanda à l’ouvrier un travail insignifiant. En peu de temps les ateliers nationaux devinrent une école de paresse, un foyer de vices, le rendez-vous de la crapule et un véritable danger pour l'Etat. Le gouvernement le comprit, mais lorsqu'il voulut les dissoudre, cette foule d'ouvriers sans travail et sans pain se souleva. Alors éclatèrent les journées sanglantes de juin, au cours desquelles la force faillit ne point rester à la loi.

La différence qui existait entre ces ateliers nationaux dirigés par Emile Thomas et ceux proposés par Louis Blanc était considérable, et certes pour l’établir nous ne saurions mieux faire que de citer les paroles mêmes de Louis Blanc.

« Les aleliers sociaux, dit-il, tels que je les avais proposés, devaient réunir, chacun, des ouvriers appartenant tous à la même profession.

« Les ateliers nationaux, tels qu'ils furent gouvernés par M. Marie, montrèrent entassés, pêle-mêle, des ouvriers de toute profession, lesquels, chose insensée ! furent soumis au même genre de travail.

« Dans les afeliers sociaux, tels que je les avais proposés, les ouvriers devaient travailler à l’aide de la commandite de l'Etat, mais pour leur propre compte, en vue d’un bénéfice commun, c’est-à-dire avec l’ardeur de l'intérêt personnel, uni à la puissance de l'associahon et au point d'honneur de l’esprit de corps:

« Dansles afeliers nationaux, tels qu'ils furent gouvernés par M. Marie, l'Etat n'intervint que comme entrepreneur, les ouvriers ne figurèrent que comme salariés. Or comme il s'agissait ici d’un labeur stérile, dérisoire, auquel la plupart se trouvaient nécessairement inhabiles, l'action de l'Etat, c'était le gaspillage des finances ; la rétribution, c'était une prime à la paresse ; le salaire, c'était une aumône déguisée.

« Les ateliers sociaux, tels que je les avais proposés, conslituaient des familles de travailleurs, unis entre eux par le lien de la plus étroite solidarité, familles intéressées à être laborieuses et partant fécondes.

« Les ateliers nationaux, tels qu'ils furent gouvernés par M. Marie, ne furent qu’un rassemblement tumultueux de prolétaires qu'on se contenta de nourrir, faute de savoir les employer, et qui durent vivre, sans autre lien entre eux que ceux d’une organisation militaire, avec des chefs appelés de ce nom, si étrange à la fois et si caractéristique : Brigadiers (1) ! »

11 n’y avait rien de commun entre les ateliers sociaux et les ateliers nationaux. Au reste, Louis Blanc s’est toujours défendu d’avoir été soit le créateur, soit l’organisateur, soit même l’approbateur de ces derniers.

« Il est faux, dit-il (2), que j'aie pris part, de quelque façon que ce puisse être, soit à l’organisation, soit à la

(1) Louis Blanc, Page d'histoire de la Révolution de février. 1848,

(2) Louis Blanc, Ecrit sur la journée du 15 mai 1848.

direction de ce qu'on appelle les ateliers nationaux, bien que je regarde comme sacré ce principe : « Toute société doit à ses membres du travail et du pain. »

« Quant aux afeliers nationaux, je n'ai pas à en parler, car je n’ai été pour rien, absolument pour rien, ni dans leur formation, ni dans leur organisation, ni dans leur direction ou surveillance, toutes choses cependant, dont on a essayé de me rendre responsable, afin de mieux exciter contre moi l'opinion publique, indignement trompée (1)... Il n’est pas un socialiste au monde qui consentit à avouer ce qui s’est fait dans les ateliers nationaux. Quant à nous, Dieu merci! nous n'avons pas à nous reprocher soit de l'avoir proposé, soit de l'avoir approuvé (2). »

En réalité Louis Blanc n’a été pour rien dans la créaton des Ateliers Nationaux. Ils sont l’œuvre de Marie ; qui plus est, Marie les a organisés pour combattre la doctrine et l'influence de Louis Blanc.

Pour l’établir, les preuves ne nous manquent pas.

Ecoutons d’abord Ernest Hamel : « Les ateliers naüionaux furent organisés complètement en dehors de l'influence et l’on pourrait dire en haine des doctrines de M. Louis Blanc. Le décret constitutif de ces ateliers porte la seule signature de M. Marie, qui était, comme

je l’ai dit, un des adversaires les plus décidés des idées

(4) L. Blanc, Lettre adressée au Journal des Débats le 17 juillet 1848 en réponse à un article, (2) Louis Blanc, Socialisme, Droit au Travail.

sociales. Dans la délibération, à la suite de laquelle il fut rendu, et qui eut pour président M. Garnier-Pagès, onne prit même pas la peine d'appeler M. Louis Blanc et Albert. M. Marie mit à la tête de ces ateliers un homme dont l’opposition aux doctrines de M. Louis Blanc était connue, M. Emile Thomas, devenu plus lard un des complaisants et des serviteurs de l’Empire (1). » |

Louis Blanc lui-même, n'ignorait point les intentions de Marie. Il les avait exposées à l’Assemblée Nationale, dans la nuit célèbre du 25 août 1848.

