PORTRAITS DE NAPOLÉON
chargé de papiers, et censé avoir travaillé pendant une partie de la nuit. Le jour parait, et pour exprimer cette circonstance, le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de s'éteindre dans un flambeau à branches.
Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre , il eût été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa physionomie ; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de poésie qui de- •vait résulter d'un pareil sujet.
Napoléon ayant entendu pai'lcr de ce portrait, dont sa vanité fut sans doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son premier peintre : « Vous m'avez deviné, mon cher «< David ; la nuit je m'occupe du bonheur de mes su- « jets, et le jour je travaille à leur gloire. »
On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon. Tous les laits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a existé quelques petits dis-
sentiiiienls entre ces deux hommes, ces dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre, l'Empereur lui dit « qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses tableaux dans le nmsée impérial. Il y a une galerie de Rubens, ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David. — Sire , répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop dispersés ; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le propriétaire de la Mort de Socrate, M. Trudaine, met une grande importance à conserver ce tableau. — Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui dit l'empereur; offrez -en quarante mille francs, et allez s'il le faut jusqu'à soixante mille. » Ce tableau, commandé originairement par M. Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix miUe à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par David luimême, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put l'obtenir. « Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à soixante mihe francs. — Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre. Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit. » On ajoute que lorsque David alla rendre