‹ Louis BlancChapitre 3 sur 7 · U I S lîL.VNC · texte numérisé non relu

U I S lîL.VNC

levait, selon l’expression de son fondateur, un autre autel : les ateliers nationaux. Ce fondateur était l’avocat Marie, membre du gouvernement provisoire. Je relève ce fait pour contribuer une fois de plus à détruire l’erreur générale qui inscrit au passif de M. Louis Blanc celte déplorable création.

Ajoutons qu’en formant les ateliers nationaux pour en faire une arme contre M. Louis Blanc, l’avocat Marie jeta sur les bras de la République un embarras qui fut en grande partie cause de la perle de ce gouvernement. C’est à M. Marie, ainsi qu'à MM. de Falloux, Sénart, cl à quelques autres de nuances diverses, notamment à la faction qui poussait M. Cavaignac au pouvoir, qu’il faut attribuer en majeure partie la responsabilité de l'épouvantable boucherie humaine de Juin 1848.

M. Louis Blanc ne conspirait pas plus que M. de Lamartine. 11 aspirait très-évidemment à la dictature, eteelte aspiration ressortait de ses théories mêmes. Mais il attendait que le prolétariat l’obligeât en quelque sorte à accepter le pouvoir pour le mettre en pratique. S’il

doutait. de leur réalisai ion possible, comme je le pense, le mieux était en effet pour lui de ne pas rechercher trop ardemment la dictature, afin d’avoir un jour de quoi pallier sa défaite.

Comment, sans cette interprétation, expliquer la conduite de M. Louis Diane au 17 I mars?

On sait que, la veille, les compagnies d’é- 1 i le de la garde nationale de Louis-Philippe! s’étaient, à l’instigation de M. Emile de Girardin, rendues avec des paroles menaçantes au gouvernement provisoire afin de protester contre le décret du 14 mars, qui supprimait les compagnies d’élite. Celle journée, !j dite des bonnets à poil, se termina par un cri de mort contre les communistes.

Le mot communiste, il faut en prévenir les honnêtes gens, a sen i sous la République à couvrir une foule de lâchetés et de trahisons I intérieures et extérieures. Falloux, Véron, ; Delamarrc et l'empereur Nicolas en ont particulièrement abusé : Falloux pour tuer la République, Véron et Delamarre pour vendre

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leur papier, l’empereur Nicolas pour jouer la , comédie de l’ordre et masquer ses projets contre l’Europe. Ces choses, si Lien comprises aujourd’hui, ne l’étaient pas alors des classes élevées.

Mais, dans celte circonstance, l’instinct du prolétariat suppléa aux lumières qui lui manquent. Il sentit que la République était menacée, et répondit le lendemain à la manifestation des bonnets à poil par la promenade des deux cent mille hommes.

Les délégués des clubs montèrent, au mugissement de la Marseillaise, jusqu’à la salle du Conseil. M. Louis Blanc comprit qu’il lui suffisait de faire un signe à mie fenêtre de l’Hôtel de Ville pour se voir en un instant investi de ce pouvoir unique, dictatorial. Il ne tenait qu’à lui d’essayer la réalisation de son •-ystème. 1! ne saisit pas celte occasion qui s’offrait à lui pour la seconde fois. Donc, il ne [croyait pas ce système réalisable.

11 se replia sur le gouvernement provisoire et parla d’ordre, comme eût pu le faire Odilon Barrot.

Los délégués, conseillés de celle attitude de leur Gracchus du Luxembourg, se regardaient en murmurant : « Qu’allons-nous dire < au peuple? »

On endormit avec des phrases ces gens à epii on avait, depuis quinze ans, promis lanl (le merveilles. En ce sens, le cuisinier Flotte I n’eut pas absolument tort de dire tragique- i ment à M. Louis Blanc, en descendant l’escalier de l' Hôtel de Ville : « Toi aussi, lu es donc un traître ! »

Il était au moins traître à ses propres doctrines.

