LE PAPE PIE VII
(Musée du Louvre.)
des Bourbons. Aussi, afin de parer à toute éventualité, les tableaux du Sacre et des Aigles, les portraits de Napoléon et divers autres œuvres furent retirés de l'atelier du peintre et cachés. Les craintes étaient vaines. Le gouvernement de Louis XVIII n'inquiéta point David, tout au plus l'éloigna-t-on de certaines cérémonies. Il fut, par exemple, prié de ne pas assister à la distribution des prix de Rome, présidée par le duc d'Angoulcmc; on ne l'encouragea pas non plus à envoyer ses œuvres au Salon. Par contre, il ne lui fut pas interdit d'exposer dans son atelier les Sabines et Léonidas revenus de leur cachette. Les étrangers, si nombreux alors à Paris, firent la fortune de cette exposition. Chacun était curieux de voir les travaux d'un peintre célèbre qu'on ne pouvait alors admirer qu'en France, deux ou trois de ses œuvres seulement ayant passé la frontière. Seule, cette exposition rappela donc le nom de David qui, enfermé dans son atelier, achevait les portraits commencés et mettait au point diverses compositions, notamment un Apelle cl Campaspe qu'il devait exécuter en exil.
Mais voilà qu'à la fin de l'hiver de 181 5 survient un grave événement. Napoléon a touché la terre de France; le 20 mars, il est à Paris. Ceux qui étaient condamnés au silence et aux vexations respirèrent. Certes, l'avenir menaçait. Mais qu'importait le futur, obscur et incertain, si le présent était prometteur? Et puis, des hommes qui avaient vécu Quatre-vingt-treize ne pouvaient s'émouvoir d'un instant d'incertitude. David fut des premiers à
saluer Napoléon. Sous le prétexte d'admirer Léonidas, récemment achevé, celui-ci rendit courtoisement sa visite au peintre qu'il nomma commandeur de la Légion d'honneur, tandis que ses fils et gendres étaient réintégrés dans leurs fonctions et grades avec avancement.
Avec tous les libéraux, David signa les fameux actes additionnels qui excluaient les Bourbons du trône. Jamais, depuis les sombres jours de la domination de Robespierre, le peintre n'avait pris une détermination aussi périlleuse. Napoléon vaincu, c'était s'exposer irrémédiablement à la vengeance du gouvernement royal. Ce qui arriva. Au commencement de 1816, une loi condamnait à l'exil les régicides signataires des actes additionnels.
David n'avait pas attendu cette loi pour mettre en sûreté ses œuvres et sa personne. Aussitôt la nouvelle de la défaite définitive de Napoléon connue, il avait fait recouvrir de céruse le Lepelletier et le Marat, couper en trois morceaux le Sacre et les Aigles et les avait fait acheminer avec d'autres œuvres dans un port de l'ouest de la France ; lui-même était parti pour la Suisse. La loi d'exil votée, il choisit pour résidence Bruxelles, Rome lui étant interdit.
11 avait alors soixante-sept ans. Son talent déclinait, mais sa gloire était grande. Avec beaucoup de bassesse, il aurait peut-être obtenu sa grâce. Il eut assez de caractère pour résister aux prières de ses élèves et de certains amis qui voulaient le retenir et ,fort dignement, il prit le chemin de l'exil en compagnie de ses anciens collègues, Sieyès, Cavaignac, Letourneur, Cambacérès et Thibaudeau.
Son arrivée à Bruxelles fut un triomphe. Ses élèves belges Odewaere, Navez, Paelinck, Moll, Stapleaux, clamèrent sa gloire. Le roi Guillaume Ier fut d'une courtoisie charmante. Aussi, lorsque le roi de Prusse l'invita à passer à Berlin, en lui garantissant un traitement supérieur à celui que Napoléon lui servait comme premier peintre, s'empressa-t-il de refuser. David aimait les Flandres, leur lumière, leur vie large, leurs peintres. Les quelques excès de couleur qu'il se permit vers 1788-89 et après 1815 correspondent à des séjours en Belgique. Ce n'est pas en vain que David avait autrefois daté une de ses lettres d'Anvers, « à l'ombre de l'épée de Rubens ».
