MADEMOISELLE CHARLOTTE D U V A L-D 0 G N E S
(appartient à M. le colonel Harduin de Grosville).
destine au tribunal de la ville de Gènes. Comme toujours, Napoléon se refusa à poser. Or, ce qui passionnait David portraitiste, c'était l'étude de la physionomie du modèle. Oblige d'être superficiel, il se désintéressa donc de cette œuvre, qu'il lit exécuter d'après une esquisse sommaire par son élève Georges Devilliers, un artiste doué d'un pinceau habile et expéditif. L'œuvre avait des faiblesses. Elle fut justement critiquée par l'entourage impérial. Napoléon ne cacha point son sentiment, comme en témoigne cette lettre adressée, le 4 juillet 1806, au comte Daru : « Je viens devoir le portrait qu'a fait de moi David. C'est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts que je ne l'accepte point et ne veux l'envoyer dans aucune ville, surtout en Italie où ce serait donner une mauvaise idée de notre école. »
La mésaventure qui arrivait à David n'avait point tardé à être connue. Ses ennemis se réjouissaient. 11 eut cependant une consolation. L'un d'eux, Regnault, avait également exécuté un portrait de l'Empereur et son œuvre n'avait pas été plus goûtée que celle de David. Celui-ci, rencontrant son collègue à l'une des séances de l'Institut, lui dit: « Eh bien, Regnault, l'Empereur n'est pas content de nos portraits. Peut-être est-ce bien parce que je n'ai pas peint le mien, comme on le dit, et que tu as peint le tien, toi ! »
David devait bientôt prendre sa revanche, et d'une façon plus noble, en affirmant sa science dans deux vastes compositions qui placent son nom très haut dans l'histoire de l'art.
Quatre cérémonies avaient signalé l'avènement de Napoléon au trône : le Sacre et l'Intronisation de l'Empereur, la Distribution des aigles, la Réception de l'Empereur à l'Hôtel de Ville. Les deux premières eurent lieu à Notre-Dame le 2 décembre 1804 ; latroisième, au Champ-de- Mars, le 5; enfin la quatrième fut fixée au 16 du même mois. David, qui avait été invité officiellement à ces quatre cérémonies, fut chargé d'en fixer le souvenir. Seuls, le Sacre et la Distribution des Aigles ont été complètement exécutés ; Y Arrivée à l'Hôtel de Ville, niisc au carreau sur la toile, n'est plus connue que par le dessin, lavé d'encre de Chine, qui se trouve aujourd'hui au Louvre. De Y Intronisation il ne reste rien, si ce n'est un léger croquis tracé sur les feuillets d'un album en la possession de M. Félix Barrias.
David exécuta d'abord le Sacre, auquel il travailla presque sans interruption du commencement de 1805 à 1808. La Distribution des Aigles, commencée aussitôt après, fut terminée pour l'ouverture du Salon de 1810.
Afin de faciliter au peintre l'exécution de ces grandes compositions, l'administration impériale mit à la disposition de David l'ancienne église du collège de Gluny, place de la Sorbonne. C'est laque le 4 janvier 1808, au moment où David terminait le Sacre, Napoléon lui fit une visite célèbre.
La besogne était considérable et grandes les difficultés. Aussi David se documenta -t-il le plus qu'il lui fut possible. Chaque ligure fut étudiée séparément, dessinée nue
d'abord et habillée ensuite. — Certains personnages jouant un rôle dans le tableau furent invités à venir poser devant David. Il existe, par exemple, un portrait ébauché de Macdonald, et, surtout, une étude très poussée du groupe formé par Pie VII et le cardinal Caprara qui n'ont pas d'autre origine.
Toutes les ligures, même les plus secondaires, ainsi établies, David dut fixer sa composition. Mais cela n'alla pas tout seul. Dans ces tableaux officiels, rien ne devait être laissé au hasard. La maison de l'Empereur, Napoléon lui-même, étudiaient les esquisses de David, et les objections n'étaient pas ménagées.
