TABLEAU DU COURONNEMENT
tète du pape Pie VU et ses deux mains sont un véritable chef-d'œuvre; et bien que David ait presque également réussi dans le portrait isolé de ce pontife , placé au musée du Louvre, cependant il règne dans celui du couronnement quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble d'expression élevée que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre aussi .heureusement ^
Mais à partir de ce tableau , le talent de David commença à faiblir. La Distribution des aigles au Champ-de- Mars, peinte bientôt après, en donne la preuve évidente. Ce que l'on appelle communément les sujets d'expression et de ynouvement ne convenaient point à ce peintre, dont l'imagination était bien plus propre à rendre les beautés de détail que l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scène compliquée. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de l'estrade d'où Napoléon distribue ses drapeaux, le peintre n'a été préoccupé que du mouvement isolé des personnages ; en sorte que chacun d'eux remue et se tourmente d'une manière excessive, bien que la masse qu'ils forment paraisse froide et inanimée. Avec moins d'originahté et de verve que dans la composition du Serment du Jeu de
. 1. Voilà quarante-trois ans que le Couronnement a été terminé et qu'il a subi l'épreuve des critiques plus ou moins justes de plusieurs générations , et les nombreuses beautés de détail qu'il renferme sont devenues de plus en plus éclatantes. Placé aujourd'hui dans les galeries historiques de Versailles , fondées par Louis-Philippe , cet ouvrage, dont la composition est si simple quoique si solennelle, dont le dessin est si vrai et si pur, a pris avec le temps un aspect et un coloris dont l'harmonie est saisissante. Etienne, qui l'a vu peindre, peut affirmer, avec tous les hommes de son âge , que ce tableau , auquel tout le monde rend justice maintenant , a pris , avec les années , une solidité de ton et une harmonie , même dans les parties qui ont le plus justement excité la critique il y a quarante ans, qui achèvent de donner à cette composition toutes les qualités d'un chef-d'œuvre.
316 LES PRIX DÉCENNAUX
Pcmme, la Distribution des aigles rappelle le système de composition tant soit peu théâtrale que David avait adopté de 1783 à 1790.
Au surplus, ce maître, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros était aussi vive que sincère, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de sujets à son élève; et soit qu'il se senUt découragé par le peu de succès du tableau des aigles , ou qu'on lui eût fait entendre que les quatre grands tableaux qui lui avaient été commandés par Napoléon n(; seraient pas tous exécutés, il ne compta plus sur les deux grands ouvrages qui restaient à faire et qui , en effet, ne furent même pas commencés.
David était alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses enfants*. Peu disposé au fond à peindre des uniformes , des sabres et des bas de soie ; certain , d'ailleurs , par le succès du tableau du Couronnement , qu'il pouvait encore se considérer comme maître en ce genre, il revint à son goût naturel, aux études de toute sa vie , à la peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une ardeur toute juvénile, à son tableau des Thermopyles.
Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espèce de retraite fut le mode d'administration des arts établi à cette époque. Comme on l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'était pas sans prétendre au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul ,
1 . David eut quatre enfants, deux fils et deux filles. Jules, l'aîné, qui vient de mourir en 1854, remplit les fonctions de consul sous le gou vernement impérial ; il s'était adonné à l'étude de la langue grecque, dont il a laissé un dictionnaire. Eugène, le cadet, prit le parti des armes vers IS^S, fut nommé chef d'escadron de cuirassiers en ISl.S , et mourut vers 182G. Les deux filles étaient jumelles ; elles ont épousé, l'une le général Meunier, l'autre le général Jannin.