Un mois après, le 16 avril, M. Louis Blanc put comprendre le danger des temporisations. L élément réactionnaire prenait sa re-: vanche, grâce à la défection de M. Ledru- ( Bollin. On voulut massacrer le pauvre M. Cabel. Ou cria plus que jamais : A bas les’ communistes! La moitié de Paris dénonça l'autre moitié. Le système gouvernemental dü roi Louis-Philippe fut restauré sous forme anonyme. Quant à M. Louis Blanc, la garde nationale voulait absolument qu’on l'arrêtât. \

Le cours du Luxembourg cessa eu même temps que le gouvernement provisoire. Mais l'animosité qui existait contre M. Louis Blanc ne s’éteignit pas avec les causes qui l’avaient engendrée. Un moment assoupie, elle se réveilla avec plus de fureur dans la journée du 15 mai.

Le détail de celle journée dépasserait les proportions de notre cadre. Il nous suffira de dire que M. Louis Blanc n'alla point à l’IIôlel de Ville. On essayera encore, nous le savons, d’accréditer ce mensonge, afin de laver la mémoire de M. Marrast d’une tache cpii obscurcit l’éclat de sa vie politique; c’est pourquoi il importe à la vérité de l’histoire de mettre le public en garde.

M. Louis Blanc, pendant l'envahissement de l’Assemblée, fut enlevé par le peuple, porté sur les épaules, renversé, ramassé plusieurs fois, et, finalement, entraîné, sans trop savoir comment, jusqu’à l’esplanade des Invalides. Là, il monta en cabriolet en compagnie d’un marchand de vins de Bercy, qui le conduisit chez les neveux du libraire Masson, près de l'École de médecine.

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Il changea de linge, rentra chez lui, rue Taitbont, et rejoignit l’Assemblée quand l’émeute fut expulsée. Les gardes nationaux l'accueillirent avec des cris de fureur. Ils lui arrachèrent les cheveux. D’autres essayaient de le larder à coups de baïonnette. M. de la Rochejacquelein l’avait enlevé dans ses bras herculéens, et il reçut d’un garde national un tel coup, que, malgré sa robuste complexion, il en souffrit pendant six semaines.

Tandis que M, de la Rochejacquelein, aidé de MM. François Arago, Duvivier (général), Boulay (de la Meurthe), Wolowski, Conti, Moussette, Gigoux (peintre) et Férey, s’efforçait d’arracher à ces furieux leur proie, un des plus acharnés s’était emparé de la main de M. Louis Blanc, et la tordait pour la briser.

Tels étaient ces gardes nationaux qui, après avoir renversé le trône de Juillet le 25 février, essayé de briser la République le 16 mars, se décoraient de la qualification de modérés!

On parvint enfin, par la force, à les empêcher d’assassiner M. Louis Blanc.

Lorsque ce malheureux jeune homme, jouet des multitudes et victime des mauvaises passions, arriva à la tribune de l’Assemblée dans un état à faire pitié, la majorité triomphante l’insulta.

A dater de cette époque, M. Louis Blanc mena une existence funeste. On le harcelait sans cesse, et, lorsqu’il voulait se défendre, il était accusé de personnalité, line enquête ayant été imaginée par les vainqueurs à propos des événements du 15 mai, le juge d'instruction le fit comparaître plutôt en accusé qu’en témoin : on imaginait contre lui de fausses nouvelles dans les journaux.

L’enquête était une embuscade tendue par MM. Marrast, Sénart, Crémieux, Portalis et Landrin. Celte faction, qui, le mois suivant, éleva M. Cavaignac au pouvoir, voulait d'abord faire tomber MM. Louis Blanc et Caussidière, et entraîner à leur suite MM. Lamartine et Ledru-Rollin, membres de la commission exécutive.

La calomnie leva le voile. Dans la séance du ol mai, le procureur de la République

demanda l’autorisation, sur le réquisitoire de 51M. Portalis et Landrin, de poursuivre M. Louis Blanc. Il était accusé d’avoir accompagné M. Barbes à l’Hôtel de Ville et proclamé un nouveau gouvernement provisoire.

