CI S 1)1. ANC
Le regard est inondé de ce sentiment si abondant chez la plupart des hommes qui vivent par la pensée et que je veux nommer poliment : la conscience de sa propre valeur.
Ses yeux sont bleus, limpides, sans crudité, et accompagnent bien des joues rondes, colorées des nuances d’une bonne santé. Au Iront seulement apparaissent quelques traces d'études et de méditation.
Ces prosateurs qui écrivent en style île tribune ont de telles facilités de langage, l’encre coule si aisément de leur plume, qu’ils feraient cent volumes sans pâlir.
Bien qu’il s’agisse ici de portraits et que ! la familiarité du genre autorise un certain laisser aller, nous ne perdons pas de vue l’élévation du but que nous nous proposons. Nous n'usons de l’aisance que donne à la pensée la muse des choses familières que pour nous pencher plus près de l’oreille du lecteur et lui dire le dernier vrai des questions et des hommes.
Ainsi l’histoire ne nous permettrait pas de nous arrêter à ce fait secondaire de la petite
(aille de M. Louis Blanc. Et pourtant ce fait a son importance. Je suis convaincu que M. Louis Blanc est né avec une âme plus grande que le corps. Et j’imagine que cette grande âme, faisant rage en son étroit logis, a été cause de gestes démesurés et d’une foule d’anomalies qui jettent sur l'ensemble de la physionomie de M. Louis Blanc les disproportions de l’utopie.
L’audace singulière des conceptions, les altitudes tribuniliennes, l’ampleur surabondante de la phrase, le collet-monté du style, tout cela, c'est la grande âme effrayée, indignée secrètement de la petite et mignonne figure sous laquelle l’Enchanteur suprême 1 a contrainte de se produire dans le monde. Alors celte grande âme, qui eût peut-être été calme et raisonnable dans la vaste poitrine et la haute stature de M. Ledru-Rollin, par exemple, est devenue excessive et a fait de M. Louis Blanc une impossibilité politique.
Ajouterai-je qu’elle a failli gâter son talent d’écrivain, mais qu’heureusement elle ne l’a que légèrement altéré?
LOUIS ni, ANC
C’est qu’il est permis à l’àme de se dilater de toutes les manières dans l’atmosphère lumineuse d’un livre, mais que, dausles froides régions de la vie réelle, elle est obligée de se conformer aux conditions mesquines du relatif et du possible.
Sans la Révolution de 1 850, qui ruina son père, M. Louis Blanc n’eùt peut-être jamais été un écrivain socialiste, et c’est probablement sous un habit brodé, parmi les splendeurs des cours étrangères, dans un cycle politique réglé comme un papier de musique, que cette âme souffrante eût évolué.
M. Louis Blanc avait en quelque sorte du sang diplomatique dans les veines. Sa mère, d’origine corse, était sœur de M. Pozzo di B or go.
Son père, inspecteur général des finances en Espagne, sous le roi Joseph, habitait Madrid. C’est là que naquit, le 28 octobre 181 5, M. Louis Blanc.
On l’envoya passer son enfance en Corse, et, dès l’âge de sept ans, on le mit au collège de Rliodez, où il a fait d'excellentes études.
On voit que la destinée a beaucoup promené dès son arrivée dans la vie, et qu’elle n’est pas lasse de tourmenter ce petit Ulysse des multitudes de 1848.
La ruine de son père obligea M. Louis Blanc de chercher une carrière. C’est à Paris qu’arrive ordinairement la jeunesse pauvre et intelligente. C’est là que vint M. Louis Blanc. Son père y résidait, ainsi qu’un de ses oncles, ancien conseiller d’Etat, M. Ferri Pisani. Grâce à cet oncle, M. Louis Blanc put compléter des études brillamment commencées.
Le souvenir de M. Pozzo di Borgo détermina sans doute la famille de M. Louis Blanc à faire choix pour lui de la carrière diplomatique. Son oncle le mena dans un des rares salons diplomatiques qui survivaient encore au règne des Bourbons.
