TROISIÈME ANNÉE. - X
Portraits d'Hier
Par Maurice de CASANOVE
Portrait Je Louis Blain
uOttawa
Portraits d'hier
Lorsque, le 24 février 1848, les membres du gouvernement provisoire investis un instant auparavant par la Chambre des députés se présentèrent à l'Hôtel de Ville pour se faire donner la sanction populaire et prendre possession du nouveau pouvoir, ils y trouvèrent, déjà maîtres du palais municipal, le directeur du grand journal républicain, La Réforme, le montagnard Ledru Rollin, et un homme jeune, de petite taille et d'aspect enfantin, que la foule acclamait et portait presque en triomphe et qu'ils durent accueillir parmi eux : le polémiste et tribun, Louis Blanc.
Louis Blanc naquit le 18 octobre 181 1 à Madrid, où il fut baptise sous le prénom de Juan-José-Carlos-Luis, d'une famille de négociants originaire de Saint-Affrique, dans l'Aveyron. Son père et son grandpère, soupçonnés de participation à un complot royaliste, furent arrêtés pendant la Terreur. Son grand-père, transféré à Paris, fut envoyé à l'échafaud par le tribunal révolutionnaire. Son père réussit à s'échapper de prison et se réfugia en Espagne : marié à une sœur du comte Pozzi di Borgo, il occupa, pendant l'Empire, les fonctions d'inspecteur général des finances de Joseph Bonaparte. Il rentra en France en 1814. et reçut de Louis XVIII une pension, en même temps qu'il obtint pour Louis et pour son autre fils Charles, né en 1813, deux bourses au collège de Rodez.
Après de brillantes études Louis Blanc alla rejondre son père à Paris. La Révolution de 1830. qui venait d'avoir lieu, ajouta à la gêne de la famille en éteignant la modique pension que le père touchait sur la liste civile. Les deux frères, unis par une tendre affection qui ne se démentit jamais, logeaient ensemble dans une pauvre chambre d'hôtel, à « l'Etoile du Nord », rue Saint-Honoré, et battaient tout la journée le pavé de la capitale en quête d'une place. Après s'être adressé sans succès à son oncle Pozzo di Borgo, alor>
RAITS 1) HIER
ambassadeur de Russie en France. Louis trouva plus de sympathie
auprès d'un autre oncle. Ferri-Pisani, ex-conseiller d'Etat — il était,
ne "ii le voit, bien apparenté — qui lui fit une petite pension.
ur. il étudiait le droit, comme troisième clerc, chez un avoué
..Ilot) ; le soir, il donnait des répétitions de
mathématiques à l'Institution Jubé, ou même exécutait d'humbles
travaux de copie que lui procurait sa belle écriture.
Il ht ainsi un rude apprentissage de la vie. Par contre, ces deux années de misère, qu'il supporta vaillamment, eurent une influence heureuse sur sa destinée : « Elargissant dans son esprit le problème de la souffrance, confondant avec sa cause celle de l'humanité malheureuse, il en chercha la solution dans l'étude (i). »
Un ancien vice-président du Corps Législatif en 1815, le comte de Flaugergues, compatriote et ami de sa famille, lui inculqua le goût des questions politiques. Il lut avec avidité les philosophes de la Révolution. Mably, Morelly, Montesquieu ; J.-J. Rousseau, dont le sort ne lui paraissait pas sans analogie avec le sien, le conquit tout entier. Deux années qu'il passa à Arras, comme précepteur des enfants de M. Halette. riche constructeur de machines, en même temps que la vie matérielle lui était assurée, lui donnèrent le loisir de lire et de réfléchir. Cette ville, rappelons-le, était remplie du souvenir de Robespierre, disciple, lui aussi, de Rousseau. « Son esprit aperçut un rapprochement entre la révolution politique et la révolution sociale. Le programme se dessinait, et, avec lui, le désir de le remplir (2). »
Nous avons son propre témoignage. Plus tard, à la Commission du Luxembourg, il déclarait : « Etant presque enfant, j'ai dit : « Cet ordre social est inique. J'en jure devant Dieu, devant ma conscience, si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société, je n'oublierai jamais que j'ai été un des plus malheureux enfants du peuple, que la société a injustement pesé sur moi, et j'ai fait contre cet ordre social inique, qui rend si malheureux un si gr.and nombre de mes frères, le serment d'Annibal ! »
Pendant son séjour à Arras, il prit part au concours de l'Académie de cette ville ; ses deux poèmes sur Y Hôtel des Invalides et sur Mirabeau furent couronnés. Ils ne sont pas au-dessus du médiocre : passons. Eéranger, qui les lut, fit jurer à l'auteur de ne plus rimer de sa vie. Louis Blanc en fit le serment à contre-cœur. « Combien, a-t-il dit plus tard, je me suis félicité depuis de ce qui m'affligea tant alors ! » Un Eloge de Manuel, en prose, qui obtint également
(1) Louis Blanc, par Tchernoff.
