CRITIQUES DOCTRINALES DIRIGÉES CONTRE
SECTION I. — Ecole orthodoxe.
Le système d’Organisation du fravail proposé par Louis Blanc, attira l'attention générale, dès sa publication dans la Revue du Progrès. Le monde ouvrier l’accueillit avec enthousiasme, le monde scientifique avec une réserve prudente. Tous les journaux lui consacrèrent de longs articles. Mais presque aussitôt il souleva des objections nombreuses : « Cela devait être. L'enfance a peur des fantômes ; l'ignorance a peur de l'avenir. »
Ces objections furent faites, soit verbalement, soit par lettres, soil par les œuvres de l’école orthodoxe et de l’école socialiste, soit surtout par la voie de la presse.
Le Constitutionnel, la Revue du Lot et de l'Aveyron, le Commerce, la Phalange, le Siècle et beaucoup d’autres journaux encore les multiplièrent,.
Bientôt même, ces objections se changèrent en véri-
tables attaques,qui,modérées d'abord, ne tardèrent pas,
de l'avis même de Louis Blanc, à prendre un caractère injurieux.
Louis Blanc a répondu personnellement à la plupart de ces attaques dans « les Questions d'aujourd'hui et de demain », à la suite de la nouvelle édition qu'il a don- . née de son organisation du travail (4). Nous n’y reviendrons donc pas.
Nous nous contenterons de passer en revue les critiques dont Louis Blanc ne parle pas, et de résumer celles de Thiers et de Proudhon, qui sont les plus importantes parmi celles auxquelles Louis Blanc a répondu. Nous commencerons par celles de l’école orthodoxe.
Pour son compte, Léon Faucher, dans son livre intitulé Mélanges d'Economie Politique et de Finances, ne les ménage pas.
C'est un « préjugé » de Louis Blanc, dit-il tout d’abord, de croire qu'il y a antagonisme entre le capital et le travail. « Le capital est le produit du travail, c'est du travail accumulé, de même que le travail est du capital en perspective...Les capitaux dans l'industrie sont les instruments du travail. Ils se composent des établissements de crédit, des usines, des magasins, des machines, des moteurs, des matières premières... .Nous le demandons, le capital sous cette forme a-t-1l quelque chose d’hostile et n’a-t-1l pas été créé au bénéfice de l’ouvrier » (2) !
(4) Louis Blanc, Questions d'aujourd’hui el demain, 4° série, p. 239
(2) Léon Faucher, Mélanges d'économie politique et de finances,p. 24.
Aussi n'est-ce pas ce que Louis Blanc a voulu dire. Il a voulu établir que sous le régime actuel d’individualisme, où chacun poursuit son intérêt personnel, et où les capitaux sont entre les mains de quelques rares privilégiés, l’ouvrier, ne possédant pas les instruments de son travail, ayant besoin de travailler pour vivre, est à la merci du capitaliste.
Au moment où1ils débattent les conditions du contrat qui doit intervenir entre eux, ils sont dans des situations inégales : l’un est libre, l’autre ne l’est pas ; l'un peut attendre, l’autre ne le peut. Malgré ses protestations douloureuses, malgré ses révoltes parfois sanglantes, le travail dans sa lutte à mort contre le capital doit sans cesse lui céder le pas.
Sans doute, le capital est utile ! Sans doute, il est la source de toutes les richesses ! Mais est-ce que Louis Blanc l’a jamais nié ? Non certainement ! C’est, au contraire, parce qu'il en reconnaît et comprend toute l’importance, qu'il propose de le vulgariser et d’en faire profiter tout le monde par l’association.
Ainsi, nous estimons que cette première critique formulée par Faucher ne porte pas.
La deuxième disant : que la libre concurrence n'est pas une « plaie » de notre organisme social, n’est pas plus heureuse et ne saurait résister à la réfutation fournie par Louis Blanc, en réponse à une objection semblable insérée dans le Siècle numéro du 22 août 1840 (1).
(1) Louis Blanc, Questions d'aujourd'hui et de demain, 4° série, p. 283-284.
Quant à la troisième critique, Faucher la formule ainsi : « Le dernier des paradoxes que M. Louis Blane donne pour base à son organisation du travail est l’égahté des salaires... Louis Blanc ne réforme pas, il nivelle:.; Les inégalités sociales sont la conséquence nécessaire desinégalités que la naturemetentre les hommes... Quand on a la prétention d'établir, malgré la différence des forces et des aptitudes, l'égalité des salaires, on ne peut pas reconnaître, sans inconséquence, l'inégalité des titres au commandement (1). »
Louis Blanc n'est pas inconséquent. L’atelier social étant formé par le groupement d'ouvriers associés, doit, comme toute société, pour ne pas être en proie à l’anarchie la plus complète, avoir quelqu'un à sa tête. Mais à qui donnera-t-on la place d'honneur ? Au premier venu ? Chacun pourra-t-il, sans que l’on prenne en considération ses capacités et ses facultés, être appelé à commander les autres? Ainsi le voudraient les principes de la plus rigoureuse justice ! Mais que deviendrait alors l'intérêt général ? Peut-on souhaiter, sous le fallacieux prétexte d’être juste et équitable malgré tout, de voir l’atelier social dirigé par un être borné et incapable ? Peuton sacrifier la collectivité à une personnalité, et cette personnalité à elle-même ? Louis Blanc ne l’a pas cru et nous ne le croyons pas davantage. L'homme doit être juste ; il ne doit cependant pas pousser la justice jusque
(t) Léon Faucher, Mélanges d'économie politique et de finances, p. 21, 23, 24.
dans ses limites extrêmes, car le juste et l'injuste se touchent. En préconisant ainsi la hiérarchie par capacités, Louis Blanc a sauvegardé l'intérêt général tout en restant dans les limites de la véritable justice. Aurait-1l sauvegardé celle-ci s'il avait admis la rétribution par capacités ? Nous n’hésitons pas à répondre, non.
Toute organisation sociale qui rétribue inégalement des capacités créées inégales par la nature aveugle, ralifie ces inégalités, s’en fait le complice, et si elle applique son système de répartition dans toute sa rigueur, elle condamne à mourir de faim tous les déshérités physiques et intellectuels : infirmes, impotents et incapables. A l'injustice de la nature, car on ne peut concevoir pourquoi elle se plaît à faire naître les uns forts, vigoureux, intelligents. tandis que les autres naissent faibles, rachitiques et bornés, elle ajoute l'injustice sociale !