Ce salon était celui de la fameuse duchesse de Dino, dont le nom évoque tout un poème d'intrigues politiques et d’élégante corruption. Quoique M. de Talleyrand, son oncle, fût alors sur l’extrême déclin de la vie, ce de-
bris de la Révolution et de tant de régimes successifs acquérait quelque chose de la majesté des ruines. Sa parole était écoutée avec ». la curiosité qu’inspirerait un mort qui, sortant de son tombeau, viendrait raconter les choses de son temps.
Pour un futur attaché d’ambassade le salon de la duchesse de Uino était ce que serait pour un élève du Conservatoire la fréquentation d’un acteur comme Talma. On pouvait y puiser ces précieuses traditions qui tiennent quelquefois lieu de génie.
Malheureusement la duchesse n’était sans doute pas d’humeur aimable le soir où le jeune Louis Blanc lui fut présenté, car elle feignit de ne le point apercevoir. Elle avait pris ces grands airs languissants qui sont la fatuité des femmes. Et, quoique M. Louis Blanc se tint debout devant elle à côté de son oncle, la duchesse se borna à répéter, en feignant de ne pas l’apercevoir : « Où est-il, où estil donc, votre neveu? »
La duchesse avait tort. On peut être diplomate sans avoir la stature d'un grena-
cher. La petite taille de M. le duc d’Harcourt ne l’a pas empêché de devenir ambassadeur, et tout le monde sait qu’il existe des grands d'Espagne de première classe qui rivaliseraient à peine avec la botte d’un carabinier français.
M. Louis Blanc se relira plein de dégoût. Avec sa vive et précoce intelligence il comprit que les derniers vestiges d’un monde qui, au milieu des luttes si positives du dix-neuvième siècle, en était encore à l’impertinence, ne tarderaient pas à disparaître.
Il entreprit alors courageusement de faire son chemin lui-même dans le monde par la seule force de son talent. Des splendeurs diplomatiques qu’on rêvait pour lui, il descendit jusqu’aux obscurs et tristes réalités d’une étude de notaire. Il fut d’abord humble clerc, puis il laissa le notariat et donna des leçons de mathématiques.
Les vicissitudes de celte laborieuse existence le conduisirent à Arras, comme précepteur des enfants d’un célèbre constructeur de machines, M. llallet.
Disciple de Jean- Jacques Rousseau, M. Louis Blanc, à l’instar de son maître, passait par la rude épreuve du préceptorat. 11 venait dans cette vieille ville, où l’Espagne a laissé l’austère empreinte de sa double domination militaire et catholique.
Là aussi avait vécu un disciple de Jean- Jacques, disciple plus formidable que le maître, parce que c’est dans la chair et le sang de la nation qu’il avait voulu imprimer sa doctrine. Le souvenir de Bobespierre vivait encore dans Arras. Les vieillards racontaient, les uns avec un reste de terreur, les autres avec de secrètes sympathies, les détails de cette vie propre, froide et transparente comme le cristal.
Qui sait si ces souvenirs n’éveillèrent pas quelque chose dans l’âme du pauvre précepteur? Au nom de Robespierre s’attachent sans doute des images lugubres que rien ne saurait effacer . Mais, pour celui qui ose regarder à travers ces rouges nuages qui enveloppent cette époque terrible, au nom de Robespierre s’attachent aussi des idées de
justice et de réparation, dont la trace vit dans nos institutions. Nous jouissons aujourd’hui de ces bienfaits qui ont coûté si cher. Faut-il maudire ceux qui les ont payés de leur sang?
M. Louis Blanc était jeune, pauvre, plein de cette imagination méridionale qui *colore tout; il venait, au début de son existence, de briser des projets caressés peut-être contre l’impertinence d’une duchesse. L’idée de justice, l’idée d'égalité surtout, se pose bien victorieusement dans l’esprit, à l’heure des mécomptes de l’amour-propre et des humiliations de l’infortune. Deux ombres, celle de Rousseau et celle de son sanglant disciple Robespierre, durent alors visiter ses rêves. Leurs inspirations furent décisives sur la carrière du jeune Louis Blanc.