(2) Ib.
LOL1S II
le prix, révèle déjà chez lui un réel talent d'écrivain. Il publia aussi quelques essais littéraires dans le journal de Frédéric Degeorge, Le Propagateur du I'as-dc-Calais.
Revenu à Paris en octobre 1834, il entra dans le journalisme. Il s'aventura d'abord dans les bureaux du Bon Sens, feuille démocratie! ne, et fut bien accueilli par un des directeurs, Rodde, après une courte épreuve, il est vrai, dont il sortit à son honneur : Rodde lui fit écrire, séance tenante, un article dont il fut satisfait et qui parut dès le lendemain. Une place de douze cents francs fut offerte provisoirement à Louis Blanc ; au bout de quinze jours ses appointements s'élevèrent à deux mille francs, pour atteindre plus tard le chiffre de trois mille ; enfin, Cauchois-Lemaire, qui partageait avec Rodde la direction du journal, s'étanit retiré, il fut nommé rédacteur en chef adjoint.
En même temps il collabora activement à la Nouvelle Minerve, à la Revue républicaine, où il publia, notamment, un article intitulé « De la vertu considérée comme moyen de gouvernement », qui rendait enfin justice aux grands hommes de la Révolution. Mais sa grande ambition était d'entrer au National, que dirigeait Armand Carrel et qui était alors en pleine vogue. Après des démarches restées infructueuses, il parvint à faire accepter une étude sur le xvnie siècle, à propos du livre de M. Claudon sur Le baron d'Holbach: Louis Blanc y proclamait la supériorité de Rousseau, inspirateur de 93 qui avait été une révolution sociale, sur Voltaire, qui ne pouvait revendiquer que 89, révolution exclusivement politique : « Si c'était à Voltaire, disait-il, que la France devait la liberté, c'était à Jean- Jacques qu'elle était redevable de l'égalité et de la fraternité. » Ces idées reparaîtront, développées, dans son Histoire de la Révolution. L'article fut inséré, mais Carrel, qui était volitairien, refusa d'en attacher l'auteur, d'une manière fixe, au National.
Rodde étant mort en 1836, les propriétaires du Bon Sens firent choix d'un autre rédacteur en chef que Louis Blanc. Tous les collaborateurs se révoltèrent contre cette décision et menacèrent de se retirer. Et pourtant, il était le plus jeune. Les actionnaires durent céder, et il fut nommé rédacteur en chef le Ier janvier 1837. Il résigna ses fonctions au bout de dix-huit mois, à la suite d'une divergence d'opinion avec les actionnaires sur la question des chemins de fer, qui devaient être, selon lui, construits et exploités par l'Etat, et non par des compagnies particulières. « Dans cette polémique, dit M. Tchernoff, il affirmait déjà le rôle qu'il assignait à l'Etat. » Louis Blanc fut suivi par ses collaborateurs, et le journal tomba. « Sous sa direction, dit Sarrans, le Bon Sens avait exercé une remarquable influence sur le parti démocratique, en rapprochant et associant dans un but commun l'école politique et l'école sociale, l'une comme but,
P( iK TRAITS D HIER
l'autre comme moyen, » Cette feuille ne se contentait pas de travailler à instruire les ouvriers, Lonnes leur étaient ouvertes ; « beau-
. l'entre eux. a déclaré Louis Blanc, parurent dans cette arène intellectuelle, et il se trouva que des tailleurs, des cordonniers, des ébénistes, cachaient des hommes d'Etat, des philosophes, des poètes. »
\ c ue, Louis Blanc était en possession d'une considération
suffisante pour lui permettre de ne plus dépendre d' autrui et d'avoir un journal à lui. 11 fonda, le 15 janvier 1839, la Revue du Progrès polit. . cial et littéraire. Avec une activité infatigable, il ne se
is à y dénoncer la corruption du régime bourgeois et capitale luillet. il y exposa ses idées de réformes sur les sujets les plus divers, dans un esprit nettement républicain et démocratique : le suffrage universel, l'abolition de l'esclavage aux colonies, le relèvement de la condition civile de- Eemmes, le divorce, la réorganisation du système pénitentiaire, celle de l'instruction publique, la liberté de la presse, de réunion, d'association, etc., n'eurent pas de plus ardents parti-ans que lui.
