PAH CH. NODIER
Maurice, non tel que l'a vu M. Dolécluzc trois ans trop tôt, et qui ne se rappelle de lui que le galije maigre et pàle d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler poésie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle se fondait dans son espél'ance la régénération de l'humanité, quand il enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'éloquence et d'harmonie, sous les johs cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. Étranges facilités dont les souvenirs l)euvent s'amasser sur une seule mémoire d'homme! C'est là qu'on a tracé depuis l'emplacement des palais d'un empereur enfant, pauvre créature royale que la nature a brisée ainsi qu'un insecte éphémère , connue pour prouver par un exemple de plus qu'il n'y a que vanité dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes ambitions! Qui dirait, au miheu de ces débris, que c'est là que le genre humain aurait pu trouver un jour son législateur? Qui dirait que c'est là que le genre humam attendait son maître? Vous rencontrerez cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment sincères qui croient être quelque chose.
On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrès et dont nous pourrions bien voir la chute, à ces avantages extérieurs que Montaigne appelle « la recommandation corporelle; » et c'est le propre de toutes les sociétés qui se matériaUsent. C'est seulement pour satisfaire à ce genre de curiosité, plus naturel et plus développé chez les femmes, qu'il convient d'ajouter ici que Mauric'î Quay était le plus beau des hommes. La nature avait voulu (^u'il fût aussi imposant par ses formes sensibles que i)ar son génie , et comme elle n'arrive à ce point de perfectionnement qu'en expiant son
clief-d'œuvre par de grandes compensations, elle ne lit que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les années viriles où la jeunesse commence à promettre l'âge mùr, et l'édifice dont il était la pierre angulaire s'écroula sur lui, la société des méditateurs descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu.
On me demandera maintenant si la société des méditateurs avait un but rationnel, une institution tixe, un système, si elle se proposait un avenir. Quelle agrégation cnergiquement vitale d'êtres bien organisés s'est coiu posée sur la terre sans marcher à quelque chose? Ce n'est pas ici le lieu de pénétrer dans ce mystère de palingénésie où l'on voit que le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et l'expérience. La seule manière de considérer ce peuple de soixante enfants, unis par les liens d'amour et de poésie, par l'enthousiasme du beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le modèle d'une civilisation presque fantastique où les mœurs de l'âge d'or, enrichis par toutes les perceptions du génie, brillaient d'un mélange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'étaient facilement confondues en elle la naïveté du cœur et la perfection de l'esprit. Cet exemple, unique à la vérité, des nouvelles combinaisons sociales que l'homme peut essayer d'appliquer à sa malheureuse espèce, ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je craindrais qu'on ne vît dans le poëme de cette tribu d'anges, où ma jeunesse a passé des jours si doux , une satire indirecte de nos essais philosophiques et de nos fières utopies. Ce dessein est loin de ma pensée, et mes facultés altérées par l'âge ne me permettraient pas d'ailleurs de fournir une carrière où j'ai plus d'une raison de m'arrêter au premier