Louis Blanc l’a très bien compris, aussi 1l a repoussé dans son projet d'organisation ces inégalités sociales dont Faucher fait la conséquence nécessaire des inégalités que la nature met entre les hommes. Il ne saurait y avoir entre elles des relations de causalité. Nous devons corriger le plus possible les injustices au lieu d'en créer de nouvelles, et, si la justice voulait que tous les hommes naquissent égaux en facultés et en capacités, nous devons, puisque nous ne pouvons supprimer les inégalités naturelles de fait, y remédier en instituant l’égahité de droit.
C'est ce qu'a fait Louis Blanc en proposant l'égalité
des salaires. Cette dernière, comme le principe de la hiérarchie par capacités, lui a été dictée par le même sentiment d'amour et de justice. Le reproche d’inconséquence adressé par Faucher n’est donc pas justifié,
Louis Blanc est-il un niveleur? Pas davantage ! sans doute il propose de distribuer dans l'atelier des salaires égaux, mais cette égalité ne le satisfait pas, elle n’est pas le dernier mot de son système.
Arrivé à son plein développement, l'atelier sera composé de travailleurs, qui, grâce à l'excellence de la vie en commun et à ses avantages feront une seule masse du produit de leurs salaires, et chacun prendra dans cette masse de quoi satisfaire ses besoins. La véritable formule de la répartition sera alors: « À chacun selon ses besoins. »
Au reste, Faucher la connaît puisqu'il dit : «Tout irait mal si l’on venait dire : « À chacun selon ses besoins », car le ventre en ce cas régirait le monde (1). » Nous répondrons à Faucher : Le ventre régit-il la famille ? Le père ne met-il pas en commun le fruit de son travail? Chaque membre ne prend-il pas ce qui lui est nécessaire, et lorsque des objets ou des aliments sont en quantité insuffisante, ne les laisse-t-on pas à celui qui en a le plus besoin ?
Il ne faudrait donc pas dire à Louis Blanc, le ventre
régira le monde, le ventre régira l'atelier social, 1l fau-
(1) Faucher, Mélanges d'Economie politique et de Finances, p. 27.
108 CHAPITRE IV drait lui dire: Vous ne ferez jamais une famille du monde, pas plus que de l'atelier social.
Mais même sous celte forme, l’objection ne serait pas irréfutable. En effet, on ne peut nier les progrès de la civilisation, les bienfaits de l'éducation. Or Louis Blanc n’a pas caché qu'il attendait beaucoup du progrès moral et de l'éducation.
Dans les premières pages de ses Principes d'économie politique et de finances, Faucher avait dit: « J'ai servi longtemps mon pays comme M. Louis Blanc, dans les rangs de la presse quotidienne qui est l’église militante de notre temps. En souvenir de cette confraternité qui m'est chère, et en témoignage de mon estime, je lui dois et lui dirai la vérité sans prévention comme sans faiblesse » (1).
C'était là une belle promesse ; mais hélas! combien vite oubliée ! La prévention la plus manifeste apparaît en effet dès les premières critiques.
Parlant de l’organisation des ateliers sociaux, Faucher écrit : « Une pareille organisation serait le chaos. Nous n'insisterons pas sur les contradictions dont ce plan fourmille ; nous n’examinerons pas s'il est juste, s'il est logique, quand on à maudit la concurrence, de s’en faire une arme et une arme destructive pour ramener violemment toutes les industries dans le giron de l'Etat (2). » Cependant, à la page précédente, ce même
(1) Léon Faucher, /bid., p..8.
(2) Léon Faucher, Ibid., p. 136.
Faucher avait cité ces paroles de Louis Blanc : « L'Etat se servirait de la concurrence, non pas pour renverser violemment l'industrie particulière, mais pour l’'amener à composition. »
Est-ce là dire la vérité sans prévention comme sans faiblesse ! Nous ne le croyons pas ! De bonne foi Faucher a oublié la promesse faite, pour ne plus se souvenir que de sa haine contre le socialisme.« Le socialisme, dit-il, ressemble à ces épidémies qui épargnent les tempéraments robustes et qui ne frappent que les constitulions délabrées. C'est à la faveur des époques calamiteuses qu'il s'infiltre dans les esprits. Pour ne pas repousser cette vision du mal, il faut que l'homme soit plongé dans le désespoir et dans la misère. S'il était heureux, s'il jouissait de toute sa raison, il chasserait avec horreur le spectre qui vient l'obséder {1). » « Le socialisme a été vaincu dans les rues, 1l reste à le dompter par la controverse (2). »
De pareilles intentions expliquent les nombreuses critiques adressées par Faucher à la doctrine de Louis Blanc,mais elles ne sauraient, à notre avis, les justifier.
Après Faucher, Sudre,dans son His{oire du communisme, s’est déclaré l’adversaire de Louis Blanc.
Il lui reproche, d'abord, d’avoir exagéré le tableau
des misères sociales, d’avoir envenimé les faits et d’en
(1) Léon Faucher, Ecrit sur le droit au travail, septembre 1848. (2) Léon Faucher, Mélanges d'économie politique et de finances, p: 143.
rejeter la responsabilité sur l'ordre social. Les vices,les crimes sont le plus souvent, dit-il, les conséquences de l'imprévoyance, de l’inconduite et de l'abus que fait l'homme de sa liberté.
Nous ne croyons pas que Louis Blanc ait exagéré. Au moment où il écrivait son livre, la misère était grande en France. L'industrie était bouleversée par la découverte des machines, la bourgeoisie enivrée par la soif de l'or, essayait de se frayer un chemin au travers des misères ouvrières, la grande production commençait à faire sentir ses terribles effets. L'insuffisance de l’organisation sociale était manifeste, et dans cette lutte à outrance de la faim, ni l'Etat, ni la société, ni la loi ne venaient en aide aux malheureux.
D'ailleurs les détails donnés par Louis Blanc étaient basés sur les chiffres fournis par des statistiques officielles et étaient connus des gouvernants eux-mêmes.
L'imprévoyance, l'inconduite et l’abus de la hberté, n'auraient pu à elles seules expliquer une misère sociale aussi grande et aussi déplorable ; et d'autre part, un élat mauvais ne peut correspondre qu’à une organisation mauvaise.
Cette critique de détail une fois faite, Sudre reprochera à l'ensemble du système de Louis Blanc de n'être en somme que le communisme déguisé. « Au premier rang des doctrines au fond desquelles se cache le com-
munisme enveloppé d'expressions nébuleuses, nous signalons celles de M. Louis Blanc. »
Pour l’établir,il résumera les théories exprimées dans l'organisation du travail, il recherchera les écrivains qui les ont inspirées et s’efforcera de ramener tout au communisme.