A ses heures de loisir, il faisait des vers. Toute la jeunesse française a passé par celte maladie. M. Louis Blanc envoyait ses versa l’Académie d’Arras. 11 faut que l’Académie d’Arras soit prédestinée. Elle avait jadis couronné les essais de Robespierre. Elle couronna ceux de M. Louis Blanc.
12 LOIMS DLANC
Il obtint deux prix : le premier pour un Poème sur Mirabeau, le second pour Y Eloge de Manuel.
L’Académie de Besançon a jadis couronné M. Proudlion. 11 faut applaudir la perspicacité de ces sociétés littéraires de province qui J savent distinguer le mérite obscur et le produire au grand jour. Peut-être, en voyant plus tard ce que devient le lauréat qu’elles ont couronné de leurs mains débonnaires, sont- ' elles effrayées des abîmes que recouvrait une ode ou un simple morceau d’éloquence. Mais, si la politique, plus variable que le temps, j n’est pas toujours satisfaite de ces choix, la ! littérature n’a du moins qu’à s’en applaudir.
Ces heureux débuts encouragèrent M. Louis Blanc, qui travailla dès lors au Progrès du Pas-de-Calais, un des meilleurs journaux de la province. Le Progrès était dirigé par une des notabilités du parti républicain, l’excel- . lent et regrettable Frédéric Degeorges, qui, pendant trente ans, a lutté pour ses principes avec beaucoup de courage, de talent et de loyauté.
Par sa collaboration au Progrès du Pasde-Calais,- M. Louis Blanc ineüail le pied dans l’étrier et entrait dans la rude carrière du journalisme. 11 arrivait par une porte glorieuse, mais difficile, celle de la démocratie, et il allait en parcourir les étapes ordinaires qui conduisent à travers mille dangers à une célébrité pleine de tempêtes et d injures et qui mènent un instant au pouvoir pour vous rejeter ensuite dans un gouffre où quelquefois l'homme entier, sa liberté, sa fortune, sa vie et sa gloire même, tout périt à la fois.
M. Louis Blanc, hâtons-nous de le dire, n’est pas de ceux-là. Ses erreurs politiques et ses revers n'engloutiront pas son œuvre littéraire. Dans cette direction et jeune comme il est, il lui reste une longue carrière à parcourir.
Après avoir ainsi fait sur un bon terrain les premières armes de la plume, M. Louis Blanc quitta décidément la carrière de précepteur. Mais le dirai-je? Il lui en e?t resté quelque chose, de même qu’il lui est
resté quelque chose du lauréat académique.
La personne et le style de M. Louis Blanc sentent un peu, comme chez M. Guizot, l’académie et le professorat. Les séances du Luxembourg furent un véritable cours. Il me souvient qu’un adepte bien connu de cette école socialiste me disait un jour : « Nous sommes les doctrinaires de la démocratie. »
Quand, plus tard, j’eus l’occasion de lire dans les Confessions d'un révolutionnaire de M. Proudhon cette remarquable observation : « Vous, avec vos délégués et tout votre gouvernement provisoire, vous n’étiez déjà plus que des doctrinaires, » je fus frappé de la sagacité de ce grand critique.
Rhéteur et doctrinaire, tels sont les deux vices capitaux de M. Louis Blanc. Et, pour parler franc, si je fais l'éloge de son mérite littéraire, c’est plutôt pour rendre hommage au sentiment public que pour exprimer ma» propre manière de voir. Je n’ai ni estime ni admiration pour le procédé qu’il emploie. Mais la critique de la forme m’entraînerait
trop loin, et j’ai trop à dire sur le fonds pour m’arrêter à ces détails.
En quittant la maison de M . Ilallet , M. Louis Blanc revint à Paris, et entra, en 1834, à la rédaction du journal le Bon Sens. Il y fit la connaissance d’un homme distingué qui eût joué un rôle important dans la démocratie sans le funeste dénoûment de son duel avec M. Émile de Girardin.