« Eh bien! la vérité, dit-il, telle qu’elle résulte au surplus des documents qui vous ont été présentés, c’est que les ateliers nationaux n’ont été en aucune sorte organisés par moi; c'est qu'ils n’ont été organisés aucunement en vue de mes principes, en vue des règles posées dans mes écrits ; et, je puis dire aujourd’hui, ce qu'un sentiment de convenance m'aurait empêché de dire jusqu’à la publication des documents, c’est que les ateliers nationaux, non seulement n'ont pas été organisés par moi, mais ont été organisés contre mot (2). »

De son côté Lamartine, qui, ne l’oublions pas, était un antagoniste de Louis Blanc, s'est exprimé en ces termes : «M. Marie organisa les ateliers nationaux avec intelligence, mais sans utilité pour le travail productif. Il les embrigada, il leur donna des chefs, il leur inspira

14) Hamel, Histoire de la Seconde République, p. 76. (2) Louis Blanc, Discours du 25 août 1848.

un esprit de discipline et d'ordre. Il en fit, pendant quatre mois, au lieu d’une force à la merci des socialistes et des émeutes, une armée prétorienne, mais olsive dans les mains du pouvoir. Commandés, dirigés, soutenus par des chefs qui avaient la pensée secrète de la partie antisocialiste du Gouvernement Provisoire, les ateliers nationaux contre-balancèrent, jusqu'à l’Assemblée Nationale, les ouvriers sectaires du Luxembourg,et les ouvriers révoltés des Clubs.Bien loin d’être à la solde de M. Louis Blanc, comme on l’a dit, ils étaient inspirés par l'esprit de ses adversaires (1). »

Mais de toutes les preuves, la plus probante, et la plus accablante contre Marie, est celle qui résulte des déclarations faites par son auxiliaire Emile Thomas, devant les membres de la commission d'enquête relative aux événements de juin 1848, et dans son Histoire des ateliers nationaux.

« Jamais, dit-il, je n'ai parlé à M. Louis Blanc de ma vie, je ne le connais pas... pendant que j'ai été aux ateliers, j'ai vu M. Marie tous les jours, souvent deux fois par jour ; MM. Recurt, Buchez et Marrast presque tous les jours ; j'ai vu une seule fois M. de Lamartine, jamais M. Ledru-Rollin, jamais M. Louis Blanc, jamais M. Flocon, jamais M. Albert... j'ai toujours marché avec la mairie de Paris contre l'influence de MM. Ledru-

Rollin, Flocon et autres. J'étais en hostilité ouverte

(1) Lamartine, Histoire de la Révolution de février;

contre le Luxembourg. Je combattais ouvertement l'influence de M. Louis Blanc (1)... Un jour, ajoute ailleurs M. Thomas, M. Marie me demanda fort bas, si je pouvais compter sûr les ouvriers. Je le pense, répondisje ; cependant le nombre s’en accroît tellement qu’il me devient difficile de posséder sur eux une action aussi directe que je souhaiterais. Ne vous inquiétez pas du nombre, me dit le ministre ; si vous les tenez, il ne sera jamais trop grand. Ne ménagez pas l'argent, au besoin même on vous accordera des fonds secrets. Le jour n’est peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue » (2).

Après toutes ces preuves irrécusables, il nous paraît superflu d'insister davantage.

Marie a créé seul, les ateliers nationaux. Il les a créés pour contrebalancer l'action des ouvriers du Luxembourg, pour ruiner l'influence et la doctrine de Louis Blanc. Il les a créés pour avoir sous la main une armée avec laquelle 1l fomenterait la révolte. Illes a créés pour pouvoir dire ce jour là : le Socialisme, l'Organisation du travail, c’est la guerre civile !

Ce faisant, Marie conduisit la France aux journées sanglantes de juin, endossa une responsabilité écrasante et mérita de la part de Victor-Hugo ce reproche sanglant : « Vous avez abâtardi les vigoureux enfants du travail ; vous avez ôté à une partie du peuple le goût

(1) Rapport de la Commission d'enquête, 1. I, p. 352 et 358. (2) Emile Thomas, Histoire des ateliers nalionaux, p. 200.

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du labeur, goût salutaire qui contient la dignité, la fierté, le respect de soi-même et la santé de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors que la force généreuse du bras qui travaille vous avez appris la honteuse puissance de la main tendue ; vous avez déshabitué les épaules de porter le poids glorieux du travail honnête, et vous avez habitué les consciences à porter le fardeau humiliant de l’aumône. »

Mais si Louis Blanc ne fut pour rien dans la création des ateliers nationaux, il ne faudrait pas croire cependant que son œuvre fut exclusivement théorique et qu'il n’essaya jamais de mettre ses idées en pratique.

Ses tentatives de réalisation pratique furent en effet nombreuses, et si toutes ne furent point couronnées de succès,ce n’est certes pas à lui qu'il faut s’en prendre.

Nous allons étudier rapidement ces différentes tentatives, ne voulant pas donner à notre travail de trop grandes proportions, et suivrons l’ordre chronologique.