Louis Blanc avait indiqué que le passage de l’organisation actuelle, à celle proposée ne s’effectuerait pas brusquement, mais au contraire, insensiblement, grâce à un état social transitoire.
Sudre étudie cet état transitoire et déclare qu’il n’est autre que la communauté.
« Essayons de nous former une idée exacte du nouvel ordre social transitoire qui résultera de l'application de ce système.
« D'une part, on verra dans toutes les branches d'industrie un grand atelier national entouré de ses succursales, s'appliquant à ruiner par une concurrence méthodique, des ateliers privés pour arriver à les absorber. De l’autre, des terres domaniales s’agrandissant toujours, exploitées par des ateliers nationaux et faisant à l'agriculture privée la même concurrence. Tous ces ateliers associés entre eux et soumis au régime de l'égalité des salaires et de la vie en commun, formeront une vaste communauté dirigée dans son ensemble et dans chacune de ses parties par des administrateurs électifs (1). »
Ainsi l’état social transitoire est la communauté, ilen
(4) Sudre, Histoire du communisme, p. 333-334.
sera de même de l’état social définitif : « Absorption des terres et des capitaux au profit de la communauté, assu-
jettissement de toutes les personnes au régime de l’égalité absolue et à la vie commune, concentration du pouvoir de diriger souverainement les travaux, de disposer des choses et des personnes dans les mains des administrateurs suprêmes de la communauté, voilà le dernier mot du système (1). »
A un troisième point de vue enfin, le système de Louis Blanc est le communisme : il a été inspiré par les écrivains communistes : « Quels sont les écrivains auxquels se rattache M. Louis Blanc, les chefs d'école qu'il reconnaît et qu'il avoue, ceux dont il prétend se faire le continuateur? Ce sont Morelly et Mably, ces deux coryphées du communisme (2). »
Mais, dira-t-on, pourquoi Sudre s’efforce-t-1l d'établir que le système proposé par Louis Blanc n’est autre que le communisme ? C’esl pour pouvoir l’attaquer plus facilement après, et l'anéantir avec les mêmes arguments qu il a rassemblés contre le communisme lui-même.
Quand il dira en se résumant : « Anéantissement de la personnalité humaine, suppression de la poésie, des arts et des hautes spéculations, despotisme abrutissant, promiscuité : voilà le développement de la formule du
communisme, voilà le dernier mot des utopies » (3), il
{1) Sudre, Histoire du communisme, p. 336.
(2) Sudre, /bid., p. 338.
(3) Sudre, Ibid,, p. 450,
dira implicitement : voilà le dernier mot du système de Louis Blanc.
À notre avis, Sudre s’est laissé aveugler par l’animosité qu'il avait contre le communisme et a classé, à tort, Louis Blanc parmi ses adeptes.
Disons d’abord, que le fait de se rattacher à Mably et à Morelly ne signifie rien à ce point de vue, et qu'un système tout en présentant avec un autre certaines analogies peut avoir des tendances absolument différentes et s'en distinguer nettement.
Reconnaissons ensuite que l’organisation proposée présentera des éléments que repousse la vraie doctrine communiste. Nous voyons en effet subsister dans l’état transitoire la propriété individuelle et ses attributs, l’hérédité en ligne directe, et si plus tard, dans l’état définitif les moyens de production viennent à passer intégralement entre les mains des associés dans l'atelier. la propriété subsistera sous cette nouvelle forme.
Louis Blanc, de plus, conserve la famille « répudiée par les communistes » et rejette la promiscuité.Chez lui, l'Etat n’exercera pas un pouvoir despotique, 1l n'aura qu’à veiller au fonctionnement de l’organisation nouvelle et à l’application des lois librement votées par les citoyens. Les arts, la poésie ne seront pas supprimés; ils seront au contraire encouragés par la création de la librairie sociale.
Ainsi donc, le système de Louis Blanc n'est pas le
LS
communisme. Il est plutôt un mélange de socialisme d'Etat et de socialisme sociétaire.
A l'Etat, en effet, il attribue les assurances, les mines, les chemins de fer, la banque, les entrepôts et magasins de vente au détail ; aux associations ouvrières commanditées par l'Etat, il attribue la propriété de leurs terres et de leurs moyens de production (1-2).
Telles sont les critiques adressées par Sudre à la doctrine de Louis Blanc. Elles ont été reprises après lui par Thonissen dans son livre intitulé: Le socialisme depuis l'antiquité jusqu'à la Constitution française du 14 janvier 1852.
Thonissen, à son tour, prétendit que Louis Blanc avait «exagéré d’une façon révoltante » le tableau des misères sociales, et que l’organisation qu'il préconisait était une organisation communiste. « C’est donc bien, disait-1l, parmi les communistes qu'il convient de ranger M. Louis Blanc ; et si nous ne plaçons pas son nom à côté de ceux de Owen et de Cabet, c’est uniquement pour nous conformer à l'opinion, à peu près universelle, qui s’obstine à voir dans l’ex-président du Luxembourg le chef d’une école spéciale » (3).
Mais il ne s’en tenait pas là, il déclarait en outre que
l'atelier social n’était pas né viable et que, arrivé à l'état
(1) Bourguin, Les systèmes socialistes et l'évolution économique, p. 99. (2) Anton Menger, Droit au produit intégral du travail, p. 158. (3) Thonissen, Le socialisme depuis l'antiquité, p. 105.
définitif, le système de Louis Blanc était l'esclavage le plus complet.
Sera-t-il esclave, l’ouvrier qui aura choisi son travail suivant sa capacité et ses facultés ? Qui aura nommé luimême le chef devant présider à son labeur ? Sera-t-il esclave, l’ouvrier qui aura participé à l'élaboration des statuts de l'atelier et à l'élaboration de la loi ?
Sera-t-1l esclave enfin, l’ouvrier qui sera sûr de trouver de l'ouvrage, d’avoir les outils nécessaires, de toucher un salaire équitable ?
En le prétendant, Thonissen fait sûrement preuve d’une grande hardiesse.
À notre avis, un tel régime serait plutôt un régime de liberté qu'un régime de servitude et rendrait la condition réservée aux travailleurs bien préférable à celle qui leur a été faite de tout temps.
Ayant assimilé le système de Louis Blanc au communisme, Thonissen a élé amené, croyons-nous, à lui adresser la critique méritée en partie par ce dernier, et c’est pour cette raison qu’il lui donne comme résultat final, l'esclavage. L'atelier social n’est pas « une espèce de bagne », d'autre part il est né viable.
