LES BARBUS D'A PRÉSENT ET LES BARBUS DE
Je me suis toujom^s rasé, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de s'habiller d'une manière étrange et bizarre; de se donner beaucoup de peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'être de leur pays, de leur siècle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il s'est trouvé et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqué ni d'esprit, ni de mérite, ni même de talent. Or, il n'y a que les bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant à celles des gens d'une certaine étoffe, je les observe, je les étudie môme volontiers et avec soin, comme on écoute avec d'autant plus d'attention la touche fausse d'un instrument qu'on désire le mettre d'accord.
J'ai donc eu deux générations d'amis barbus. Les uns, de 1799 à 1803; les autres, depuis 1827, à ce que je crois, jusqu'à l'année présente 1832. Remontons d'abord à l'histoire des premiers.
On sait que la révolution qui s'est opérée dans les beaux-arts et dans la science de l'antiquité en Europe a précédé la grande révolution politique de la France de quelques années. Les études sérieuses que Heyne et Winkelmann firent sur les écrits et les monuments de l'antiquité ayant remis les Grecs et les Romains en faveur, il est assez naturel de croire que cette prédisposition des esprits put contribuer à donner aux ré-
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vokUiounaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont eue à nous gouverner, à nous habiller même à la Spartiate et à la romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que celte manie d'imiter les anciens s'est emparée alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des plus énergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les théâtres, la littérature en général et jusqu'aux ameuhlements, tout se ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'ahord, puis, plus tard, les Grecs. Ce fut quelque temps après la terreur que la connaissance des vases grecs, dits étrusques, devint plus familière aux artistes ; et c'est de cette époque que date précisément le goût pour les formes et les ornements grecs, dont on lit l'appUcation aux modes de femmes, à la décoration des appartements et aux ustensiles les plus communs.
Mes premiers amis harbus étaient de ce temps. Jusque-là ils s'étaient rasés et vêtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils étaient élèves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des Sabines. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas l'approbation entière de quelques disciples du maître. Ces jeunes gens osèrent hasarder d'abord des critiques légères, puis plus graves, tant qu'enfin le jugement porté sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y trouvait rien de simple , de grandiose , de primitif enfin , car c'était là le grand mot, comme dans les peintures des vases grecs , et séance tenante , David fut déclaré, par ses élèves hérétiques , Vanloo , Pompadour et Rococo; car il est bon que l'on sache que ces sobriquets , nés dans les atehers de peinture , ont plus de vingt-cinq ans de date.
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Cependant David ne put souffrir que l'on exerçât de pareilles critiques contre lui, dans son école même. Sans faire d'éclat, il trouva moyen de donner à enlendre à ceux de ses disciples à qui ses leçons ne convenaient pas , de ne plus troubler les études de leurs anciens camarades.
C'est alors que se forma la secte des penseurs ou des primitifs, car on leur donnait indifféremment ces deux noms. Sans parler encore des principes singuliers d'après lesquels ils entendaient exercer l'art de la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus sûrement de toutes les habitudes maniérées et grimacières de la société des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs , et parmi ces habillements , ceux encore qui étaient en usage dans l'ancienne Grèce ; car pour eux , Périclès était un autre Louis XÏV et son siècle sentait déjà la décadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron de ceux qui couvrent les tigures représentées sur les vases siciliens, réputés les plus antiques de tous , et ils laissèrent croître leurs cheveux et leur barbe.
Le nombre de ceux qui eurent la volonté ferme et les moyens de se passer cette fantaisie ne fut pas grand ; il se monte à cinq ou six ; mais ils ont excité la curiosité ; et il y a sans doute encore à Paris des personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un était vêtu en Agamemnon, et l'autre en Paris, avec l'habit phrygien. J'étais lié d'amitié avec tous deux , mais plus particulièrement avec Agamemnon, qui venait assez souvent chez moi, au grand étonnement du portier de la maison et de mes voisins.
Agamemnon' avait alors vinat ans onvii'on. (irarid , maigre, les cheveux et la barbe noirs et loullus, son regard ardent , et son expression tout à la fois passionnée et bienveillante, avaient quelque chose qui imposait et attirait en même temps. On retrouvait dans cet homme du Mahomet et du Jésus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du reste une pi'otbnde vénération. Agamemnon , jeune homme fort spirituel, avait rélocution facile, nombieuse, élégante; et, soit que cela lui fût naturel, ou que ce fût une qualité acquise, il trahissait toujours par le choix de ses expressions , par l'arrangement de ses phrases et par le fréquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les i)lus brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les discours et les écrits des Orientaux. Cependant sa conversation était pleine , substantielle et variée. Quant à son costume, qui consistait en une grande tunique descendant jusqu'à la cheville du pied, et en un vaste manteau dont il couvrait sa tête en cas de pluie ou de soleil, il était fort simple , et j'ai vu peu d'hommes de théàti e , je n'en excepte pas même Talma, qui portassent cette espèce de vêtenienl avec plus de grâce et d'aisance que mon ami Agamemnon.
Il faut croire que le fond de mon caractère plaisait à Agamemnon, car j'étais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des arts d'imitation. Je ne prenais même aucune précaution pour combattre ses opinions, bien qu'il fût habitué à les voir reconnues comme des lois par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans son atelier. C'était une