Dans le projet primitif, Napoléon prenait la couronne des mains du Pape et la plaçait lui-même sur sa tête. Deux importants dessins de David conservent le souvenir de cet orgueilleux geste historique. Mais, alors que la figure était déjà peinte, on se ravisa et Gérard fut dépêché auprès de David pour lui faire modifier le geste de l'Empereur et l'attitude atterrée du pape, si bien rendue dans les études préparatoires. L'arrogant Empereur devint dès lors un personnage compassé, soucieux de poser avec dignité sur la tête de sa compagne une parure désirée, en l'espèce, la couronne impériale.
L'œuvre, aussitôt terminée, fut exposée au Louvre, dans le grand salon du Musée, en attendant l'ouverture du Salon de 1808, où David envoyait également un portrait de l'Empereur en habits impériaux, commandé par Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Le succès fut con-
sidérable, les journaux adressèrent au peintre des louanges dithyrambiques, et Napoléon, en témoignage de satisfaction, nomma son premier peintre officier de la Légion d'honneur.
David se mit aussitôt après à la Distribution des Aigles. Pour cette nouvelle œuvre, il prit des précautions identiques à celles du Sacre, dessinant à plusieurs reprises chaque figure, nue, puis habillée. Il crut bien faire aussi en s'inspirant, pour les attitudes, d'œuvres du passé. Sur le curieux album en possession de M. Félix Barrias on voit, à côté de schémas du Gladiateur et du Mercure de Jean de Bologne, des études d'après le modèle pris dans la même pose. Et ce Mercure, ce Gladiateur deviendront un maréchal, un préfet ou simplement un de ces soldats qui fougueusement jurent fidélité à l'Empereur. — On a parlé aussi d'emprunts faits à l'Apollon du Belvédère, c'est là une erreur. David estimait peu cette statue.
Au sujet de l'agencement des tableaux et des personnages représentés, David dut s'incliner encore une fois devant les nécessités politiques. Pour être moins caractéristiques, les modifications qu'a subies la Distribution des Aigles ne laissent pas d'être intéressantes. Par exemple, la fidélité de détails du tableau des Aigles capitula devant certaines convenances. Par suite du divorce impérial, survenu au cours du travail de David, celui-ci fut dans l'obligation de faire disparaître la figure de Joséphine. Il masqua le vide laissé par son absence, en forçant visiblement la pose du prince Eugène et de la reine Hortcnse.
Mêmes variations dans l'ordonnance générale. Sur un dessin que je possède et qui est la toute première idée de David, Napoléon occupe le centre de la composition. Il est enveloppé dans les plis des drapeaux tenus verticalement. Un peu en arrière se tient l'Impératrice. La mêlée enthousiaste de ce dessin disparaît dans celui très poussé que l'on peut voir au Louvre, dessin qui fut présenté à l'approbation de l'Empereur. A gauche, Napoléon, Joséphine, les maréchaux et les assistants; à droite, le groupe compact des porte-drapeaux. Dans les airs, selon nnc note de David, « la Victoire fait pleuvoir sur la tête des Drapeaux une pluie de lauriers, présage des nouveaux triomphes qui les attendent ».
Cette figure allégorique doit, dans la pensée de David, assurer l'unité de l'œuvre. C'est elle que les assistants regardent, c'est à elle que vont les acclamations des maréchaux. Napoléonlafit cependant retrancher. Ce n'est qu'à regret que David s'exécuta, et il écrivit sous un des croquis de la figure de Victoire : « Cette figure était destinée à entrer dans le tableau des Aigles, c'est l'Empereur qui ne l'a pas voulu; on voit par l'attitude des maréchaux qu'elle était indispensable. » Et cette pensée est tellement ancrée en lui, qu'il ne modifia pas l'attitude des hauts personnages dont les regards se portent non sur les Aigles, mais vers le ciel.