Si nous le considérons, en effet, soit dans la période transitoire, soit dans la période définitive, et si nous adoptons le salaire égal de la première, ou bien le salaire proportionnel de la seconde, l'atelier social est destiné à devenir prospère. Dans les deux cas, contrairement à
ce que prétend Thonissen,l’intérêt personnel subsistera,
car Louis Blanc loin de le répudier, le combine au contraire savamment avec l'amour de la gloire, du devoir et de l'honneur. L'ouvrier comprendra qu’en augmentant la masse partageable 1l augmente sa propre part,et de même que dans une famille chacun s’efforce de contribuer au bien-être de tous, car le sien en dépend, de même dans l'atelier social, chaque membre s’efforcera par un travail actif et fécond de rendre la situation de l'atelier propère, la sienne étant subordonnée à cette dernière. L'atelier social ne rétrogradera donc pas, ainsi que le dit Thonissen, vers la « misère et la barbarie » (1).
Il ne conduira pas davantage à « l’anarchie » par le salaire proportionnel. Non, Louis Blanc n’a jamais songé à faire déterminer les besoins de chacun par la voix du suffrage universel, pas plus que par l’intermédiaire de fonctionnaires ! Au reste, est-ce bien nécessaire ? Est-ce que dans une famulle,car dans un système basé sur la famille c’est toujours à cette dernière qu’il faut revenir, les besoins de chacun sont mesurés à priori, sont déterminés et classés définitivement ? Qui a jamais osé le prétendre ? Dans la famille chacun donne la mesure de ses besoins, et se fait un devoir de les harmoniser avec ceux de ses parents et avec la masse à partager.
Mais, dira-t-on, le lien du sang qui existe entre les
membres d'une même famille n’existera pas entre les
(4) Thonissen, Le socialisme depuis l'antiquité, p. 111.
membresde l'atelier social! Louis Blanc l’a très bien compris. Aussi avant d'installer le salaire proportionnel au x besoins, il propose d'adopter le salaire égal, afin que dans l'intervalle on puisse développer par l'éducation dans l'atelier social un lien qui remplacera entre les divers associés le lien naturel du sang : la solidarité. Lorsque, des travailleurs, la solidarité aura fait des frères, le salaire proportionnel aux besoins ne sera pas dans l’atelier social une porte ouverte à l'anarchie.
La dernière critique de Thonissen pas plus que les autres, ne saurait, à notre avis, être retenue. Soit que l’on admette l'égalité des salaires, soit que l’on admette la proportionnalité des salaires, le système de Louis Blanc ne conduit ni à la misère et à la barbarie, ni à l’anarchie, et nous devons déclarer l'atelier social viable.
Louis Reybaud, dans son roman à fiction intitulé Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques prend à parti, lui aussi, Louis Blanc et son système. .
Après avoir classé, comme Sudre et Thonissen, Louis Blanc parmi les communistes, 1l lui reproche de tracer un plan d'organisation sociale pour un homme qui n'existe pas. L'homme du livre de Louis Blanc, dit-il, est bon, généreux, il sait souffrir et se taire, 1l sait se sacrifier. « Riche, il se mettra à la merci du pauvre, savant, à la merci de l’ignorant, laborieux, à la merci du
paresseux », et se prêtera à la spéculation de l’égoïsme
118 à CHAPITRE IV
et de la mollesse, mais cet homme n'est pas celui qui peuple la terre.
Cette critique est inexacte, Louis Blanc n'a pas en vue une humanité parfaite, il considère au contraire l'humanité qu'il a sous les yeux. Il n’ignore pas que l'atelier social sera peuplé par des ouvriers dont certains seront, de par leur nature, enclins à la paresse, à l’indifférence et se sentiront guidés plutôt par leur intérêt personnel que par l'intérêt collectif, mais il espère, grâce à l'éducation, à l’émulation et au bon exemple donné par les ouvriers consciencieux, pouvoir corriger facilement ces tendances naturelles.
De plus, l'Organisation du travail n'aurait pas eu besoin, comme le croit Louis Reybaud, d'être appliquée parmi les habitants de Mars ou de Saturne pour produire de bons effets, 1l aurait suffi qu’on la réalisât à l’aide des fonds qui furent consacrés aux ateliers nationaux.
Si elle ne produisit pas de bons effets, c’est qu’elle ne fut jamais appliquée, et si les ateliers nationaux désorganisèrent le travail, n’en déplaise à Louis Reybaud, la faute n’en fut pas à Louis Blanc qui ne fut pour rien dans leur création et ne cessa de les désapprouver.
Nous venons de dire que dans l’atelier social, l’exemple donné par les bons ouvriers produira un effet salutaire sur les ouvriers égoïstes et paresseux et les excitera
à se montrer laborieux et désintéressés, Villermé au
contraire soutient que c'est l'inverse qui se produira (1). Selon lui, toute association composée sans choix, ne saurait subsister, car avant peu, les mauvais ouvriers gâteront les bons.
Nous ne croyons pas à une nécessité aussi désastreuse et dans tous les cas, nous pensons qu'il appartiendra à la société de lutter contre une telle tendance et qu'elle réussira à enrayer le mal. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, nous croyons l'atelier social viable,
Villermé appartient encore à l’école orthodoxe, dont nous venons de citer les représentants les plus célèbres, et qui se fit un devoir de diriger contre le socialisme en général et contre le système de Louis Blanc en particulier, ses critiques les plus véhémentes.
La plupart des critiques faites par Villermé, ne sont autres que celles formulées par Thiers avant lui. Nous les aborderons ultérieurement, aussi pour l'instant nous-nous bornerons à les indiquer.
La liberté industrielle et commerciale n’a pas les inconvénients que l’on veut prétendre. Elle est au contraire favorable à l’activité humaine et en se traduisant par la libre concurrence, elle est pour les populations un immense bienfait.
La concurrence et les machines ont déjà rendu des services fort importants, services qui ne sont rien relativement à ceux qu'elles sont appelées à rendre à la ri-
chesse publique et à la civilisation.
(4) Villermé, Les assoeiations ouvrières, p. 40.
La commandite de l'Etat ne bénéficiera qu'aux ouvriers des villes et de certaines manufactures ou usines. Les autres ouvriers, ceux de la campagne, ceux qui travaillent soit chez eux, soit chez les particuliers et qui sont les plus nombreux, ne pourront jamais s'associer.
La commandite des uns sera constituée avec l'argent pris dans la poche des autres; ce sera là une nouvelle injustice sociale.
L'association n’est pas praticable, elle offre peu de chance de durée, soit qu’elle soit conclue entre ouvriers et patrons, soit qu’elle soit conclue entre ouvriers seulement.
