TABLEAU DE SOCRATE
compte de la commission dont il avait été chargé , Napoléon, se levant brusquement de son feuteuil, dit avec humeur : « Il faut bien que je respecte la ])i-opriété; je ne puis forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse! »
Mais le temps approchait où tous ces rêves de gloire allaient s'évanouir. Les désastres de Farmée de Napoléon à Moscou, l'approche menaçante de celles des étrangers du territoire de l'empire, et les bruits' précurseurs de la restauration des princes de la maison de Bourbon sur le trône de France, portèrent un coup terrible dans l'âme de ceux dont les intérêts de tout genre et jusqu'à leur sûreté personnelle dépendaient presque exclusivement de la puissance de Napoléon Ceux qui, ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de rigueur et de vengeance même que les Bourbons exerceraient contre les hommes qui avaient pris une part si active à la chute du trône et à la mort du dernier roi tremblèrent pour leur existence.
Dès que le territoire français eut été envahi, et que l'alarme fut donnée jusqu'à Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux ne devînt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit transporter lom de la capitale menacée tous ceux de ses ouvrages dont il put disposer. Ils furent déposés sur les côtes de l'Ouest, comme le lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu'à David, si les chances de la guerre et de la nouvelle révolution imminente ne laissaient point d'autre voie de salut \
1. Les tableaux que David fît passer dans l'Ouest sont : le Couronnement , les Aiglès, les Sabines, les Thermopyîes, et plusieurs portraits de l'Empereur.
On ne reviendra pas ici sur les grands événements de la fin de 1813 et du commencement de 1814. Ceux qui en ont été témoins n'ont pas besoin qu'on les leur rappelle, et les jeunes générations en ont sans doute lu le récit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on éprouva à Paris en voyant approcher les armées au 30 mars (1814), et l'espèce de désappointement que reçut l'orgueil nafional quelques jours après, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe à une générosité que l'on reconnut plus tard, avait épargné à la capitale de la France les violences, les rapines et les scènes que l'on attendait d'une douzaine d'armées victorieuses après avoir été si longtemps vaincues. Pendant les jours qui précédèrent et suivirent la capitulation de Paris, chacun était tellement préoccupé et des siens et de soi-même, qu'à moins d'habiter le même quartier, les amis avaient suspendu leurs relations habituelles. Étienne était dans ce dernier cas à l'égard de son maître David, logé alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg. Cependant il était impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui, il se représentait la douloureuse impression qu'avaient du faire sur cet homme la chute de Napoléon et surtout la présence des troupes étrangères dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait établi des logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez vaste, dans une partie moins peuplée de la vihe, avait sans doute été compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son maître de ce voisinage humiliant, et allait même jusqu'à craindre que quelque rustre vain-