Louis Blanc, désireux d'améliorer le sort de la classe ouvrière, s'était déclaré l'adversaire acharné de la misère dont les effets se faisaient si douloureusement sentir parmi le peuple des travailleurs. L'une des causes de cette misère était le marchandage.

Le marchandage, véritable exploitation de l’homme par l’homme, consistait, de la part du tâächeron, à sousentreprendre certaines parties de travaux pour les faire

exécuter à la journée par des ouvriers, sur la sueur

desquels il spéculait. La différence qui existait entre le salaire donné à l’ouvrier et le prix touché par le tâcheron consütuait le bénéfice de celui-ci, qui le plus souvent vivait sans rien faire.

Le jour même où la première séance fut tenue à la commission du Luxembourg, cette question fut étudiée et le lendemain, 2 mars, les patrons ayant été entendus, Louis Blanc rédigea un projet de décret qui fut signé par le Gouvernement Provisoire. Le marchandage, excepté le marchandage piéçard ou travail à la pièce était aboli.

Au cours de cette même séance, sur la demande des ouvriers, el après avis favorable des patrons, Louis Blanc rédigea un deuxième projet de décret. Dans l'intérêt de la classe ouvrière, 1l réduisait d'une heure la journée de travail effectif. Elle serait désormais de dix heures à Paris et de onze heures en province. Le gouvernement ratifia également cette deuxième proposition.

Le 5 mars, Louis Blanc proposa aux délégués du Luxembourg un nouveau projet de réforme. IL s’agissait de fonder, dans les quatre quartiers les plus populeux de Paris, quatre établissements destinés à recevoir chacun environ quatre cents ménages ouvriers. Indépendamment d’un appartement pour chaque famille, 1l y aurait dans ces établissements une salle de lecture, une crêche, une salle d'asile, une école, des cours, des

jardins, des bains, etc... L'on réaliserait par la « con-

sommation sur une grande échelle, les avantages d’une notable économie sur le logement, le chauffage, la nourriture, l'éclairage. » D'après les plans dressés, chacun de ces établissements ne coûterait pas plus d'un million ; onse le procurerait par l'emprunt. Après une discussion sérieuse le projet fut adopté et il fut décidé que Louis Blanc rédigerait une proposition destinée à être soumise à l'approbation du gouvernement.

Cette proposition fut rédigée, mais elle ne fut pas même discutée et tandis qu’elle devait être reprise avec succès sous l’Empire, elle échoua misérablement en

Le projet relatif à la création de bureaux gratuits de renseignements ne fut guère plus heureux.

Sans doute il fut adopté par le gouvernement et décrélé dès le 8 mars, mais il ne fut jamais appliqué.

Il instituait dans chacune des mairies de Paris, deux registres, l’un pour les demandes d'emploi, l’autre pour les offres de travail et permettait ainsi aux ouvriers sans travail de s’en procurer facilement et surtout gratuitement. Il aurait pu rendre aux travailleurs de réels services, mais restasans application, peut-être pourcette raison là,

Grâce encore à Louis Blanc et aux délibérations du Luxembourg, le Gouvernement Provisoire signa un décret relatif aux travaux effectués dans les prisons, les couvents et les établissements de charité.

Ces travaux effectués dans des conditions spéciales,

notamment en ce qui concernait le prix de la maind'œuvre, venaient concurrencer le travail libre de l’industrie et causaient au monde ouvrier un réel préjudice.

Ils furent réglés de façon à respecter désormais les droits de chacun et l’intérêt de tous.

Malgré ces succès partiels l’œuvre capitale de Louis Blanc et du Luxembourg fut rejetée.

Le projet général de réformes que les secrétaires de la commission du gouvernement pour les travailleurs, François Vidal et Constantin Pecqueur, avaient élaboré pour résumer les résultats des délibérations intérieures du Luxembourg et être soumis à l'approbation de l’Assemblée nationale, ne fut pas même pris en considération par elle.

‘échec de cette tentative de réalisation intégrale eut pour effet de décourager définitivement Louis Blanc, et nous verrons que par la suite 1l n’entreprendra que des réformes partielles.

Avant d’aller plus loin, et puisque nous venons de les nommer, nous tenons à dire que François Vidal et Constantin Pecqueur, qui ne partageaient pas en tous points les idées socialistes de Louis Blanc, surent faire abstraction de leurs propres idées en rédigeant le projet de réformes.Personnellement ils élaient partisans de donner plus d’étendue aux fonctions exercées par l’Etat et de proportionner le salaire au travail. Ils se rap-

prochaient davantage de ce socialisme que l’on appellera E=11

le socialisme scientifique et qui sera formulé après eux par l’école allemande et en particulier par Karl Marx.

Malgré les échecs qu’il eut à subir, Louis Blanc exerça une influence heureuse en intervenant efficacement en faveur du monde ouvrier et de l'industrie.

Il fit accepter aux patrons et aux ouvriers mécaniciens des ateliers Derosne et Cail, en attendant l’élaboration d’un système définitif, un système provisoire d'association.

Les ouvriers étaient admis à participer aux bénéfices et devaient décider eux-mêmes s'ils accepteraient l’égalité dans la répartition des salaires et du bénéfice à la fois, ou bien l'égalité dans la répartition du bénéfice seulement. Les travaux reprirent aussitôt et l’établissement redevint prospère.