M. Armand Carrel, comme caractère et comme doctrines, ne ressemblait aucunement à M. Louis Blanc. Voltairien libéral, quoique passablement despotique dans la pratique de la vie, peu tendre pour les multitudes, qu’il méprisait en vrai militaire qu’il avait été, M. Carrel, porté lui aussi au Gouvernement provisoire s’il eût vécu, fût certainement, le lendemain do Février, devenu l’un des plus énergiques adversaires deM. Louis Blanc.
En attendant, les deux jeunes écrivains démocrates se lièrent. On est toujours d’accord tant qu’il ne s’agit (pie de détruire.
Lorsque, en 1834, M. Cauchois-Lemaire fe retira de la rédaction du Bon Sens,
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M. Louis Blanc en devint le rédacteur en chef. Presque au début de son entrée en fonctions, un dissentiment éclata entre lui et les propriétaires du journal. Il s'agissait d’une question économique bien des fois controversée et sur laquelle les esprits sont encore loin de s'accorder : la question des chemins de fer.
Sans qu’on s’en aperçoive, les chemins de fer ont déjà introduit dans les mœurs françaises des modifications profondes et de diverse nature. 11 n’est pas de bonne chose qui ne traîne avec elle ses inconvénients. Les chemins de fer ont porté, sous le règne de Louis- Philippe, la corruption électorale à un degré jusqu’alors inconnu. L’industrialisme devint le trait caractéristique de l’époque. Il envahit non-seulement la classe moyenne, mais encore les classes aristocratiques. Or, puisque telle est la destinée de Père dans laquelle nous entrons depuis soixante ans, il était juste que les classes laborieuses ne fussent point exclues du banquet, et c’est presque un trait de génie de M. Bineau d’avoir, par la forme donnée aux derniers emprunts, démocratisé l'agio.
La spécula Lion allait se ruer avec fureur sur les chemins de fer. M. Louis Blanc le prévoyait. Beaucoup plus frappé des vices de l’ère industrielle que de ses grandeurs, plus utopiste que politique, et trop journaliste pour négliger un moyen d’opposition, il allait s’emparer de la question descheminsde fer et révéler ses doctrines dans sa manière de l’envisager.
Les économistes de l’école anglo-américaine se prononçaient pour la liberté. Selon eux, l'intérêt même des sociétés était une garantie pour le public. Et, si en face des abus continuels qui déshonorent tant d’industries, une telle garantie peut raisonnablement paraître illusoire, il est juste du moins d’accorder aux économistes le second argument qu’ils invoquaient : la promptitude d exécution.
Les protectionnistes, les socialistes, et toutes les écoles qui ne croient pas à l'infaillibilité du laisser faire et du laisser passer, disaient que les voies de communication étaient essentiellement chose publique, indivise, et restaient par leur nature dans les attributs de l’État.
M. Louis Blanc se déclara en ce sens. — 11 y avait peut-être une opinion plus conforme à l’organisation de la voirie : c’est que les chemins appartinssent à l’État, le transport aux compagnies.
Toujours est-il que ce désaccord amena un 3 rupture, et que M. Louis B anc se retira du journal le Bon Sens.
Peu de temps après, en 1859, il fonda la Revue du Progrès. Sa renommée commençait à grandir. Ses articles excitaient dans le public ces rumeurs passionnées qui, sous un régime parlementaire et de libre discussion, sont le triomphe du journaliste.
Nous savons, par l’exemple de la libre Amérique, les effets singuliers que ce régime, poussé à l'absolu, produit sur certains tempéraments. Quoique, en France, la liberté de la presse n’ait existé qu’aux époques révolutionnaires, et que nos mœurs, plus polies que celles des Américains, en tempèrent les dangers, il existe pourtant encore des gens capables de croiser le bâton contre la plume et de
répondre par des coups à un raisonnement qui blesse leurs convictions.