Chacun savait le contraire, mais les passions politiques sont implacables. L’Assemblée lit silence. M. Piétri eut pourtant la loyauté de protester contre l’impudent mensonge du réquisitoire.

Cette affaire avait si bien l’air d’un complot, que M. Louis Blanc ne se doutaitde rien. En entrant dans la salle il apprit seulement de quoi il s’agissait.

Il monta à la tribune et fit un discours sur le danger des proscriptions. On voulut l’interrompre. On lui cria qu’il voulait rétablir la peine de mort; et c’était lui qui, au gouvernement provisoire, -en avait demandé le décret d’abolition. L’un de ses plus violents interrupteurs était l’avocat Avond, célèbre depuis par son affaire en adultère avec ]a dame Roger de Beauvoir.

Plusieurs représentants imitèrent enfin

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l'exemple deM. Piétri, notamment M. de Lamartine. Une commission fut nommée pour examiner l’affaire. Le rapport de cette commission échut précisément à M. Jules Favre, que M. Louis Blanc avait traité assez sévèrement dans son Histoire de Dix Ans. M. Jules Favre, homme de grand talent, se conduisit en cette circonstance avec petitesse d’esprit et de cœur. 11 lut d’une voix douceâtre un discours entortillé qui concluait à l’autorisation de poursuites.

C’est ce fameux discours que M. Ryberolles qualifia de jatte de lait empoisonné.

Une lettre datée de Yincennes et signée du loyal Barbes vint au milieu de la séance donner le plus formel démenti au réquisitoire. 11 en résulta un ajournement au 5 juin. Mais i cette fois la conscience de l’Assemblée n’y put tenir, et, sommé de toutes parts, M. Mar- I rast, qui avait imaginé celte calomnie, fut obligé de venir à la tribune faire l’aveu de I son erreur.

Il fallut pourtant voter trois fois, et M. Louis

Blanc n’échappa qu’à trente-trois voix de majorité !

Mais, quand Juin eut noyé dans le sang les derniers scrupules, l’enquête revint à la charge, et cette fois elle triompha. L’Assemblée nationale, devenue en quelque sorte un ( simple tribunal révolutionnaire, décréta, vers la fin de la nuit du 25 au 20 août, l’autorisation de poursuites.

M. Louis Blanc, pressé par son frère et ses ' amis de se dérober à ses ennemis, sortit pendant le scrutin de division. Un représentant, qui ne partageait pas ses opinions, M. d’Ara- , gon, lui offrit asile. Il alla prendre deux heures de repos chez cet honorable adversaire et gagna le chemin de fer sous la conduite de MM. Félix Pyat et Eugène Duclerc.

Il put ainsi arriver à Garni, et de là gagner 1 l’Angleterre, où il réside encore aujourd’hui. Son exil sera marqué d’un grand et beau Ira- , vail, l'Histoire de la Révolution française, dont huit volumes déjà sont parus. Après MM. Thiers, Mignet, Michelet et tant d’autres, M. Louis Blanc vient à son tour exposer les ’

laits de ce grand drame cl en donner son interprétation.

Comme historien, comme journaliste et comme orateur, M. Louis Blanc occupera évidemment une place distinguée dans l’hisloire de nos discordes civiles. Mais il restera un économiste faillie et entaché d’esprit de système. Plus faible encore en politique pratique, il ne possède que le don d’enthousiasmer > les niasses par la parole. — Absolument dénué de souplesse, ignorant l’art de s’effacer derrière une idée, il était l’homme le moins propre à faire réussir ses principes et à réussir lui-même. Homme de cœur et de loyauté, ses écrits sont l’indice de scs vertus, mais en même temps ils trahissent un véritable manque de justesse dans l’appréciation de la société, et je ne sais quelles opinions fausses et préconçues sur la nature de l’homme, d'où découlent sans doute les autres erreurs.