La masse des ouvriers ne gagnera rien à l'association et ceux qui la réclament avec tant d'impatience se croiront indignement trompés.
L'association absolue, elle-même, contrairement à ce que prétend Louis Blanc, ne sera pas pour le peuple une ancre de salut, elle sera une cause sans cesse agissante d'appauvrissement et de ruine (1).
Avant de parler de Thiers, nous citerons encore parmi les adversaires de Louis Blanc, Henri Baudrillart, ancien professeur au collège de France.
Il range, lui aussi, Louis Blanc parmi les communistes, parce que, et c’est, nous l’avons vu, une des raisons donnée déjà par Sudre, parce qu'il se rattache à Mably
et Morelly, les apôtres de la communauté de biens.
(1) Villermé, Les associations ouvrières, p. 402.
Il lui reproche de supprimer la concurrence, véritable créatrice des richesses, de remplacer ce stimulant de l’activité par le point d'honneur du travailleur, de substituer l'intérêt collectif à l'intérêt personnel.
Ces critiques ont été développées par Thiers, aussi sans nous y arrêter davantage pour l'instant, nous arrivons aussitôt à celui qui fut pour Louis Blanc, l'adversaire le plus sérieux et le plus redoutable, et que pour cette raison nous avons gardé pour la fin.
Au lendemain de la Révolution de février, en face de Louis Blanc, l’apôtre du socialisme, du mouvement et des idées nouvelles, Thiers représentait l'esprit de réaction et de conservation.
Il se déclara le champion de l’ordre social existant, et soit par la parole, soit par la voie de la presse, soit même par ses livres, il entreprit de le défendre en montrant qu'il était basé sur des principes immuables et en attaquant directement les institutions proposées.
A cet effet il prononça à l’Assemblée nationale, le 13 septembre 1848, un discours retentissant et publia également en 1848, un livre intitulé De la propriété.
Ceux qui repoussaient les théories nouvelles, ne se méprirent point sur la portée de l’œuvre de Thiers, aussi dès son achèvement, l’Assoctalion pour la défense du Travail national, fit appel à la générosité de tous ses membres pour en publier une édition à bon marché et combattre ainsi des doctrines qui, selon elle, tendaient
à désorganiser complètement les ateliers et à ruiner la
société tout entière en la faisant rétrograder vers la barbarie.
Le premier grief que Thiers fait à Louis Blanc est relatif à la suppression de la concurrence.
D'après lui la concurrence est, avec la propriété et la liberté, le troisième principe fondamental sur lequel repose la société de tous les temps et de tous les pays. Elle est un stimulant puissant de l’activité humaine, et c'est à elle que l’on doit la plupart des progrès économiques : la découverte des machines, notamment celles à filer le coton, le développement de la richesse sociale, la hausse des salaires et le bon marché.
La concurrence est un stimulant, nous n’en doutons pas,et qui plus est, nous le déclarons, un stimulant puissant, mais est-ce à dire qu'il soit le seul ? La haine, l’envie, le sentiment de la vengeance ne sont-ils pas eux aussi des stimulants puissants ? Personne cependant n'oserait prétendre qu’on doive baser la société sur l’immoralité de ces sentiments.
La concurrence est un stimulant, mais un süimulant homicide. La carrière dans laquelle elle s'exerce est étroite, et comme l'ardeur à dépasser autrui est grande, nombreux sont ceux qui jonchent le sol de leur corps meurtri. Dans le combat à mort que se livrent les concurrents, chaque succès correspond à un désastre. Que serait-ce encore si dans ce combat les adversaires luttaient à armes égales ? Il n’en est rien cependant, car à
l'inégalité naturelle des capacités et des talents, la so-
ciété ajoute l'inégalité de positions : l’un a des capitaux, l’autre n’en a pas,ou bien ilssont notablement inférieurs.
Les perfectionnements dans l’art de filer le coton, et bien d’autres encore sont dus à la concurrence, nousle reconnaissons, mais à combien de personnes, tout au moins pendant un temps déterminé, profitent-ils ? Une machine nouvelle profite à celui qui l’emploie, elle lui procure des bénéfices, mais elle chasse aussitôt de l’ateler tous les bras qui sont devenus inutiles. Ceux qui sont atteints vont heurter la porte des ateliers où travaillent leurs frères, la diminution du salaire s'ensuit, et ainsi Jusqu'à ce que la machine se soit généralisée, la classe ouvrière subit le contre-coup douloureux de la découverte nouvelle,
Les salaires, grâce à la concurrence, se sont élevés, dit encore Thiers. C’est exact dans certaines branches de l’industrie, pour certaines professions, pour les tisserands par exemple. Mais ne l’oublions pas, ce quiest vrai à Paris, ne l’est pas en Alsace : et puis à cette hausse des salaires a correspondu une élévation du prix de la nourriture et du vêtement, en sorte que la situation de l’ouvrier et encore moins favorable que par le passé.
La concurrence n’est le bon marché que provisoirement, elle n’abaisse le prix des objets qu'aussi longtemps que dure la lutte entre les fabricants. Aussitôt que les adversaires sont à terre, le prix s'élève et au prix de concurrence se substitue le prix de mono-
pole.
Au reste, il y a lieu de constater qu’à toute baisse de prix correspond une baisse de salaire, car le bon marché est fait avec la réduction du prix de la main-d'œuvre ; ainsi ce que l’ouvrier gagne d’un côté, il le perd de l’autre,
Les avantages de la concurrence sont puissamment contrebalancés par les inconvénients qu'elle porte en elle, il n’y a donc pas lieu de conserver un stimulant qui est à la fois une source de richesses et une cause de ruine. Il faut le remplacer et substituer au régime de concurrence illimitée le régime d'association fraternelle.
Mais Thiers est aussi grand adversaire de l'association qu'il était chaud partisan de la concurrence.
« Si je le pouvais, dit-il, je vous citerais les exemples pris à Paris, dans de grands établissements, de cette association merveilleuse qui devait régénérer l'espèce humaine et rendre à la classe ouvrière sa prospérité, sa dignité ; vous y verriez les désordres et la ruine, vous verriez le salaire diminué par le fait, par les extravagances d’un mauvais gouvernement... Vousavez mis l'anarchie, je le répète, dans l’industrie. »
L’anarchie existait depuis longtemps dans l’industrie au moment où se constituèrent les associations auxquelles Thiers fait allusion. Elle datait au moins de 1830, ainsi que le prouvent les sanglantes insurrections ouvrières de Lyon. Depuis cette époque, les crises s'étaient multiphiées, les faillites s'étaient succédé, les
mines s'étaient amoncelées les unes sur les autres. Les
tentatives d’associations avaient eu pour but, précisément d’enrayer le mal, et si elles n’y avaient pas réussi complètement, il faut reconnaître qu'elles l'avaient atténué largement. Au reste l'essai ne pouvait être concluant, car les associations avaient été organisées hâtivement, sans plan d'ensemble et en dehors des principes donnés par Louis Blanc. Malgré cela, cependant, quelques-unes avaient donné de bons résultats, celles des selliers, des tailleurs et des bijoutiers entre autres.