En outre Louis Blanc contribua puissamment à la formation de l'association des tailleurs de Clichy, et comme le gouvernement avait décidé que les communes habilleraient leurs gardes nationaux, il fit avoir à l'association une commande de 100.000 tuniques à 10 francs et de 100.000 pantalons à 3 francs, le drap étant fourni.

L'association n'avait pas d'atelier, Louis Blanc lui fit obtenir la prison de Clichy qui venait d'être évacuée par suite de la suppression de la détention pour dettes.

Le nombre des ouvriers augmenta rapidement et en peu de temps il s’éleva à 1.600. La journée fut de

10 heures, et le salaire fixé uniformément à 2 francs

DFE À

par jour subit une réduction de 2 0/0 destinée à former un capital pour l'avenir.

L'association reposait sur le principe de la fraternité. Elle était ouverte à tout travailleur qui se présentait et acceptait les conditions fraternelles de la maison. Ces conditions étaient « l'égalité du salaire pour tous les associés, le partage égal des bénéfices et l’activité dans le dévouement. »

Un jury élu devait veiller au bon ordre, et prononcer les exclusions. L'association était représentée par trois délégués élus ; ceux-ci l’administraient conjointement avec une COMMISSION.

Dès le premier mois, malgré les dépenses nombreuses nécessités par l'installation, l’association réalisa un certain bénéfice. Il ne fit que s’accroître et l’asssociation commençait à prospérer lorsque le gouvernement, prétextant la participation des ouvriers tailleurs aux émeutes de juin, résilia le marché. Il accordait à l’association une indemnité de 30.000 francs.

Sous les auspices de Louis Blanc et de la commission du Luxembourg ; d’autres associations furent formées.

Nous citerons l'association des selliers fondée sur les mêmes principes de fraternité, celle des ouvriers fileurs, celle des passementiers. Elles ne furent pas les seules. Nombreuses furent celles qui se formèrent d'ellesmêmes et vinrent présenter à Louis Blanc leurs statuts et lui demander aide et protection.

Un véritable courant s'était créé, il ne devait pas

tarder à recevoir une nouvelle et puissante impulsion.

Le 5 juillet 1848, parut un décret portant: « L’Assemblée nationale, voulant encourager l'esprit d’association sans nuire à la liberté des contrats, décrète : il est ouvert au ministre de l’agriculture et du commerce un crédit de trois millions de francs destiné à être réparti entre les associations librement contractées, soit entre ouvriers, soit entre patrons et ouvriers ; le montant de ce crédit sera avancé à titre de prêt sur l’avis d’un conseil d'encouragement formé par le ministre... »

Ce décret fut, d'après Hubert Valleroux, voté sans discussion, la majeure partie des députés étant sympathique à l’idée d'association, les autres aimant mieux, comme ils le déclarèrent, sacrifier quelques millions pour montrer la vanité du système, que de s'opposer avec des raisonnements inutiles à un courant aussi fort.

En peu de temps, les associations se multiplièrent et les demandes adressées au Conseil d'encouragement affluèrent. En moins d'un an 32 sociétés se formèrent dans Paris, 29 en province et les prêts faits ou consenüs s’élevèrent à deux millions de francs (1). Quelquesunes de ces sociétés comme les veloutiers de Lyon occupèrent 2.000 ouvriers.

Mais des abus se produisirent, les prêts furent souvent consentis à des associations conslituées à la légère,

ils ne furent pas louJoursjudicieusement répartis, L’ar-

(1) Hubert Valleroux, Les associalions coopératives en France,

gent fut généralement versé trop longtemps après l’obtention du crédit. Enfin la plupart des patrons, sinon tous les patrons qui s’associèrent, le firent pour avoir part aux bénéfices et soutenir par là leurs maisons ébranlées.

Dans ces conditions nombre d'associations furent amenées à péricliter, si bien qu'en 1851, 18 avaient cessé d’exister.

Parmi les principales de ces associations, nous citerons celle des ouvriers et patrons facteurs de pianos, celle des tourneurs de chaises, des ferblantiers lampistes, des corroyeurs, des fabricants de limes, des formiers (pour chaussures).

Cette dernière constituée par 13 membres au début en comptait 118 en 1867. Elle était devenue la première maison de Paris, dans son genre, et faisait pour 766.000 francs d’affaires par an.

Aubert Valleroux fait remarquer que les associations qui réussirent le mieux furent celles qui, au lieu de compter sur les subsides du gouvernement, comptèrent surtout sur la persistance et l’abnégation de leurs membres.

Sous le second Empire, un grand nombre de ces sociétés se croyant menacées, jugèrent à propos de se dissoudre. Il est à noter cependant, que celles qui eurent le courage de persévérer ne furent point inquiétées, surtout à Paris.

Non seulement Louis Blanc avait contribué puis-

samment à développer l'engouement des patrons et des ouvriers pour l'association, maïs encore il s'employa avec dévouement à solutionner amiablement les différends qui s’élevèrent entre eux.