La psychologie est peut-être la base de la politique.

Un examen rapide de sou système de l’organisation du travail le fera mieux compren-

dre et clora convenablement cette esquisse, dont on n’aperçoit encore que le trait biographique.

Le système de M. Louis Blanc repose, on le sait, sur la fameuse théorie du droit et du devoir, qui, excellente en soi, peut tourner à l’absurde quand on la pousse à l’absolu.

On a considérablement raisonné (oserais-je dire et déraisonné?) sur le droit et le devoir, ,1e ne pense pas que ces raisonnements et ces discussions soient d’une grande utilité. Ces choses peuvent ctre agréables à lire lorsqu’elles sont dites avec talent, mais il ne paraît pas que la marche des affaires humaines en soit sensiblement affectée.

Les causes qui déterminent les transformations sociales tiennent à la vie même des nations, à leurs antécédents historiques, à la race, aux moeurs, à la religion, au développement normal de leur génie propre.

Lorsqu’un pays est mûr pour une de ces transformations qui marquent les diverses phases de la vie des peuples, un ensemble d’idées générales a déjà transsudé de toutes

parts, les esprits en sont imbus prescpi’à leur insu. Pour passer dans le domaine des faits accomplis, ces idées n’ont besoin que d’une crise politique.

Il y a une grande différence entre cette infiltration, résultat d’efforts communs, mais non concertés, émanation des causeries du foyer autant que des livres, des progrès scientifiques et industriels autant que de l’enseignement des chaires philosophiques, — il y a, dis je, une différence évidente et utile à constater entre ces phénomènes naturels delà vie des nations et les doctrines imaginées par tel ou tel penseur.

Doctrines et systèmes, — la doctrine de l’organisation du travail par M. Louis Blanc commeles autres, — onlleur utilité, parce que, i si l'inutile existait, le monde ne se concevrait plus, et l’harmonie serait détruite. Mais cette utilité ne peut exister que confondue dans le cortège immense des pensées du siècle. C’est une des gouttes d’eau de l’océan, et non l’océan lui-même.

Jamais systèmes ni doctrines ne gouver-

lieront le momie. Non pas peut-être parce que la doctrine est insuffisante, non pas parce qu’elle n’est pas parfaite, mais, au contraire, parce que la société est imparfaite.

Une congrégation peut observer une règle, vivre d’après une doctrine, se conformer à un système, parce qu’une congrégation est une chose absolue et limitée.

La société n’est, au contraire, qu’un à peu près. Ses lois, quoique déterminées dans le présent, sont et doivent être incessamment variables. Elles participent du côté végétatif des lois naturelles. L’instinct de la conservation est une loi naturelle. La société, comme la nature, et avec une sollicitude plus apparente encore, veille à la conservation des citoyens ; mais, la garantie générale une fois donnée, ce serait demander l’impossible à l'État que de le rendre responsable des infortunes personnelles pour qui celle garantie aura été insuffisante. Il existe dans la société connue dans la nature des principes dont le choc amène des crises fatales à ceux qu’il atteint.

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Pour mon complc, j’accepte tout ce (pie me dit M. Louis Blanc, .le trouve fort beaux ses raisonnements sur le droit et le devoir. Ses ateliers sociaux plaisent à mou imagination amie de la justice et de l’égalité des conditions qui me paraît en être la formule la plus parfaite. Je ne m’effraye pas de l’égalité des salaires qu’il offre comme une des conséquences inévitables du régime de 1 association. Scs arguments sur la rémunération des grands hommes, qui ne doivent chercher leur récompense que dans les satisfactions de leur conscience, sa large manière d’expliquer l'intérêt bien entendu, sa critique de la concurrence, ses idées sur l’émulation puisée dans le sentiment du devoir, tout cela me paraît puissamment raisonné. Ce n’est pas moi (pii lui chercherai de mauvaises chicanes.

Sur le papier, il n’y a véritablement rien à dire, parce que sur le papier un homme de talent prouve à peu près ce qu’il veut prouver.

