L'OISEAU GERTRUDE
A Monsieur Molard.
Légende Norvégienne
C'était du temps où Jésus, sur la terre, Sauveur du monde et vainqueur du trépas, Se promenait avec l'apôtre Pierre Pour visiter les peuples d'ici bas.
Un soir d'hiver que la bise était rude, Et, par les bois, le chemin hasardeux, Chez une vieille, ils entrèrent tous deux : Elle était pauvre et se nommait Gertrude. Un petit feu de branches de sapin Dans le foyer luisait, au fond du bouge ; Elle portait une cornette rouge, Et sur sa table elle faisait son pain.
(1) Publié dans la « Revue Contemporaine », 15 Juin 1860.
Ayant marché, le Seigneur avait faim :
« Un seul gâteau, pour y goûter, ma bonne ! »
— « Entrez, dit-elle, on vous en donnera ; « Je l'ai pétri, sans le dire à personne, « D'un seigle frais qui le parfumera ! »
La femme, alors, coupant la pâte brune, En mit un peu sous son rouleau glissant. Mais cette pâte allait s'élargissant, Et le gâteau fut grand comme la lune !
« Avec si peu, faire un gâteau pareil !
« J'en prendrai moins », dit la vieille chenue,
Qui parlait bas et qui tenait conseil.
Elle en prit moins. Une force inconnue
Fit l'autre pain grand comme le soleil !
Elle y touchait et n'y pouvait pas croire ! Prenant la pâte une troisième fois, Sur son pétrin poli comme l'ivoire, Elle en roula l'épaisseur d'une noix.
« Ce pain moins gros sera plus présentable », Pensait Gertrude, assez hors de saison.
Mais, ô miracle à troubler la raison ! Fougueuse, énorme, ondoyante, indomptable, Comme une mer qui monte à l'horizon, La pâte étrange avait franchi la table, Et la galette emplissait la maison !
« Vous le voyez ! vous le voyez ! dit-elle,
« Je ne saurais vous pétrir un gâteau.
« Ceux-là sont faits sur un si grand modèle
« Qu'on les vendra pour les gens du château !
« Ce ne sont point de ces pains qu'on partage !
« Fermez ma porte, adieu ».
Mais, le Seigneur :
« Femme ! ayant moins tu m'offrais davantage, « Kt l'abondance a rétréci ton cœur !
« Je suis ce Dieu que ton orgueil oublie ! »
II écarta son manteau large :
« Vois !
« Tout mon flanc saigne et j'ai, par ta folie, « Un clou de plus qui m'attache à ma croix ! »
Sa voix roulait au loin, comme un tonnerre ! L'enfer flambait dans son regard vengeur ! Et de la voûte, un rayon de lumière Semblait tomber sur le grand voyageur !
a Puisque si tôt ta charité s'émousse,
« Va, cria-t-il, le monde te repousse.
« Tu n'es plus femme et tu seras oiseau,
« Souffrant, l'hiver, faute d'un brin de mousse,
« Criant, l'été, pour avoir un peu d'eau ! »
Il fit un signe.
Et par la cheminée, La vieille femme, en piaulant, s'envola Dans la forêt. — C'est depuis ce temps-là Qu'elle gémit, au fond des bois, damnée !
L'oiseau Gertrude est un oiseau du Nord, Qu'on plaint partout pour les maux qu'il essuie. Il fait son nid au creux d'un arbre mort, De sa voix rauque il appelle la pluie ; Et, quand il passe, on reconnaît encor Sa coiffe rouge et son dos noir de suie !