Grâce à lui, grâce aussi à la commission du Luxembourg, car Louis Blanc était à ce point surmené qu'il ne pouvait s'occuper de tout, de nombreux conflits furent apaisés, de justes revendications furent écoutées.

Le 29 mars, Paris se serait réveillé sans pain s'ils n'avaient conciliés les patrons boulangers et leurs ouvriers À la même époque aussi la circulation aurait été interrompue s'ils n'avaient fait faire droit aux réclamations des ouvriers paveurs et des cochers.

Tous les jours des corporations nouveiles se présentaient au Luxembourg pour exposer leurs griefs, aussi, comme le constata le Moniteur, il ne se passa pas de Jour que des compromis n'intervinssent.

Il serait fastidieux d’énumérer tous les arbitrages qui eurent lieu ; nous nous contenterons de mentionner les principaux. Nous citerons : l'arbitrage entre patrons et ouvriers maréchaux, entre les débardeurs et les marchands de bois de la rive gauche, entre les ouvriers et les patrons plombiers-zingueurs, entre les scieurs de pierre et les entrepreneurs de maçonnerie, enfin entre les laveurs de vaisselle et les maîtres d'hôtel.

Nous rappellerons aussi, avant d'arriver à la dernière période de la vie de Louis Blanc, qu'il se fit un devoir

de réclamer à l’Assemblée nationale de 1848, la créa-

tion de ce ministère du travail et du progrès qu'il n'avait pu obtenir du Gouvernement Provisoire.Sa tentative au reste n'eut pas plus de succès que la première.

Après son retour d’exil, Louis Blanc, soit à l’Assemblée nationale, soit à la Chambre des députés, pritune part active à la discussion des réformes économiques, qui certes. ne furent pas très nombreuses, car en présence des tentatives de restauration, les discussions politiques prévalurent.

Le 6 mars 1872, il se fit le défenseur de l'association internationale des travailleurs dont un projet de loi, et la majorité de la commission, voulait interdire l'accès aux travailleurs français.

On ne pouvait reprocher à l'association et à ses affiliés aucune tentative clairement définie, ce que l’on voulait punir en eux, c'était leur adhésion à certaines doctrines, et pour cela on créait un délitintellectuel.

Une telle loi ne pouvait être acceptée, l'exemple à suivre était celui de l'Angleterre et de ses « Trade’s Unions ». |

Dans la séance du 25 novembre 1872, il vint appuyer le projet de loi qui était soumis à l'assemblée et qui tendait à améliorer la condition des enfants du pauvre.

La loi qui régissait alors le (ravail des enfants dans les manufactures élait celle du 2 mars 1841. Elle fixait l’âge d'admission des enfants à 8 ans, et la durée du travail à 8 heures pour les enfants de 8 ans, et à 12 heures, pour les enfants de 12 ans. Le projet de loi

préconisé par Louis Blanc portait au contraire l’âge d'admission à 10 ans et la durée du travail à 6 heures par jour.

La santé morale et physique de l'enfant ne pouvait que gagner à ce changement.

En 1881, la question de la réduction des heures de travail fut à nouveau agitée devant le Parlement. Il s'agissait cette fois de réduire la durée du travail des adultes aussi bien que celle du travail des enfants. Louis Blanc s'empressa d'appuyer la demande de réduction, et plaida énergiquement en faveur de l'intervention de l'Etat en matière de travail.

Mais la cause qu'il défendit avec le plus d’acharnement après son retour d'Angleterre, fut celle du droit d'association.

Il y revient dans presque tous ses discours et sans cesse s'efforce d'en signaler les avantages.

C'est de l'association qu'il parle dans le discours prononcé en 1878 à l'exposition ouvrière ; c'est de l'association qu'il parle dans son discours adressé quelques mois après aux ouvriers lithographes, c’est à l’association qu'il revient dans la conférence de Marseille du 21 septembre 1879, dans celle du lac Saint-Fargeau (Belleville), le 26 octobre 1879.

Il ne négligea rien pour donner vie à ce grand principe ; le triomphe de ce principe, il le déclara lui-même,

fut la préoccupalion deminante de toute sa vie,

Louis Blanc n’a pas fait école. De son vivant, ou après lui, aucun disciple n’est venu reprendre et développer l’œuvre du maître. L'influence de sa doctrine a été cependant très grande. Elle s’est fait sentir en France et dans les nations voisines, surtout en Allemagne.

Dans ce dernier pays, un économiste, Lassalle, s’est particulièrement inspiré de son œuvre et a élaboré un système qui présente avec celui que nous avons étudié de nombreuses analogies.

Pour nous en convaincre,nous donnerons rapidement les grandes ligues du système de Lassalle et résumerons en quelques mots les points communs aux deux systèmes et ceux qui les différencient.

Lassalle est l'adversaire de l’individualisme. Dans une société humaine, nul ne doit être abandonné à luimême, nul ne doit prendre pour devise : chacun pour soi, Dieu pour tous, car alors il n'existe plus de société.