Mais, dans la pratique, tout le projet croule par la base. M. Louis Blanc a supposé la rai-

son humaine constituée, elle ne l’est pas.

Il a supposé l’État sans passion, et l’État est conduit par des hommes.

Il a imaginé un travailleur idéal, plus sensible au sentiment du devoir, c’est-à-dire de l’intérêt épuré et bien entendu, qu’à l’égoïsme simple, plus sensible à l'émulation qu’à la peur de mourir de faim.

Il a cru à l’infaillibilité du nombre. Il s’est figuré un corps électoral quelconque, nonseulement capable de juger l’homme apte à devenir son chef, mais encore assez généreux pour ne pas écraser le supérieur sous le médiocre. Il a oublié que si le peuple a la passion des grands hommes, les corps électoraux morcelés ont la passion des médiocrités, par jalousie d’abord, et parce que le médiocre est leur propre image.

En un mot, le prolétaire idéal de M. Louis Blanc, associant le sentiment du devoir au sentiment du droit, comprenant que l’intérêt bien entendu doit rentrer dans l’harmonie de l’intérêt général, assez intelligent pour discerner parmi ses compagnons de travail 11

l'homme capable de diriger ses affaires, el assezniodeslc pour constater celte supériorité par un vole ; passionné pour l'idée de la justice jusqu’à la poursuivre dans l’égalité des salaires, et assez dépourvu d’ambition pour accepter celte égalité : tel est ce citoyen, bien supérieur à l’Emile de Jean-Jacques Rousseau, et que, sans y songer, M. Louis Blanc a fait sortir (ont armé d’une perfection singulière pour entrer dans l’atelier social.

Sans doute la silhouette du travailleur idéal de M. Louis Blanc n’a pas été tracée par cet écrivain si éloquent, et c’est dommage. Mais, comme chacune des vertus que nous venons de signaler est indispensable à la mise en pratique du système, j’ai le droit, à la hauteur des portes et des fenêtres du monument, de préjuger la stature des géants qui l’habitent. On ne comprend bien Louis XIV qu’après avoir vu Versailles.

Et maintenant qu’on me cherche parmi les sept sages de la Grèce, parmi les douze apôtres de Jésus, chez les philosophes anciens et modernes, dans ce que l’humanité contient

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aujourd’hui de meilleur, l'incarnation des vertus réglementaires du travailleur idéal de M. Louis Blanc; je doute qu’à l’exception de 1 l'auteur du système, sans doute, on en trouvât un seul.

Il est dans la vie politique un âge que je ne puis mieux comparer qu’à celui du premier amour. Le premier amour, en politique, est, comme le premier amour pour la femme, tout rempli d’illusions chères et charmantes. J Tous deux planent, comme ce beay groupe de Françoise de Rimiuietde son amant, que Dante et Virgile aperçurent au-dessus des fanges de notre vallée d’iniquité. Aux regards ( de ces illuminés, l’humanité se colore d’une pourpre généreuse, les destinées et les lois mcines delà nature s’assouplissent, et l'objet , aimé, la femme ou la justice, Béatrix ou la I Théologie, brille d’un éclat impérissable.

Moi aussi, je me suis senti dévoré de cette profonde soif de la justice, je me suis senti ' plein de foi dans celte égalité absolue dont il faut garder le sentiment alors même qu’on en sait la réalisation impossible, parce que ce |

sentiment chrétien de l’égalité est excellent pour 1 équilibré de 110s facultés et tempère notre orgueil. Moi aussi, j’ai cru à la perfection de l’iiomme et de la femme; moi aussi, j’ai poursuivi 1 ’ idéal dès l’aube comme un chasseur poursuit la biche au bois. J aurais sacrifié de bon cœur mes jeunes années et tout ce que j’avais de plus cher, tout, jusqu à la famille; car il faut le dire, et le dire sans peur comme sans honte, le plongeur intrépide qui sonde l’abîme de l’absolue justice et de l'égalité parfaite, arrive jusque-là ! L engrenage de celle logique avale l’homme tout entier! J’en puis parler, moi qui ai, d’une âme sincère et supérieure aux vulgaires vergognes, fait ce tour du monde de la pensée.

