‹ Louis DavidChapitre 1 sur 12 · Louis David · texte numérisé non relu

Louis David

De son vivant, Louis David a connu l'extrême gloire. Par contre, sa mémoire a eu à souffrir du mépris le plus injuste.

Desservi par des disciples enthousiastes mais souvent sans génie, qui s'en tinrent à la lettre et non à l'esprit, David a été considéré, pendant le cours du xixe siècle, comme le pire des réacteurs. Il avait, disait-on, étouffé l'art du xvme siècle et, s'il n'avait tenu qu'à lui, le tumultueux mouvement romantique ne se fût jamais picturalement affirmé. On ne lui pardonnait pas non plus d'avoir accepté de jouer un rôle politique. Ah ! si, comme tant d'autres, il se fût enfui à Goblentz afin d'exécuter à l'abri des passions, sous une protection royale, quelquesuns de ces beaux portraits sur le mérite desquels tout le monde est d'accord, on eût certes passé condamnation. Mais il partagea les enthousiasmes et les haines de son époque, il joua un rôle î C'était trop. La clameur fut générale : « A bas le tyran ! »

La critique revient, il est vrai, à un jugement plus sain, partant plus favorable.

On a trop oublié qu'au moment où David s'affirma, l'art du xvme siècle agonisait, ses derniers représentants tombaient dans la fadeur et le ridicule. L'art exigeait une orientation nouvelle. Pour combattre la joliesse et le factice, David imposa, il est vrai, la superstition de l'antique, et quel antique : le romain! Mais cette superstition n'allait pas sans un retour à la nature, à l'observation. Les disciples de Le Moyne et de Boucher ne regardaient plus le modèle, encore moins l'homme. David revint au modèle et chercha à concilier la part de vérité qu'il accusait et la fausse beauté antique, la seule qu'il fût à même de connaître. C'est une étape. Il appartenait à Ingres et aux artistes du xixe siècle de revenir complètement à la vie et à la vérité. David fut théâtral dans les Horaces, le Socrate, les Sabines, mais véridique dans le Marat, le Sacre, ses beaux portraits. Il est l'indispensable précurseur de l'école réaliste du xixe siècle. Le fougueux Géricault le sentit bien, lui, qui fit le pèlerinage de Bruxelles pour saluer David exilé. Gros et Ingres sont sortis de David. Et il est permis de penser que Courbet n'eût pas renié le Marat, ni Manet, le Bara.

On s'est efforcé, dans ce petit livre, d'expliquer l'artiste et l'homme. On L'a fait sans phrases, le plus véridiquement possible. Les faits sont ici trop éloquents pour qu'on ait songé à les farder.

Jacques-Louis David est né à Paris, le 30 août 1748, quai de la Mégisserie, où son père, Maurice David, faisait le commerce des fers. Les ascendants de celui-ci ne tenaient en rien à Fart. Au contraire, la famille de sa femme, Marie-Geneviève Buron, était en relations suivies avec des artistes. Le père de Mme David était maître maçon, un de ses oncles, architecte, et ses deux sœurs avaient épousé, l'une Jacques Desmaisons, architecte du roi, membre de l'Académie royale d'architecture, l'autre Marc Desisfontaux, maître charpentier. Enfin, si, des recherches de Jal, il n'apparaît pas que David ait réellement été apparenté à François Boucher, il est permis de supposer que celui-ci était un très vieil ami de la famille. Son opinion décida, au reste, de l'avenir de David.

A l'âge de sept ans, Louis David fut mis en pension à Picpus. Mais, quelques mois après, son père, qui avait acheté une charge de commis aux Aydes, du département de Beaumont-sur-Auge, ayant été tué en duel dans cette ville, le 2 décembre 1757, Mme David rappela le jeune Louis, près d'elle, et le confia à un répétiteur dont les élèves suivaient les cours du collège de Beauvais. Il termina ses études au collège des Quatrc-Nations où il resta jusqu'en rhétorique. De temps à autre il s'échappait pour suivre les cours de dessin que l'Académie de

Saint-Luc avait ouverts près du Haut-Moulin, dans une ancienne chapelle.