« Vouloir fonder, dit-il, une société sur le principe de l'abandon de chacun à soi-même, ce serait la reculer même au delà du royaume des nègres du Dahomey ; et d’ailleurs ce serait tellement contradictoire et impossi-

Mnde

ble, que cela ne pourrait qu'exciter l’hilarité dans le monde réel (1). » |

L'homme n'est pas isolé dans la société, 1l est uni étroitement à ses semblables par un lien puissant : la solidarité. Ce lien nous devons le développer sans cesse, au lieu de le nier. La solidarité humaine existe et si elle se laisse méconnaître, elle ne se laisse pas supprimer. Si les institutions sociales ne veulent pas reconnaître et régler cette solidarité, « elle n’en existe pas moins, mais elle n'apparaît alors que comme une force brute de la nature qui se venge de ce qu'on l’ignore, comme un destin qui joue à la balle, avec la prétendue liberté de l'individu abandonné à ses propres forces » (2). Elle lance les uns, très haut dans la richesse, elle rejette les autres, très bas dans l’abîme de la misère. « Le hasard joue à la balle et ce sont les hommes qui servent de balle dans ce jeu. » Or là où règne le hasard, la liberté de l'individu est annulée.

Dans l'organisation sociale actuelle, la solidarité est méconnue, aussi ce qui règne autour de nous c’est le jeu du hasard. Il exerce sur les commerçants et les entrepreneurs un charme tel, que ceux-ci oublient les échecs douloureux des uns, pour ne considérer que les succès des autres. Une surexcitation fébrile s'empare d'eux ; ils se lancent dans les spéculations les plus extra-

(1) Lassalle, Capital et travail. Traduction de B. Malon, p. 42,

(2) Lassalle, Capital et travail. Traduction de B. Malon, p. 48 et 49,

vagantes et les plus insensées d’une concurrence effrénée.

Le dos des travailleurs est devenu le « tapis-vert » sur lequel les entrepreneurs et les spéculateurs jouent à ce jeu de hasard qu'on appelle la production ; « tapis vert » sur lequel ces messieurs encaissent les monceaux d'or que leur envoie le coup de roulette favorable, et sur lequel ils se consolent du coup défavorable par l’espérance de meilleures chances à venir.

« C'est le travailleur qui paye par la réduction de son salaire, par le sacrifice d'épargnes péniblement amassées, par le manque de travail, et par conséquent par la perte de ses moyens d'existence, c'est lui qui paye les insuccès inévitables de ce jeu des seigneurs du travail et des spéculateurs, bien qu'il ne soit pour rien dans leurs fausses spéculations, dans leurs faux calculs, n1 dans leur avidité, et bien qu'il n’ait aucune part aux heureux résultats (1). »

Il est lui-même exclu du jeu de hasard que représente notre système actuel de production, car il n’a pas la mise nécessaire pour ce jeu, le capital. C’est cependant lui qui l’a fait naître, qui l’a créé par son travail et sa sueur ; mais par une triste ironie, dans notre société, dans laquelle la propriété est basée sur le travail, c'est précisément celui qui travaille qui ne possède pas.

Accablée par les « conjonctures »défavorables. par la

(4) Lassalle, Capital et Travail, Traduction de Benoit Malon, p. 55 et 52.

diminution du salaire, par la réduction du travail, les chômages et par la concurrence avide de spéculateurs, « toute la classe des travailleurs (ouvriers artisans) est enfermée dans un cercle économique fermé, au-dessus duquel on lit l'inscription de l'Enfer de Dante : vous qui entrez ici, laissez toute espérance (1) »

Un tel état de choses ne saurait durer, il faut le remplacer, il faut inaugurer une nouvelle organisation sociale et rendre à l’ouvrier,en même temps que sa liberté, le produit de son travail.

Pour cela on annulera les avances lle grâce auxquelles « tout le produit de production et l'excédent sur l'entretien des travailleurs, revient à l’entrepreneur », on créera les associations productives des travailleurs avec le crédit de l'Etat. C’est là le « moyen iransitoire le plus modéré et le plus facile kR); mails ce n'est nullement encore « la solution de la question sociale qui demande le concours de générations (3) ».

Dans chaque ville et pour chaque corporation on organisera une seule association. Elle recevra de l'Etat des capitaux avec lesquels elle se procurera ses instruments de travail, et partagera entre ses membres le produit du travail commun. Dès lors, par le fait de la concentration de toute une branche de production en une seule associalion, toute concurrence sera évitée.

Une Association de crédit embrassera en/in loutes les

(1) dbid., p. 55 et 52.

(2 et 3) Ibid., p. 257,

associations ouvrières, et de plus, celles-ci seront englobées dans une Union d'assurance qui comprendra, soit toutes les associations en général, soit toutes les associations du même métier, ce qui, d’après Lassalle, serait peut-être plus pratique. Par l'Union d'assurance, les pertes éventuelles seront égalisées et rendus insensibles, la solidarité sera réalisée entre les associations.

Telle est l’organisation économique du travail proposée par Lassalle.

Elle présente avec celle élaborée par Louis Blanc de nombreuses ressemblances.

L'un et l’autre ils proclament hautement la solidarité qui existe parmi les membres d’une même société, l’un et l’autre ils se font un devoir de réaliser cette solida- FILE

Tous deux font de 1a société existante une critique amère, combattent vivement la concurrence, la spéculation, le manque de liberté ; tous deux s’apitoyent sur le sort misérable réservé à la classe ouvrière et veulent l'améliorer.