M. Louis Blanc, traversant un soir la rue Louis-le-Grand, fut assailli à coups de canne et laissé pour mort sur la phce.
Nous allons voir par les pages suivantes que peu d’hommes ont été en hutte à autant de violences, sans «pie sa plume ait jamais pourtant manqué de mesure. Je ne crois pas à la réalisation possible du système de M. Louis Blanc, mais je n’éprouve pas moins d'horreur pour les misérables qui, en diverses circonstances, ont attenté à sa vie. Ils me paraissent d’autant plus lâches, que la complexion de M. Louis Blanc a sans doute encouragé ces attentats répétés.
De toutes les passions humaines, l’intérêt matériel est ce qu'il y a de plus vivace et de plus implacable. Les tribunaux racontent chaque jour cette lugubre et basse histoire du cœur humain. MM. Louis Blanc, Proudhon, et jusqu'à M. Gabet lui-même, ont soulevé des haines «pie leur mort n’apaisera même pas. La propriété intelligente s'est bornée à lutter
d'arguments avec eux. Elle connaissait trop bien sa puissance pour avoir sérieusement peur. Mais la propriété inintelligente — bêlas! et en toutes choses l’inintelligence est en majorité, — celle-là, dis-je, est devenue enragée. Les rusés politiques de la rue de Poitiers ont bien exploité cette aveugle fureur.
11 y aurait injustice à le nier, le socialisme, si discrédité, si conspué aujourd’hui, a pourtant rendu quelques services. Ce grand débordement d’idées hétérogènes a été à nos institutions ce que les débordements du Nil sont au sol de l’Égypte. L’infect limon de tant de conceptions contradictoires et désordonnées a sollicité les forces productives du génie national.
On peut constater dès à présent que le principe hiérarchique s’est relevé, que les lois prennent peu à peu un caractère de prévoyance et de protection dont le régime et les mœurs parlementaires du règne de Louis-Philippe nous éloignaient. La Révolution française, détournée de son sens le plus large, reprend lentement son cours. La France ne pouvait pas
tomber eu oligarchie. La bourgeoisie ne pouvait pas remplir ici le rôle que joue en Angleterre une antique et intelligente aristocratie. Le socialisme et ses principes démocratiques sont peut-être pour quelque chose dans celte puissante diversion qui arrache à une seule classe celle proie nationale que Louis- Philippe lui avait livrée au détriment du prolétariat.
On ne saurait trop le répéter au capital et à la propriété: en France la démocratie, malgié scs erreurs, est toujours vénérable. Hier encore, elle relevait sous les murs de Sébastopol notre pavillon humilié par vingt ans de paix à tout prix. Puclies, vous lui devez vos fortunes; Français, vous lui devez la patrie!
Si un gouvernement abusé écrasait complètement l’élément démocratique dans un délai plus ou moins rapproché, il décréterait du même coup la perte de la France. Les classes élevées n’auraient plus à craindre que nous devinssions républicains; mais, selon une grande parole, nous serions Cosaques.
Chaque année M. Louis Blanc marquait d’une œuvre nouvelle les étapes de sa labo-
rieuse carrière. 11 publia, eu 1840, un livre qui excita une attention générale et souleva d’ardentes polémiques. Son titre seul ouvrait un monde aux imaginations en quête de progrès : Organisation du travail. Nous en dirons plus loin notre pensée.
Peu de temps après parut Y Histoire de Dix Ans , que tout le monde a lue et qui obtint un succès prodigieux, dont la cause ne fut pas entièrement due à la valeur du livre. Chacun a pu remarquer que les deux premiers volumes de Y Histoire de Dix Ans sont bien supérieurs aux trois derniers, qui accusent de la négligence et de la précipitation.
Outre le talent de l’auteur, YHistoire de Dix Ans eut tous les avantages d’une œuvre collective. Ce fut à proprement parler une puissante machine de guerre dont deux partis réunis, les légitimistes et les diverses fractions de la démocratie, favorisèrent la construction. C’était une sorte d’enquête sur les dix premières années du règne. Chacun des partis hostiles au pouvoir apportait son document.
Ajoutons que lé grand Lamennais, le vénérable Dupont (de l’Eure), François Arago, Béranger, (ont ce cpie la démocratie contenait d’illustre, avaient jeté les yeux avec intérêt sur ce tout petit jeune homme qui écrivait et parlait avec tant d’éloquence et de facilité. Je pense que, sans lien ôter au mérite de. M. Louis Diane, on peut dire de lui qu’il fut, dans cette circonstance, le secrétaire général de la démocratie.
