DE FORBIN, GRANET
rncnts religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors, leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue, passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus tard ; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les noms.
Le maître avait achevé de corriger les études des peintres et des dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre , il s'aperçut que les heures s'étaient écoulées bien vite. « Il faut que je retourne à mon ateher, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il s'adressait alors , je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. « Au nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se trouvaient Mendouze , M. Colson , M. Caminade , Simon , Bouchez , Huyot (depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe LuUin , Étienne, etc.
La séance de correction avait été longue ; tous les élèves y avaient apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi, à peine David fut-il dehors , que fun des plus jeunes dessinateurs , placé près de la porte , regarda par un trou qui y était pratiqué exprès si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas ; mais aussitôt qu'il fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel
on allait gagner l'escalier de la rue du Coq , il se retourna vers ses camarades en jetant un cri effroyable , auquel tout l'atelier répondit par un concert de hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes.
On a vu les élèves devant leur maître ; il est bon de les retrouver livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà. Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze k quinze ans; puis Augustin Delavergne , âgé de trente ans , gentilhomme d'une province de France; .1. J. Dubois, qui, outre l'obscénité habituelle de ses discours, montrait déjà les dispositions qui l'ont entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin , frère du poète ; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre et avait à cœur de former des statuaires dans son école.
Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrits comme élèves de David ^ la moitié à peu près fréquentait habituellement son école. Jusqu'en 18C0 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par mois , sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part»
Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque que la moitié au plus qui payât Ja rétribution à David; les autres recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans importance , parce que la personne chargée par le maître de faire la collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait êlre par cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était agi de la république française , avait eu le bon esprit d'instituer pour magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de la famille des fabricants de drap d'Elbeuf , faisait toujours effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades par son angélique douceur, et les amenait à payer , grâce aux tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il s'adressait.
Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de chacun ; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu du troupeau le plus indisciphné et le plus moqueur qui se pût rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permît à son sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il entrait à l'atelier. « Messieurs , criait un mauvais plaisant, est-ce que c'est le 30? voilà Grandin! » Mais impassible comme le soliveau de la fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de candeur,