Le prince Louis Bonaparte ayant publié sa brochure les Idées napoléoniennes, il y répondit par un article virulent, où, après avoir démoli pièce à pièce l'échafaudage d'audacieux mensonges par lesquels le prince se flattait de séduire le peuple, il prédisait qu'une restauration bonapartiste se saurait être que « le despotisme moins la gloire, les courtisans sur nos têtes moins l'Europe à nos pieds, un grand nom moins un grand homme ! L'Empire enfin, moins l'Empereur ! » (15 août 1839). Le lendemain soir, comme il rentrait chez lui, rue Louis-le-Grand, un misérable lui asséna un coup de casse-tote. A ce propos, il se produisit un fait curieux de télépathie, qui inspira, dit-on, à Alexandre Dumas son drame émouvant des Frères Corses. Le frère de Louis Blanc, Charles, de passage à Rodez. ma une telle angoisse au moment même où ce lâche attentat avait lieu qu'il écrivit précipitamment à Paris pour avoir des nouvelles. Louis Blanc dut garder le lit pendant trois semaines. Quant 1 ugre--eur nocturne, on ne l'a jamais connu.
C'est dans la Revue du Progrès, le Ier aoûlt 1840, que parut, avant d'être réimprimé en volume, Y Organisation du Travail, qui contenait son plan de réforme économique de la société. L'ouvrage eut un retentissement considérable. Nous y reviendrons tout à l'heure.
Précisément à la même date, il publia le premier volume de l'Histoire de Dix ans (1830-1840). Les deux ouvrages se complétaient en quelque sorte l'un l'autre. Dans le premier, il indiquait par quoi devait être remplacée, au nom de la justice et pour le bien général, la société privilégiée et capitaliste, cause de la misère; le second mettait en scène les membre- de cette société elle-même, scrutait les origines de la bourgeoisie et montrait comment elle avait usé du pou-
voir que la Révolution de Juillet avait remis entre ses mains. 11 y avait une réelle audace à s'attaquer ainsi à la grande puissance du moment : le public en récompensa l'auteur par l'accueil enthousiaste qu'il fit à son œuvre : en quatre années, 1841-1845. l'Histoire de Dix Ans, qui comprit cinq volumes, eut quatre éditions. On goûta d'autant mieux la verve, l'esprit mordant, les traits polis, aiguisés, du narrateur, que la presse, à cette époque, était bâillonnée par les lois de septembre, qui avaient suivi l'attentat de Fieschi. La tentative, cependant, présentait de grandes difficultés : les documents officiels secrets faisaient naturellement défaut à Louis Blanc. Il y suppléa par des souvenirs personnels de journaliste, et par les renseignement-, les confidences, les anecdotes, souvent piquantes, toujours caractéristiques, que lui fournirent à profusion les personnages illustres qu'il fréquentait, François Arago, Lamennais, Béranger, George Sand, Berner, etc.. ainsi que la société aristocratique du faubourg Saint-Germain, où il était recherché, moins à cause de sa noble parenté maternelle, que pour son esprit, ses manières distinguées et la' curiosité qui s'attachait à la personne d'un homme tout jeune encore et déjà célèbre. Cette dernière fréquentation, a-t-on hasardé à dire, fit de Louis Blanc un pamphlétaire au service du parti légitimiste. Pure calomnie : jamais il n'abdiqua sa dignité politique, et les plus violents adversaires de la branche aînée des Bourbons et de leurs partisans n'ont pas émis un jugement plus sévère que le sien sur ses soi-disant alliés : « Les Bourbons sont entrés en France portés sur les flots de l'invasion, dont ils furent comme l'écume ».