Il n'était point dans l'idée de ses parents de faire de Louis David un peintre. On le destinait à l'architecture. N'avait-il pas, pour le guider et lui faciliter l'accès de la carrière, ses oncles Desmaisons et Buron? Celui-ci était particulièrement libéral. Il avait aidé Sedaine à ses débuts. De même, lorsque le jeune David insista pour être peintre, lui et sa femme plaidèrent les premiers la cause de leur neveu. Les autres membres de la famille s'étant laissé convaincre, Louis David fut présenté à Boucher. Le célèbre artiste reconnut dans les études et croquis qui lui étaient soumis des dons véritables, mais se sentant trop âgé pour diriger le débutant, il le recommanda à Vien qui avait un atelier d'élèves. Vien était l'apôtre de la réforme néo-classique, et cela ne laissait pas que d'inquiéter un peu Boucher: « Vous irez chez Vien, dit-il à David, c'est un bon peintre et qui professe bien ; il est un peu froid, mais venez me voir souvent, et lorsque vous m'apporterez vos ouvrages, je corrigerai le défaut de ce maître en vous apprenant à mettre de la chaleur et à casser un bras et une jambe avec grâce. »

Chez Vien, David eut comme condisciples Regnault, Vincent, Ménageot qui devaient laisser un nom. Il fit de rapides progrès. Aussi, dès septembre 1 706, fut-il admis à suivre les cours de l'Académie royale de peinture et de sculpture qui menaient à la bourse de séjour à Rome. Mais, plusieurs années devaient s'écouler avant qu'il obtînt

Cliché Lévy.

(peint pendant sa détention à l'Hôtel des Fermes). (Musée du Louvre.)

LOUIS DAYID. 11

la récompense suprême. Caractère orgueilleux et susceptible, David eut, en attendant le jour du triomphe, bien des mortifications à subir. Le chemin qui le mena au succès fut souvent âpre et son caractère garda toujours l'empreinte des souffrances endurées.

En 1770, David tenta, en vain, de monter en loges. Admis à concourir en 1771, il obtint un second prix avec le Combat de Mars et de Minerve, conservé au Louvre. Il faillit même, dit-on, enlever le premier prix, mais Vien, mécontent de voir David concourir sans son assentiment, aurait insisté pour que la récompense suprême ne lui fût pas accordée.

En 1772, David est admis le premier en loges. Malgré ce présage heureux, il n'obtient pas le prix. A vrai dire, la fatalité s'en est mêlée. Sa toile, Diane et Apollon percés de flèches par les enfants de Niobé, s'est craquelée. Cependant il lui semble qu'un jury équitable aurait dû passer outre et le juger sur son savoir reconnu. Aigri par cet insuccès, il tente de se suicider et il faut toute l'éloquence de Sedaine et l'amitié de Doyen pour lui faire reprendre courage. Nouvel échec en 1773, année où il voit Peyron remporter le prix avec une Mort de Sénèque.

Mil sept cent soixante-quatorze le venge. Il a traité avec habileté et élégance le sujet proposé : Éristrate découvre la cause de la maladie d 'Antiocluis dans son amour pour Stratonice. Aussi, durant la semaine qui suit la Saint-Louis, a-t-il la satisfaction de voir les artistes et les amateurs s'arrêter

avec intérêt devant sa composition. Elle ne fait pas encore prévoir un réformateur. C'est une peinture dans le goût du xviii6 siècle, couleur vive, gestes affectés, mais avec de réelles qualités. Cette fois le prix tant désiré lui échoit sans opposition.

Il n'a pas eu que des mécomptes durant les années écoulées. En dehors de sa bonne tante Buron qui lui a tant facilité l'accès de la carrière artistique, il bénéficie parmi ses confrères de précieuses amitiés. C'est ainsi que, sur les conseils de certains, Mlle Guimard l'a chargé de terminer les décorations esquissées par Fragonard dans la belle maison que lui a construite, chaussée d'Antin, Ledoux, l'architecte à la mode. La célèbre danseuse a été si satisfaite du travail de David qu'elle lui a commandé son portrait et l'a récompensé généreusement. David n'était pas alors un débutant comme portraitiste. Il avait déjà peint l'oncle et la tante Buron, ainsi que Sedaine, qui lui avait fait obtenir un logement au Louvre.