D'après Thiers, les associations ne pouvaient prospérer car c'est une chimère que de vouloir substituer l'intérêt collectif à l'intérêt privé. Sans intérêt privé, point d'initiative personnelle, point d'énergie, point de progrès el par suite point de richesse.
C’est une erreur de croire que Louis Blanc supprime l'intérêt privé. Il est le premier à reconnaître que c’est là un stimulant puissant, et loin de le rejeter, 1l le combine avec l'intérêt collectif. Grâce à l'association, grâce à la participation aux bénéfices, l’ouvrier en poursuivant son propre bien-être, réalisera celui de tous. Tandis que dans l'atelier privé, le travailleur ne songe qu’à toucher son salaire et se désintéresse de l’œuvre accomplie une fois sa journée terminée, dans l'atelier social, au contraire, l’ouvrier aura surtout en vue le résultat à obtenir, le but à atteindre, d'eux dépendra son bienêtre. L'œil du maître dont Thiers fait le meilleur des surveillants, sera constamment ouvert dans une asso-
ciation et exercera son influence favorable dans chaque
partie de l'atelier. Il faut donc organiser des associations ouvrières à l’aide de la commandite de l'Etat. Vous créez là, dit Thiers, un monopole au profit d’une classe. Maintenant chacun spécule avec son capital, désormais une classe de un million de personnes sur trente-six millions d'individus qui peuplent la France, spéculera avec le capital que l'Etat aura pris dans la poche de tout le monde.
Louis Blanc s’est toujours défendu de vouloir instituer une classe de privilégiés. Dans les premières éditions de « l’organisation du travail », notamment dans les cinq premières, il ne parle pas du travail agricole, sans doute, mais cette question a été abordée dans les travaux de la commission du Luxembourg, et un projet d'organisation de colonies agricoles a été élaboré. Loin de restreindre l'association aux ouvriers des villes, Louis Blanc veut en faire profiter toute la classe ouvrière et dans l'exposé définitif de son système, que nous trouvons dans l'édition de 1882, nous voyons figurer à côté de l’association industrielle, l'association littéraire et l'association agricole. Si nous ajoutons à cela, que chacun, à la seule condition de justifier qu’il appartient à la profession, pourra entrer dans l'association, nous sommes obligés de reconnaître que de monopole iln'en existera point. Le monopole, le privilège, sous-entendent quelque chose d’élroitement réservé, fermé ; l’association sera ouverte à tout le monde. À chacun elle assurera le droit de vivre ; pour tous elle réalisera : le « Droit au travail ».
Ce droit-là, Thiers le nie résolument. Le droit à l’assistance est légitime, dit-il, le « Drout au travail » ne. l’est point. Reconnu il conduirait à recommencer l’expérience des ateliers nationaux, il fournirait un prétexte à la rébellion, 1l entraînerait une augmentation impos-
.sible.
Contrairement à ce que croit Thiers, le principe qui a présidé à l'organisation des ateliers nationaux n'est point le principe du « Droit au fravail »,mais, au contraire, celui du droit à l'assistance.
Le ministre des travaux publics, Marie, voulut, en envoyant les ouvriers de Paris dans les chantiers du Champ de mars, d’Asnières et de Saint-Maur, d’abord, réduire à l'absurde les idées qu'il ne partageait pas, ensuite, se débarrasser, tout en la secourant, d’une foule immense d'ouvriers jetés, sans travail, par la crise industrielle, sur le pavé de la capitale.
Ces ouvriers qui ne travaillèrent pas ou firent un travail inutile, reçurent une véritable aumône ; ils ne touchèrent pas à vrai dire un salaire. En croyant le contraire Thiers se trompe grandement.
Non ! le « Droit au travail » ne conduira pas à recommencer l'expérience des ateliers nationaux, il ne suscitera pas davantage la rébellion.
Ce qui poussera les ouvriers à la révolte, ce sera l’excès de la misère et non pas le fait d’avoir écrit sur un chiffon de papier la proclamation du « Drott au travail ».
Il ne s’agit pas d'essayer en vain de dissimuler un droit
qui devient dans le cœur du peuple chaque jour plus conscient de lui-même, il faut au contraire le reconnaître et s'attacher à rechercher les maux dont souffre la société et à les guérir. ,
Au reste, pour les guérir comme pour réaliser le « Droit au travail », il ne sera point nécessaire d’augmenter les impôts, c’est-à-dire la charge du pauvre, 1l suffira d’avoir recours aux emprunts, c’est-à-dire à l’argent de ceu* qui possèdent. Pendant la guerre les emprunts servent à organiser la destruction, pourquoi
durant la paix ne serviraient-ils pas à féconder la production ?
SECTION II, — Ecole socialiste. — Proudhon.
Après avoir été l’objet des attaques doctrinales de l’école orthodoxe qui voulait étouffer dans la coquille le socialisme naissant, Louis Blanc fut vivement pris à partie par une des personnalités les plus marquantes du parti socialiste révolutionnaire : Proudhon.
Deux raisons cependant auraient dû retenir Prou- ‘ dhon et l'empêcher de se lancer dans la voie d’une opposition systématique.
D'abord Proudhon était socialiste et à ce titre il ne devait pas combattre avec une animosité rageuse, sous peine de jeter le discrédit sur les socialistes et de
donner à des adversaires enchantés le triste exemple
de dissensions intestines déplorables, une organisation sociale basée sur les principes nouveaux.
Ensuite 1l devait être reconnaissant envers Louis Blanc qui avait fait preuve à son égard d’une grande bienvéillance.
En 1840 ,en effet, quoiqu'il ne partageât pas ses idées, Louis Blanc avait pris ostensiblement la défense de Proudhon attaqué avec acharnement à cause de la publication de sa première brochure : Qu'est-ce que le droit de propriété ?
C'en était assez à notre avis pour rendre Proudhon plus circonspect.
Il ne le crut pas, et sans provocation aucune, il commença peu après la Révolution de février à lancer, contre celui qui aurait dà être pour lui un frère d'armes, des épigrammes journalières, des insinuations mal-. veillantes, des épithètes «auxquelles on a fait parcourir toutes les gammes de l'impertinence ».