Aussi légitimistes, républicains et simples opposants démocrates concoururent-ils avec un merveilleux ensemble à la préconisation de ce livre. Presse de Paris, presse départementale, presse étrangère, évoluèrent avec une précision qui eût d’ailleurs écrasé le livre s'il ne s’était soutenu par ses propres qualités.
Je regarde aujourd’hui encore l 'Histoire de Dix Ans comme l’outil qui détacha une des plus grosses pierres de taille de l’édifice de Juillet.
Un jour arriva enfin où le monument s’écroula. Le peuple, saturé de promesses et pressé d’en venir aux réalisations, chassa
Louis-Philippe, acclama la République et dit à ses conseillers : Maintenant, faites.
Il dit à M. Louis Blanc notamment : Donnez-nous l’organisation du travail.
M. 1 ,ouis Blanc, d’abord secrétaire, puis membre du Gouvernement provisoire, ne recula pas devant une pareille tâche; mais, comme il n’avait pas de portefeuille, il imagina de demander la création d’un ministère philosophique désigné sous le nom de ministère du progrès.
Il demandait en même temps m \ ministère de la bienfaisance pour M. Flocon, et un ministère des beaux-arts pour M. Marrast. Ce dernier, plus politique que M. Louis Blanc, dut beaucoup rire de cette conception. M. Louis Blanc d’ailleurs se faisait la part du lion, il se donnait l’administration du progrès. Pour la première fois M. de Lamartine s’emporta. Il craignait un rival en popularité. Isolé d’ordinaire, il rallia tout le conseil, et M. Louis B'anc, isolé à son tour, n’eut plus d’autre soutien que le muet appui de M. Albert l’ouvrier.
M. Garnier Pagès proposa de donner à M. Louis Blanc la présidence d’une commission chargée d’élaborer les questions sociales. Telle fut l’origine du décret relatif à la Commission de gouvernement pour les travailleurs, et de ce fameux cours du Luxembourg, où la question de la Révolution fut mal posée sans doute, mais où elle fut du moins posée.
M. Louis Blanc accepta non sans résistance cette fin de non recevoir. Douze mille hommes dévoués à ses doctrines attendaient scs ordres sur la place de l’Hôtel de Ville. 11 ne tenait qu’à M. Louis Blanc de faire arrêter lesmembresdu Gouvernement provisoire, fort entaché de royalisme, et île procéder à la réalisation de son système. Il ne le fit pas. Dans ma conviction, M. Louis Blanc, tout en sentant qu'il y avait quelque chose à faire pour le travail, ne croyait plus à la possibilité d’une mise en pratique immédiate.
Il calma le peuple, qui eut la bonté de le porter en triomphe et qui aurait été en droit de lui crier : L’atelier social ou la mort!
La question du travail fut pourtant posée,
mais mai posée, selon nous, au Luxembourg.
Ce pariage ofliciel, auquel tout Paris courut, n’eut d’autre résultat que d'inquiéter la classe 1 moyenne et d’effrayer le capilal, à qui tous les socialistes, y compris M. Proudhon, que sa liante science économique aurait dû préser- ( ver d’une pareille imprudence, semblaient prendre à tâche de faire peur.
Les délégués des corporations de Paris, assis dans les stalles de velours des anciens pairs de France, et à qui M. Louis Blanc avait dit : « Vous êtes les pairs du travail, » s’enivraient au charme de l’éloquence du jeune réformateur. Ils le prenaient pour un autre Tibérius Graeclms tonnant du haut du mont Aventin contre les iniquités de la nouvelle Rome.
Telle était la fascination que M. Louis Blanc exerçait sur son auditoire, que, sans s’en rendre compte, les délégués prenaient au dehors son attitude et son accent. Ils mettaient comme lui la main au gilet et reproduisaient ses arguments favoris.
En face des délégués du Luxembourg s’é-