Il faut lire, à ce sujet, dans la brochure que AI. Charles Edmond, ami et exécuteur testamentaire de Louis Blanc, publia quelques semaines après sa mort, les détails si intéressants du chapitre intitule : « Comment Louis Blanc s'y est-il pris pour se procurer les documents nécessaires, pour pénétrer dans les secrets intimes des hommes marquants de l'époque, pour leur arracher souvent des vérités fort délicates à avouer, à être publiées surtout » (1).
Si l'Histoire de Dix Ans n'est pas un pamphlet, comme on s'est plu trop souvent à le répéter, l'auteur voulut en faire avant tout un acte de guerre. — et les événements prouvèrent par la suite que le coup avait porté. L'impartialité était, à n'en pa> douter, dans ses voeux, mais son âme ardente, le but qu'il se proposait l'entraînèrent plus d'une fois à y déroger, et il se faisait certes illusion à lui-même quand il écrivait : « J'ai le désir sincère de ne pas mêler une amertume trop grande à ce récit des souffrances et des humiliations de mon pays; car les devoirs de l'historien sont austères et l'on exige de lui qu'il commande le calme à son cœur. » fn. 462).
(1) Les Célébrités contemporaines : Louis Blanc, par Ch. Edmond.
104 P< >RTRAITS D HIER
Il n*en reste pas moins que l'Histoire de Dix Ans est une œuvre rique remarquable par lelévation et l'éclat du style, la vivacité du récit, l'art du portrait que Louis Blanc excelle à graver. Citons ces lignes pour exemple : « Un peuple déchaîné, victorieux et maître de lui ; trois générations de rois fuyant sur les mers ; la bourgeoisie apaisant la foule, reconduisant, se donnant un chef; les nations qui s'agitent trompées dans leur espoir et regardant du côté de la France immobile sous un roi nouveau; l'esprit révolutionnaire flatté d'abord, comprimé ensuite, et finissant par éclater en efforts prodigieux ou en scènes terribles : des complots, des égorgements ; trois cents républicains livrant bataille dans Paris à toute une armée; la propriété attaquée par de hardis sectaires ; Lyon soulevé deux fois et inondé de sang: la duchesse de Berry ressuscitant le fanatisme de la Vendée et flétrie par ceux de sa famille ; des procès inouïs ; le choléra ; au dehors, la paix incertaine, quoique poursuivie avec une obstination ruineuse; l'Afrique dévastée au hasard, l'Orient abandonné; au dedans, nulle sécurité : toutes les révoltes de l'intelligence et des essais fameux : l'anarchie industrielle à son comble ; le scandale des spéculations aboutissant à la ruine; le pouvoir décrié; cinq tentatives de régicide ; le peuple sourdement poussé à de vastes désirs ; des sociétés secrètes ; les riches alarmés, irrités, et à l'impatience du mal joignant la peur d'en sortir... tel est le tableau que présente l'histoire des dix dernières années. )> (n, i).
Au surplus, si les peintures sont parfois poussées au noir avec excès, si ses critiques contre le gouvernement de Juillet sont souvent acerbes et injustes, l'auteur a une excuse dans son cœur et dans son ardent patriotisme.
« Chacun pour soi, chacun chez soi, ont dit les chefs de la bourgeoisie triomphante : hideuse et lâche maxime qui contient toutes ^pressions jusqu'à ce qu'elle enfante tous les désordres. L'erreur de la bourgeoisie a été de croire que, là où il n'y a pas égalité dans les moyens de développement, la liberté suffit au progrès et à la justice. Mais qu'importe le droit de s'enrichir accordé à tous, quand les instruments de travail et le crédit n'appartiennent qu'à quelques-uns ! La véritable liberté consiste, non pas dans le droit, mais dans le pouvoir donné à chacun de développer ses facultés. C'est pour se refuser à cette évidence que la bourgeoisie s'expose à voir des milliers de combattants se lever avec ce cri : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant! ». Aussi la destruction d'un semblable despotisme est-elle une affaire de science et non de révolte. C'est le principe qui est impie et la situation qui est coupable. La faute n'est point aux choses, elle est aux hommes. On ne se venge pas d'un principe, on le remplace: on ne punit pas une situation mauvaise, on la change ». Et Louis Blanc faisait entendre dès 1841, ces paroles prophétiques :