« Monsieur Louis Blanc, dit-il (1), est sur la logique aussi peu avancé que sur l'économie politique, et 1l raisonne de l’une et de l’autre comme un aveugle des couleurs... Sa République se compose d’un pêle-mêle de vieux préjugés... Que peut-on objecter à une conception aussi radicalement nulle, aussi insaisissable que celle de M. Blanc? Par le mélange perpétuel, dans son livre, des principes les plus contraires, l’autorité et le
(4) Proudhon, Traité sur les contradictions économiques, t. 1, p.226 et 221.
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droit, la propriété et le communisme, l'aristocratie et l'égalité, le travail et le capital, la récompense et le dévouement, la liberté et la dictature, le libre examen et la foi religieuse, M. Blanc est un véritable hermaphrodite, un publiciste à tout sexe. Placé sur les confins du socialisme et de la démocratie, un degré plus bas que la République, deux degrés au-dessous de M. Barrot, trois au-dessus de M. Thiers, il est encore lui-même, quoi qu’il en dise et quoi qu’il fasse, un descendant à la quatrième génération de M. Guizot, un doctrinaire. »
Aveugle, imbu de vieux préjugés, hermaphrodite, doctrinaire, telles sont quelques-unes des épithètes flatteuses adressées par Proudhon à Louis Blanc qui certes se serait contenté de moins.
En déversant ainsi le venin, Proudhon se conformait d’ailleurs à un procédé qui lui était cher. N’avait-il pas dit des communistes: « Ce sont deshuiîtres attachées côte à côte sans activité ni sentiment sur le rocher de la fraternité (1). » N’avait-il pas écrit de Fourier : « C’est un prostitué qui s'est fait fort d'accorder l'amour libre avec la pudeur, la délicatesse, la spiritualité la plus pure (2). »
Proudhon ne ménageait personne, excepté lui-même. À son avis, lui seul était un dialecticien sérieux, lui seul devait passer à la postérité, et dans son orgueil il
allait jusqu’à écrire en épigraphe sur l’un de ses livres :
(1) Proudhon, Traité des contradictions économiques, t. II, p. 333, (2) Ibid., p. 451,
« Levabo ad cœlum manum meam et dicam : Vivo ego in œternum. »
Il ne discuta jamais d’une façon sérieuse et polie, les croyances et les théories de Louis Blanc, aussi ce dernier se garda bien, lorsqu'on le lui proposa (1), de four- . nir ses explications dans le journal de Proudhon, La Voix du Peuple, tandis que Proudhon aurait fourni les siennes dans celui de Louis Blanc, le Nouveau Monde. Ce dernier ne voulut pas donner des verges pour se faire battre ; il eut grandement raison.
Louis Blanc dédaigna les insinuations de Proudhon, et si parfois dans certains articles de journaux il alla jusqu'à l’appeler « un déchireur de renommée populaire, un gladiateur de profession, un souffleur de discorde » ce dont Proudhon se plaint {2), c’est que à certains instants sa patience était épuisée.
Quant à nous, nous ne nous arrêterons pas à cette animosité de Proudhon. Nous rechercherons les griefs qu'il a fait à Louis Blanc lorsqu'il effleure, bien légèrement c'est vrai, son système économique, dans une série d'articles consacrés à ce sujet, dans La Voix du Peuple en 1849 et 1850 : De l'utilité présente et de la possibilité future de l'Etat.
C'est de l'Etat et du pouvoir qu'il s’agit d’abord.
Louis Blanc veut que l'Etat prenne lui-même l'initiative d’une révolution industrielle ayant pour objet la
(1) Proudhon, Article de la Voix du Peuple, 26 décembre 1849, (2) 1bid., 27 décembre 1849,
substitution du principe d'association au principe de concurrence. La Révolution terminée, il conserve cet Etat, et ce dernier, après avoir fondé des ateliers s0ciaux, fourni aux travailleurs des instruments de travail, rédige des statuts industriels ayant force et puissance de loi. Il surveille l'observation des statuts,comme il surveille l'exécution des lois et devient en un mot le régulateur de l’industrie.
L'Etat est dans la société ce que la tête est dans le corps humain ; elle est solidaire des diverses autres parties ; loin d’entraîner l'esclavage d'aucune d'elles, elle assure leur hiberté commune. Elle préside à l'harmonie du corps elle en représente et constitue l'unité.
Proudhon, au contraire, ne veut pas d'Etat, pas de gouvernement et il reproche à Louis Blanc de ne point partager sa manière de voir : « C’est, dit-il, quand le secret révélé des dilapidations les plus effrénées, quand la stagnation la plus dévorante, la misère la plus affreuse, témoignent chaque jour de l'impuissance radicale, non pas seulement des hommes du pouvoir, mais du principe même du pouvoir, c'est à ce moment là que Louis Blanc, que cette ombre rabougrie de Robespierre ose plaider la cause du pouvoir, du pouvoir fort et toujours plus fort ! À quoi sommes-nous donc destinés grand Dieu ! Si après M. Molé, M. Guizot, M. Thiers... nons devons entendre encore Louis Blanc nous chanter le même air, l'air du pouvoir fort, la musique de l'Etat,
organisateur, initiateur, travailleur (1) !»
(1) Proudhon, La Voix du peuple, 26 et 27 décembre 1849.
« C’est très sérieusement aussi que Louis Blanc, malgré son fameux anagramme de l'Efat-Maitre en Etat Serviteur, veut un pouvoir, formé comme tous les pouvoirs, par délégations des citoyens ; un Etat, organe -et représentant de la société ; un gouvernement enfin, qui soit au peuple ce que la tête est au corps, c'est-àdire chef et souverain.
« Telle est la contradiction que de toute l'énergie de notre conscience, de toute la puissance de notre raison, nous travaillons à faire cesser » (1).
Proudhon ne veut pas de l'Etat parce que l'Etat pour accroître sa puissance extra-populaire, crée sans cesse de nouveaux employés et augmente indéfiniment leur salaire. Il ne veut pas d'Etat, parce que l'Etat créé par le peuple, se fait aussitôt un intérêt à part, souvent contraire à celui du peuple, et que pour favoriser cet intérêt 1l s'efforce de faire des fonctionnaires publics, ses propres créatures par le népolisme et la corruption. Il ne veut pas de l'Etat parce qu'il gaspille les ressources qui lui sont fournies et ne craint pas, lorsque l'impôt est insuffisant à ses dilapidalions, de recourir aux emprunts et aux détournements. Enfin il ne veut pas de l'Etat, parce que l'Etat c'est le vol organisé.