Dans l'œuvre définitive, l'Empereur et les assistants n'occupent plus qu'un tiers du tableau et laissent se développer dans une ampleur décorative la théorie des
héros qui s'engagent à porter haut la gloire impériale. Mais pour belle et tumultueuse que soit la môlée, elle manque de naturel. Les hommes qui se pressent simulent le mouvement, sans avoir la vie. Les étendards sont savamment groupés, mais sans vérité. Il faut la grandeur de la scène, l'impeccabilité du détail pour que toutes ces attitudes forcées, inspirées trop souvent du Mercure ou du Gladiateur, se fondent dans une harmonie qui paralyse toute critique. David s'était fait aider pour l'exécution des tableaux du Sacre et des Aigles, par son élève Georges Rouget. Ce second tableau figura au Salon de 1810. Les applaudissements, si nourris lors de l'exposition du Sacre, se firent plus rares. L'opinion du rédacteur des Débats, Boutard, est cependant juste dans la critique comme dans l'éloge. Elle résume bien les sensations que pouvait éprouver un contemporain devant cette grande page fraîchement peinte : « Le tableau du Serment des drapeaux ne peut raisonnablement se comparer qu'à celui du Sacre, mais s'il l'emporte sur ce dernier par l'effet général et l'absence de parties trop négligées, il n'offre pas non plus, ce me semble, un si grand nombre de parties excellentes. Ce serait donc, à mon sens, un ouvrage plus agréable et moins fort. »
D'autres étaient injustes. C'est que, tout puissant qu'il était, David continuait à avoir des ennemis. Nombre de ses collègues de l'Institut le détestaient, notamment les anciens académiciens qui ne laissaient échapper aucune occasion de mettre en échec l'école davidienne. Vien étant
NAPOLÉON PASSANT L E MONT SAINT-BERNARD (Musée de Versailles.)
mort en 1809, Prudhon, Gros, Gérard et Guérin, qui représentaient l'école nouvelle, postulèrent son fauteuil. L'Institut choisit Ménageot de l'ancienne Académie. Vers la même époque, sous prétexte qu'il avait été, de tout temps, ennemi de l'enseignement officiel, on exclut David de la commission de réorganisation de l'école des Beaux-Arts. Enfin, Joachim Lebreton, le secrétaire perpétuel de la classe des Beaux-Arts, dans son célèbre rapport sur les Prix décennaux, attacha peu d'importance à l'influence pourtant incontestable que David avait eue sur l'école française de peinture. Cette hostilité s'accusa encore dans la distribution des récompenses accordées à l'occasion de ces mêmes prix. On donna bien la première place au Sacre, mais on plaça la Scène du Déluge, de Girodet, au-dessus des Sabiîies. Pour affirmer sa suprématie et mettre en échec l'esprit académique, David demanda, alors, à être nommé directeur de l'Enseignement public à l'Ecole de peinture et de sculpture. Cette satisfaction lui fut refusée.
Ces mortilications ainsi que les difficultés qu'il avait à obtenir le paiement des sommes qui lui étaient dues pour les tableaux du Sacre et des Aigles, éloignèrent David des commandes et du monde officiel. Il reprit son Lëonidas et consentit à peindre quelques portraits. Certains, tout intimes, fixèrent les traits de Mme David, de ses filles et gendres, de ses « bons amis » Mongez ; d'autres, comme ceux de Mme Daru, de Français de Nantes en costume de conseiller d'Etat, du comte Estève, — qui devait rester à l'état d'ébauche, — de M. Delahaye, répondaient à des com-
mandes ou à des obligations contractées. Enfin, un Anglais admirateur de Napoléon, lord Douglas, lui commanda un portrait en pied de son idole. Ce portrait, qui eut, cette fois, Tlieur de satisfaire l'Empereur, montrait Napoléon en uniforme des chasseurs de la garde, se levant de son bureau. Des bougies mi-éteintes, l'épéc déposée sur un fauteuil, indiquaient que le souverain venait de passer la nuit au travail.
Parallèlement, le tableau àesThermopyles, auquel collaborait Rouget, avançait. Son auteur, quoique vieillissant, espérait encore de longues années de gloire et de travail.
Mais survint 181 ï.
David avait cru à la fortune de Napoléon. Lui, si circonspect de 1795 à 1800, avait accepté tout de l'Empereur. Sa famille entière avait partagé sa confiance. Au moment de la débâcle, son fils aîné, Jules, était souspréfet à Stadt, en Hanovre; le cadet, Eugène, qui avait vaillamment conquisses grades, était chef d'escadrons de cuirassiers. Ses deux filles Emilie et Pauline avaient épousé, Tune le colonel Meunier, l'autre le colonel Jeanin, deux officiers fermement attachés à la gloire impériale. Les événements de 1814 ne furent donc pas accueillis sans inquiétude dans la famille de David. Le conventionnel et le premier peintre de l'Empereur pouvait tout craindre
Cliché Xeurdein.