Eli bien, oui, l’équilibre parfait, la grande machine de l’harmonie sans roues excentriques, l’amour universalisé et enveloppant tous les êtres comme une simple unité, oui, 1 égalité entre tous, oui, la fraternité entre tous, oui, la liberté complète alors et seulement alors, oui, je confesse tout cela, oui, tout cela est le plus sublime des rêves, mais c est un rêve.

Ou bien, si vous le voulez, non, ce n’est pas un rêve, c’est une religion! C’est la religion sainte de la démocratie! Ce culte, gardons-le donc dans nos cœurs, comme le chrétien garde les paroles de l’Evangile. Comme le chrétien aussi, efforçons-nous de rapprocher nos actes du texte sacré. Si nous devenons grands, souvenons-nous de l égalité, et n'humilions pas les petils; si nous devenons forls, souvenonsnous de la liberté, et ménageons sagement l’autorité. Si nous devenons riches, ou même si nous restons pauvres, car la fraternité a toujours les mains pleines, soyons secourablés à tous ceux qui souffrent!

Voilà comme, au retour de ces grandes aventures de la pensée qui marquent le début d’une généreuse jeunesse politique, la démocratie m’est restée. J’ai replié les ailes de l’oiseau et je l’ai renfermé dans mon cœur en lui disant : Là lu chanteras tes airs sublimes, et je t’écouterai toujours dans le silence d’une conscience recueillie. Mais pour moi lu resteras l’Idéal, rien de moins, et par conséquent rien de plus sur le terrain des choses praticables.

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Or ce n’est pas pour le charme d'une vaine poésie, ce n’est pas pour faire des rimes au poëte, des notes au musicien, des heures indolentes à la femme, que la Providence a placé l’Idéal dans nos cœurs. L’Idéal est le ressort principal du mouvement des esprits. Ce but, qui recule sans cesse, nous fait marcher en avant. Il tempère les rigueurs législatives, il adoucit la férocité de l’égoïsme humain, il offre une raison d’exister par l’espoir éternel du mieux.

En ce sens, le livre absurde de M. Louis Blanc sur l 'organisation du travail me paraît tout à fait respectable. Et ce qui le rend à mes yeux respectable, c’est précisément ce qui fait son absurdité pratique, c'est cet Idéal qui en résulte, c’est cet amour absolu de la justice, ce rigoureux sentiment de l'égalité, celte tendresse pour les opprimés qu’on y puise.

Maintenant que l’expérience de Clichy , et, mieux que cela, le réveil des songes socialistes, a constaté l’impossibilité de réaliser celle conception économique, maintenant qu’on

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la sait aussi impraticable que l’est l 'Utopie' de Thomas Morus ou la Cité du soleil de Campanella, laissez, laissez courir le livre de M. Louis Blanc. Que de l’atelier il monte, s’il se peut, jusqu’au salon : soyez certains qu’il n’en résultera que du bien.

L’idée principale qui s’en dégage au point de vue économique est excellente. Le principe de l’association est aujourd’hui assez largement appliqué pour que chacun puisse en apprécier les bons effets. Ses destinées sont loin, à mon sens, d’être accomplies. Il est évident que la société tend à affecter cette forme éternelle sous un nouvel aspect.

L’association, d’ailleurs, n’est autre chose! que le principe même de l’humaine agrégation. Toute société est une association. Ceci posé, il ne s’agit plus que de suivre le phénomène dans ses manifestations diverses. Dans notre histoire, ces manifestations ont eu un nom et une figure. La commune a joué son rôle, la monarchie le sien. Au sortir de l'époque barbare nous avons vu le fief devenir la molécule politique du moyen âge. Il est pos-

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