MORIEZ
Avant de terminer les détails relatifs aux élèves de David , il faut revenir encore une fois, mais pour la dernière, à cette àme d'élite, à ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connaître et qui n'a laissé que les nobles souvenirs que l'on s'est plu à consigner dans ce livre. Rien n'est si fréquent, dans les écoles, que de rencontrer des êtres organisés k demi, les uns, comme les praticiens dont il a été question, ayant l'œil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est inerte; les autres, âmes pleines de générosité, d'ardeur et d'espérances, mais privées du secours indispensable des talents pour produire leurs idées, et qui languissent et s'éteignent sur la terre connue un aigle à qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les élèves de David , il n'y en avait pas un qui ne fît secrètement des vœux pour que le talent de Moriez se développât tout à coup : on l'entourait de soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent même achevé ses (•uvrages, s'il eût été possible de partager avec lui des facultés intllectuelles , comme on partage sa bourse avec un ami. Hélas! vains efforts, vœux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour stérile pour la peinture avait éloigné de la carrière des armes, où il se serait indubitablement distingué, vécut pauvre et bénissant le ciel quand il trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait à peine. Il exerçait encore sa chétive profession vers 1812, à Saint-Germain en Laye, exécutant ses ouvrages avec conscience, et supportant sa pauvreté avec une force d'àme yéritablement héroïque, lorsqu'il fit une cluite grave.
Ceux qui ont passé leur jeunesse dans les collèges et les écoles savent que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque toujours entraînés
dans des directions différentes en entrant dans le monde. Diicis , Dupbot et Moriez continuèrent à se fréquenter, tout en exerçant leur profession d'artistes; mais Etienne , lancé dans une autre direction , n'eut qu'à de rares intervalles l'occasion de voir Moriez, auquel il témoignait toujours et ses respects et la constance de son amitié quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez Etienne ; c'était la première fois qu'il s'y présentait. Étonné , quoique satisfait de cette visite inattendue, Etienne reçut cordialement son ancien camarade, et l'engagea à s'asseoir, ce que son hôte fît péniblement. 11 était pâle, fort maigri, et sur son visage tout indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble donnât toujours du charme à l'expression de ses traits. •« Je ne saurais vous exprimer, mon cher Moriez, dit Étienne, le plaisir véritable que je ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la première fois que j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir vous être utile ? — Non, mon cher Étienne, non ; je n'ai besoin de rien. Je viens vous voir,... c'est un projet que j'ai formé bien des fois et que je n'ai pu réaliser.... Vous savez comment la vie est faite, et que les gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on aime le mieux... ; mais une fois entré dans la vie réelle, celui-ci va à droite, celui-là à gauche, et il frmdrait achever le tour du monde pour se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps à perdre, et que je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis venu vous voir, et me voilà! »
Malgré la franchise naturelle de Moriez, sa pâleur, l'affaiblissement visible de sa santé, et plus encore peut-être l'inattendu de sa visite et l'indécision de son