Le remède qu'ils proposent est le même. Lassalle comme Louis Blanc organise des associations ouvrières commanditées par l'Etat et accorde aux ouvriers le produit de leur travail

À toutes ces ressemblances de fond viennent ajouter des idées communes, des arguments identiques, des ressemblances de forme ; si bien que certains passages

paraissent avoir été extraits, même à travers la traduc-

174 CHAPITRE Vi

tion, presque intégralement de l'œuvre de Louis Blanc.

Mais à côté de tous ces points communs, il se entre les deux doctrines quelques différences.

Pour Lassalle, l'association ouvrière est seulement un moyen transitoire qui doit préparer la solution de la question sociale sans toutefois pouvoir la réaliser.

Pour Louis Blanc, au contraire, l'association ouvrière est un moyen définitif qui permettra d'atteindre le but poursuivi : l'abolition de la misère et l'émancipation du prolétariat.

C’est là une première différence, il y en a d’autres. Lassalle veut créer une seule association ouvrière par corporalion et par ville, il veut d’autre part que la question économique ne soit pas résolue en détail, mais par des mesures générales. Car, dit-il, ce sont les grands capitaux, les gros bataillons (1), qui dans le champ économique décident de la victoire.Louis Blanc,au contraire, croit que l’on peut organiser dans la même corporation et dans la même ville, plusieurs associations, à la condition de les rendre solidaires.

Il croit aussi que la question sociale peut être résolue en détail : il suffira d'organiser un petit nombre d’associations ouvrières pour qu'aussitôt un courant se crée et que les associalions se multiplient rapidement.

A toutes ces différences, 1l faut en ajouter une autre

que M. Aftalion a déjà signalée.

(1) Lassalle, Capital et travail, traduction de B. Malon, p. 263.

Tandis que Louis Blanc songe à transformer non seulement l’organisation sociale française, mais encore celle des autres Etals de façon à établir sur le globe une République universelle et une Fédération des travailleurs, Lassalle « nafional ef allemand » ne songe à appliquer son système que dans l'Allemagne unifiée, comme elle le sera après 1866 et 1870.

Malgré ces divergences, nous devons reconnaître que les ressemblances l’emportent et que la doctrine de Louis Blanc a exercé sur celle de Lassalle une influence profonde.

Cette façon de voir est au reste partagée par Anton Menger et acquiert de ce fait une plus grande valeur.

Anton Menger, en effet, n’a pas hésité à placer, dans son livre, Louis Blanc et Lassalle dans le même chapitre et à dire : « Les projets de réforme de Lassalle se rattachent à tous les points de vue à ceux de Louis Blanc ; il ne leur manque que l'élaboration détaillée qui n’a été faite par Louis Blanc que lorsqu'il a été nommé président de la commission du Luxembourg.

« Louis Blanc et Ferdinand Lassalle sont les deux représentants les plus éminents de cette forme du socialisme que j'ai appelé le socialisme sociétaire.

« L'idée fondamentale de ce système socialiste consiste en ce que des associations plus ou moins considérables d'ouvriers de la même profession sont, d’une part, propriétaires de leurs moyens de production et que,

d'autre part, elles doivent les exploiter en commun. Cela

176 | CHAPITRE VI n'empêche pas évidemmentqu’au-dessous des différents groupes ouvriers 1] y ait une organisation où le groupe ouvrier soit le sujet de la propriété et de l'exploitation pour distinguer nettement le socialisme sociétaire des autres principales formes du socialisme, socialisme communal, national, mondial (1). »

Lassalle sera l'intermédiaire par lequel l'influence

de Louis Blanc s’exercera sur le socialisme allemand.

(4) Anton Menger, Droit au produit intégral du travail, p. 166, 158,

L'organisation du travail, telle que Louis Blanc l'a conçue, telle qu'il l’a exposée et développée dans ses discours, dans ses écrits, et surtout dans les conférences du Luxembourg, n'a jamais reçu, quoi qu’en aient prétendu ses adversaires, aucune application pratique.

Les ateliers nationaux furent créés en haine de sa doctrine ; quant aux ateliers de Clichy et aux autres du même genre établis dans Paris, s’il est exact de dire que Louis Blanc contribua à leur formation, il ne l’est pas moins de déclarer qu’ils ne réalisèrent pas son système.

Son système reste donc intégral à l'heure actuelle, et nous sommes obligés de nous en tenir à des conjectures sur son compte.

Est-il réalisable ? ne l’est-il pas? Doit-il donner de bons résultats ? doit-il en donner de mauvais ?

Seul un essai consciencieux pourrait le dire.

C'est ce que pensait, en 1849, John Stuart Mill, lorsqu'il concluait dans la Westminster and foreign quartely Review à un essai, qui, disait-il, servirait, même dans le cas extrême d’un échec, à développer chez les

ouvriers de hautes qualités morales.

nr

Fondée sur des principes essentiellement bienfaisants: principes de justice, d'égalité, de fraternité et de solidarité, la doctrine de Louis Blanc ne peut qu'élever les sentiments de ceux appelés à l’étudier ou à la mettre en pratique ; elle ne suscitera pas en eux des penchants blâmables et pervers. Grâce à elle le peuple comprendra qu’il doit surtout travailler à son éducation intellectuelle ét morale, et être lui-même l’ouvrier de son émancipation.