Proudhon transforme, tout simplement, l'exception en règle générale et conclut sans hésiter du particulier
au général, Certainement des gouvernements se sont
(1) Proudhon, La Voix du Peuple, 28 décembre 1849,
signalés par leur déréglement, leur corruption et leur dédain pour l'intérêt général, mais ces gouvernements ont été rares, et dans tous les cas ils rachetaient par certains avantages la plupart de ces défauts.
Dire, que transformer l'Etat Maitre en Etat Serviteur, c’est seulement changer les choses, n’est pas moins hasardeux. |
L'Etat Maître c'est le régime du pouvoir absolu, l'Etat Serviteur c’est le régime du pouvoir démocratique. Or entre ces deux régimes, il y a une bien grande différence. Cette différence, Louis Blanc lui-même l’a exprimée.
« Est-ce dit-il, changer les mots sans transformer les choses, que de vouloir, à la place d'un maître qui. commence à régner dans le ventre de sa mère, des commis chargés par le peuple de s'occuper des affaires de la communauté? — Est-ce changer les mots sans transformer les choses, que de faire du pouvoir une charge et une haute occasion de dévouement, au lieu d'en faire un appât pour l'égoïsme et une proie offerte à ce qu'il y a de plus cupide et de plus vil dans l’ambition? Avoir des serviteurs qu’on renvoie quand ils s’'acquittent mal de leur emploi et posséder la faculté de les punir, est-ce la même chose que de vivre courbé sous un chef inviolable et qui, pour moins ternir son
inviolabilité, a sous la main des canons chargés à mitraille (1). »
(4) Questions d'aujourd'hui el de demain. Aux délégués du Lurembourg, 15 décembre 1849, 3° série, p, 173.
A vrai dire Proudhon ne raisonne pas, il procède par assertions tranchantes !
« Quiconque pour organiser le travail fait appel au pouvoir el au capital a menti: « parce que l’organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir. »
Après avoir reproché à Louis Blanc de laisser subsister l'Etat dans le régime social nouveau, il lui reproche de laisser subsister l'exploitation de l’homme par l'homme en faisant passer entre les mains de l'Etat le produit net des chemins de fer, des mines, des assurances et des banques.
Le système de Louis Blanc étant dirigé précisément contre cette exploitation de l'homme par l'homme, la critique de Proudhon serait évidemment capitale si elle était fondée. A notre avis elle ne l’est point. Sous le régime capitaliste combattu par L. Blanc, seuls quelques privilégiés propriétaires des capitaux retirent le produit net et en bénéficient à l'exclusion de tous les travailleurs qui l’ont fait naître. Sous le régime de l’atelier social, au contraire le produit net retiré par l'Etat ne servira point à satisfaire les caprices de quelques-uns. Créé par les travailleurs, par la collectivité, il retourneraauxtravailleurs, à la collectivité puisque c'est ce produit net qui doit alimenter le budget destiné à assurer les divers services publics et à donner aux associations ouvrières les instruments de travail.
D'ailleurs remarquons-le bien, si cette critique de
Proudhon portait contre Louis Blanc, on pourrait la retourner aussitôt contre Proudhon lui-même. Dans l’article 9 de son projet de décret sur l’impôt(1}, Proudhon dit en effet : « Le produit de la Banque nationale et de toutes ses succursales est réputé revenu public et conséquemment affecté aux dépenses de l'Etat. » Ce produit de la Banque nationale est lui aussi un produit net, qui plus est, en tout point semblable au produit net que Proudhon combat dans le système de Louis Blanc.
Proudhon critique enfin la formule : à chacun selon ses besoins. Il prétend qu'une telle formule c’est moins que l'égalité. |
Il n’en est rien cependant, car avec le système de la répartition égale, les besoins des uns seront satisfaits, tandis que les besoins des autres ne le seront pas et ainsi l'égalité des salaires, au lieu de corriger les inégalités naturelles qui existent entre les hommes, n'aura fait que les souligner, les rendre plus cruelles et plus in- Justes.
La formule : à chacun selon ses besoins, ajoute Proudhon, est au reste inapplicable puisque le besoin de consommation est infini et la production limitée !
Cette critique, nous l’avouons, est beaucoup plus sé-
rieuse que la précédente, cependant elle est susceptible d’être combattue.
(1) Proudhon, La Voix du Peuple, numéro du 28 janvier 4850,
Il est inexact de déclarer les besoins infinis, celui de consommation moins que les autres, puisque nul n’oserait prétendre qu'il y a dans le monde des gens pour faire cinquante repas par jour, pour habiter cinquante palais en même temps, pour porter cent vêtements à la fois.
Mais il n’en reste pas moins vrai cependant que si, à l'heure actuelle, 1l fallait satisfaire, dans leur diversité et leur intégralité, les besoins de chacun, les richesses n'y suffiraient pas.
Louis Blanc a été le premier à le reconnaître et à le déclarer. Il a même reconnu que sous le régime d’individualisme, il existait maints besoins factices et maints goûts dépravés qui pourraient donner lieu à des exigences injustes. Mais est-ce à dire, qu'avec le régime de l'association fraternelle, les besoins factices et les ex1gences extravagantes créés par une civilisation vicieuse se reproduiraient ? On pourrait en douter ! Dans tous les cas, il appartiendrait à la société, non point d’encourager de pareils besoins, mais de les réfréner.
A la formule : « À chacun selon ses besoins » Proudhon oppose celle-ci: « À chacun selon ses œuvres ».
Elle n’est autre que celle préconisée jadis par l'Ecole saint-simonienne. Mais une formule qui se comprenait dans la bouche du père Enfantin et de Bazard, ne se comprend pas dans celle de Proudhon. L'on conçoit, en effet, que les saint-simoniens aient pris en considé-
ration les œuvres, car dans leur système ils font à cha-
que instant intervenir l'Etat dans l'industrie, et en intervenant, l'Etat, « le pape de l’industrie », comme on l’a appelé, pourra déterminer la valeur des œuvres. Mais quel pouvoir déterminera cette valeur chez Proudhon, puisqu'il n’en admet point ?
Sera-t-elle déterminée par le rapport de l'offre et de la demande « cette fille du hasard »? Nous revenons alors à la société actuelle.
Telles sont les quelques critiques doctrinales que Proudhon adressa à Louis Blanc, au milieu de tant d’épithètes désobligeantes, d'expressions haineuses et d’attaquess injustifiées !
Une discussion sérieuse et courtoise eût été bien pré
férable, elle aurait profité davantage au socialisme !