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LES DEUX MONROSE

Ce noiivol inspiré était Mon rose , auquel s'étaient joints plusieurs auli'es élèves. Tandis que son frère aîné jouait la comédie au Théâtre-Français, dans l'emploi des grandes livrées, Monrose le jeune était attaché comme danseur au théâtre des Jeunes Artistes ^ et il en était là quand des dispositions plus que douteuses lui firent prendre la résolution d'étudier la peinture chez David. Lorsqu'il entra dans cette école, il se ressentait encore des habitudes de sa première profession , et il lui arriva longtemps de faire plus de pirouettes que de dessins. Forcé d'être économe , mais mourant d'envie de se singulariser par son costume, à l'imitation des primitifs ses aînés, il laissa croître ses cheveux et sa barbe, espèce de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les élèves en peinture, et se mit à prêcher de la morale et à commenter les poésies d'Ossian devant son petit auditoire. Les poëmesde ce barde étaient exclusivement le livre, la Bible de ces sous-sectaires, qui se recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et de plus inepte parmi les rapins. Mais une aventure burlesque mit fin à ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe désirant s'échapper de Paris , que dans leurs discours boursouflés ils ne désignaient jamais autrement que comme une nouvelle Babylone, réceptacle de tous les vices , résolurent de fuir dans les forêts pour passer une journée à la manière des héros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une guitare dont il raclait tant bien que mal , conduisit ses adeptes au bois de Boulogne, où Dieu sait comme la

1. Ce théâtre était situé dans la rue Basse, à l'encoignure de la rue de Lancri. C'étaient des enfants , dont les plus âgés avaient seize à dixsept ans, qui y jouaient , et c'est là qu'ont débuté les deux Monrose dont il est question ici.

journée se passa. Vers le soir, il leur vint l'idée, toujours dans le but de se conformer aux mœurs et usages des héros d'Ossian, de mettre le feu à un arbre; mais les surveillants et les gendarmes , accourus à la vue de cet incendie menaçant , mirent la main sur le collet des jeunes bardes , que l'on conduisit à la préfecture de police, où on leur enjoignit de se faire raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des derniers rejetons de la secte des penseurs ou primitifs , dont les principaux chefs étaient morts à cette époque, ou au moins rentrés dans la vie commune, et complètement désabusés.

Mais tandis que l'école de David réunissait une foule de jeunes gens dont les qualités intellectuelles étaient si diverses, bien que tous fussent atteints d'un certain degré de folie , dans la même enceinte , au milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester stérile, s'exerçaient journellement à une pratique laborieuse quelques hommes, habiles de la main, mais dépourvus d'idées et d'invention, et qui bientôt, par l'insignifiance et la pédanterie de leurs travaux, jetèrent de la défaveur sur les doctrines professées par leur maître.

Ces artisans de peinture étaient parvenus à réduire l'art à la perfection d'un dessin et d'un coloris purement matériels , destinés à réaliser entre leurs mains une manière de beauté conventionnelle qui consistait particulièrement dans la répétition de certaines attitudes et de certaines formes extraites systématiquement des statues ou des bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de quelques peintres traitant des sujets tirés de l'histoire moderne, ces praticiens avaient pris à tâche de former une opposition à ce

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mode nouveau , en se cramponnant avec opiniâtreté aux sujets ùo, la mythologie grecque, qui exigeaient Xemploi du nu et faisaient rejeter toute espèce d'accessoires comme contraires à la gravité requise pour les compositions dites historiques.

Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres étaient si roides, si inanimées, c'est la disposition de leur esprit et de leurs habitudes intellectuelles. Entièrement privés du don de l'invention, n'ayant été sujets à aucune de ces passions, folles sans doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'àme et faire prendre un essor rapide à l'esprit, ces hommes apprenaient leur art comme un métier, commençaient et terminaient une étude d'après nature "comme un écolier médiocre achève sa page d'écriture. Pour eux, le hien-faire était tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage pour exprimer les différents degrés où était parvenu leur besogne; chaque terme trahissait Y apprenti qui se forme à son métier, qui brosse sa figure et va livrer son ouvrage.

Pour l'étude de la composition , le mode qu'ils employaient n'était ni plus relevé ni plus délicat. Ils s'exerçaient à faire une foule de croquis d'après l'antique et les estampes des grands maîtres, de manière à se graver dans la mémoire et à se mettre dans la main ^ l'apparence, le croisement et toutes les combinaisons matérielles des formes, des lignes et des grands effets de la lumière; alors ils étaient censés savoir la composition; et en l'absence d'une idée, d'un senthnent ou d'une scène que leur eût fourni et inspiré la nature, ils prenaient Homère, les tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique, pour en tirer au hasard un sujet dont ils agençaient les personnages de

placage au moyea des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient à leurs croquis préparatoires. Une habitude non moins déplorable adoptée par ces praticiens, c'était de ne parler qu'avec ironie des sujets élevés qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture riaient des Hercule , des Apollon et des Junon dont ils s'efforçaient en vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas ouvertement ironiques, le défaut de foi envers les idoles que le hasard offrait à leurs pinceaux se trahissait par la sécheresse et le manque de réalité qui glaçaient leurs compositions.

Depuis 1804 jusqu'à 1815, ce furent des praticiens de cette espèce, doués de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'école de David, recueillirent les couronnes académiques , étudièrent comme pensionnaires à Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre , vers cette époque et quelques années plus tard , ces ennuyeuses productions que l'on signala comme des œuvres classiques, et qui préparèrent la réaction qui se manifesta plus tard contre l'école de David. Pour signaler cette décadence pédantesque par un fait important, il faut dire que ce fut cette même affectation de classicisme et ce goût suranné pour les sujets mythologiques qui entraînèrent Gros à braver le goût du public en traitant cet inconcevable sujet d'Hercule tuant Rhésus faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux. Par cet ouvrage , indignement traité alors par la critique , bien que , sous le rapport de l'exécution , il ne fut pas inférieur aux meilleures productions du peintre de la Peste de Ja/fa, Gros, qui avait tant de respect et de reconnaissance pour son maître, porta cependant un coup terrible à son école.

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