David va partir pour Rome.

C'est un jeune artiste convaincu de son mérite et imbu des préjugés de l'école de Boucher, malgré son séjour à l'atelier de Vien. A Cochin qui lui dit : « N'allez pas faire à Rome comme tant d'autres, tachez de ne pas vous y couler, rappelez-vous sans cesse votre charmante composition de Sénèque », David répond: « L'antique ne me séduira pas, il manque d'entrain et ne remue pas. » Hélas ! ce seront justement ce manque d'entrain et cette immobilité qui séduiront, au delà du raisonnable, David.

Avant que d'aller à Rome, David était tenu de séjourner à l'Ecole royale des élèves protégés. Mais Vien, venant d'être nommé directeur de l'Académie de France à Rome, le maître et l'élève partirent de compagnie, le 2 octobre 1775.

Les chemins sont mauvais, et prolongés les séjours dans les villes. On a le temps de voir, réfléchir et comprendre. Dès Parme où triomphe Corrège, les convictions de David sont ébranlées. A Florence c'est encore autre chose. Puis, quel trouble, quelle révolte peut-être devant le naturalisme des Rolonais! Par réaction, cette révolte se change bientôt en admiration. L'étudiant croit découvrir ici, seulement, les lois d'un art parfait. Rome, avec la Sixtine, les Stances, n'étonnera pas davantage David. Il ne verra tout d'abord en Raphaël,, en Michel- Ange, qu'une étape devant mener à Garrache. A son arrivée à Rome, le réaliste qui est en lui, — malgré lui, — se révolte. David délaisse les grands modèles pour courir les rues, la campagne voisine, ainsi qu'en témoignent les centaines de dessins au crayon ou à la plume, lavés d'encre de Chine, qu'il a exécutés les premiers temps de son arrivée en Italie. Puis il revient aux Garraches, au robuste Valentin. Il ne monte guère plus haut, mais s'égare parfois plus bas, vers le Guide. Erreur passagère, ce peintre aimable n'est pas fait pour le colérique David. D'un intérêt bien supérieur sont les deux autres. De la vigueur de Carrache et du Valentin, dont il copie la Cène, et de la noblesse du Dominiquin, il se fera, très vite,

un semblant de style personnel. Ajoutez à cela des études répétées d'après les bas-reliefs delà colonne Trajane. Oublieux dès lors des promesses à Gochin, de ses succès d'école, notamment de cette figure de la Douleur dont le maniérisme lui avait valu la première place au concours d'expression de 1773, il s'efforce de châtier son dessin et d'employer des tonalités vigoureuses.

Les correspondances de Rome signalent David comme un esprit inquiet, soupçonneux. 11 s'isole, craignant qu'on ne le copie, que ses camarades ne surprennent ses secrets. Cependant le travail en commun, l'enseignement mutuel a du bon. C'est à un élève, au jeune sculpteur Lamarie, qui a l'autorisation de venir travailler avec les pensionnaires royaux, que David doit la réforme de son dessin. A David qui, habitué à chercher l'effet au moyen de hachures, s'étonnait de la ténacité avec laquelle Lamarie s'efforçait d'obtenir l'équilibre avec le seul trait, celui-ci disait : « Crois-tu que le dessin gît dans quelques hachures plus ou moins bien faites? Le dessin est dans le trait; mets dedans ce que tu voudras. » Et David, avec la ténacité qu'il apporte en toutes choses, réforme son dessin, sa façon d'exprimer. Lui, l'orgueilleux, s'humilie devant Lamarie, qui, absolu, créateur d'un nouveau jargon, encourage ainsi David : « Ça vient, mais ça n'est pas tout à fait ça... Vois-tu, il faut dans ton trait des crampons et des roulettes. » Et David aura des crampons et des roulettes dans son dessin, et ses émules, Regnault « le père la Rotule », ses élèves, encore plus. Il arrivera même un

Page 1