Au reste nul ne songe à contester les avantages et les effets heureux de l'atelier social réalisé, ce que l’on met en doute c'est la possibilité de le réaliser.

L'homme, dit-on, naît égoïste el pervers, il ne travaille que s'il est stimulé par l'intérêt personnel, il n'est pas perfectible. L'intérêt collectif le laissera indifférent, l'éducation ne corrigera pas plus ses mauvais penchants qu'elle ne réussira à modérer ses besoins.

Il est facile de comprendre qu'arrivée à ce point la discussion n’est plus de la discussion. Du domaine des faits nous entrons dans le domaine de la conscience, de la conviction intime.

Quant à nous, nous croyons à la perfectibilité de la nature humaine. Si l'individu naît bon, comme le prétendent Rousseau et Louis Blanc, il ne sera pas difficile de le rendre meilleur. Si au contraire, l'individu naît méchant, égoïste et pervers, l'éducation pourra le rendre compatissant et généreux, désintéressé et mo-

ral, elle pourra le rendre sociable.

Jadis l’homme abandonnait ses enfants après leur naissance, jadis l'homme admettait la torture et l'inquisition, jadis il admettait l'esclavage, le servage et la traite des noirs, aujourd’hui il proclame l'égalité en droit, la solidarité, la fraternité !

L'humanité a évolué, l'humanité a progressé, l'humanité s’est moralisée, pourquoi s'arrêterait-elle en chemin ? .

Louis Blanc n’a pu appliquer sa doctrine, il a exercé cependant, au point de vue économique, aussi bien de son vivant, qu'après sa mort, une grande influence.

La proclamation du droit au travail, l'abolition du marchandage, la réduction des heures de travail, la suppression du travail dans les prisons, les casernes et les couvents, toules ces réformes sont en grande partie dues aux idées qu'il ne cessa de développer dans ses écrits et ses discours et de défendre avec une vive énergie.

Durant sa vie encore, il organisa des associations ouvrières de production, nombreuses et prospères et solutionna à la satisfaction de tous, maints conflits qui éclatèrent entre patrons et ouvriers.

Depuis sa mort, la semence féconde, qu'il n'avait cessé de répandre, a commencé à porter des fruits. L'Etat, par une législation abondante, organise le travail ; de son côté, le travail s'organise lui-même.

L'Etat crée les syndicats (loi du 21 mars 1884); 1l

admet les sociétés ouvrières aux adjudications de tra-

vaux publics (loi du # juin 1888-25 juillet 1893); 1l organise la participation des ouvriers aux bénéfices (loi du 7 mai 1894) ; il protège le travail des enfants, des femmes (loi du 2 novembre 1892) ; il édicte des mesures d'hygiène, de salubrité et de police {loi du 12 juin 1893), et garantit enfin le travail de l'ouvrier contre les usuriers et les accidents du travail (loi du 12 janvier 1895-lo1 du 9 avril 1898).

Les travailleurs, de leur côté, se groupent en syndicats (800.000 syndiqués en 1904), en Unions de syndicats, en Fédérations et se concentrent enfin dans la Confédération générale du travail (350.000 syndiqués).

Ils mettent en commun leur intelligence, leurs capitaux et leur travail et forment des associations industrielles de production, dont certaines, la Verrerie ouvrière d'Albi et la Société des mineurs de Monthieux, ont abordé, non sans succès, la grande industrie (en France, 300 sociétés).

Les travailleurs se groupent et s'associent encore dans des coopératives de consommation dont l’importance devient de plus en plus grande (en 1904, 570.000 membres et 1.900 sociétés), et dans de très nombreuses sociétés d'assistance mutuelle, qui se relient étroitement entre elles par des Fédérations régionales et nationale (3 millions de mutualistes et 15.000 sociétés).

Désormais, les efforts de l'Etat et du travail seront plus efficaces et mieux coordonnés, car depuis quelques

mois à peine, le Parlement, réalisant le vœu le plus

cher de Louis Blanc, vient de créer un ministère du travail.

Aïnsi peu à peu les inégalités disparaissent !

Ainsi peu à peu les travailleurs deviennent moins malheureux, moins abandonnés !

L’humanité est en marche, et les étapes nombreuses qui marquent le chemin parcouru, sont dues aux efforts des esprits puissants et généreux.

Louis Blanc fut un de ces esprits.

Par ses écrits, par ses discours, par ses actes, 1] attira l'attention de ses semblables et des gouvernements sur le sort des classes déshéritées, il contribua à l’amé-

liorer, il mérita la gratitude et la reconnaissance du

peuple !

Vu :

Aix, le 5 juin 1908, Le Président de la Thèse, H. BABLED.

Vu:

Aix, 6 juin 1908, Le Doyen, G. BRY.

Vu et permis d'imprimer :

Aix, 6 juin 1908, Le Recteur de l’Académie, Président du Conseil de l'Université, JULES PAYOT.

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