Dans Bruxelles, la ville d'Europe qui, avec Vienne, ressemble le plus à Paris, David ne se sentit pas dépaysé; il adorait la musique, le théâtre et était servi à souhait. Aussi se mit-il avec ardeur au travail. Mais l'âge lui venait. Sa main n'était plus aussi ferme ; ses yeux faiblissaient, il devait porter des lunettes. Les mieux intentionnés parmi ses élèves avaient déjà eu occasion d'établir une comparaison défavorable entre les morceaux du Léûnidas dessinés ou peints avant 1804, et ceux récemment achevés. La décadence ne fit que s'accentuer dans Y Amour quittant Psyché, Télémaque et Eucharis, la Colère d'Achille, la Bohémienne disant la bonne aventure, et surtout dans Mars désarmé par Vénus et les Grâces (1824), où le dessin lourd et la couleur vulgaire aggravent une composition sans esprit. David avait alors, il est vrai, soixante-seize ans et la maladie interrompait fréquem-
ment son labeur. Mais la curiosité que provoquait un tableau de David était telle que cette toile, exposée à Bruxelles au profit des hospices de Sainte-Gertrude et des Ursulines, attira nombre de visiteurs. Ce succès poussa l'un des fils de David, Eugène, à organiser, à Paris, rue de Richelieu, au coin du boulevard, une exposition des œuvres de son père où les premiers travaux du peintre : Andromaque , les figures <ï Hector, de Patrocle , de Romiilus, la copie de la Cène, d'après Valentin, accompagnaient les productions récentes et notamment le Mars. La presse ne manqua point de commenter les dernières œuvres de David. Il y eut des éloges outrés et des critiques. Adolphe Thiers, dans un article de la Revue Européenne, écrivit fort justement à propos du Mars désarmé par Vénus et les Grâces : « Admirc-t-on les belles lignes, les couleurs éclatantes, même au détriment de la vérité? Ce tableau doit être déclaré un chefd'œuvre, car il est à l'extrémité de la route où s'est engagé M. David. Pense-t-on, au contraire, que le style ne doit pas aller jusqu'à la prétention académique, que le dessin ne doit pas aller jusqu'à l'imitation des statues, la couleur jusqu'à un fatigant cliquetis de tons, jusqu'à une transparence affectée et au luisant du verre? Alors on considérera le tableau de M. David comme un ouvrage renfermant de belles parties d'exécution, mais dangereux peut-être à proposer comme modèle, et enfin, comme le dernier terme d'un sytème qui fut bon quand il servait de correctif, qui ne l'est plus quand il tend vers un
excès qui a besoin lui-même d'être réprimé à son tour. »
Dans les portraits exécutés durant l'exil par David, la décadence est moins sensible. Si le dessin et la facture s'amollissent un peu, par contre, l'observation demeure. Et puis, les théories, les dangereuses théories n'ont que faire ici. C'est le temps où il exécuta les portraits du général Gérard, d'Alexandre Lenoir, du comte de Tu renne, de la comtesse Vilain XIV et de sa fille, de Mlle Juliette de Villeneuve, du prince de Gàvre et ceux de ses compagnons d'exil, Alquier, Sieyès et Ramel dont il portraitura aussi la femme. Enfin, une série de portraits fort intéressants, par exemple ceux des filles de Joseph Bonaparte, de Mme Van Thieghem et de ses deux filles, furent exécutés sous les yeux de David, mais non par lui, à ce qu'il semble.
L'exposition de la rue de Richelieu marqua le dernier triomphe de David, à Paris. Son départ de France avait forcément amoindri son influence. Afin de perpétuer son enseignement, ses élèves s'étaient adressés à Gros. Celuici, selon sa propre expression, (des prit en dépôt ». Mais quelque chose était changé. D'autres tendances s'affirmaient. Les romantiques se levaient, qui allaient faire bon marché des théories davidiennes, compromises, au reste, par quelques disciples sans génie ni originalité. La petite phalange groupée autour de Gros faisait face à l'ennemi le mieux qu'elle pouvait. En 1823, sur l'initiative de Gros qui fut, tout le temps de la proscription de David, le plus dévoué et le plus exquis des amis, une médaille en l'honneur de David avait été gravée par Galle
et portée à David par Gros lui-même, au nom de toute l'école ; Debrct, l'ancien massier et le doyen de l'atelier, réunissait aussi ses camarades en un banquet annuel. Pour perpétuer le souvenir de ces agapes, Debret avait soin de lithographier un dessin de David dont les facsimilés étaient distribués à chacun des convives. On ne se séparait jamais sans envoyer un salut au proscrit. Beaucoup faisaient le pèlerinage de Bruxelles. Il se trouvait même, parmi les voyageurs, des jeunes gens de l'autre camp. Un visiteur frappa un jour à l'atelier de David. C'était Géricault, le porte-fanion du groupe où Delacroix n'était encore que simple soldat.
Ces sympathies spontanées doraient la vieillesse de David que la paralysie gaguait. Il s'efforçait cependant d'aller chaque soir au théâtre de la Monnaie, où un fauteuil lui était réservé. Un jour il ne vint pas. Puis un autre. Ses absences se multiplièrent. C'était la lin. Il s'éteignit le 29 décembre 1825.
Les hommes de la Restauration restèrent inflexibles. Ils interdirent au mort, malgré les supplications et démarches de la famille, des amis et des disciples, la terre de France. David repose encore aujourd'hui au cimetière de Saint-Josse-ten-Noode.
David a traduit avec un rare bonheur les sentiments de son époque. Il a laissé sur ses goûts, ses allures, des documents essentiels qui sont le plus souvent autant de chefs-d'œuvre. Certes David s'est parfois trompé. Il a réagi avec violence et tyrannie contre l'école du xvme siècle.
Mais lorsqu'au Louvre et dans certains musées et églises de province on voit l'état d'abaissement de celte école au moment où David modiiia l'orientation de l'art français, lorsqu'on constate la fadeur des tonalités, la fausseté des expressions, le maniérisme de composition de la plupart des œuvres de Vincent, de Noël Hallé, de Berthélémy, de LeBoutcux, derniers représentants de l'école de Le Moyne et de Boucher, il est permis de soutenir que l'action de David fut utile, indispensable. Ses théories ont été arides, et rebutantes parfois, mais elles orientèrent l'art vers la simplicité et la franchise et permirent au génie d'Ingres de s'affirmer. Le premier réformateur, Vien, est peu de chose, David est beaucoup, Ingres est tout.
Qu'on songe aussi aux élèves qu'il a formés : à Gros, lr fougueux peintre de batailles, à Gérard qui fit tant de beaux portraits, à Ingres déjà cité, à Girodet, à Biescner, à lsabey, à Granet, à Rude qui, pouvant aller à Rome, préféra suivre son maître en exil, et à tant d'autres dont les œuvres sont faites de science, de savoir, et parfois d'audace. Certes, parmi ces élèves, il y eut des médiocres, des pédants qui firent souche et enlizèrent l'enseignement davidien dans un byzantinisme absurde dont se ressentit l'art français durant une partie du xixc siècle. Mais à cela que faire? Quelle école est exempte de lie? Combien de barbouilleurs se réclament de Manet et de Renoir, et de médiocres dessinateurs, de Degas !
Maintenant, si, laissant de côté le théoricien et le professeur, on ne considère que l'exécutant, on peut affirmer
que l'artiste qui a peint le Marat, les tableaux du Sacre et des Aigles, les portraits de Lavoisicr et de sa femme, ceux de Mmes de Sorcy-Thelusson et d'Orvilliers, de M. et Mme Seriziat, du flûtiste Devienne, du pape Pic VII et tant d'autres œuvres de premier ordre doit être rangé non seulement parmi les plus grands artistes de France, mais parmi les plus illustres de tous les pays.
L'art de David, après avoir été louangé au delà du raisonnable, a souffert d'un mépris de mode. Il a fallu, pour que la gloire du peintre s'affirmât à nouveau et pour toujours, le labeur d'un siècle. On a vu beaucoup des œuvres que nous avons citées aux expositions des Alsaciens- Lorrains, des Portraits du siècle, aux Gentennalcs de 1889 et de 1900. Chaque fois l'admiration a été plus forte, le succès plus unanime. Le caractère de l'homme fut souvent détestable, le talent du peintre ne fut jamais quelconque. David vécut une époque ardente et accepta la lutte, entière, intégrale. — C'est très beau. — Il n'y a que les médiocres qui ne se trompent pas.